LA VULGARISATION DES ARTS EST-ELLE LA RUINE DE L'ART
On ne change pas de direction, dans quelque route que ce soit, sans rencontrer des gens qui vous conseillent de prendre à gauche, de prendre à droite, d'éviter les marais, les fleuves, les montagnes; selon eux, il n'y a qu'obstacles et impossibilités. Si vous écoutez tous ces avis, le découragement vous saisit et vous rebroussez chemin: si, au contraire, confiant dans la direction que vous suivez et dans votre étoile, vous marchez de l'avant, la grande voie des innovations s'ouvre devant vous, large, facile et déjà aplanie par les bons esprits. Ne nous disait-on pas que la pisciculture était un passe-temps du membre de l'Institut qui étudie la nature entière dans la cour du collége de France ? M. Coste a laissé dire, et il a enrichi notre génération d'un prodigieux auxiliaire. Aux premiers pas de toutes les grandes découvertes, nous avons vu hausser les épaules, hocher les têtes. Hier, c'était la vapeur et les chemins de fer; aujourd'hui, c'est ’électricité; demain, ce sera la locomotion aérienne; et ainsi chaque jour voit s'élever une idée en face d’une masse d’objections. L'idée perce les nuages et les brouillards; elle resplendit sur l'humanité entière; et les myopes de dire aux incrédules : Il faut avouer qu'il fait jour. Il en sera de même de la vulgarisation de l'art.
Je pourrais donc dédaigner ces objections, après en avoir déjà prévenu plusieurs; mais, au risque de me répéter, je les passerai toutes en revue et les combattrai avant de m'engager dans des propositions d'innovation.
On dit d’abord : Pourquoi l'État prendrait-il ainsi l'initiative ? Quelle nécessité de se mettre à la place de tout le monde? Le Gouvernement n’est pas une vache à lait chargée de la subsistance de tous sur la caisse commune. Qu'il dise aux arts, comme à toute autre branche de l’activité sociale : Aide-toi toi-même; ou tout au plus : Aide-toi, le Gouvernement t'aidera. Les arts vous demandent de ne pas les fausser sous prétexte de les diriger, l'industrie vous prie de ne pas l’entraver avec la bonne intention de la protéger.
Je proteste contre cette objection par vingt-cinq années
‘étude et d'observation dans les ateliers de nos arlistes, dans les usines de nos industriels et dans les expositions périodiques des uns et des autres. J'admets qu’une part soit faite à la liberté dans l'intervention de l’État, part large et suflisante pour donner jour à toutes les grandes qualités. Quant à cette liberté, qui est l'abandon, le laisser-faire, je ne sais pas de tyrannie plus odieuse, car elle met l'artiste entièrement à la merci du public, et c'est un maître intolérant : de grande peinture, il n’en veut pas; en fait de portrait, il ne connaît que les poupées souriantes dans la gaze proprette et le satin luisant; en fait de tableaux, il n’apprécie que ce qu'il comprend, c'est-à-dire les scènes de la vie quotidienne et la reproduction d’une nature conventionnelle. À ceux qui réalisent pour lui ces données de l’art, il distribue la renommée, les distinctions flatteuses; à ceux qui s’en écartent pour suivre la voie de leur originalité, il n’accorde pas même le dédain, il leur octroie son indifférence. Sous ce régime de liberté, trouvezmoi un homme qui consente à faire de laborieuses études pour peindre des tableaux d’histoire qu’on n’achètera pas, ou des portraits consciencieusement rendus dans leur personnalité caractéristique, et qu’on trouvera enlaidis; ce métier de dupe ne tentera personne.
Un jour le public sera plus clairvoyant, parce qu’il sera lurmême artiste : alors vous abandonnerez à ses encouragements la direction des arts; jusque-là les laisser entre ses mains, c'est les tuer. J’ai donné un exemple récent des consé-
ET DE L'INDUSTRIE. Al
quences de cet abandon. On sépare la Hollande de la Belgique: dans l’une de ces monarchies, on laisse l’art à lui-même; dans l'autre, on l’encourage par les honneurs qui stimulent l’amour-propre, par les commandes qui soutiennent des débuts difficiles ou des tentatives hardies; l’école hollandaise végète el s’efface, l’école belge prospère, ou plutôt, à peine née, elle a grandi jusqu'à nous égaler.
Ah ! nous y voilà, dira la routine, c’est l’absolutisme dans les arts, la personnalité des artistes sacrifiée à la domination de quelques chefs qui absorbent leur initiative. Si l’école française a, de nos jours, des talents admirés de l’Europe, elle les doit à la liberté dont elle jouit depuis quarante ans, et vous allez de nouveau faire passer sur elle le niveau de l’autorité. N'avez-vous pas assez des enseignements de l’histoire, de l'influence de Michel-Ange et de Lebrun, de l'expérience faite, sous nos yeux, par l’omnipotence de David, qui a passé sur l’école comme un vent desséchant, laissant derrière lui la stérilité et le vide ? Et s’il s’agit d'industrie, n'est-ce pas par l’esprit d'invention, par le charme des nouveautés, par la séduction des changements incessants de la mode, que nous luttons avec le monde? Tous les peuples pouvant conquérir à la longue la pureté du style, ils sont assurés, avec le temps, de nous atteindre, tandis qu'avec la mobilité de nos inventions, évolutions, révolutions, personne ne nous devancera jamais.
La réponse n’est pas difficile. S'agit-il des arts, je demanderai pourquoi l'originalité des jeunes élèves serait opprimée par des études sérieuses, par des modèles bien choisis, par les conseils de l'expérience. Quand la population artiste formait une petite colonie, on pouvait exercer sur elle cette domination que vous redoutez; aujourd’hui, le nombre des artistes est si grand, l'esprit d'indépendance qui les anime si turbulent, que vous n'aurez jamais la moindre influence sur les natures insoumises, fantasques et rebelles à toute direction. La domination s’exercera sur les talents réfléchis qui acceptent l'autorité des maîtres, sur les esprits indécis qui sentent le besoin d’un guide; et, comme cette domination
s’imposera avec sagesse, elle deviendra féconde. Je veux des règles absolues et un enseignement uniforme, parce que ces règles seront déduites de principes consacrés par l'expérience du temps et des grands maîtres, parce que cet enseignement sera la conséquence même de l'étude approfondie du caractère et des dispositions de l'élève. Des règles et un enseignement qui s'adaptent à tous les arts, qui conviennent à tous les artistes, ne sont pas comme ces habits confectionnés, qui, parce qu’ils vont à toutes les tailles, font de fort vilains habits; ces règles et cet enseignement n’enveloppent pas le cerveau, ils n’étreignent pas le cœur et l'âme, mais ils s’y insinuent, ils s’y incorporent, et voilà pourquoi ils peuvent être absolus et pourtant se prêter à tout et à tous.
En ce qui concerne l’industrie, l’objection nous place dans un dilemme trompeur dont il est urgent de sortir. Voici comment raisonne la routine : L’ignorance et le mauvais goût du public sont favorables à notre industrie, car qui dit ignorance dit instabilité de goût et besoin incessant, insatiable, de nouveautés; or, comme l'industrie française et ses artistes sont, par caractère, par la nature du talent et par la tournure de l'imagination, les plus propres à toujours inventer avec une souplesse et une grâce qui devancent et écrasent toutes les autres industries, il s'ensuit que, dans cette roue d’écureuil, la France tournera toujours plus vite et plus adroitement que les autres pays; tandis que, si vous parvenez, avec les progrès de l'instruction, à créer un type immuable du bon goût, vous entravez aussitôt le mouvement de cette roue: votre type, une fois admis par les arbitres du goût, reste le même, comme dans l'antiquité et comme au moyen àge, pendant des années; la puissance mécanique et l'avantage des bas salaires reprennent le dessus, la puissance du goût et de l'invention particulière à la France perd toute valeur.
Ce raisonnement est spécieux; il n’a aucune force. La pureté du style étant l’idéal du beau, sa poursuite est incessante, et ce noble but reste toujours hors de la portée humaine; pour y atteindre, on traverse mille phases charmantes,
et l'imagination, guidée par ce type insaisissable, crée, dans des données toujours plus épurées, d'innombrables inventions inattendues et séduisantes. Dans cette marche du vrai progrès, vous serez toujours en avance, tandis que cette tendance, devenant générale, inspirera partout dégoût et pitié pour cette mobilité de singe qui grimace mille pauvretés réduites à néant par le plus superficiel examen.
Il n'est pas question, comme on voit, de ralentir ce mouvement d'innovations continu qui est le caractère, le mérite et la supériorité de l'industrie parisienne. Déjà, en 1711, la chambre de commerce de Lyon disait, dans une délibération du 11 avril, en parlant de la mercerie, qui comprenait alors, en grande partie, l'article de Paris : « Comme il y a apparence « que le génie des François, en ces sortes de gentillesses, n’est « pas épuisé, et que plus de cinquante mille familles, ou pour « mieux dire la moitié de Paris, ne vivent que de cette indus- «trie, laquelle deviendroit sans fruit, s'ils n’innovoient pas « tous les jours, » c'était reconnaître dès lors ce caractère déjà bien ancien d'invention incessante. Nous devons le conserver à tout prix; seulement nous croyons lui assurer permanence et durée, lui éviter de fàcheux écarts et de pénibles mécomptes, en arrêtant quelques principes de goût, en fixant quelques règles salutaires; et c’est en donnant à l’art une direction sage que nous atteindrons ce but.
Üne objection plus décourageante est celle-ci : la facilité et la rapidité des communications, la grande fraternité des peuples, une tendance générale au cosmopolitisme, ont changé complétement les dispositions morales et les conditions matérielles de l'humanité; les arts et l’industrie en subissent le contre-coup et vont s'effacer dans une vaste uniformité qui engloutit les efforts individuels et les originalités nationales. On passe les Pyrénées, et on trouve au centre de l'Espagne M. Madrazzo, qui peint comme M. Édouard Dubufe; on traverse la Meuse ou le Rhin, et on rencontre vingt peintres qui semblent sortir de l'atelier auquel nous devons M. Paul Delaroche; on s’élance en Italie, et on s'aperçoit que les Alpes
Ll UNION DES ARTS
n'empêchent pas limitation de nos peintres en renom. La Manche est un fossé plus profond que les fleuves, une barrière moins débonnaire que les Alpes : aussi remarque-t-on de l’autre côté de son canal plus d'originalité; mais laissez faire deux ou trois expositions universelles, et le niveau qui égalise tout se rira de l'Océan: il passera sur l'Angleterre et l'Amérique sa monotone uniformité.
C'est parce que je tiens un grand compte de cette situation nouvelle, que je me préoccupe autant de la nécessité de diriger les arts et l’industrie dans un sens nouveau; toutefois, je l’envisage froidement, étant persuadé que l’homme change bien peu quand tout change autour de lui. Sa nature perfectible est au-dessus de ces modifications, et, comme l'arche qui s'élève quand les eaux montent, son âme, dont les arts, les lettres et les sciences sont l'expression, dominera toujours les grands progrès matériels. Loin donc de croire à la ruine des arts et des lettres, je compte sur eux pour maintenir les traits dominants du caractère et de l'originalité des nations, pour guérir, ou au moins pour rendre moins douloureuse, la triste plaie de notre matérialisme. Quand tous les peuples communiqueront facilement par les voies ferrées, quand ils se parleront d’antipode à antipode avec le fil électrique, quand leurs frontières se seront effacées, leurs douanes confondues, quand on ne pourra plus emprisonner Shakespeare dans son île, enchaïîner le Tasse en Italie, Camoens à Lisbonne, et arrêter Schiller sur le Rhin, il résultera, j'en suis certain, non pas de la fusion des esprits vulgaires, mais du contact des intelligences supérieures et des expériences longuement accumulées dans chaque pays par son activité nationale, une force nouvelle pour les arts, les lettres et les sciences, qui combineront cette multiplicité d'efforts impuissants dans l'isolement, formidables en faisceau.
Il n'y a pas de danger pour l'avenir général de l’art; y a-til une diminution sensible dans nos jouissances ?
La paix générale, la circulation rapide de la pensée par l'imprimerie, aidée par la rapidité des chemins de fer, une
on LS. de
langue et une littérature universelles, les poids, mesures et monnaies uniformes, un même costume et des mœurs semblables, seraient certainement l’intronisation de la plus triste monotonie, si les arts ne restaient fermes à leur poste pour consoler les humains, pour les réjouir dans l'intimité et leur conserver les jouissances les plus élevées de l’âme et de l'esprit. Faites-en l'épreuve : quand la vapeur vous aura promené à travers les espaces sans laisser une trace de quoi que ce soit dans votre mémoire surchargée; quand l'électricité, en roulant son fil autour de la terre, vous apportera les révolutions du globe de chaque jour et de chaque heure; quand mille autres inventions prodigieuses, accablant votre intelligence, vous auront donné le vertige, les aris deviendront le plus doux, le plus calme, le plus assuré des refuges au milieu de cette tourmente. Vous sentirez le besoin de repos naître de l'immense activité, la soif de se recueillir surgir du sentiment pénible de l'éparpillement. Il y a de la sensitive dans le cœur et dans l’intelligence, la grande fraternité rapproche de la famille et fait goûter les joies du foyer; il semble que plus le monde appartient à tous, plus on est avide de ramasser autour de soi ce qui n'appartient qu’à soi seul. Il se dégagera ainsi de ce vaste public, préparé par une éducation mieux appropriée au progrès, une élite d’âmes qui se mettront en communication sympathique avec les artistes de tous les pays, comme le sont déjà les musiciens avec leur auditoire ubiquiste, les poëtes avec leurs lecteurs partout répandus; comme eux, architectes, peintres, statuaires, aidés par la photographie, qui répand instantanément leurs créations dans toutes les mains, rencontreront partout, et dans les réduits les plus éloignés, des âmes émues qui seront l'écho de leur âme, des amateurs éclairés qui apprécieront leurs inventions avec la connaissance de toutes les difficultés vaincues, avec l'intelligence de toutes les beautés conquises, avec la sympathie inhérente aux mêmes études, sinon aux mêmes succès. M. Cogniet recevra du fond de la Russie des lettres anonymes après la Fille du T'intoret, comme M. de Lamartine en recevait après le Lac; des âmes
tendres voudront épancher le trop-plein de leur émotion dans l'âme qui vient de les électriser; on dira : Avez-vous vu la Malaria de M. Hébert? comme on dit : Avez-vous lu la Résignation de M"° d'Arbouville? Loin donc de tuer les arts en les répandant partout, cette large diffusion sera comme la cloche qui appelle à l'église le monde croyant; les sons du timbre béni frappent les oreilles de chacun : entendus de tous, ils réveillent chez tous un même sentiment de piété, mais ils ne persuadent qu’un petit nombre de cœurs portés naturellement à la prière et qui répondent à son appel. Tel sera aussi le résultat de cette grande communauté des artistes du monde entier, quand la culture des arts sera étendue à tous.
Je passe à côté d’une objection déjà débattue. La routine dit : N'inspirez pas la passion des arts à des gens qui ne sont destinés ni à avoir du talent, ni à pouvoir l'exercer, s'ils en avaient; enseignez-leur le dessin industriel, le dessin linéaire, cela suffit au peuple; en lui apprenant davantage, vous faites de mauvais artistes, vous détournez de bons ouvriers de leur carrière naturelle.
Je n'ai pas le courage de lutter avec l’entétement : j'ai dit ce que je pensais de cette niaiserie qui se nomme le dessin industriel; j'ai exposé l'utilité de faire des artistes de tous les ouvriers, de tout le monde; je laisse faire la routine. Où ironsnous, s’écriera-t-elle, si nous créons tant d'artistes, tant de bras inutiles? Insensée! le monde ne suit-il pas la marche envahis-
sante du progrès de la civilisation ? L'Europe fait fonction de:
pionnier dans les contrées incultes du globe; préparez des bras à cette grande œuvre. D'ailleurs, jetez un coup d'œil sur la carte, marquez avec les teintes de notre honorable président, M. le baron Charles Dupin, les pays que les jouissances élevées des arts n'ont pas encore atteints, et vous verrez quelle étendue de contrées nous avons encore à fertiliser. Sans nous perdre dans la terre entière, ne trouvons-nous pas dans l’Europe assez de besogne, et dans la France même combien reste-t-il encore à faire! Vous craignez d'augmenter le nombre des artistes dépourvus de talent, leurs prétentions vous effrayent; faites-en
qui aient du talent, les passions turbulentes de ceux-là ne sont pas à craindre. Occupés de leurs beaux rêves, dans leurs ateliers, ils ne vont pas chercher dans la rue une triste réalité; et d’ailleurs, parce qu'un bandit a tué un voyageur avec son couteau, cela ferat-il interdire la fabrication des couteaux? parce qu'un fripon et un faussaire auront profité de ce qu'ils avaient appris de mathématiques ou de dessin pour mieux combiner l'effraction et contrefaire plus habilement le billet de banque, cela deviendrattil un argument contre les sciences et les arts?
Quand on comprendra qu'il est aussi utile de dessiner que d'écrire, on demandera des classes de dessin comme on a demandé des classes de lecture; c’est une affaire de temps, et lhabileté consisterait à ne pas se laisser devancer par les autres. On objecte que la foule est indifférente aux arts, qu’elle n’a ni le temps de les cultiver ni la faculté de les sentir, et que dans le public qui sort de la Comédie-Française il y aura toujours quelqu'un qui se demandera après Athalie : Qu'est-ce que cela prouve? À notre tour, nous demanderons : Que prouve cette minorité de sottise? Le goût des arts est un bienfait du Ciel qui vaut toutes les autres jouissances, car seul il les remplace; associé à elles, il les double. Être artiste, c’est sentir ce qu'il À a de beau, ce qu’il y a de noble, c’est la clef d’or qui ouvre les portes de tous les plaisirs et les portes même du ciel, où plane le génie; être artiste, c’est vivre de la vie réelle et de la vie de tous, c’est vivre en outre d’une autre vie qui réside dans l'imagination et qui est réservée à l’art seul. La beauté frappe et étonne tout être bien doué; mais l'artiste seul la comprend et sait, par des déductions infinies, en faire jaillir mille sources d’admiration qui resteront toujours inconnues au vulgaire, Une femme, un site de la nature, l'animal dans sa liberté, les effets variés du jour, aurore ou coucher de soleil, tout cela est la mine inépuisable des jouissances de l'artiste: car pour lui une femme n’est pas seulement la femme, c'est un résumé de tendresse et de passion, de grâce et d’élégance, de poses distinguées, de mouvements assouplis, de dé-
marche noble; le choix de ses vêtements, jusqu'aux plis des étolfes qu'elle porte, tout en elle répond à quelque pensée d'art, à quelque étude, à une création en germe. Pour lui la nature ne se réduit pas à des arbres, ses animaux à des bœufs et à des moutons qu'on mène à la boucherie; il entend des accents dans les bois, il trouve dans toutes les créations du bon Dieu des beautés ignorées des pauvres humains ; Athènes n'est pas, à ses yeux, seulement une petite ville poudreuse; l'Attique a pour son esprit le charme rêvé par l'imagination des poëtes; il se plait dans la campagne de Rome avec le grave historien , au milieu de la tempête avec le marin. Les lugubres désastres qui affaissent l'esprit du vulgaire élèvent son âme par le grandiose, par l'horreur, autant de faces particulières du beau. Un incendie, des inondations, une scène de carnage, la violence des passions, les terreurs du crime, lui sont sujets d'étude et de réflexion. Si Dieu est inépuisable dans sa puissance créatrice, depuis le cèdre jusqu’à l'hysope, depuis le mastodonte antédiluvien jusqu'aux animalcules microscopiques qui vivent dans l'air que nous respirons, l'artiste seul possède la faculté de comprendre cette puissance, de saisir dans une admiration également inépuisable toute l’organisation divine.
La routine n’est pas à bout d’objections décourageantes; elle répétera sur tous les tons que l’anéantissement des aristocraües a tué l’art, sans songer qu'il y a quelqu'un de plus riche que les seigneurs d’autrefois: ce sera tout le monde d’aujourd'hui, du moment où tout ce monde deviendra par l’éducation artiste un monde d'élite. Alors l’industrie, ce qu'on appelle l'esprit d'association, c’est-à-dire les capitaux de tous réunis au profit de chacun, décorera les salles de café, les salons de concerts publics, les appartements des clubs et les théâtres avec une richesse que l'aristocratie n’a jamais atteinte en y employant vingt fois plus d'artistes qu’elle n’en protégeait. Seulement, et voici l'écueil ou au moins l’objection : quels artistes choisira-t-elle? quel art encouragera-t-elle ? Ici, sans doute, je diffère de l'opinion commune : je crois qu’en
prenant soin de former le goût de cette aristocratie nouvelle qui s'appelle tout le monde, Ingres, Delaroche, Delacroix et Scheffer ne seront pas de trop grands artistes pour les entrepreneurs de cafés et les directeurs de spectacles. Entre 10,000 francs qu'il faudra donner à un barbouilleur et 50,000 francs que réclamera un artiste en réputation, ils n'hésiteront pas. La première dépense n'aurait aucun retentissement, avec la seconde ils se feront immédiatement une clientèle ; l'une exige des annonces ruineuses sur les murs et dans les journaux, l’autre sera la plus bruyante des annonces. On ira au Café Delaroche, à la salle de Concert Ingres, au Théâtre Delacroix, et du premier jour ces lieux publics réuniront une foule de curieux que n'auraient point attirés et que ne feraient pas revenir les plus riches dorures, le gaz le plus éclatant. Si les Frères Provençaux avaient demandé, dans le temps, à Papety de leur peindre le Réve du Bonheur sur la paroi de leur principal salon, il ne se serait pas fait une noce à Paris qui n’eût voulu débuter sous la protection de celte promesse poétique; ce beau tableau n'aurait pas été enterré dans une salle basse de l’hôtel de ville de Compiègne, et cinquante autres restaurants auraient rivalisé d'idées gracieuses rendues par nos plus illustres peintres.
Mais on va dire : Comment obligerez-vous ces grands artistes à aller s'installer dans un café pour peindre des panneaux ? D'abord, je crois que le temps n’est pas éloigné où les artistes auront secoué toutes les miévreries modernes, tous ces hautle-cœur des aristocrates de l’école; où ils trouveront que, pour le développement des splendeurs de l’art, tout théâtre est bon quand il a un public intelligent, et que le plaisir de parler à une foule innombrable et incessamment renouvelée, curieuse et avide d'émotions, vaut bien le triste honneur de se montrer à des habits brodés, de poser devant des gens blasés, qui bâäillent d’ennui et ne vous regardent même pas, sous prétexte qu'ils vous ont vu quelque part. Ensuite, n'a-t-on pas inventé mille moyens ingénieux pour laisser à l'artiste la jouissance de l'étude tranquille, la protection du
calme de l'atelier ? Les panneaux de bois, montés à coulisses, s’introduisent après coup dans la boiserie; les toiles peuvent être marouflées; on a même inventé un enduit gélatineux qui permet de peindre sur une toile, d'où l’on détache toute la peinture, comme un linge, pour l'appliquer, selon sa destination, sur le mur ou sur le plafond.
Quatremère de Quincy, aveuglé par les préventions de son temps, n'aurait voulu, à aucun prix, fondre les arts avec l'industrie dans une commune action; mais, à son insu, il travaillait à opérer cette fusion désirable, car il comprenait l'absolue nécessité de faire sortir les arts du cercle étroit où ils végèlent et de les raviver dans l'atmosphère populaire. Cette page exprime très-bien ce besoin: «La science doit “exister dans les productions de l’art, mais sans chercher à «y paraître; elle peut y paraître, mais ne doit pas se montrer. « Malheur à l'artiste dont le travail n’est pas de nature à plaire «à tout le monde! Les belles choses sont celles qui plaisent “aux savants par le savoir, et, indépendamment du savoir, à “ceux qui ne Île sont pas, ce qui signifie que le vrai talent “est un composé de science et de sentiment.
«C'est fausser la destination morale des arts et de leurs “ouvrages que de leur donner pour but unique celui de satis- « faire les savants, ce qui, en définitive, signifie exclusivement «les artistes eux-mêmes. Mais les ouvrages des arts ne sont « point faits pour les artistes. J'iraijusqu’à dire que, si ceux-ci «“ pouvaient être seuls juges de leurs travaux, seuls arbitres de “la bonté des productions, seuls organes de l'opinion en ce “genre, les arts et le goût y perdraient plus qu'on ne pense.
« Ceci a besoin d'explication. Rien ne semble effectivement « plus désirable aux artistes que de travailler pour ceux qui “sont le plus en état d'apprécier leur talent. J'en conviens, et « J'avoue encore que le suffrage des artistes serait le seul équi- «table, le seul digne d’envie, si tous réunissaient le mérite «de la science et le don du sentiment; malheureusement, « l'expérience prouve que la réunion des deux qualités est le « partage du petit nombre. Bien plus, il faut dire qu'il est dans
ET DE L'INDUSTRIE. o1
« la nature des artistes de juger en artiste, c’est-à-dire de faire «prévaloir dans leurs jugements, comme dans leurs ouvrages, «le mérite du savoir et de l'exécution. Au contraire, il est «dans la nature du public ou des hommes étrangers à la pra- «tique des arts d’y considérer et d’y applaudir par-dessus tout «les qualités qui correspondent au sentiment.
« S'il devait donc arriver que les artistes fussent obligés de «ne travailler que pour les artistes et dans ia seule vue de « plaire aux savants, ou je me trompe fort, ou la partie de la «science et de l’exécution serait bientôt la seule en considé- «ration. L'obligation de satisfaire des juges si habiles à dis- «cerner les fautes ferait qu’on n'oserait point s'exposer à en «commettre; que, renfermé dans une timide circonspection, «on redouterait de se livrer à ce sentiment, qui souvent ne « produit les grandes beautés qu'aux dépens de grands défauts; « qu'on dirigerait ses efforts vers la pratique d’une exécution « péniblement étudiée; qu'on perdrait de vue peu à peu et “le but moral des arts et les routes qui y conduisent; qu'en- « fin on ne ferait plus que des morceaux d'étude.
« À tout prendre, 1 me semble plus avantageux à l’art que « l'artiste soit obligé de travailler pour ce qu’il appelle les igno- «rants (ou le public), c'est-àdire pour des juges qui veulent, «avant tout, être affectés moralement. Ne pouvant plus alors « regarder l'étude et la science comme l’objet unique de son “ouvrage, il apprend à les employer ainsi qu'ils doivent l'être, «comme des moyens dont la valeur dépend de l'effet qu'ils « produisent. Alors, il ne borne plus l'emploi de la science et «de l'étude à faire montre d'étude et de science; mais elles «deviennent pour lui ce qu’elles sont réellement, un des «ressorts de cette puissance imitative dont le triomphe est « d'émouvoir le cœur et de satisfaire l'esprit. Les deux principes « de l’art retrouvent ainsi leur équilibre et rentrent dans l’ordre «qui convient à chacun. La destination morale de l'art a repris « l'empire. »
Ces observations paraîtront justes, même de nos jours, où l'abus de l'étude et de la science n’est pas à craindre; mais
aujourd'hui, comme alors, si les gens de goût désignent à la foule les talents supérieurs, la foule s’acquitte envers eux en signalant à leur admiration des qualités de sentiment et de sympathie populaire qu'ils ne comprennent pas, ou qu'ils sont trop disposés à dédaigner.
Une autre objection s’élèvera, car toute situation nouvelle en inspire par milliers aux gens intéressés à ne rien changer: elle consiste à nous reprocher de soumettre les artistes aux caprices de la mode, aux fantaisies de la nouveauté, qui sont le guide impérieux de tous les industriels, parce qu'ils sont l'essence même du luxe. C'est là une grande erreur, et je compte, au contraire, sur ces entrepreneurs de cafés, sur ces directeurs de spectacles et de lieux publics, pour former, dans l'avenir, les plus forts appuis, les meilleurs auxiliaires du maintien du bon goût. Qu'est-ce qui ruine d'ordinaire ces entreprises ? la nécessité de renouveler des décorations passées de mode. Quel est leur intérêt ? de choisir dans les différents styles et parmi les talents celui qui, goûté aujourd’hui, le sera encore demain. On pourra bien céder accidentellement à un courant de mode, comme les médecins usent des nouveaux remèdes pendant qu’ils guérissent; mais ce sera momentané et superficiel, le fond restera fidèle aux données sévères et persistantes de l’art. Si donc votre école a des principes, si le public, formé par l'éducation artiste, a adopté ces principes, soyez certain que l'industrie des cafés, comme toutes les autres industries, aura intérêt à s'y tenir le plus longtemps possible.
Voilà donc où vous poussez les arts! dira la routine : à se transformer en marchandise, à devenir une branche de commerce, sous l'influence de Mécènes industriels! L'art ne vit que d'encouragements désintéressés, ne prospère que dans les mains de protecteurs distingués, ne s'élève que sous une direction supérieure; l'artiste doit rester pauvre, et n’avoir en vue que la gloire.
Ces sornettes résonnent creux, et avec le retentissement de l'histoire on les fait taire. Dans toutes les époques de grande
prospérité, l’art a répondu aux nécessités sociales; il a été le collaborateur et l'associé du bien-être et de la richesse. Sans doute les nouveaux enrichis ont des entraînements faciles et des engouements fâcheux ; mais j'ai fait déjà, à cet endroit, mes réserves : aussi n'irai-je pas reprendre une à une les vieilles diatribes à l’adresse des gens de finance et des hommes d’argent, c'est peine inutile. Je préfère rappeler l'influence heureuse qu'exercèrent sur les artistes de l'antiquité les marchands d'Athènes et les commerçants de toutes les délicieuses colonies de l'Asie mineure, ainsi que ceux de Cyrène, de Palmyre et de Pétra : partout l’art le plus pur associé au luxe le plus somptueux, la perfection du détail, la recherche des matières les plus précieuses, et en même temps la grandeur des conceptions, l’immensité des monuments. Faudratil descendre au moyen âge? Visitons Venise et son église de Saint- Marc, ses palais et son école d’architectes, de peintres et de sculpteurs ; allons à Gênes voir les palais de marbre ; à Pise, les monuments religieux; à Florence, la ville entière, mar quant chacun de ses souvenirs par un chef-d'œuvre : tout cela est dû à l'esprit d'entreprise et au génie commercial d'hommes de finance; appelez-les Médicis, Mocenigo ou d’un nom ignoré, tous sont occupés à gagner de l'argent pour se procurer les plus nobles jouissances. Cette direction d'idées, ces sentiments élevés dans une carrière qu’on a trop rabaissée, ne se trouvaient pas, à cette époque, en Italie seulement; ils inspiraient les négociants de tous les pays: parcourez les Flandres, voyez comment ces communes industrielles et ces corps de métiers puissants comprennent l’art et savent l’encourager, en le mettant en toutes choses; visitez la France, allez à Bourges évoquer le souvenir de Jacques Cœur, et dans vingt autres villes recherchez l'influence heureuse des gens de finance; de nos jours même, ne pouvons-nous pas donner en exemple Londres et Liverpool, citer Marseille, Hambourg et les villes commerciales des États-Unis? Nulle part les bons tableaux et les belles slatues ne sont payés plus cher. À Paris, est-ce l'aristocratie du faubourg Saint-Germain qui protége les arts? Ne sont-ce
pas les Delessert, Selières, Benoît et Louis Fould, Pourtalès, Eynard, Moreau, tous banquiers, agents de change, gens d'argent et gens de goût ?
Acceptons cette protection libérale quand elle.est éclairée, et ne croyons pas, avec quelques esprits arriérés, que l’art, dans ses conditions élevées de style et d’idéal, doive être absolument sérieux, sévère, lugubre même, et le produit exclusif de quelque société compassée, vertueuse par excellence, profondément religieuse et parfaitement méthodiste. Pour détruire ces illusions, il n’y a qu’à séjourner un peu de temps en Écosse, dans quelques villes de l'Amérique ou dans la partie haute de Genève. L’inspiration, l'invention, l’art dans ses conditions vivantes, ont fui ces antres d’ennui, si par quelque méprise ils ÿ sont jamais entrés; ils sont les compagnons des passions éveillées, des élégances distinguées, des enthousiasmes populaires, et ils s'accommodent très-bien du confortable et du bien-être. Quand les Athéniens votèrent à Minerve, leur déesse protectrice, une statue colossale d’or et d'ivoire, ils avaient entouré leur vie intime et publique de toutes les recherches du luxe.
Dans ce développement naturel et rationnel des arts, dans ce concours de la richesse et du génie, la carrière de l'artiste devient lucrative, sa vie s’embellit de tout le charme du bienêtre. À ces mots, je vois des Aristarques prendre leur tête à deux mains, s’arracher les cheveux et dire que l’art est perdu: Pétrone aussi, en vidant sa coupe ciselée, s'élevait contre l'amour de l'or et lui attribuait la décadence de l’art. Je ne veux pas faire de recherches rétrospectives sur la magnificence de Zeuxis, sur le luxe de vingt artistes de la Renaissance, sur l’état de grand seigneur de Rubens et de Vandyck. Je ne sache pas que le talent de ces artistes célèbres ait rien perdu de son élévation , de sa chaleur fécondante, de sa vitalité incessamment renouvelée, parce que des loisirs étaient faits à leur vie laborieuse, parce que le charme d’une délicieuse musique accompagnait le cours heureux de leurs inspirations, parce que les ressources des étoffes les plus magni-
fiques, des modèles les mieux choisis, des accessoires les plus variés , se trouvaient à leur disposition. Il en sera de même de nos jours, aussitôt que l’ensemble de la nation aura reçu une éducation artiste; la valeur vénale des objets d’art, le prix des dessins de fabrique, et par suite la position grande et honorable des artistes, sera un stimulant pour tous les hommes de talent.
On sait les prix que les tableaux de Prud'hon ont acquis dans ces derniers temps; celui que les Anglais donnent aux productions de Reynolds est fabuleux; mais le résultat des enchères de la collection d'Orléans et de plusieurs ventes récentes a prouvé qu'il n’était pas besoin d’être dédaigné pendant sa vie et de mourir de misère pour voir ses œuvres grandir dans l'estime des amateurs : on a payé sans difficulté et on paye tous les jours de 25 à 50,000 francs des tableaux de MM. Ingres, Landseer, Leys, P. Delaroche, Schelfer, Decamps, Willems, Knauss; et quand l’artiste fait appel à l'industrie, il ne rencontre pas moins de générosité : Cavelier a vendu à Barbedienne, pour 3,000 francs, le modèle de sa Pénélope, que le duc de Luynes a payée 30,000 francs, et il prélève 250 francs sur chaque épreuve; or, il s’en vend une trentaine tous les ans. Pradier se serait grassement enrichi dans l’industrie, si la mort ne l'avait pas arrêté dans sa carrière, et ses œuvres font la fortune de Susse et de vingt bronziers. Le dessinateur Henry a fait pour la maison Mieg, de l'Alsace, un dessin qui a servi à fabriquer pour 750,000 francs d’étoffes, et, dans une seule campagne, il a vendu à une seule maison anglaise pour 50,000 francs de dessins.
Cette vogue financière est-elle le fait d’un caprice et l'affaire d'un moment? En aucune manière. Le protecteur, ce tout le monde qu’inspirent les idées de la spéculation, a vu que les objets d’art choisis avec goût gagnaient tous en valeur, et qu'il n'est pas de placement dont le capital soit plus sûr, s'augmente davantage et paye en jouissances de tous les moments des intérêts aussi agréables. Cette garantie offerte aux gens positifs et si bien comprise par les hommes de finance n’a eu qu'un
tort : elle s’est attachée de préférence à une petite peinture réaliste et coquette; mais elle s’étendra bientôt à tousles genres, et deviendra plus forte en raison de la supériorité de l’œuvre: elle atteindra ainsi tous les objets qui devront leur charme et leur élégance à la main de l'artiste, autant dire à toutes choses. Par exemple, croit-on que les amateurs formés à l'étude des grands modèles de l’art refuseront, d’ici à bien peu de temps, de payer un collier ciselé et émaillé par un Benvenuto Cellini moderne, encadrant des camées gravés par Robert ou Simart; le même prix qu’un collier de diamants? Non, sans doute; car l'art aura plus de valeur, et une valeur plus positive, que les perles et les pierres précieuses, quand les Ebelmen et les Deprez futurs menaceront de faire des diamants comme on fait des bouchons de carafes et des émeraudes avec la même facilité que nos verres de couleur. On peut donc prévoir dès à présent la bonne chance des gens de goût qui auront payé cher l’œuvre de génie, vis-à-vis des infortunés propriétaires de verroteries sans beauté comme sans valeur; ils seront heureux d’avoir acquis ce que le génie seul est capable de faire, et qui ne sera atteint, sans être déprécié, que par le génic lui-même.
On s'inquiète à tort de la direction que ces succès financiers peuvent donner aux tendances de l'artiste, on s’effraye sans raison des productions mercantiles que va provoquer l'amour du lucre. Ces préoccupations s'évanouissent dès qu’on se rend bien compte de la nature des créations de l’art, dès qu'on accepte l'association de l’art avec l’industrie, en reconnaissant à l’un et à l’autre des limites. En effet, si les productions de l’art sont devenues une marchandise, si les artistes deviennent des fabricants, que vous importe? Soyez donc certain qu'il surnagera sur ce grand courant d'œuvres banales quelques rares chefs-d'œuvre, qu'il s’élèvera sur cette foule mercantile un petit nombre d'artistes supérieurs. Le niveau général se sera élevé; les sommités de l’art, loin de s’amoindrir, auront participé à cette élévation. ll se fait en France, en un siècle, quatre ou cinq portraits dignes de ce nom, j'entends de véritables œuvres d'art qui préoccupent le spectateur
en dehors de tout retour sur l’histoire, la politique et les affections de la famille; je compterai dans ce nombre le Wille de Greuze, le Marat de David, le Bertin de M. Ingres, la princesse de Crillon de M. Cogniet, le frère Philippe d'Horace Vernet. À côté de ces chefs-d’œuvre il s’est fait environ 500,000 portraits, sans compter 2 ou 3,000,000 de portraits daguerréotypés (depuis vingt ans seulement). On expose tous les ans des milliers de tableaux ; combien en reste-t-il qui méritent d’être cités, qui conservent, après quelques années, une qualité, une valeur quelconque? Y a-t-il lieu , devant cette proportion toute naturelle, de s'étonner si les productions de l’art prennent rang parmi les produits de l’industrie, si on trompe sur la marchandise livrée dans ce commerce comme dans les autres; de s'émerveiller du langage des amateurs qui parlent, dans le même argot, des objets d’art et des actions industrielles? On se rend à la salle des commissaires-priseurs comme on va au marché; pourquoi les œuvres des artistes ne seraient-elles pas jugées, appréciées, cotées, d’après des règles qui les confondent avec les raies et les turbots de la halle voisine? Il serait fou de s’en plaindre, il ne serait pas juste que l’objet d'art échappät à ce contact; c’est le sort de toute marchandise : les tableaux de nos plus illustres artistes le partagent avec les livres, les manuscrits et les autographes de nos plus grands poëtes, qui sont ainsi adjugés au plus offrant, suivant des règles et des principes parfaitement étrangers au domaine élevé de l'inspiration.
Au-dessous d’une certaine limite de supériorité, art, science et littérature, tout est de l’industrie. Faites que ce soit de la bonne et la meilleure possible, mais ne prétendez pas maintenir des distinctions puériles. Comment! les théâtres de Paris donnent en moyenne 350 pièces par année, une par jour; nos romanciers produisent en même temps autant de romans disséminés dans les revues, feuilletons de journaux et journaux à un sou, et vous appellerez cela des productions de l’art, et vous m'obligerez à ranger les meubles sculptés du faubourg Saint-Antoine dans les produits de l'industrie? Moi je tiens
tout cela pour de la fabrique, et si bien fabrique que je vous mets au défi, après un mois, de citer les titres de ces pièces et de ces romans, de retenir les noms de leurs auteurs: on écoute et on lit cela sans s'informer qui l’a fait; on y pleure, on en rit, et la toile tombée ou le dernier feuillet tourné, on n’en sait plus rien. Je me trompe, dans cette immense production il y a l'immense banalité et puis l'élite; l’œuvre du génie, le chef-d'œuvre, rari nantes. Que ce soient des tableaux ou des poésies, des meubles ou des statues, des vaudevilles ou des romans, il y a le grand nombre qui se perd dans la foule; il y a le choix mis à part et en réserve par les natures d'élite qui lui sont sympathiques. Sur le flot poétique nageront quelques pages de beaux vers et les noms de Lamartine, Hugo, Musset, Barbier; on relira les récits d’Augustin Thierry, les nouvelles de Mérimée, les proverbes d’Octave Feuillet; on mettra sur l’étagère le marbre de Pradier et le bronze de Barye; on placera sur le pupitre le sévère dessin de M. Ingres, le fin tableau de Meissonnier, l'aquarelle de Decamps, l'esquisse poétique d’A. Scheffer, et ainsi de beaucoup d'autres, suivant son goût et sa sympathie, puis on laissera le reste suivre son cours de production périodique, nécessaire, banale, immense; immensité pareille à la production de la nature, qui n'a jamais compromis une belle rose parce qu’à côté de la plus belle elle en produit des milliers d'espèces inférieures.
Acceptons les faits tels qu'ils sont; réjouissons-nous de ce qu'ils sont. La carrière de l'artiste de talent sera toujours une existence vouée aux rudes labeurs, aux angoisses de l’'amourpropre, mais ce ne sera plus une vie d’abnégation et de misère. Le talent sera une carrière lucrative. Le métier de protecteur des arts, aussi, n’est plus ce métier de dupe qui conduisait à l'hôpital : c’est la meilleure des spéculations ; on encourage les débuts des talents ignorés en achetant à bas prix leurs premiers tableaux, qu’on revend cher quand la réputation conquise a relevé leur valeur; ne parle-t-on pas de gens de rien qui ont sournoisement fait fortune à ce jeu de grand sei-
gneur, comme on citait autrefois tel duc et pair qui s’y était généreusement ruiné? Il y a dans ce revirement des choses le bien à côté du mal; il y a aussi la nécessité, plus forte que nos regrets. À quoi bon pleurer ce temps où l'artiste, stimulé par le besoin, fortifié par l’obligation de se replier sur luimême, s'élevait vers l'inspiration comme une plante emprisonnée qui s’élance vers le jour du ciel; à quoi bon! cherchons quels sont nos avantages, et ici ils sont évidents. Jamais la médiocrité ne fut plus délaissée; jamais le talent ne trouva plus facilement des appuis; jamais l'originalité vraie et puissante, qui est le génie, ne fut plus en honneur. Noble encouragement s'il est accepté noblement; si l’idée d’accaparer la fortune, la gloire, le bien-être, donne aux jeunes gens du courage pour les fortes études et pour les travaux préparatoires pénibles et consciencieux ; si elle leur inspire le respect pour l'expérience acquise et la soumission pour les maîtres illustres !
On dit aussi, mais nous abordons ici le domaine de la haute morale, on dit que l’art est un dissolvant, les artistes des artisans de luxe et de luxure, apportant la corruption du sentiment moral chez l'individu et un mobile d’asservissement pour les peuples. J.-J. Rousseau a écrit de belles pages, il a fondé sa célébrité sur ce paradoxe. Inutile, aujourd’hui, de discuter une opinion qui était pour lui un jeu . d'esprit, j'entends une thèse académique. Condorcet, dès 1791, y répondait par de nobles accents.
C'est en effet avec la croix que les premiers évêques ont chassé la barbarie, cette enfance des peuples; c’est avec l’art que nous détruirons le matérialisme, cette autre barbarie des peuples et la plaie de leur vieillesse. L'art rend l’homme supérieur à la tyrannié, à l'infortune; il ne dore pas seulement ses chaînes, il les transforme, à tel point que le tyran séduit par tant de beautés devient l’esclave de sa victime.
Si, ramenant nos regards sur la France, nous considérons ce qu'elle doit aux arts, nous dirons à ceux qui les calomnient : Vous êtes des ingrats. Que vous envient donc vos ad-
versaires, les nations rivales? Est-ce votre climat? chacun se fait au sien; sont-ce les produits de vos manufactures? dans plus d’un genre ils vous sont supérieurs; est-ce votre intelligence? chaque nation se croit au moins votre égale; vos victoires? pas une qui ne se vante de vous avoir battus à son tour. Quelle est donc votre supériorité, reconnue et enviée? c'est votre goût pour les arts, cette distinction que vous y avez puisée, ce sentiment supérieur que vous leur devez, et ces formes agréables, faciles, séduisantes, que vous avez prises à leur source.
Mais j'entends un grand fracas: c’est la grosse objection qui fait son entrée. Elle ne m'est pas adressée par la routine seulement, elle m’est opposée par les esprits réfléchis qui étudient les arts en lisant leur histoire pour proposer les mesures les plus profitables à leur développement; elle m'est faite, pour ainsi dire en corps, par tous les artistes, et plus vivement, plus violemment, suivant que ces artistes ont acquis, par leurs travaux et leur réputation, plus d'autorité. Cette objection, la voici dans toute sa force : La vulgarisation de l’art, ou sa popularité, est la mort de l’art; le génie est une exception, le talent est rare, le goût lui-même est une faculté restreinte dans un cercle peu étendu; si vous dépassez les bornes de ce cercle vous trouvez le néant, et non-seulement vous faites une tentative inutile, mais vous dégoûtez le public, vous découragez les artistes, vous compromettez l’art.
Rien ne m'a autant préoccupé que cette objection; si elle avait pour elle le moindre fondement, toutes mes idées seraient fausses, et l'ensemble du travail que je soumets aux esprits éclairés n'aurait plus de signification et présenterait le plus flagrant contre-sens. J'ai souvent abordé la question avec les hommes appelés à la résoudre; je n'ai trouvé qu’arguments faibles dans leurs réponses, que préventions aveugles dans leur esprit. Cet effroi, cette horreur de la vulgarisation de l'art repose, comme tout ce qui tient à la peur, sur un fantôme, sur une erreur.
On semble croire qu'apprendre à dessiner, savoir peindre
et modeler, connaître les règles de l'architecture, s'être formé le goût en s'habituant à voir les plus beaux modèles, sont autant d'obligations de se vouer pour toute la vie à la carrière d'artiste, de faire des tableaux immenses, des statues colossales et des temples grecs. Alors, et partant de là, on ne tarit pas sur le danger d’encombrer la France d'artistes médiocres, autant d'intelligences déclassées, de prétentions vaniteuses, de piliers de clubs, d’aliment des émeutes, car vous voyez le fantôme grandir peu à peu et devenir à chaque pas plus effrayant.
Ce n’est heureusement qu’un fantôme, et un fantôme avec lequel on a déjà fait connaissance, quand il s’agissait d'introduire l'instruction dans le peuple, et plus tard d'étendre à tous le bienfait des découvertes de la science. Ce qui fut dit alors contre l'écriture, la lecture, le calcul, les cours scientifiques, les classes de mécanique et de chimie élémentaires à l'usage des ouvriers, les résumés écrits par les savants pour les gens du monde, la publicité des séances de l’Académie des sciences, tout cela se reproduira aujourd'hui contre l'extension générale donnée à la culture des arts, et rien n’est plus naturel; il y a une parenté si étroite entre les lettres, les sciences et les arts, que les uns ne se meuvent pas sans que les autres soient impressionnés. Cependant, puisque l'expérience est acquise pour ceux-là, pourquoi n’en ferions-nous pas profiter ceux-ci, sans en attendre pour eux les effets? Je crois aller au devant des désirs de tout lecteur sérieux en démontrant le peu de fondement de ces objections, et comment elles ont cédé devant l'évidence des faits. Il est impossible qu’une épreuve aussi complète, faite successivement par les lettres et par les sciences, ne soit pas un titre acquis d'avance aux arts.
Une nation ne compte pas aujourd'hui dans la civilisation, quand du milieu d’une ignorance générale s'élèvent quelques génies sublimes dans les arts et dans les lettres; elle ne compte pas dans la prospérité, quand, au milieu de la misère de tous, quelques privilégiés de la fortune affichent un luxe effréné; elle compte, quand l'instruction et le bien-être, répandus
proportionnellement, donnent à chacun, suivant sa position et ses besoins, les connaissances qui font le citoyen utile, les Jouissances modérées qui sont les conditions raisonnables de la vie matérielle.
On a contesté l'utilité de l'instruction, on a exagéré ses dangers. Que ferons-nous, disait-on, de ces hommes de lettres en sabots? qui voudra désormais charrier le fumier et conduire la charrue? On répondait : Mais pourquoi ne pas labourer, parce qu'on saura écrire les observations que l'expérience nous donne et que la mémoire ne conserve pas? pourquoi abandonner la ferme, parce qu'on sait calculer sa dépense et faire ses comptes? pourquoi enfin cesser la culture des champs, parce qu’on aura lu dans des manuels spéciaux de bonnes notions théoriques d'agriculture, quelques aperçus d'histoire et des pensées morales? On a dit encore mille étrangetés sur ce sujet; les faits et l'expérience plus complète chaque jour ont répondu victorieusement.
En premier lieu, personne n'était resté indifférent à ce grand intérêt. Les gouvernements n’ont reculé devant aucun sacrifice pour étendre l'instruction à tous; les hommes les plus distingués ont usé leur vie à la recherche des méthodes d’enseignement les plus sûres, et des lois longuement étudiées ont érigé les écoles publiques en institutions nationales. On avait reconnu qu'il y allait du sort de la nation, et que l'intérêt était trop Braverpour l'abandonner à la responsabilité des parents. De même que l'État pourvoit à la défense du pays en veillant au recrutement de ses armées, de même aussi l'État fut chargé de répandre l'instruction , afin de maintenir la France au rang qu'elle doit occuper dans la civilisation; il en fut chargé avec les moyens financiers qui assuraient à construction de maisons d'école dans nos 37,040 communes et la rétribution d'une armée de fonctionnaires lettrés. Si on n’alla A à la gratuité complète, jusqu aux moyens coercitifs, jusqu’à emprisonner le père qui refusait d'envoyer son:fils à l’école, latitude donnée au Gouvernement dans quelques pays, c'est qu'en mettant l'instruction à la portée de tous, on ne
comptait pas sans raison pouvoir faire comprendre à chacun qu'il y allait de son propre intérêt d'ouvrir à ses enfants toutes les carrières.
Depuis un demi-siècle on apprend ainsi au peuple à lire, écrire et calculer, on répand partout les notions de la science, et déjà l'expérience est acquise sur tous les points. Nos campagnes ne sont pas dépeuplées, et les départements qui ont le moins bien réussi dans l’enseignement sont aussi les plus arriérés en agriculture, partant les moins heureux dans leur intérêt, les moins utiles dans l’action commune du pays. Dans les autres, au contraire, on voit, avec l'instruction, entrer dans les fermes un cortége de progrès en toutes choses, depuis les jouissances intellectuelles jusqu’à la propreté, qui est un principe d'ordre et un élément de la santé. Dans les agglomérations , villages , bourgs et villes, l'instruction a transformé toutes les classes. Les procès-verbaux des brigadiers de gendarmerie, le journal des employés de chemin de fer, les rapports des gardes champêtres, sont rédigés avec un ordreet une clarté, écrits dans un style excellent et avec une orthographe qui ne pousse pas leurs auteurs à prétendre au fauteuil académique et qui facilite singulièrement l'administration de la Justice, de la guerre et de l’intérieur. Dans toutes les entreprises industrielles, ces mêmes progrès ont des résultats aussi satisfaisants, et l'instruction élémentaire est désormais reconnue, même dans nos campagnes, comme le patrimoine le plus utile pour les garçons, comme la dot la plus avantageuse pour les filles.
Avant la Révolution, le curé, le seigneur et le notaire étaient les hommes instruits dans la petite ville, le curé seul savait lire dans le village. Écrire suivant les règles de l'orthographe, faire imprimer une brochure, un livre, étaient, il y a un siècle, chose exceptionnelle, qui classait un homme parmi les érudits; aujourd'hui les enfants sont consultés par leurs parents sur les difficultés les plus ardues des participes, et il faudrait être bien abandonné du Ciel pour mourir sans avoir eu l’occasion de se faire imprimer. De cette facilité les trem-
bleurs tirent un argument menaçant. Ils disent : Voyez quelle déplorable littérature on nous fait partout! Je regarde attentivement, et je vois la masse des écrivains qui rédigent pour les journaux et pour les revues la conversation spirituelle, animée, hâtive, conduite au jour le jour, où la critique des arts prend sa place avec la critique de toutes choses; je vois aussi la masse du public qui ne lit que le journal, masse éveillée, intelligente. Mais ces deux grandes classes d'écrivains et de lecteurs, que vous êtes disposé à déprécier au point de vue littéraire, ne publiaient et ne lisaient rien autrefois; c’est autant d'acquis à une littérature quelconque, ce n’est pas une perte. Ce n’est pas même une transformation, c’est la conversation spirituelle de Paris qui s’évanouissait aux portes des salons, et qui de nos jours s'étend partout et va aux quatre coins du monde chercher des auditeurs. À cette lecture de chaque matin s’offre l’ébauche, l’esquisse, l'improvisation, le griflonnage, toutes choses qui ne songeaient pas à se faire imprimer autrefois et qui valent bien une demi-heure d’attention, surtout quand on est assuré de retrouver imprimé en volumes tout ce qu’on ne remettait autrefois à son libraire qu'après l'avoir recopié, remanié, fait lire à ses amis, qu'après tous les conseils et müre réflexion. Quant au public érudit, sérieux, travailleur, il n’a jamais été si nombreux, si profond dans ses travaux, si riche de connaissances solides et variées, si bien pourvu de livres surtout, les cherchant avec tant d’ardeur, les payant à si haut prix.
En tout cela il ÿ a eu dans le premier moment du tropplein, de l’excès et du débordement. L'extension de l'enseignement a donné le jour à une pléiade d'ouvriers poëtes et à une immensité de petits romanciers; mais cette bouffée de prétentions vaines a fait bientôt place à la réserve modeste, à la retenue prudente conseillée par Molière. Chaque chose a repris son rang : la calligraphie, l'orthographe et l’arithmétique sont devenues des ustensiles familiers et usuels pour tous, des instruments de publicité pour le talent seul.
Il en a été de même pour les sciences. Ceux qui ont appris
ET DE L'INDUSTRIE. ne;
quelque chose en savent assez pour avoir acquis la certitude qu'ils ne savent rien, qu’ils possèdent tout au plus la faculté de comprendre et le talent d'appliquer aux besoins quotidiens les hautes leçons des maitres. Ceux-ci continuent à planer dans le domaine idéal de la théorie, et ils y sont d'autant plus à l'aise, d'autant mieux affranchis de toute préoccupation pratique, qu ils se savent entourés d'esprits portés vers ces directons. Et cependant, que d’objections se sont élevées contre cette grande vulgarisation des sciences libéralement entreprise par les savants illustres du règne de Louis XVI, et continuée jusqu’à nos jours avec entraînement !
Je ne veux rien dissimuler; autant je méprise les fantômes des trembleurs, autant je prends en grande considération les appréhensions des esprits éclairés. Je pèse le bien et le mal de la situation : le bien, c’est la vulgarisation avec ses avanlages inappréciables et son avenir de progrès sans limites; le mal, c’est une tendance trop générale à l'application, et une assistance incomplète, mesquine, indigne de son but, offerte par l'État aux grandes intelligences qui cultivent les théories de la science, improductives pour eux el si fécondes pour ceux qui déduisent de leurs travaux des applications fructueuses.
Je reprendrai cêtte question sous ses différents aspects. La science, comme l'instruction, comme les arts, a été une aristocratie ; elle avait une cour et des immunités de toutes sortes. L'invasion des principes démocratiques et la destruction de tous les priviléges offusquent les vieux savants, qui se sentent mal à l'aise au milieu de cette nouvelle activité, dans le frottement continuel et obligé avec gens de toutes sortes. Quoi de plus naturel! La science vivait si commodément, si lranquillement chez nos pres! Étudiait-on une théorie, on avait le temps de suivre la série complète des déductions de tous les faits avant que personne songeât à vous en ravir le moindre détail. Une vie entière se consacrait ainsi à l'étude d’une seule des forces secrètes de la nature, et en accaparait, comme par un monopole sacré, tout l'honneur. Il n’en est plus de même aujourd'hui. Entreprenez-vous une recherche, vous y êtes
suivi, harcelé par vingt concurrents qui transforment en course furibonde la marche paisible des travaux ; annoncezvous un germe de découverte, vingt esprits hasardeux en tirent immédiatement les conséquences réelles ou hypothétiques; et, dans ce tohu-bohu, la réflexion de l'observateur est distraite de son but, le créateur de la doctrine dépaysé dans son propre système.
Autant je dédaigne les regrets puérils d’une aristocratie scientifique détrônée sans retour, autant je m'inquiète avec les esprits sages du trouble porté dans les recherches sérieuses, patientes et consciencieuses. Je crois avec eux que, semblable au gentilhomme qui hérite de ses pères une fortune accumulée depuis des siècles, et dissipe rapidement tant d'excellentes valeurs amassées à grand’peine et qu'on n'avait jamais songé à faire fructifier, la science moderne fait des prodiges d’applications avec les théories, aussi sublimes que désintéressées, des maitres du temps passé. La question inquiétante est celle-ci : Ne dissipe-t-elle pas son patrimoine? ne néglige-t-elle pas d’amasser pour l'avenir les germes inaperçus que le temps couve avec sollicitude, que les besoins des générations font eclore ?
Oui, elle le dissipe. Non, elle ne l’enrichit pas, parce que les grands esprits seuls sont capables de découvrir les lois souveraines, mères des inventions les plus grandes comme les plus minimes, parce qu'eux seuls ils ont la puissance d'investigation, la fixité d'observation, la persévérance des poursuites qui arrachent à la nature ses secrets intimes. Ce - qu'on appelle des découvertes dues au hasard, ou conquises par les ignorants, n’est pas autre chose que des applications pratiques, usuelles et plus ou moins adroiles, des principes supérieurs fondés par les théoriciens. Longtemps avant Newcomen, Watt, Fulton, des années avant Niepce et Daguerre, avant Ruolz et Elkington, avant Taylor, Davidson et Froment, avant Deville, les savants Davy, Jacobi, Ampère, Arago, Wôbler, tous théoriciens désintéressés dans les questions d'application, avaient entrevu la puissance de la
vapeur, la faculté des rayons solaires d'agir comme un pinceau, les ressources incommensurables de l'électricité, la richesse des argiles en métaux nouveaux. Ils n’avaient point fait d'application de leurs théories, ils dédaignaient cet emploi de leur esprit; ils n'étaient peut-être pas capables de construire des bateaux à vapeur, de faire des photographies, des appareils d'éclairage au gaz, des télégraphes électriques, des bains animés par la pile, mais ils entrevoyaient ces applications, ils en fournissaient les éléments, et le hasard, ce dieu de l'ignorance, n’eût rien fait sans eux; les hommes d’application, sans leur boussole, eussent tourné dans le vide, eussent nagé dans l’immensité des tentatives vagues et aveugles, sans savoir quelle direction prendre, à quelle branche s’accrocher.
Quelle sera la conduite d'un Gouvernement qui tient à maintenir la France à la tête du mouvement scientifique , ou bien seulement au courant des progrès? Il propagera l’enseignement général des sciences et leur diffusion par toutes les voies, dans toutes les veines du corps social, un enseignement gratuitement offert aux masses, mis à la portée des loisirs de l'ouvrier; il construira de vastes amphithéâtres où des milliers d’auditeurs recueilleront les leçons des savants les plus illustres, et une salle des séances de l’Institut dix fois plus grande que la salle actuelle, et qui ne se fermera devant aucun esprit éveillé; il ramènera à leur but et à l'esprit de leur fondation les écoles savantes, comme l’École polytechnique, en reléguant à Metz l'élément militaire; en un mot, il organisera une diffusion sans réserve et sans limites; mais, en même temps, il entourera de soins pieux la théorie, cet idéal des sciences, théorie chimique, physique, mathématique, qui portent en elles l'avenir. Dans ce but, il créera pour les savants théoriciens des positions honorables, magnifiques même, qui compenseront le tort que leur fait un désintéressement absolu, et qui les délivrera des soucis et des préoccupations de la vie matérielle. Que seraient pour l'Etat vingt pensions à vie de 15,000 francs, pour les hommes de la science qui sèment les millions et les laissent récolter par le pays tout en-
De
tier, qui consentent à mourir pauvres dans le laboratoire d’où s'épanchent les richesses de l’industrie ?
L'instruction répandue dans le peuple, les sciences mises à la portée de tout le monde, n’ont pas été les seules objections; le bien-être lui-même, devenant plus général, a servi de thème aux pronostics les plus fächeux. Déjà Condorcet allait au devant de cette objection dans son rapport sur l'instruction publique présenté à l’Assemblée nationale en 1791; il disait : « Dans un pays où les arts fleurissent, le «pauvre est mieux logé, mieux chaussé, mieux vêtu que «“ dans ceux où ils sont encore dans l'enfance. Cette augmen- «tation de jouissances est-elle un véritable bien? n'est-elle «pas plus que compensée par l'existence des nouveaux be- «soins, suite nécessaire de l'habitude du bien-être? C’est une “question de philosophie que je ne chercherai pas à ré- ‘“ soudre; mais il est certain, du moins, que l'accroissement : successif des jouissances est un bien, tant que cet accrois- «sement peut se soutenir et remplacer par de nouveaux “avantages ceux dont le temps a émoussé le sentiment. Je « connais un pays où les pauvres n'avaient pas de fenêtres il «y à quarante ans, et ne recevaient le jour que par la moitié «supérieure de la porte que l’on était obligé de laisser ouverte. «J'ai vu l'usage des fenêtres y devenir général. Ce change- «ment sera peut-être très-indifférent au bonheur de la géné- «ration suivante, mais il a été un véritable bien pour ceux qui «en ont joui les premiers. Or, c’est précisément une augmen- “lation toujours progressive de jouissances pour les pau- «vres que l’on doit attendre de ce progrès général des arts «mécaniques , résultat nécessaire d’une instruction bien com- « binée. » : |
La jouissance du bien-être, comme la participation à linstruction , a été aussi une prérogative aristocratique ; quand tout le monde y à pris part, les privilégiés se sont écriés que c'en était fait de la poésie des campagnes, du pittoresque des villes, de l’intérêt des voyages. Les chemins de fer, il est vrai, avaient supprimé les postillons, et on pleurait ces excellents
ET DE L'INDUSTRIE. 69 postillons; mais quand on s’aperçut que le waggon, avec tout le monde, était plus commode que la voiture la plus commode; qu'on traversait rapidement l’ennuyeuse Champagne pouilleuse pour voir plus à l'aise el admirer plus à loisir les beaux sites de la Lorraine et de la Franche-Comté: alors, en dépit de la communauté, les plus dédaigneux se sont bravewent installés dans le waggon. On nous disait aussi qu'avec les chemins de fer, c'en était fait du foyer domestique et de la vie de famille : les voies ferrées sillonnent l'Europe, et, à part quelques esprits inquiets qui en profitent pour s'éviter eux-mêmes, la locomotive n’entraîne que ceux qu'emmenaient leurs affaires. Le mouvement des étrangers et des passants crée, autour de la vie de famille, un bourdonnement et comme un nuage de poussière qui en circonscrit mieux les limites; autrefois on n’excluait personne de l'intimité, maintenant on élimine résolûment tous ceux qui n’y appartien nent pas. Il y a donc avantage même pour la vie intime. De proche en proche, on s’apercevra que le progrès de la civil. -sation enrichit notre vie de jouissances nouvelles sans exclure les anciennes, comme les acquisitions de nouveaux livres s’ajoutent aux anciens et se classent au milieu d’eux sans les expulser. Notre nature n’est pas un local restreint, meublé d’un petit nombre de plaisirs; le bien-être général fait mieux goûter les raffinements d'un luxe distingué: d'un côté, parce que, la séparation étant moins tranchée, il y a plus de délicatesse dans la nuance; de l’autre côté, parce que la différence en est mieux sentie par la foule, qui, tout en l'appréciant, ne le partage pas.
Les mêmes gens qui disent que l'instruction généralement répandue a tué l'amour de l'étude dans la classe des érudits, que les prodiges réalisés par l'application des sciences rendent impossibles les progrès de la théorie, disent aussi que les arts s’en vont; ils le voient ainsi, mais c’est un effet d'optique; ils croient que les arts s’abaissent , parce qu’ils s'étendent.
La littérature et la science se sont bien trouvées de leur popularité; les deux bonnes muses n’ont pas écouté les fausses
prédictions de leurs adorateurs cachottiers; elles ont relevé leurs robes, elles sont bravement descendues dans la rue, et bien leur en a pris; elles échangent quelques hommages intéressés contre l’adoration généreuse de la foule, et, au lieu d'être reléguées au fond du cabinet noir de l’érudition , au lieu d'être réservées au harem ennuyeux de quelque théoricien impuissant, elles sont portées en triomphe par le monde entier et passent de mains en mains, abordables à tous et électrisant les cœurs. Lamartine, Hugo, Musset, ne sont pas plus lus que Humboldt, Arago, Pouillet, Babinet, Figuier; les uns et les autres rencontrent des échos dans le monde entier. Ajoutons le bien-être qui, lui aussi, est descendu dans les masses, est entré dans la ferme, s’est assis au foyer modeste de l’ouvrier, et a donné à chacun du goût pour les créations de l'esprit et du loisir pour en jouir.
Et les arts seraient seuls déshérités de cette noble part de popularité! les arts qui sont faits pour la foule comme pour l'élite, qui sont l'expression la plus séduisante des sentiments du cœur humain et des beautés de la nature, craindraient, en se vulgarisant, de devenir vulgaires, en se popularisant, de s'identifier aux masses! car c’est là la grosse objection; et on ose la faire à une époque où les plus habiles physiciens s’occupent du chauffage des fourneaux de nos cuisines et de la ventilation de nos égouis; où les plus profonds chimistes font de la bougie avec du suif, analysent des fumiers et recherchent les meilleurs procédés de conservation de nos aliments; où les plus forts mathématiciens, après avoir étudié les forces secrètes de la nature, appliquent leurs calculs aux locomotives et aux turbines; où des mécaniciens, comme Robert Houdin, montent sur des théâtres de prestidigitation et étonnent la foule par des illusions fondées sur des lois nouvelles de physique et de mécanique; où des savants voyageurs, comme les frères Verreaux, se font simplement empailleurs d'oiseaux : à une époque où l'instruction, répandue dans toutes les classes, crée dans tous les lieux des appréciateurs de la bonne littérature; où nos plus grands écrivains travaillent
pour les journaux à cinq centimes et pour les petits théâtres des boulevards ; où nos plus charmants compositeurs mettent en musique les farces des théâtres en plein vent et les romances des cafés-concerts ! et c'est au milieu même de cette époque de diffusion générale que les arts plastiques prétendraient se retirer de la fraternité universelle! Ils ne le pourraienl pas, si même, mal conseillés, ils tentaient de le faire; car, de tous côtés, se prépare le rapprochement définitif
Les sociétés ont leur courant : ni les gouvernements altardés, ni les littérateurs en manchettes, ni les savants et les artistes dédaigneux, ne le leur feront remonter. Le courant, depuis un demi-siècle, a romipu assez de barrières pour qu'on soit convaincu de l'inutilité des barrières : construire des digues pour éviter les débordements, soit; creuser un lit dans la bonne direction, c’est encore bien; faire dévier peu à peu les institutions et les lois, comme on fait plier les arbres pour qu'ils ne rompent pas, j'admets ces précautions; quant au reste, voguons toutes voiles déployées, et arrivons des premiers au port.
Le mouvement de la société tend à faire participer le plus grand nombre au partage des jouissances réservées à quelquesuns; le lit de la propriété creusé et mis à l’abri de l’entrainement, faisons la part large à tous. Demandons aux mamelles inépuisables de l'imagination poétique, de la science théorique, des sublimités de l’art, ces jouissances variées qui, si elles ne sont pas une nourriture substantielle, forment dans la vie l'illusion du bien-être, élèvent les intelligences les plus vulgaires, et rendent accessibles aux nobles sentiments les cœurs les plus simples.
J'accepterais les objections s’il s'agissait d'une tendance superficielle, d’un mouvement factice; mais cette transformation des arts se produit avec le caractère d'à-propos de toutes les grandes découvertes: pas une qui ne vienne à son rang satisfaire un besoin signalé et développer une jouissance cherchée; pas une qui, par son caractère de nouveauté, ne bouleverse ou n’inquiète l’ordre établi ; l'écriture après la parole,
l'imprimerie après l'écriture, la rapidité des communications après l'imprimerie, qu’elle soit obtenue par les relais de poste, les chemins de fer, l'électricité ou la locomotion aérienne: toutes concourent au grand fait de l'extension à tous des conquêtes intellectuelles ou matérielles, d'accord avec la marche démocratique de la fraternisation générale, qui s'établit en tous lieux par l'égalité des poids et mesures, par l’uniformité des monnaies, par la suppression des douanes, par une législation et des formes administratives mises partout en rapport, par une sympathie générale accueillant l’homme de génie, quelle que soit sa nationalité, le chef-d'œuvre, quelle que soit son origine, et bientôt peut-être par une écriture pittoresque, comprise de tous comme les notes de la musique, et menant à une langue universelle, qui sera la dernière et sublime combinaison d’une fusion complète.
Dans ce grand mouvement libéral, l’art réservé au petit nombre, à l'élite, aux intelligences supérieures, est une de ces fatuités qui ne peuvent plus se reproduire en public; elle ressemble trop à toutes ces prétentions que la suppression des priviléges a renversées. L’art a été donné par Dieu à tous, quand il a placé les plus beaux modèles de l’art, c’est-à-dire toutes ses créations, à la portée de tous. Quelques-uns ont le don de reproduire ces beautés sublimes; tous devront acquérir la faculté de les comprendre, et, dans leur mesure vraie, de les appliquer aux besoins de la vie. L'art ne sera plus une plante rare cultivée artificiellement en serre chaude et qui mourrait en plein air; l’art sera l'arbre vigoureux et vivace qui s'épanouit au soleil, s’abreuve de la rosée des nuits, et, suivant les saisons, se couvre de verdure, de fleurs ou de fruits.
Avant d'examiner ce qu’on dit et ce qu'on peut dire contre la diffusion des arts, voyons comment le cours naturel du progrès de la civilisation, la force des choses et le développement régulier de l’ Honnte ont créé d'eux-mêmes cette popularité des arts, irrégulièrement, il est vrai, sans contre-poids et sans mesure. J'ai d'autant plus d'intérêt à établir nettement quelles ont été ces modifications, qu'elles expliquent et excu-
sent une contradiction qu'on remarquera dans ce travail et qui n'est qu'apparente : d'un côté, de grands éloges donnés à l'organisation des arts et métiers telle qu'elle a existé avant la révolution de 1789, telle qu’elle a admirablement fonctionné pendant huit siècles; de l'autre côté, toutes les espérances que je fonde sur un nouvel ordre de choses, si on sait en activer les éléments féconds. Ici, une société aristocratique développant les arts, les sciences et les métiers, au profit du peuple, il est vrai, mais dans un cercle privilégié et restreint; là, une société démocratique organisant les arts, les sciences et l’industrie de manière à en vulgariser la pratique dans les masses et au profit de tous. J'ai recherché ce que la cour et l’aristocratie nous ont laissé, et j'ai admiré leur influence ; je regarde maintenant ce que les Grecs, à la plus grande époque de leur histoire, qui est le plus beau moment de l'art, ont produit, et Je n'oublie pas que leurs artistes, embrassant tout le domaine de l'industrie humaine, ont trouvé leurs plus belles inspirations, et ce sentiment d'amour-propre qui met en jeu les plus grandes facultés de l'âme, dans la jouissance de toutes les libertés et dans le ressort énergique du principe démocratique. Seulement, cette démocratie était tout entière artiste, et ma préoccupation est de donner cette même base à notre art moderne, car, pour les principes, ils resteront les mêmes : ils sont immuables.
Le point de départ de l'art moderne, dans ses conditions nouvelles d'extension indéfinie, se trouve dans le renouvellement de la société par la révolution de 1789. La reconnaissance des principes démocratiques entraînait avec elle l'égalité à tous les rangs et en toutes choses. L'instruction répandue généralement, les sciences devenues accessibles à tous, faisaient pressentir la venue prochaine des arts, comme accompagnement obligé et naturel de l'éducation. On a fait très-peu, trop peu, pour activer et diriger ce développement indispensable. Prévoyaiton des difficultés insurmontables? s’est-on créé des obstacles imaginaires? je le crois, et j'avoue que, si je Supposais avoir affaire à une nature rebelle, indolente et enta-
chée d'indifférence, je ne m'occuperais pas ainsi de l’éducation artiste du peuple; mais l'indifférence, la répulsion, l'indolence, sont dans les salons; la curiosité vive, intelligente, qui grave dans sa mémoire une image durable du spectacle qui l'a frappé, se trouve dans les masses. Le peuple est artiste de fond par la naïveté, par la facile crédulité, par l'enthousiasme rapide, par la passion résistante. Annoncez un spectacle, qui accourt? une revue, qui se met en place des heures à l’avance ? une entrée princière, qui attendra patiemment sur le pavé, au vent, à la pluie? Et dans la vie de tous les jours, voyez ce peuple, quoique dépourvu de toute éducation préparatoire, courir aux musées, aux résidences du souverain, aux expériences de la science, aux expositions publiques, se coller aux devantures des marchands d'estampes, et payer un sou pour voir Saturne dans le télescope d’un astronome en plein vent. Aux théâtres, qui rit de bon cœur? qui pleure avec abandon ? qui s’indigne contre le tyran et prend le parti de l'innocence opprimée? le peuple; et la stupide claque a été inventée pour éveiller les gens du monde, car aux théâtres des boulevards, c’est le peuple qui applaudit, et toujours à propos. Non, jamais élève mieux disposé pour les arts n'aura été plus injustement disgracié de toute éducation artiste.
Si de ces dispositions, qu'on pourrait appeler primitives, nous nous élevons aux goûts de l'élégance, avec quel étonnement, quelle satisfaction ne les avons-nous pas vus pénétrer partout, et s'étendre de la toilette des basses classes jusqu’à l'ameublement de la mansarde. Voyez les montres de tous nos marchands. Avec quelle habileté, quelle entente de l’art, quel sentiment du goût, les tableaux, les aquarelles, les gravures, les bijoux, les chäles, les étoffes de toute nature, les effets d'habillement confectionnés, sont disposés, associés, groupés. Les mains qui ont formé les plis brisés de ces étoffes, qui ont créé l'harmonie de ces nuances, le rapprochement de ces dessins, ne sont-elles pas instinctivement artistes, et n’aurait-il pas suffi de quelques leçons pour faire de ces garcons de boutique des peintres coloristes? Quels procédés ingé-
nieux, pris dans le vrai sentiment des arts, sont mis en œuvre pour vous séduire! Avez-vous besoin de crayons, c’est un peintre qui vous prouve leur excellente qualité en dessinant sous vos yeux, bien autrement que Mengin, de charmants croquis; cherchez-vous un châle ou un mantelet qui aille à votre taille, on se gardera bien de les étaler sur le sec mannequin d'osier ou de carton qui suffisait à nos grand'mères; aujourd'hui de souples jeunes personnes font les fonctions du mannequin : se promenant, se cambrant, se drapant avec art, elles font valoir ces étoffes moelleuses ou légères, amples ou serrées, dans leur mouvement naturel, dans la vie qui leur est propre.
L'intervention des machines a été, dans cette propagande de l'art, une époque et l'équivalent d’une révolution; les moyens reproducteurs sont l’auxiliaire démocratique par excellence. Contester cette action est d’un aveugle; dédaigner cette influence serait d’un insensé; ne pas prévoir l'avenir de cette association du génie des arts avec la puissance des nouveaux moyens de reproduction à bon marché, c’est d’un esprit borné. La fonte du bronze, qui multiplia les chefs-d'œuvre de Phidiasetdes grandssculpteurs de l'antiquité, avait été accueillie par la Grèce avec reconnaissance; le moyen âge reçut comme un don du Ciel l'imprimerie, qui est l'écriture mécanique; hier la vapeur, cette éloquente expression de la société moderne, donnait ses bras puissants en aide à tous les produits de l’industrie imprégnés de l'influence des arts; aujourd’hui la photographie, ou l’art mécanique dans une perfection idéale, initie le monde aux beautés des créations divines et humaines. Tous ces moyens réunis répandent jusque dans la cabane du paysan la copie habilement reproduite de l'objet d'art unique et de l’étoffe brodée à la main que le riche avait seul possédés.
Une fois dans cette voie, aucun progrès ne doit étonner; et, si l’on me disait qu'après le métier Jacquart marchant par la vapeur et par l'électricité, après la machine qui sculpte et la machine qui coud, on a trouvé une mécanique qui peint, je
n’en serais pas surpris et J'Y applaudirais, car cette machine aurait toujours besoin d'une âme pour l’animer, second moteur aussi indispensable que celui qui se développe sous l'action du combustible enflammé.
Au nombre de ces perfectionnements d'un ordre positif, il faut compter les facilités offertes à l’étude par l’étonnant bon marché du matériel des arts : papier, crayons, pinceaux, couleurs, instruments de mathématiques, tout, en un mot, est de cent pour cent meilleur marché qu’il y a cinquante ans. Cette proportion est même insuffisante : les meilleurs crayons anglais, à 2 shillings, sont remplacés aujourd'hui par d'excellents crayons français à 5 centimes, et M. Guimet, de Lyon, fabrique 3,000,000 de kilogrammes d'outremer à 5 francs le kilogramme, plus parfaits que les 30 kilogrammes qu'on produisait avant 1834 à 4,000 francs. Je ne m'étendrai pas dans cet ordre de faits, ces indications sufliront.
Les artistes tendaient eux-mêmes à suivre ce mouvement. Dès avant la Révolution et jusqu’à nos jours, maïs sans discontinuer pendant cinquante ans, L.-L. Boïly a peint à l'huile des portraits fort ressemblants, en une séance et au prix de 20 francs; il en comptait en 1845, lorsqu'il mourut, plus de 5,000, et sans doute il se trompait à son désavantage. Une pareille facilité, une si immense production, un art mis tellement à la portée de tous ne fut pas exceptionnel; Boilly eut des imitateurs dans Thompson pour l’aquarelle, et dans vingt autres émules qui, avec plus ou moins de talent, donnaient, c'est le mot, portraits, vues et paysages dessinés au pastel ou peints à l'huile pour quelques francs. Était-ce de l'art? Je suis tenté de répondre affirmativement, quand je compare ces productions à la moyenne des œuvres du temps passé ou de l'étranger; mais je dirai : Non, ce n'est pas de l’art; ce sont les due courants d'une industrie qui préludait par ces précurseurs faciles à l'admirable découverte du daguerréotype.
Mais avant d’avoir obtenu du Ciel cette merveilleuse faveur qui s'appelle le dessin par le soleil, ou l’héliographie, n’avions-
nous pas des ressources déjà surprenantes? Dès le début de ce siècle, l'invention de Sennefelder mit dans toutes les mains les dessins originaux des Vernet, Géricault, Bonnington, et les copies des meilleurs tableaux de l’école par des dessinateurs de talent; la gravure en bois, qui est aussi une reproduction artificielle des dessins de l'artiste, a atteint, par les améliorations de la presse, une perfection étonnante. Les moulages en plâtre ont été perfectionnés; les mouleurs ont choisi d’excellents modèles, et chaque épreuve est revenue à si bon marché, que j'entendais ce matin même un marchand offrir aux passants les beaux médaillons des Pisans, les admirables fragments de J. Goujon, en s’écriant : « À un sou, messieurs! cela «les vaut bien, quand ce ne serait que pour boucher le trou « d’un tuyau de poêle! » Que dire enfin de ces photographies, qui sont des perfections de l'art aux yeux des artistes euxmêmes, et que le bon marché répand dans toutes les mains, tandis que leur multiplicité les place sous tous les yeux ? Déjà la gravure s’est emparée de ses productions pour en rendre les épreuves moins chères et plus égales ; en même temps de nouveaux procédés de transport sur pierre permettent aux artistes de dessiner sur papier, sans aucune étude préparatoire, dans l'indépendance de l'inspiration, avec toute la liberté de la main, et ces dessins de maitres sont imprimés en épreuves innombrables. Ce n’est pas tout : Desjardin reproduit en couleur, dans toutes les conditions de l'art, les plus vigoureuses aquarelles de nos meilleurs peintres. Musée admirable, chaque jour renouvelé pour le peuple qui passe devant les boutiques, éléments délicieux des collections de l’amateur, ressources précieuses pour l'artiste, ensemble favorable qui remplace jusqu’à un certain point ce qu'était dans l'antiquité la vue continuelle et l'entourage des monuments de l’art ! Nos murs en sont tapissés, nos portefeuilles remplis, et nous abandonnons aux instincts destructeurs de nos enfants des quantités de reproductions bien supérieures aux gravures à la roulette et au pointillé que nous eussions encadrées, il y a cinquante ans, avec tant de soin.
Mais cette grande propagande, se faisant d'elle-même, s’est faite sans méthode et contrairement aux vrais principes conseillés par l'expérience. Elle a été plus favorable tout d’abord aux productions de mauvais goût qu'aux œuvres éminentes, à la mignardise qu’au style; et cependant elle a eu pour résultat de mettre bien des choses à leur place, Elle a appris aux artistes à faire deux grandes parts dans les arts : ce qui est création originale, invention, inspiration, et ce qui, à différents degrés, peut se ranger parmi les produits de diverses industries. L'espace me manque pour développer ce point de vue, mais quelques faits en montreront la justesse; et, si l'on est mêlé à la vie des artistes, ils en feront comprendre toute l'importance. Si Pujet revenait au monde, personne n’hésiterait à placer au nombre des créations de l'art ses figures sculptées dans le bois pour la proue des navires; et la même génération qui fera cette part à des ouvrages brutalement taillés dans des masses de bois passera devant des fleurs peintes avec talent, devant des fruits rendus avec art, en considérant ces effets d'imitation comme une industrie patiente et estimable à la portée de toute adresse qui dessine. De cette appréciation, qui s'étend à tout le domaine de l’art et de l’industrie, découle déjà un apaisement sensible dans tous les amourspropres. Il y a dix ans, chaque graveur sur bois inscrivait son nom en toutes lettres au bas d’une œuvre sans importance; aujourd’hui, feuilletez les journaux et les livres illustrés, le Magasin pittoresque, l'Illustration, le Musée des Familles, et autres publications pittoresques à bon marché, vous ne trouverez plus un nom au bas des gravures remarquables de toutes ces publications. La gravure en bois est toujours un art; mais chacun sent qu’une interprétation, même parfaite, un fac-simile, même exact, de l’œuvre d’autrui, n’est pas plus méritoire que de bien copier une lettre; et l’expéditionnaire du ministère ne met pas son nom au bas de sa copie. Il en sera bientôt ainsi des ouvriers de MM. Fourdinois, Delacroix, Tahan, Ingres, Denière, Simart, Delicourt, ouvriers en sculptures de meubles ou en mise au point de statues,
en peintures d'accessoires dans un tableau ou de nature morte pour les papiers peints. La soumission, l’abnégation sera l’accompagnement du talent, et, excepté le créateur de l’œuvre, tous mettront leur ambition, non pas dans leur propre illustration, mais dans la réputation du maître et la réussite de l'entreprise.
Cette popularité de l’art, produit naturel de la marche du progrès, est donc étonnante, si nous la comparons à l'état des arts à quelques années en arrière; mais elle est incomplète et nous paraîtra engagée dans une bien fausse voie, si nous la rapprochons des grandes époques de l’art comme l'antiquité grecque au 1v° siècle avant notre ère, comme le moyen âge au x siècle. Nous n'avons plus aucune idée de ce sentiment élevé régnant généralement, sentiment délicat et exclusif, appuyé sur les plus beaux modèles de l’art le plus pur et se manifestant en magnificences éclatantes. Les productions de l’art et de l’industrie étaient marquées alors à un cachet de pureté si distinguée, que nous sommes autorisés aujourd’hui à attribuer à d’autres époques toutes les œuvres qui ne sonl pas empreintes de cette marque supérieure; et quant à la magnificence, qu'avons-nous à comparer à cette Minerve du Parthénon , haute de quarante-cinq pieds, en or et en ivoire, et à la pieuse générosité du roi Dagobert, qui couvre le sanctuaire de Saint-Denis en plaques d'argent par dehors et par dedans? Une si grande perfection nous est inconnue, de telles splendeurs dépassent jusqu’à nos rêves. Cette vulgarisation est d’ailleurs incomplète, parce que ses efforts se produisent au centre seulement, dans la capitale, et ils n’ont qu'un faible retentissement aux extrémités, au milieu de nos provinces; elle est enfin dans une mauvaise direction, puisque les mesquineries du faux goût, bien plus que les hautes délicatesses de l’art, font la loi dans cette diffusion générale.
Il semble, sur toute la surface de notre activité, que nous exploitions en petites pièces et en gros sous les nobles largesses des temps passés. Nous semblons nous consoler de linfériorité de nos qualités en supputant la supériorité de la quantité : on
pourrait croire que nous estimons autant la multiplication obtenue par mille procédés reproducteurs que les créations originales. Encore si nous reproduisions seulement les œuvres de premier ordre; mais les artistes les mieux doués sont les moins bien disposés à descendre dans cetle arène populaire. Agatharque peignait les décorations des pièces d’Eschyle ; Brunelleschi, Balthazar Peruzzi et Servandoni ont renouvelé dans leur temps les illusions des spectacles publics; mais de nos jours, à l'exception de Stanfeld, qui a fait les décorations de Drury-Lane, un théâtre secondaire de Londres, on ne citerait pas un peintre de talent qui voulût accepter ce rôle. Nous avons sans doute de bons graveurs, dont les planches vendues à haut prix sont bien connues; mais qui oserait tapisser sa chambre avec les thèses de nos avocats et les calendriers de l’année, comme Toinette voulait ct pouvait très-décemment le faire avec. la thèse du fils Diafoirus, comme chacun le faisait alors que les premiers peintres et les meilleurs graveurs se chargeaient d’orner ces publications ?
L'art est entré de nos jours partout, mais ce n’est plus l’art inspiré d'en baut; c’est un petit art qui passe par une fausse porte. Les savonneries de Marseille envoient aux Expositions des statues en savon: les fabricants d'allumettes chimiques composent avec leurs produits des tableaux de l’éruption du Vésuve, les marchands de Niort des paysages en angélique, les chocolatiers des temples en chocolat, les passementiers des pendules monumentales, les fabriques de bougies des bustes de M. Chevreul en stéarine; le chaudronnier Desprats néglige ses chaudrons, qui auraient été parfaits, pour exposer un médiocre buste de Voltaire en cuivre repoussé, et enfin, pour terminer cette liste, si facile à allonger, le vannier Desvignes dédaigne ses excellents paniers pour tresser en osier un Napoléon passant les Alpes, comme Bennati, de Gênes, avait tissé en filigrane un Cbristophe Colomb, qui, n’en déplaise à nos collègues du XXII: Jury, était un enfantillage de la pire espèce : partout, comme on voit, les contre-sens d'un art rendu vulgaire par sa vulgarisation.
D'un autre côté, si nous entrons dans les lieux publics, dans les édifices municipaux, dans les hôtels des ministres, dans les résidences du Souverain, nous trouvons l'excès des dorures, l’entassement de la décoration, l'amalgame de tous les styles, la collection complète de toutes les redites, et en chaque chose une apparence trompeuse de l'art plutôt que l'art lui-même, des surmoulés faits sans choix et sans Soins, au lieu de créations suivies dans la perfection de leur exécution. Cet abus général, qui est pour les esprits moroses un signe de décadence irréparable, une sorte de glas funèbre de l’art, c'est pour moi comme le cri douloureux d’un enfantement pénible, c’est l'indication certaine d’un besoin senti d’introduire l’art en toutes choses, c’est un appel au talent, appel auquel on à mal répondu faute de le comprendre, mais qui Ya trouver son écho.
Ces fausses directions expliqueraient, à elles seules, la répulsion aveugle que les artistes éminents et les esprits distingués manifestent pour la vulgarisation des arts: et il ya,en outre, dans leur aversion pour cette populaire diffusion, des sentiments respectables qui méritent un examen.
Toute passion est exclusive et jalouse; vouloir qu'on aime les arts libéralement et en Communauté avec tous, c’est peutêtre une utopie. Voyez ce coteau verdoyant d’où la vue s'étend au loin sur la vallée de la Seine : on l'a vendu en détail. Chaque acquéreur pouvait construire son habitation au milieu de son lot et entourer sa propriété de haies vives, de manière à jouir tous ensemble du coteau entier, avec ses échappées de vue et ses horizons éloignés. Qu'a fait l'amour de la campagne associé à l'amour de la propriété ? il a élevé des murs, il a transformé chaque parcelle de terrainen un enclos cerné, muré, sans jour et sans vue, et ces amateurs des champs de vivre heureux dans la case qui compose leur échiquier de maçons. Les amis des arts sont trop disposés à en agir ainsi, à enceindre l’art dans une froide limite, à parquer dans ce domaine exigu des genres et des procédés, et à vivre petitement dans cette nécropole. Les artistes, en travaillant pour ces
morts, partagent leurs tendances: ils se serrent, ils tendent à former une confrérie exclusive, ils la restreignent le plus possible. L'initiation mystérieuse des anciens cultes et de la francmaçonnerie leur semblerait de mise pour les arts au x1X° siècle; ils se sentiraient mieux à l'aise dans une aristocratie très-bornée que dans la démocratie, dont le bruit et le mouvement les effrayent; ils préfèrent tout à la communauté. Dans leur opinion, la décadence des arts se produit en raison directe de leur extension. Ne voyez-vous pas, diront-ils, la facilité, cette fée banale, répandre ses dons à qui se donne la peine de les ramasser et cette foule bruyamment habile étourdir, effacer, élouffer les vrais wmérites ? II n'existe qu'une dose de talent dans le monde; plus vous la divisez, moins il en reste pour chacun. Récapitulez les expositions des beaux-arts depuis un siècle et demi : qu’elles comptent 300 exposants ou 5,000 comme de nos jours, c’est la même somme de talents remarquables.
Telle est la manière assez générale d'envisager les arts parmi les artistes, c'est la part des sentiments respectables ; celle des idées fausses et des craintes intéressées est plus passionnée, mais je ne prétends pas répondre à toutes les objections. IL suffira d'exposer quelques idées générales en faveur de la vulgarisation des arts, et ensuite de présenter l’ensemble d'une organisation nouvelle.
Entreprendre de former le public à la jouissance de l'art, de l'initier à ses beautés, ce n’est nullement rôver de faire de tous nos paysans des artistes et des discoureurs sur l’art. Il y aura dans cette éducation, comme dans toutes les autres, des degrés et des sommités. Ainsi que dans une salle de concert, une symphonie de Beethoven est sentie de mille manières distinctes, à mille échelons différents, selon que le sentiment naturel ou des études spéciales et approfondies viennent en aide à l'auditeur ; ainsi, dans la nouvelle génération, l'art sera compris avec mille nuances, depuis l'artiste créateur, qui juge avec son sentiment el avec la connaissance de toutes Îles difficultés de l’art, jusqu'à la foule, qui jouira de la vue d’un
ET DE L'INDUSTRIE. , 83 chef d'œuvre en se contentant de le distinguer de l'œuvre médiocre et banale.
Mon rêve, pour les arts du dessin, sera d’ailleurs b'entôt réa- Jisé par la musique. Romance, que me veux-tu ? est devenu un dicton populaire, et on n’écoute plus les petites filles qui ont vaincu les difficultés des plus difficiles sonates. Tout le monde étant un peu musicien, chacun jouant de quelque instrument, on ne prête l'oreille qu'aux vrais talents. Des amaleurs qui pourraient passer pour des musiciens consommés dans leur art ont le bon goût de ne pas publier leurs compositions, de ne pas faire jouer leurs opéras; ils se contentent de se servir de cette faculté précieuse pour faire d’excellente musique en famille, entre amis également bien doués, ou chez les autres, quand ils sentent que lauditoire a le goût d'entendre et le temps d'écouter : alors vous voyez le prince de la Moskowa diriser habilement un excellent orchestre, le prince Poniatowski chanter Gluck, Me Kalergis jouer Chopia, la marquise de Chimay, la comtesse de Tournèse, la princesse Czartoryska, charmer l'auditoire par une exécution inspirée, qui est l’éloquence du sentiment musical. Il en sera de même pour les arts du dessin. Savoir modeler une figurine avec quelque adresse sera l'affaire de tout le monde, et personne, pour cela, ne songera à faire de mauvaises statues équestres; savoir peindre ses souvenirs, des portraits d'amis et des vues de son parc, n'obligera aucun amateur à exposer de grands tableaux médiocres et à solliciter des travaux du Gouvernement; mais ce talent sera la joie des intérieurs et ajoutera au bonheur des familles en donnant de l'occupation aux Gésœuvrés et des loisirs charmants aux: gens occupés.
L'art cessant d’être un mystère, un privilége, sera pratiqué par tous indifféremment, et alors il se rencontrera une même somme de talent, de génie même, chez les riches comme chez les pauvres. La seule différence qui existe aujourd’hui entre de rares amateurs et les artistes, et qui se maintiendra, c'est que, le talent supérieur ne se développant qu’à la suite d'études longues et pénibles, les hommes que stimule le be-
soin de parvenir seront toujours sur la brèche et enlèveront la place, pendant que les autres emploieront mollement, capricieusement, les loisirs que leur fait la fortune. Je crois donc que les grandes créations et les bons portraits seront toujours l'œuvre des artistes, des hommes pour lesquels l’art est une carrière; mais je crois aussi que, dans tous les genres secondaires, le paysage, l'étude des fleurs et de la nature morte, les croquis piquants des mœurs du temps et des anecdotes du jour, le vaporeux pastel et l'aquarelle pimpante, les amateurs battront les artistes; je crois surtout que le nombre de personnes capables de mettre un dragon à cheval, un âne sur son pré, une chèvre au bord du ravip, ou un chaudron et un paquet de carottes au milieu d’une cuisine, sera si grand, que les artistes trouveront plutôt à acheter de ces vulgaires merveilles qu’à en vendre. ‘
Arrivons maintenant aux conséquences pratiques et au résultat très-heureux de cet avenir prochain: ici des artistes, là des amateurs: l’art monumental, l’art sérieux, réservé à quelques hommes de génie, qu'ils soient amateurs artistes ou artistes vivant de leur talent; l’art moyen, celui qui se résume dans les tableaux de genre, dans une besogne courante, sorte de passe-temps de jeune fille et d'amusement des gens oisifs, cet art vulgaire, à force d'être généralement pratiqué, devenant la proie des amateurs. Ces deux parts ainsi faites, que reste-t-il aux artistes qui, privés de ce gagne-pain quotidien, sentent qu'ils n’ont ni le génie ni le style des hautes inspirations exigées par l’art monumental ? Il reste le vaste champ de l'industrie, qu’ils féconderont de leur talent facile.
La vulgarisation de l'art, ainsi envisagée, est-elle donc un si grand mal ? Elle maintient le génie sur les sommités de j'art pur, appelé à exercer sur l'humanité un grand empire; elle donne à l’activité des hommes de talent les ressources multiples de l'art appliqué; elle procure aux amateurs des occupations élégantes, des études pleines d'intérêt et l’occasion de s'exercer le goût; enfin, elle forme un vaste public compétent en matière d'art.
Arrêtons un instant notre attention sur ces amateurs et sur ce public. L'avenir des arts est là désormais. Ce n’est point un rêve de croire que la génération prochaine tout entière saura dessiner comme la génération présente sait écrire, que chacun aura du talent pour peindre et sculpter comme il a du style, fera des tableaux d'histoire contemporainecommeil écritles descriptions de ce qu'il a vu. Peindre et sculpter étaient autrefois et sont encore aujourd’hui des talents exceptionnels auxquels on doit, dans la société, une place hors ligne; dans peu de temps, toute personne bien élevée sera en état de faire des portraits de famille, de dessiner des sites pittoresques en voyage, de modeler un christ ou une vierge pour son église de village, Vous aurez des Charlet et des Bellangé par douzaine dans les états-majors, des Ziem et des Gudin en masse à bord de nos flottes; vingt chasseurs peindront leurs chiens et les animaux qu'ils forcent aussi bien que Jadin, les membres du Jockey-Club représenteront leurs courses comme - pourrait le faire Dedreux, et les agriculteurs auront des chambres tapissées de leurs études de bœufs, de cochons et de brebis. Ce ne sera pas de l’art, mais uneécriture pittoresque, bien autrement exacte, précise, vraie, saisissante, que la peinture des artistes que je viens de citer; car, avec autant de talent, il y aura plus d'observation, de réalité, de science du détail, de minutie de l'exactitude, et, en outre, il sortira de loin en loin de cette foule d'amateurs les hommes de génie dans chacun de ces genres : les Vander-Meulen des batailles, les Backhuysen des marines, les Sneyder des chasses, les Géricault des courses, les Cuyp de toutes les beautés de la nature. A part ces apparitions rares, on citera la monnaie courante des talents ordinaires, comme on parle des leitres spirituelles d'un homme du monde; seulement vous entendrez parfois une jeune femme s’écrier: « Concevez-vous M” qui n’a pas su me dessiner la coiffure que sa femme portait au bal : c’est inconcevable; où donc a-t-il été élevé ? »
Dans cet avenir, on se fera réciproquement ses portraits, de famille à famille : « Vous m'avez peint, merci; je vous sculp-
terai. » Au xvn° siècle, les portraits se faisaient dans le monde par écrit. Pas une femme, tant soit peu à la mode, qui ne se crût obligée de tracer quelques portraits, qu'on lisait le matin dans la ruelle ou le soir dans la salle; aujourd’hui, au x1x° siècle, l'ébauchoir et le pinceau détrôneront la plume; ou plutôt non, ils s’associeront à elle, et les portraits se multiplieront à l'infini. Si les caricatures les suivent, comme le fou suivait le triomphateur en l’insultant, qu'y faire? c’est le revers de toutes ces belles médailles. Et voyez l'avantage pour l’art, ces portraits seront enfin de vrais portraits. Tous les artistes peignent avec succès les deux personnes qui leur sont le plus chères : la femme qu'ils aiment et eux-mêmes; les deux personnes en tout cas qu’ils voient le plus souvent et qu'ils connaissent le mieux. Tout au contraire, les portraits de leur clientèle réussissent rarement : c’est qu’ils ne vivent pas avec leurs modèles, qu’ils ne les étudient pas aux divers moments de la journée. Un être humain, avec sa figure, a cent visages, et il y a beaucoup à parier qu'il ne portera au peintre que le moins agréable de tous, tandis que vingt fois dans le jour l'amateur aura confidence du visage pensif ou souriant, illuminé par la passion ou par le bonheur, inspiré, presque divinisé par les lueurs fugitives de tous les enthousiasmes. Un portrait, pour être vrai et naturel, exige d’un peintre à qui vous amenez un modèle gêné par l'obligation de poser, contraint par l'ennui des séances, des prodiges de talent, tandis que l'amateur n'aura qu’à saisir la ressemblance dans les moments d'expansion heureuse.
Je ne refuse pas aux amateurs le génie qui aborde les grandes difficultés de l’art: Châteaubriand, Byron, Lamartine, M®° de Staël, Benj. Constant et tant d’autres ont prouvé ce qu'une grande naissance et une éducation distinguée ajoutent à la hauteur du style, à la noblesse des sentiments, à l'élévation des pensées; les Humboldt, de Luynes, Séguier, Benj. Delessert, ont témoigné de la même manière pour les sciences. Il en sera ainsi dans les arts avec une génération sérieusement préparée; seulement, si la richesse rend facile leur culture,
comme elle donne des loisirs pour l'étude des sciences, des facilités pour les voyages archéolgiques, pour les acquisitions des chefs-d’œuvre, pour faire des fouilles et des expériences, cette même richesse imposera aux amateurs une certaine réserve. À moins d’un talent hors ligne, ils ne feront que des portraits de famille par affection, des tableaux de salle à manger par passe-temps, ils décoreront les maisons de leurs amis par complaisance; jamais ils ne prendront la place des artistes supérieurs, ni le pain des artistes qui vivent de leur métier. Le plus grand nombre même n'aura appris le dessin que pour l'oublier, et comme on se fait coiffer par un perruquier pour se décoiffer avec sa brosse, comme on apprend les pas de la danse pour danser sans faire de pas, comme on. va au manéve pour monter à cheval autrement qu'au manége : ainsi les gens du monde sauront dessiner et peindre pour négliger leur talent, et, loin d’en faire parade, ils s’efforceront de le cacher. Que de femmes charmantes écrivent aujourd'hui aussi bien que madame de Sévigné, sans permettre qu'on lise leurs lettres dans les cercles, qu'on les copie et les fasse circuler! Il en sera du talent de dessiner comme du talent d'écrire : il restera ignoré, mais il existera, et pour le bonheur de ceux qui cultivent les arts et pour l'agrément des cercles intimes, petits cercles qui tendront à se resserrer : à mesure que les talents grandiront.
Dans cetle génération nouvelle, tout entière artiste, les amateurs prendront une autre place qui leur convient mieux, celle de juges du camp. Ils formeront les jurys des concours et des expositions, ils entreront dans les commissions, ils écriront la critique de l’art : fonctions difficiles et délicates pour l'artiste engagé dans la lutte, fonctions faciles et pleines d’intérêt pour l'homme de goût et de loisir qui achète de bons tableaux après avoir cessé d'en faire de mauvais; qui apprécie les œuvres modernes avec une sévérité puisée dans l'étude des chefs-d'œuvre, avec une indulgence conquise dans la connaissance des difficultés de l’art; qui possède, en un mot, toutes les qualités du juge, puisqu'il a toutes les conditions de
l'impartialité. Rien nemereprésente mieux cesarlistes-amateurs de l'avenir que les hommes d'esprit que j'ai connus autrefois dansle monde. En entendant la conversation du comte de Montrond, de Martin, de Joubert, du prince de Talleyrand, de lord Alwenley en Angleterre, de vingt autres encore, je me disais qu'un sténographe ferait fortune s’illuiétait permis de mettreen volumes tout l’esprit que ces hommes du monde jetaient en fugitives paroles. Il y avait des jugeinents littéraires si piquants, des aperçus politiques si ingénieux, des manières de voir en toutes choses si indépendantes de l'opinion commune, et, par le fait même de ce dégagement des préoccupations littéraires et de toute arrière-pensée de publicité, si originales, qu’on songeait involontairement à un aréopage littéraire tel que le formeront un jour les amateurs dans toutes les questions où les intérêts de l’art seront engagés.
Il est un autre résultat important à attendre de cette nouvelle éducation de tous : c’est une meilleure entente du public et des artistes; désormais, ils parleront dans une même langue de choses qu'ils ont apprises ea commun. Quand on vit dans le monde, soit comme artiste et célèbre par ses œuvres, soit comme amateur des arts et connu par quelques travaux, la conversation tourne, par pénurie de sujets, ou par complaisante bienveillance, sur les questions d'art. Tout d’un coup vous entendez soutenir par des hommes supérieurs, par des femmes intelligentes, des thèses banales de la plus plate vulgarité. L’A B C des principes de l’art leur est évidemment étranger. Tandis qu’ils débitent les théories les moins fondées, des opinions aussi tranchées, aussi absolues qu’elles sont opposées les unes aux autres, ils émettent sur la politique, la religion, la littérature, des idées distinguées, hors ligne, toutes frappées au coin d’une noble supériorité. D'où vient donc que sur des sujets d’un ordre élevé et abstrait, qui devrait être moins familier, on s'entend ou à peu près, et que sur les arts, qui sont à la portée de tous, on divague sans se comprendre? Cela tient uniquement à l’absence complète d'éducation artiste depuis l'enfance, où le
crayon aurait dû être aussi familier que la plume, jusqu’à l'âge mûr, où les cours publics, les publications sur les arts, devraient avoir pour auditeurs et lecteurs tous les gens du monde.
Je suis loin de prétendre épuiser la discussion soulevée par cetle grave matière; mais, si je ne me trompe, la vulgarisation des arts ainsi envisagée, loin de présenter le tableau de leur ruine, en fera pressentir la plus énergique, la plus féconde renaissance.
En ce qui concerne l'industrie, les objections n’ont pas été les mêmes; mais, tout en prétendant favoriser son développement, on l’entrave. Chacun trouve bon en soi, utile au pays et glorieux pour la France, que l'industrie conserve sa supériorité sur le marché européen, qu'elle s'améliore, s'épure, fasse des progrès; mais on interdit aux artistes toute intervention dans l'industrie, et, quand je propose de donner aux industriels le moyen de devenir artistes, ce n’est plus la vulgarisation de l'art qui est en jeu : on m'objecte que je vais créer des prétentions, exalter les amours-propres, rendre intolérables les ouvriers, déjà trop disposés à se croire supérieurs à leur véritable capacité. C’est la plus profonde des erreurs. Rien n'inspire plus la modestie que le savoir : rien ne fera rentrer plus sûrement l’ouvrier à la fabrique, rien ne le ramènera à son travail manuel qu'il exécute en maïître, comme la connaissance des chefs-d'œuvre dont il aura compris les beautés qu'il renoncera d'atteindre. L’ignorance dans l'isolement crée les illusions de l'amour-propre; l'instruction, au contact des grandes productions de l’art, remet les talents à leur rang et les prétentions à leur place,
Je veux former des artistes pour en faire des ouvriers; n'agissez-vous pas de même dans l'enseignement public, quand vous livrez toute la jeunesse à l'étude des lettres? Vous essayez ces fraîches intelligences au style, à la poésie, aux problèmes les plus ardus comme les plus élevés de l'esprit, et chacun sort de cette arène supérieure pour monter, courir ou descendre dans les voies que les dispositions naturelles ou les
circonstances leur ont tracées. Parmi ces nourrissons des Muses, les lèvres encore humides de Virgile et d'Horace, les uns deviennent Victor Hugo ou Alexandre Dumas, Cousin ou Augustin Thierry, c’est-à-dire des poëtes ou des conteurs, des philosophes ou des historiens; les autres se sentent peintres comme Eugène Delacroix, comédiens comme Got, qui est peintre aussi, ou comme Mélingue, un sculpteur habile, et qui, à ses moments perdus, joue Benvenuto Cellini comme l'orfèvre batailleur aurait voulu être représenté : en homme de cœur et de talent.
Une nation lettrée, qui élève ainsi sa jeunesse, voit le génie déborder dans ses mille ramifications; j'en voudrais faire aussi, et ce sera plus facile, une nation artiste, pour qu’elle ait une industrie dont le dernier ouvrier, celui qui dégrossit la matière à la première opération, ait déjà le sentiment de ce qu’elle deviendra, et lui apporte son concours intelligent dans sa petite participation à l’accomplissement de l'œuvre entière. |
Une nation formée d'hommes de talent, dira la routine, mais qu’en ferez-vous, quelle pâture donnerez-vous à cette soif insatiable? Je me préoccupe médiocrement de ce soin. Je voudrais mettre du talent partout, de la pureté de goüût, de la noblesse de style, et je n’en vois presque nulle part. Quand notre industrie sera artiste, soyez sans crainte : le talent sera réclamé en toutes choses. Achille Devéria m’a donné hier une boite à cigares de la Havane, une simple boîte en bois, comme celle qu’on jette à la porte des débits de tabac; seulement il a peint à la sépia, sur les cinq faces, l'histoire de Psyché, et cette simple boîte a été transformée par quelques coups de pinceau en un merveilleux écrin. Je n'ai pas l'habitude d’accumuler les arguments : un fait pareil vaut, pour toute intelligence ouverte, la plus évidente des démonstrations. D'ailleurs, n’ai-je pas démontré qu’à toutes les époques illustrées par de grands génies, le nombre des arlistes était innombrable? Une population entière de sculpteurs et de peintres a travaillé sous Phidias aux monuments de l’acropole
d'Athènes. Ce qu'il a fallu d'artistes, et des plus excellents, pour construire, sculpter, peindre, orner de vitraux et meubler délicieusement la Sainte-Chapelle de Paris, de manière à la terminer en huit années, est vraiment prodigieux. Nous avons la liste des artistes employés par les ducs de Bourgogne au xv'siècle, par François I au xvr siècle, par Louis XIV au xvu' siècle : elle est sans fin.
Le bronze, les meubles, les tissus, les tapis, la céramique, depuis son emploi dans l'architecture jusqu’à la pipe d’un sou du fumeur, toute l’industrie, en un mot, a intérêt à suivre les errements des talents les plus distingués et de l’art le plus pur; deux cents artistes de premier ordre ne seraient pas de trop pour composer sur le papier, pour modeler en cire, Pour graver dans les matrices les mille ornements de la bijouterie, de l’orfévrerie et des bronzes. Remarquez bien le changement qui s’est opéré parmi les acheteurs: c'était autrefois l'élite d'une société restreinte, c’est aujourd’hui tout le monde, et je prétends que ce changement bien dirigé peut être favorable aux arts, s’il sollicite plus vivement les créations du génie.
L'art s’est toujours attaché de prédilection aux belles matières, aux métaux rares, aux pierres précieuses; dans toutes les époques florissantes, un chef-d'œuvre était la réunion de la matière du plus grand prix et de la conception du plus habile artiste. Les copies et les répétitions revêtaient un moins riche habillement. Trop de révolutions nous ont appris ce qu'il en arrive de ces nobles façons de procéder pour que nous nous laissions entraîner par notre propre goût; nous serons plus sages. Nous nous garderons d'oublier que l'orfévrerie, la bijouterie, la joaillerie, ont contre elles, comme le cerf de la fable, ce qui les embellit, et que le creuset du fondeur est la roche Tarpéienne de ces industries triomphantes. Aussi, sans faire le tableau de tous les trésors de l'art qui ont été anéantis parce qu'ils étaient des trésors de matières coûteuses, sans rappeler les monuments parvenus Jusqu'à nous sous la couverte modeste d’'humbles métaux, je
dirai : Évitez l'or, l'argent et les pierres précieuses ; choisissez les métaux comme le cuivre, qui, dans ses divers alliages, dans la facilité avec laquelle on l'argente, on le dore, se prête aux procédés anciens du travail manuel et aux procédés nouveaux, qui empruntent de si utiles secours à la chimie et à la mécanique. Ne vous effrayez pas des noms modernes qui portent avec eux comme un stigmate de vulgarité; voyez le foud et le vrai des choses, c'est-à-dire l'œuvre d'art et l'apparence de richesse, qui est l'illusion de la richesse. Et remarquez bien que, dans cette direction, ce n'est pas l’objet riche, ce n'est pas l'œuvre d’une exécution diflicile qui trouve avantage à prendre pour modèle les créations les plus originales et les meilleures de nos artistes; c'est le bon marché, l'industrie courante, dont les débouchés sont infinis, comme les moyens d’exécution, aidés par les procédés multiplicateurs, sont inépuisables. Tandis qu'un industriel peut hésiter à exécuter un meuble dont le modèle, composé par l'architecte le plus habile, lui coûte 3,000 francs, parce que, n’en faisant qu'un seul, il est obligé de le vendre 20,000 francs, le fabricant de bronzes payera sans hésitation à notre meilleur statuaire 10,000 francs pour un modèle de pendule, parce qu'il calculera qu’en vendant 1,000 répétitions de cette pendule à 100 francs, il ne grèvera chacune que de 10 francs pour frais de modèle.
De ce principe, dont il serait facile de multiplier les exemples frappants, découle une des conditions essentielles de l'industrie française : aucune économie pour le modèle, l'artiste faisant le succès de l’œuvre, le nombre des répétitions s’'augmentant en raison de ce succès, et pouvant, par conséquent, compenser le prix du modèle, fût-il de Phidias, si Phidias revenait parmi nous. On se tromperait, du reste, si lon croyait que ces procédés reproducteurs travaillent au détriment des artistes, qu'ils multiplient leurs œuvres sans en réclamer de nouvelles. Bien loin de là, ils étendent et propagent partout le désir de posséder à côté de ces répétitions quelque pièce originale, production unique de l'artiste. Vous
craignez l'influence de ce débordement de l’industrie artiste sur l'artiste lui-même ; détrompez-vous : la beauté, le mérite supérieur de ces reproductions d'œuvres de mérite, décourageront les faibles, enhardiront les forts. L'abus des ornements en carton-pâte, en cuir estampé à froid et en gutta-percha moulée au feu, a son bon côté : les sculpteurs en bois, en pierres, en modèles destinés à la fonte, sentent facilement qu'en exagérant l’ornementation ils ne font que ressembler à leurs imitateurs: ils deviennent simples et perfectionnent leur exécution, au lieu de la prodiguer, afin de se mieux distinguer de limitation.
Où n'entre pas d’ailleurs ‘élégance de la forme, la distinction des accessoires? Je sais des sabots adorables de gentillesse : il est vrai que les pieds qui devaient s'y caser étaient bien mignons; mais tout en était si coquet, et leur caparaçon de cuir verni, et leur garniture de drap rouge dentelée! Quand la fabrique de sabots réclame des ouvriers-artistes qui sachent sculpter le bois à la forme du pied, vous étonnerezvous que l'imprimerie de M. Claye possède un contre-maître artiste comme Joseph Wintersinger, qui donne à la gravure en bois les demi-teintes qui manquaient à ses noirs vigoureux, à ses lumières éclatantes; que Bertaut et Bry transportent, dans toute leur fraicheur, de la pierre au papier les délicieux dessins de Mouilleron, Nanteuil, Français et Sirouy ; que des imprimeurs d’étoffes, à la fois artistes et chimistes, parviennent à transmettre les dessins les plus fins, les nuances les plus délicates, aux étoffes variées, depuis la forte toile calandrée jusqu’à la gaze vaporeuse?
Vous vous plaignez, il est vrai, qu'abusant de cette intervention de l’art en toutes choses, les coiffeurs et les perruquiers s’intitulent artistes en cheveux, les tailleurs artistes en vêtements, les modistes artistes de la toilette : mes contemporains ont ri de ces prétentions; je les ai prises très au sérieux, et je n'ai trouvé d’autres torts à ces nouveaux artistes que de n’être.pas assez artistes. Ils le seront désormais. Dans bien peu de temps, tel fabricant de fleurs artificielles s’inti-
tulera élève de Saint-Jean et de M Rosa Bonheur, tel tailleur vous prouvera qu’il a étudié dans l’atelier de Paul Delaroche, c’est-à-dire qu’en homme d'esprit, après quelque temps d'étude du dessin, ne s'étant reconnu ni le génie qui donne la gloire et la fortune, ni le talent qui fait vivre honorablement, il s’est mis dans l’industrie, choisissant, selon les circonstances, celle-ci ou celle-là, considérant qu’il n’en est qu'une mauvaise et dégradante : celle où l’on meurt de faim.
Ainsi stimulée par les amateurs, soutenue par les artistes, l'industrie rendra la vie à des métiers que, faute d'art, elle laissait dépérir. C’est un de nos grands regrets d'avoir vu la broderie, cette peinture à l'aiguille, abandonnée aux passementiers et aux lailleurs; un art cultivé avec tant d’habileté par les anciens, que le moyen âge et la renaissance ont appliqué avec un talent parfait, dont les Orientaux savent encore faire un délicieux usage, est devenu dans nos mains une ornementation bête ou insensée : bête, quand elle suit servilement, mécaniquement, les mailles d’un canevas; insensée, quand elle oublie toutes les règles dictées par le bon sens ou conseillées par le bon goût, méconnaissant la nature même de l’étoffe et de son usage en rendant les rideaux opaques, les gazes pesantes et les garnitures de meubles saillantes : autant de contre-sens.
Un autre regret, --— mais à quoi bon les énumérer tous? N’avons-nous pas un meilleur avenir devant nous. La culture des arts, générale et commune à tous, rapprochera le producteur du consommateur, le protecteur des arts de l'artiste, l'homme de goût du fabricant. Personne n’achètera plus au hasard, personne aussi ne fabriquera banalement; l'amateur expliquera ses projels et ses désirs le crayon à la main, et l'industriel, lui-même artiste, non-seulement saura comprendre ce fugitif croquis, mais il le corrigera suivant les modifications que son expérience lui conseille, que sa pratique des moyens d'exécution lui impose.
Quand on a vécu avec les chefs de l’industrie, on sait les regrets qu’ils éprouvent de n’avoir pas appris à dessiner, de quelle
utilité serait pour eux cette faculté de s'exprimer aux yeux, cette secondeéloquence bien autrementcommunicativequela parole. Un client vient chez un bijoutier, chez un orfévre, chez un ébéuiste; il y vient pour commander une parure, un surtout de table, un ameublement. Il ne peut pas dire exactement ce qu’il veut, parcequ'ls’en rend imparfaitement compte à lui-même, et vous voyez en face l’un de l’autre, semblables à des gens qui, ayant à se parler, ne parlent pas la même langue, un homme qui, pleis de son projet, a le désir de le faire naître et l'argent pour en payer le prix, puis un autre homme qui désire exécuter ce projet sans avoir aucune ressource pour retenir le client et l'empêcher d’aller s'adresser ailleurs. Si tous les deux, ou l'un des deux, savait dessiner, il suffirait de quelques minutes pour se comprendre et s'engager. Aucoc, Christophe, Tahan, et d’autres fabricants ingénieux, ont bien vite senti ce qui leur manquait, et comme, passé un certain âge, on n’apprend plus rien, ils ont pris à leur solde un artiste complaisant, qui venait s’interposer entre eux et le client, sorte de truchement qui, avec une merveilleuse adresse, faisait naître des désirs qu'il était censé interpréter, enchaînait des velléités et développait, au profit de la maison, par la séduction de son talent, de petites idées modestes qui avaient peine à se produire et dont il faisait des projets magnifiques et de la plus grande importance commerciale. Mais ces artistes, très-coûteux, n'élaient pas tous honnêtes : voyant le profit qu'ils atüraient à la maison et dont ils ne recevaient qu'une faible part, ils la trahissaient, la quittaient, allaient sur ses brisées, et, sans réussir eux-mêmes, parvenaient, au moyen de révélations indiscrètes et mensongères, à faire le plus grand tort à l’industrie elle-même; c'est alors que les vieux industriels résolurent de garantir leurs enfants de semblables dangers, de les affranchir de si fâcheuse tutelle et d’en faire des industriels complets, tête et mains. Fossin, Denière, Froment-Meurice, héritèrent des maisons de leurs pères, ainsi préparés : ce sont encore des exceptions, elles doivent devenir la règle.
Désormais le capital, la première mise, le fonds de l’établissement de l'industriel consistera, pour qu'il ait chance de fructifier, d'une part d’écus et d’une part de connaissances scientifiques et de talents artistes, et si un commanditaire n’est pas aveugle, il ne confiera sa fortune qu’a l’homme qui réunira ces qualités indispensables au véritable industriel. Remarquez qu'il ne s’agit pas d'être membre ni de l’Académie des sciences mn de l’Académie des beaux-arts, mais d’avoir assez étudié, assez suivi de cours, assez pratiqué soi-même pour comprendre et juger, pour choisir et surveiller. Un chef de maison, pourrait-il tout faire, devrait distribuer les travaux pour ne conserver que la surveillance; c’est dire assez que la position des artistes est assurée près de lui. Ces artistes ont besoin d’une direction, car ce sont des hommes de talent qu’une imagination exubérante, une main trop facile, poussent hors de la carrière des études réfléchies et des travaux sérieux. Devant une toile ils feraient de la peinture lâchée, dans un bloc de marbre de la sculpture boursouflée; vous leur donnez de la faïence à peindre ou du carton-pâte à modeler, et ils feront merveille, parce que ce sont des talents naturellement spéculatifs et instinctivement industriels, mais à la condition d’être dirigés, maintenus par un chef habile, dont le sentiment vif des arts et le talent acquis prennent sur eux assez d'autorité pour imposer à leur imagination, à leur facilité, les règles du bon sens, qui sont les obligations et les lois industrielles.
Ce que je rêve pour féconder l'industrie, c’est, dans le passé, un homme comme Charles Boulle; dans le présent, un artiste comme Auguste Debay; dans l'avenir, toute une génération semblable à ces deux hommes. Mariette, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, comme le plus fin amateur de son temps, disait de Charles Boulle : « Le goût de cet homme «remarquable l'entrainait vers la peinture, mais son père, « ouvrier ébéniste, lui fit apprendre son métier. Bientôt il fut « en état de l’éclairer de ses lumières, de l'aider de ses dessins, « de diriger son goût, en sorte qu'il arriva à une perfection
«inconnue à son père et à tous ceux qui l'avaient précédé. «La grande collection qu'il avait rassemblée de toute espèce « de dessins de peintres anciens et modernes lui fut toujours «fort utile, et il appelait cette collection admirable : la source « délicieuse. » Vous voyez, comme moi, ce Jeune homme qui se sent artiste, qui dessine assez bien pour se croire peintre, mais qui cède aux bonnes paroles de son père et à l’idée de faire de l’art en meubles tout aussi bien qu’il aurait pu en faire en peinture; vous le voyez, au milieu de ses bois débités, de son écaille et de ses cuivres, faisant collection des meilleures gravures et des plus beaux dessins, mélant ainsi à doses égales, ou au moins proportionnées, le goût des arts et les progrès de son métier. Quel autre exemple meilleur de l'association de l’art et de l’industrie Pourrai-je donner pour le temps présent que celui-ci : Auguste Debay étudie la peinture dans l'atelier de l'illustre Gros, et il devient son élève fa. vori; il concourt à l’école des beaux-arts et l'emporte sur tous ses concurrents : le premier prix de peinture le conduit à la villa Médicis, dans la ville éternelle; là, en face des monuments de l'antiquité, en admiration devant les productions du grand siècle de la renaissance, il lui prend une sorte de dédain michelangelesque pour son art, qui n'est qu'un trompe-l'œil et un altirail de petites ressources; il voit dans la statuaire le grand art, l'art puissant et vrai; il devient sculpteur, et de retour à Paris il remporte, dans un nouveau concours, la palme pour l'exécution du monument de l'archevêque de Paris, cette sainte victime de nos discordes civiles. Jusqu'à présent, on le voit, c’est une carrière d'artiste remplie à la façon des grands maîtres des temps passés ; il lui manquait cependant quelque chose pour être entier comme eux: Debay l'a senti, et il s’est complété en se plaçant à la tête d’une fabrique d'objets d'art et de figures en terre cuite pour l’ornement des édifices et des jardins. Il avait compris que, pour être un grand artiste, il fallait être aussi un industriel de premier ordre,
D'après ce qui précède, la difficulté qui nous occupe, l'ob-
jection qu'on nous oppose, se réduit à ceci : les arts s'étant vulgarisés d'eux-mêmes et cette vulgarisation s'étant produite par une fausse voie, les résultats n'ont pas été à l'avantage du bon goût, du grand style et de l'élévation du sens artiste. S’ensuit-il que, si une direction habile, une organisation méthodique, avait présidé d'abord à l'éducation de tous, puis à l'éducation spéciale des hommes doués de talents exceptionnels, enfin au maintien du goût public dans ses voies les meilleures, la vulgarisation générale de l’art n'aurait pas produit de nos jours ce qu’elle a obtenu dans l'antiquité et au moyen àge ? C'est là le point où toutes ces objections manquent de base solide et où nous sommes autorisé à nous prévaloir de l'expérience du passé pour prôner une réforme et garantir son succès.
Je vais donc développer en trois chapitres les trois parties essentielles de l’enseignement des arts, qui sonl: l’enseignement de tous, l’enseignementsupérieur réservé aux artistes, le maintien du goût public parl'État ; et dans un quatrième chapitre, qui servira de conclusion, j'exposerai ce que doit être l’art appliqué, c’est-àdire l'art mis en œuvre, soit par les édifices de l'architecture, soit par la peinture murale et la statuaire monumentale, soit enfin par des produits variés de l'immense champ industriel.