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CRÉATION D'UNE GRANDE MANUFACTURE-MODÈLE

Tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis la chuté de l’ancienne monarchie ont tenu à honneur, l'Empire de relever, la Restauration, le Gouvernement de Juillet et la République de maintenir et de développer les manufactures de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais; mais, par les causes générales et particulières que j'ai développées plus

haut, ces établissements coûteux, bien que toujours supérieurs par la puissance des moyens de fabrication et l’excellence des traditions, n’ont plus exercé sur le goût public qu'une influence secondaire, contestée et contestable. On a pu se demander si l'argent dépensé dans ces manufactures était bien employé, s'il y avait utilité, s’il n’y avait pas inconvénient pour l'industrie à fabriquer de la porcelaine et des tapis dans des conditions anormales, c’est-à-dire avec un budget qui pouvait dédaigner le prix de revient, de la porcelaine et des tapis qui, par une voie ou par une autre, qu’on les vendiît ou qu’on les donnât, venaient sur le marché faire concurrence aux produits créés par l’industrie dans des conditions commerciales bien autrement difficiles.

I! en est de ces établissements comme de toutes les demimesures, comme des palliatifs timides, comme des méthodes de traitement hésitantes. Si, au lieu de faire un peu de porcelaine et quelques tapis, de disséminer ici et là ses moyens d’action, on se fût mis franchement à la tête de l’industrie pour la régénérer par l’action fécondante de l'exemple, de modèles supérieurs créés à grands frais par les artistes les plus habiles, de procédés nouveaux ou retrouvés mis en œuvre par des contre-maîtres consommés dans leur art, sous les yeux d'apprentis et d'ouvriers avides de s’instruire, les objections, justes en ce qui regarde l’état actuel, seraient tombées d’ellesmêmes. Reprenons ces objections. Les manufactures de l'État font concurrence à l’industrie dans des conditions qui ne sont pas les conditions normales du commerce. Il est facile de répondre. Oui, la concurrence faite à l’industrie par le travail des maisons de détention est déloyale, parce qu’elle use de conditions exceptionnelles pour ravaler l’industrie entière par le bas prix et la mauvaise fabrication de ses produits; non, la concurrence de la grande manufacture ne sera pas déloyale, puisqu'elle ne mettra pas ses produits en vente à bas prix, puisqu'elle fera connaître au contraire ses prix de revient si coûteux, et qu'en même temps elle livrera généreusement ses modèles, s'attachera à développer les ressources propres à

l'industrie privée, et par une organisation nouvelle la fera participer tout entière à sa fabrication, à ses progrès, à ses succès. Elle agira comme un pouvoir protecteur, comme un conducteur habile, qui, suivant les natures et les circonstances, use du frein ou de l’aiguillon. Quand une industrie se développera dans une bonne voie, elle lui viendra en aide en expérimentant à ses frais les matières nouvelles et les procédés qu'on disait perdus, en dessinant des formes pures et des compositions appropriées: c'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, qu'elle traitera les porcelaines dures ou le blanc de Limoges, excellents comme pâte et comme émail, mais auxquels manquent, pour atteindre: la véritable perfection, les bons modèles de forme et de décoration; quand, au contraire, une industrie se traînera pendant des années au fond d’une insipide routine, abusant des droits protecteurs et faisant payer à la consommation le tribut énorme de son impéritie, alors la grande manufacture prendra en main la fabrication, tout en stimulant la création d'établissements rivaux : c’est ainsi qu'elle traitera les faïenciers, depuis les grandes manufactures de Creil et de Montereau jusqu'aux modestes fabriques répandues partout pour la consommation usuelle, et qui sont toutes au-dessous de leur mission de propagateurs du bon goût. Une autre objection, la vieille objection, est celle-ci : De quoi vous mêlez-vous? Laissez donc faire l'industrie : elle en sait plus long que vous et sur ses intérêts et sur les vôtres; quand on demandera des chefs-d’œuvre, l'industrie fera des chefsd'œuvre. Je ne discuterai pas ces vieilles redites; elles ont fait leur Lemps, et j'ai déjà eu l’occasion de prouver le néant de ces déclamations en suivant pas à pas, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, en France comme chez les nations étrangères, la renaissance des arts et les retours de mauvais goût ou de barbarie {c'est même chose), qui concordent exactement avec l'extension ou l’abstention de générosités judicieusement prodiguées par le souverain ou par l'Etat. J'ai constaté, en outre, que jamais la chimie etla mécanique n'avaient fait autant de progrès que depuis cinquante

ans, n'avaient mis au jour et libéralement en circulation autant de découvertes, et j'ai établi cependant que l’industrie avait médiocrement répondu à ces avances en n’appliquant pas avec assez de perspicacité les grandes données delascience, en ne développant pas les nouvelles ressources au profit des arts et du goût dans leurs conditions les plus élevées.

Si les progrès des arts dépendent de la direction intelligente et de la protection généreuse qui président à leur développement continu dans la saine voie d’une constante épuration, les progrès de l’art appliqué, autrement dit de l’industrie, n’ont pas d’autres conditions d'avenir. L'État ne meurt pas, sa pro: tection puissante traverse les entraînements de la mode et les crises du commerce. Abandonné à lui-même, l’art appliqué à l'industrie devra quelques moments de prospérité, ici à l’intelligence supérieure d’un homme de talent qui se met à la tête de l’une de ses branches, comme Wedgwood en Angleterre, là à un capitaliste hardi qui jettera dans un nouvel établissement l’argent qui jusqu'alors a fait défaut, comme Johnston à Bordeaux ; la mort enlève l'artiste, lesgrandes déroutes financières engloutissent les capitaux, et tout est entravé, les progrès sont arrêtés, les conquêtes compromises, les traditions perdues. Il s’agit ici de grands pays industriels, comme l’Angleterre et la France; mais, à côté de ces colosses, voyez la Toscane et Rome, entraînées avec toute l'Italie dans la décadence industrielle dont elles se tirent péniblement de nos jours. Qu'ont-elles conservé qui respire encore un parfum de ce grand goût et de cette rare perfection des œuvres d’un autre âge? Où chercherez-vous les traces de leur vieille splendeur? Dans les ateliers de mosaïque, entretenus à grands frais par leurs souverains, et qui, semblables au Colysée planant sur les édifices de Rome moderne, restent au milieu de l’abaissement comme des témoins éloquents d’une grandeur passée.

La France doit, à tout prix, maintenir dans sa capitale et conserver à l'industrie un modèle permanent du bon goût, qui sera comme une source limpide d’où s’'échapperont sans cesse des inventions charmantes, comme une cloche reten-

tissante qui tient les idées en éveil et chasse la somnolente routine. Au temps passé, les Gobelins et Sèvres ont sufli; il faut aujourd'hui centraliser dans une vaste manufacture, elle-même un modèle, toutes les industries qui se rattachent aux arts, les centraliser, pour de leur union, de l'unité résultant de tant de voies convergentes, dela perfection poussée à ses dernières limites, faire l’ensemble par excellence de l'art appliqué et comme le chef de file de l'industrie entière.

Sous le rapport commercial, l’industrie n’a rien à craindre de cette concurrence, car c’est une concurrence de perfection insatiable faite uniquement à son profit. La grande manufacture ne vend pas ses produits aux consommateurs au détriment des producteurs; elle les montre aux uns et aux autres : aux premiers, pour leur apprendre ce que peut l'art du meilleur goût quand il est assisté de l'exécution la plus parfaite, de telle sorte qu’ils n’estiment plus et n’achètent que des produits qui approchent de cette perfection; aux seconds, pour leur offrir tous les moyens de satisfaire à ces nouvelles exigences de leur clientèle : modèles, procédés, tours de main, artistes exercés aux programmes les plus difficiles, ouvriers, artistes aussi et consommés dans la pratique de leur métier. Mais pour quel usage l'État fabriquera-t-il? Pour meubler ses musées industriels. Ah ! nous y voilà donc! dira la routine ; vous en venez à ce que nous demandions, vous créez des musées industriels! Oui, certes; mais remarquez une nuance. Tandis que l’Angleterre réunit à grands frais dans son musée industriel de Marlborough-House les œuvres discordantes de notre industrie, nos meubles par ici, nos bronzes par là, la céramique et l’orfévrerie, les tentures de damas et les tapis, autant d'œuvres mortes du moment où elles n’ont plus l'emploi qui les explique et la destination qui fait valoir leurs qualités, la France, embrassant la mission complète de l'industrie, charge des artistes éminents de concevoir avec méthode, et dans des vues d'ensemble, ce qui convient le mieux à toutes les parties de notre ameublement et de nos parures; elle réunit les ouvriers les plus capables et les guide dans l'exé-

cution de ces modèles raisonnés et beaux, parce qu'ils sont raisonnables. Chaque palais, chaque résidence du chef de l’État devientun programme complet, et depuis les revêtements du sol jusqu'aux plafonds, depuis les serrures des portes jusqu'aux espagnolettes des fenêtres, le modèle des plus heureuses applications. Dix ans, vingt ans, ne sufliront pas, je l'espère, pour renouveler ces ameublements; mais chaque année verra s'ouvrir quelques pièces et quelques galeries qui seront pour le public comme un nouvel enseignement, un sujet d’études, d’observations et de controverses. Toutes les résidences resteraient dans leur état à peu près décent et habitable; seulement on fermerait de temps à autre un certain nombre de pièces qui deviendraient le thème sérieusement étudié d’une décoration et d’un ameublement exécutés avec conscience, avec l’amour de la perfection, dans tout le calme de la réflexion et du temps. De cette sorte vous ne lutterez pas, il est vrai, de rapidité avec le palais de Sydenham, avec les cafés et les hôtels garnis de Paris; mais vous dépenserez les deniers de l’État pour votre plus grande gloire, pour l'utilité des générations présentes et à venir, pour l'utilité de toutes les classes de la société, car cette grande manufacture fera du luxe cher en enseignant à l'industrie à le faire à bon marché: elle aura en vue la diffusion de l’art par toutes les voies, en donnant à son action deux courants différents, non pas contraires, mais parallèles. Élever l’industrie ou l’art appliqué à son apogée, c’est-à-dire propager le grand luxe, afin qu’il descende de ces hauteurs toute une industrie privée imbue d’un même amour de perfection, telle est la première part de sa mission; faire descendre l’art jusque dans les produits les plus infimes de la fabrication la plus grossière, afin qu'il remonte de ces bas-fonds dans l’industrie modeste de nos villages, telle est la seconde part. C’est pourquoi, en même temps que les artistes composeront et exécuteront au repoussé le plateau splendide en or ou en argent, ces mêmes artistes prendront la feuille de cuivre rouge ou Jaune et repousseront dans ce métal, tout aussi favorable à l’art, le chaudron de la cuisine, la poêle de la ménagère, la

casserole du petit monde, pour en faire des ustensiles plus commodes qu'ils n'ont jamais été, bien que gracieux par les justes proportions et l'élégance appropriée à l'usage. Le chaudron, la poêle et la casserole fabriqués ensuite sur ces modèles par l’industrie privée ne seront pas plus chers que ceux qu’elle débite aujourd'hui, et l'œil du pauvre sera réjoui et son goût sera épuré, et nous retrouverons, comme aux grandes époques de l’art, la batterie bien fourbie, s’étalant avec orgueil sur le dressoir, véritable musée de la fermière.

Le Gouvernement qui répandra en France ce goût pur et ce talent d'exécution délicate restera aussi cher à la postérité que les règnes de saint Louis, de François I‘ et de Louis XIV, car les souvenirs historiques se traduisent en monuments : la Sainte-Chapelle a autant de signification et un écho plus populaire que Taillebourg, Fontainebleau que Marignan, Versailles que Denain, et malheur aux souverains qui laissent peser sur leur mémoire des traditions de vulgarité et de mauvais goût !

C'est donc là le musée industriel, tel que je le conçois pour qu'il soit vivant, tel qu’il le faudrait à la France et à Paris, pour servir de modèle à nos fabricants et d'enseignement au public.

Cette grande manufacture coûtera des millions, dira-t-on. Oui, sans doute; mais un bon placement, quelle que fût la somme, a-t-il été jamais considéré comme une dépense fàcheuse? Or, les frais de cet établissement, en les supposant considérables, seront pour la France le meilleur des placements financiers, à part mêmelelustre glorieux que de si beaux produits jetteront sur ses arts et la popularité qu'ils ajouteront à sa réputation de bon goût. L’Attique, au temps de Périclès, s’épuisait en achats de grains nécessaires à la nourriture de ses populations; les contributions amassées pour la défense commune allaient passer dans la Chersonèse, quand Périclès leur donna un emploi qui ne semblait devoir concourir ni à la nourriture du peuple ni aux fortifications du pays : 1l construisit des temples, fit exécuter par Phidias la

Minerve colossale en or et en ivoire, et répandit dans tout Athènes le luxe des arts. Les esprits moroses, les économistes déroutés dans leurs systèmes, les statisticiens trompés dans leurs calculs, n’eurent pas assez d’un vocabulaire d’injures violentes pour s'élever contre cet emploi de la fortune publique; mais à quelque temps de là le renom d'Athènes était tel dans tout l’ancien monde, que des vaisseaux chargés de slaluettes en terre cuite, de vases peints et de mille productions du lalent de ses artistes, qui n'avaient coûté que des frais d'imagination ou la peine de copier et de répéter les beaux modèles créés à la voix de Périclès, quittaient le Pirée, el allaient demander en échange le blé et tous les objets de consommation nécessaires au peuple grec. L'art avait créé l’industrie, l’industrie le commerce ; le commerce enrichissait les Grecs et nourrissait la nation.

Où placer cette manufacture modèle, cette grande académie de l’industrie? Sèvres est trop loin, et ses bâtiments tombent en ruine; aux Gobelins, l'espace est insuffisant. Il s’agit de trouver un emplacement dans Paris, qui soit au centre des quarüers industriels et laborieux, en bon air pour la santé des ouvriers et en grand air pour que les hauts fourneaux n'incommodent personne, à portée de l'eau pour suffire aux besoins de tous les modes de fabrication et particulièrement aux teintures, près de la rivière et du chemin de fer de ceinture pour être en communication naturelle avec les canaux et les voies commerciales, qui lui apportent le combustible et les matières premières, avec les résidences du souverain qui lui demande les produits de sa fabrication. La Providence tient toujours en réserve aux grandes nécessités de l'humanité soit une invention, soit un homme, soit un lieu propice; elle a empêché de couvrir de maisons particulières le vaste terre-plein de l’ancienne île Louvier, afin de réserver une superficie de 30,000 mètres carrés, pour que la grande manufacture puisse s'y établir à l'aise et dans toutes les conditions convenables.

Inutile de faire le programme des constructions : l'Académie des beaux-arts serait chargée d'étudier, et l'architecte le plus

habile d'élever ce vaste ensemble de bâtiments, qui pourrait devenir pour l'architecture elle-même, dans ses applications actuelles, un modèle magnifique et pratique. En effet, l'obligation de réunir les manufactures de Sèvres et des Gobelins, les laboratoires de chimie et de physique, les vastes ateliers, disposés pour diverses industries, sous la surveillance d’une administration centrale dont les bâtiments devraient contenir, outre les logements du personnel, les ateliers des dessinateurs, les salles et amphithéâtres des études, les galeries des collections, donnerait l'occasion de mettre en présence et en contraste les modes de construction les plus divers et d'apporter dans leur style les modifications que réclameront leurs différentes destinations, depuis la forge jusqu'au musée, depuis les fours à porcelaine jusqu’à la chapelle. Rappelons le but de ce grand établissement: centraliser sous une direction supérieure toutes les industries qui peuvent recevoir des arts une utile impulsion, dans le but de former une école pratique des arts appliqués à l’industrie et de pourvoir à l’'ameublement des résidences du chef de l'État et aux cadeaux qu'il peut faire aux étrangers comme aux nationaux. Quelle sera sa direction ? J'ai disséminé dans les pages qui précèdent les principes qui devront diriger le chef de ce vaste et puissant établissement, dont l’action est entièrement distincte de celle que doit continuer à exercer le Conservatoire des arts et métiers. fci le mot PERFEGTION pourrait être inscrit sur le drapeau qui flottera au plus haut de l'établissement; il devrait être gravé sur les portes d'entrée et de sortie, car c'est le mot d'ordre: la perfection obtenue par l'union la plus intime des arts et de l’industrie, la perfection de l’exécution en toutes choses, mais toujours soumise aux projets conçus et élaborés par l'artiste supérieur, toujours cherchée dans les matières les plus nobles, les plus pures, les plus belles. Cette exécution réalisant la pensée de l'artiste sera par elle-même une œuvre d'art, parce que la main de l'ouvrier, lui-même artiste, lui communiquera son sentiment, cette touche de l’inattendu et de l'inspiration qui est sa part dans l'œuvre et que l'ouvrier

mécanique est impuissant à donner. Quelle belle mission! n'exécuter que des œuvres d'élite et cependant tout essayer, tout tenter, avoir en vue à la fois le présent et l'avenir, l'habile mise en œuvre des procédés conquis et la recherche incessante de nouveaux procédés, sans faire cas des mécomptes, sans regarder aux dépenses, car l'inconnu est une mine dont les filons rendent au centuple les sacrifices faits pour le découvrir!

I ne sortira de la grande manufacture rien d’imparfait , il n'entrera dans les résidences du souverain que des œuvres ayant atteint toute la perfection dont elles sont susceptibles. L'art gagne en toutes choses à s’entourer d'œuvres irréprochables. Croire qu’on fait valoir un bon tableau en lui faisant une cour de médiocrités, c’est une erreur. I s'établit une lutte entre le laid et le beau, où le premier a toujours l’avantage, parce qu'il n’a rien à perdre. Quand vous entourez le tableau de Raphaël d'ouvrages de Tiepolo, vous ne lui faites pas tort si vous supposez un peuple de Raphaëls pour spectateurs; mais c'est une population de Tiepolos qui vient faire la comparaison, et, sans s’en rendre compte eux-mêmes, les Tiepolos déteignent sur le Raphaël. Il en est ainsi de toutes choses: ce n’est pas le laurier-rose qui étoufle la ronce; c’est toujours la beauté et la distinction qui succombent, si vous ne les isolez pas de la médiocrité et du trivial.

Pour que cette perfection soit utile au pays et compense les sacrifices qu'il aura faits pour l'obtenir, il faut la publicité la plus large, les communications les plus libérales : des ateliers ouverts aux ouvriers qui viendront s’y former la main, les résidences rendues publiques comme des musées pour que le public s’y forme le goût, tous les produits aussitôt achevés, aussitôt donnés en modèle à l'industrie et abandonnés sans réserve. On nous objectera que ces modèles iront en pays étrangers, que nous donnons des armes à nos rivaux pour nous battre. C'est une erreur. L'art n’est pas un secret que l'on cache et pour lequel on prend un brevet d'invention. Dans ces essais tentés généreusement et portés au grand jour par un gouvernement libéral, Ja France prendra le bon, les

étrangers choisiront le mauvais : ici ce sera le bon, parce que nos industriels sauront assimiler leurs choix à la nature de leur fabrication, de manière à harmoniser leurs emprunts avec leur fonds et à former un ensemble original; là ce sera le mauvais pour les étrangers, parce qu'ils pilleront sans discernement et amalgameront au hasard ce qu’ils prendront ici avec ce qu'ils auront pris ailleurs.

Quel homme placera-t-on à la tête de cette grande école, de cette belle institution ? On évitera autant les spécialités restreintes que les universalités nuageuses, on écartera également un grand chimiste:et un grand peintre : le chimiste aura sa place à la tête des ateliers de la céramique, de la teinture des laines ou du laboratoire des essais; le peintre sera le bienvenu dans l’atelier des modèles : mais à une direction supérieure il faut un esprit, un talent, une instruction et des vues également supérieurs. Je rêverais pour ce choix un artiste aussi profondément instruit en architecture que Duban, aussi excellent dessinateur, un peu plus sculpteur, ayant davantage parcouru le monde, s'étant enquis avec plus de curiosité de l'essentiel dans le vaste domaine de la science, non pas pour être physicien, chimiste ou mécanicien, mais pour comprendre l'avenir de certaines applications et sentir toute l'importance de l'union intime des sciences et des arts avec l'industrie; cet artiste ayant comme Duban des vues libéralement ouvertes sur le développement des arts, et comme lui instinctivement le goût de la distinction en toutes choses et une horreur également instinctive pour la banalité. Le choix du chef arrêté, le personnel est dans sa main : examinons quel essor il donnera aux diverses fabrications. L'activité industrielle de la grande manufacture se portant sur l’ameublement des palais, je diviserai mon examen en trois parties : 1° la décoration immeuble ou architectonique, comprenant les riches revêtements en belles matières, les mosaïques, les tapisseries et tentures, ainsi que certaines parties de l'ornementation; 2° la décoration meuble, qui embrasse tous les meubles meublants depuis le tabouret jusqu’au lustre, depuis

le surtout jusqu’au bronze d'art; 3° enfin les ustensiles de la vie privée, tels que porcelaines, verreries, argenterie et batterie de cuisine. En donnant nos idées sur l’art appliqué à l’embellissement de nos habitations, nous supposons que les résidences ont déjà reçu toutes ces améliorations fondamentales qui rendent aujourd’hui une maison habitable : j'entends la chaleur d'un calorifère se répandant partout également, l’eau à la portée de tous les besoins, le gaz éclairant tous les abords, éclatant dans les foyers et servant à tous les usages, les sonnettes électriques et les conduits acoustiques facilitant le service en exigeant le moins possible la présence des domestiques, tout un ensemble de confortables et commodes aménagements qui sont de mise au palais, quoique déjà introduits dans le club, dans l'auberge et dans les restaurants.

La décoration de l'architecture dans l’intérieur d’une habilation est toute l'architecture. Il ne s’agit plus de justes proportions entre les largeurs et les hauteurs, de distribution de la lumière, d’abords grandioses et de dégagements faciles; il s'agit d’orner le plus avantageusement possible, et suivant la destination nouvelle, une ancienne demeure. Débarrassonsnous tout d'abord d’une préoccupation mesquine, j'entends de tous ces scrupules archéologiques qu'après cinq mille ans de ‘hbre exercice des arts on a été implanter de nos jours dans la tête de nos riches amateurs et dont on veut faire à nos artistes une règle absolue. Les rigoristes posent en principe, avec une bouffonne gravité, qu’il faut étudier l’époque précise de la construction d’une habitation quand il s’agit de la meubler, afin de se renfermer exactement dans son style, et, comme il est rare qu’un château ou un hôtel ne porte pas les traces de compléments que chaque époque y a apportés, et avec le bon sens d’autrefois dans le style de ces époques, ils prescrivent de faire un choix et de le suivre dans toute sa rigueur, On complimentait une femme sur sa toilette : elle avait une robe bleue, des fleurs bleues, des souliers bleus, des rubans bleus; elle répondit : Vous ne remarquez pas que j'en ai à la bague? c'était une turquoise. Nous demandons à nos artistes

Al UNION DES ARTS

plus d'imagination que cela. Nous n’irons pas chercher du gothique pour l’ameublement de Pau et de Blois, de la Renaissance pour le Louvre et Fontainebleau, du Louis XIE pour Amboise, du Louis XIV pour Versailles, du Louis XV pour Trianon, de l'Empire pour Saint-Cloud; les meubles, par leur nom même, sont quelque chose de mobile qui dépend du goût du jour, de l'imagination des artistes, et qui fait, pour ainsi dire, partie de la vie. Or, de même que vous ne pouvez astreindre les habitants de ces résidences à se charger de l'armure du chevalier, à se mettre des perruques, à se poudrer, à prendre le costume des marquis de Louis XV ou des incroyables du directoire, il faut aussi laisser aux meubles l'empreinte de l'époque de leur fabrication et de leur entrée dans la demeure. L'archéologie doit avoir sa mesure comme toutes choses, et l’industrie gagnera autant à lui faire sa Juste part qu’à s'opposer à ses empiétements. Il y aurait peut-être des exceptions à admettre pour quelques salles historiques qui pourraient devenir l’objet de recherches érudites et d'une attention spéaialé, comme, par exemple, la salle de bal de Fontainebleau, qu'on meublerait à la mode de la premèns moilié du xvr° siècle; la salle des États de Blois, qu’on disposerait suivant les usages de la fin de ce siècle, en rétablissant l’escalier de Henri III; une chambre dans les Tuileries, où l'on : transporterait les boiseries de Henri IV qui vont si mal dans la partie des bâtiments du Louvre où on les a placées, bâtiments qui n'étaient pas même construits à l’époque où vivait Henri IV: cette chambre serait meublée avec tous les anciens meubles du temps; enfin le salon de l'Empereur à Saint- Cloud. On ferait ainsi de ces diverses salles caractéristiques des musées historiques et érudits à la fois.

Comme on le voit, deux parts distinctes dans l’'ameublement : l’une, très-minime, faite à l’érudition archéologique; l’autre, immense, donnée aux aises de la vie, à l'élégance du jour, à l'empreinte de notre époque, qu’il importe seulement de faire noble et distinguée, pour qu’elle marque d'une manière durable.

Un des signes les moins bruyants de la demeure d’un seigneur, mais une des conditions cependant les plus dignes d’une grande habitation, réside dans le choix des matières qui revêtent les murs, forment l'encadrement des portes, se lèvent en colonnes aux angles des pièces pour supporter une coupe précieuse ou une statuette, s'épanouissent en vases et en vasques ou diaprent les parquets de leurs riches couleurs. Que tout soit beau et rare, riche si l’on veut, mais surtout cossu par l’ampleur, le sentiment du confortable, la conscience de la solidité, d’une propreté inaltérable et de la durée. Les Grecs nous ont donné, en cela comme en toutes choses, l'exemple et le vrai modèle; tandis qu’en Asie et en Égypte, aussi bien qu'à Rome, on mit un prix exagéré à la recherche des riches matières, au point que leur rareté et leur valeur dépassaient, obscurcissaient même dans l'estime publique le mérite artiste, en Grèce, au siècle de Périclès et de Phidias, la juste mesure se trouve; les matériaux les plus purs sont recherchés avec ardeur : c’est le marbre blanc sans le moindre défaut, c’est l'ivoire, l'or, l'argent et les pierres précieuses, mais chaque chose subordonnée à l'emploi judicieux qu’en font l'architecte et le sculpteur. Ce grand goût, en dépit des altérations qu'il a subies, a eu ses retours, s’est transmis à travers les siècles, et il accompagne toutes les belles renaissances de l'art. François [° faisait affluer sur Fontainebleau d'immenses envois de marbre; Henri Il, son fils, en avait la passion, comme le prouvent les comptes royaux, comme le témoigne Scaliger, et, près d’un siècle plus tard, Henri IV écrivait au connétable de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné :

«Mon compère,

« Gelui qui vous remettra la présente est un marbrier que j'ai fait venir expressément de Paris pour visiter les lieux où il y aura des marbres beaux et faciles à transporter, pour l'enrichissement de mes maisons des Thuileries, Saint-Germain-en-Laye et Fontainebleau, en mes provinces de Languedoc, Provence et Dauphiné; et parce qu'il pourra avoir be-

soin de votre assistance, tant pour visiter les marbres qui sont en votre gouvernement que les faire transporter, comme Je lui ai commandé, je vous prie de le favoriser en ce qu'il aura besoin-de vous. Vous savez comme c’est chose que j'affectionne, ce qui me fait croire que vous l’affectionnez aussi et qu'il y va de mon contentement. Sur ce, Dieu vous ait, mon compère, en sa garde, Le 3 octobre (1600), à Chambéry.

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