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des inspirations, à la nature conventionnelle, comme les anciens et les Orientaux l'ont compris, quelque chose d’analogue à la décoration de nos anciens parterres, car je rêve une nature soumise à la régularité, dominée par les lignes mathématiques, prêtant en un mot ses charmes de naïveté à un art de convention. On ne prendrait donc aux traditions de la Savonnerie que ses admirables procédés de fabrication, et on rejetterait ses dessins et ses tons de couleurs, dessins de fleurs colossales , impossibles, absurdes, qui font des reliefs et des creux, tons rompus à l'excès qui jouent le vieux, le passé, le fané, tandis que ce qui est nouveau est jeune et doit être frais comme la jeunesse. La grande manufacture remontera ainsi le courant pour retrouver à sa source l'inspiration limpide et pure. Prenant pour base et point de départ le tapis de verdure et le tapis turc, elle appellera à elle les coloristes, ces artistes qui parlent la langue de la nature, Delacroix, Rousseau, Troyon, Diaz, Ziemw , et elle leur dira : C’est là le tapis que je veux faire, et, comme la nature sait être variée en restant la même, peignez-moi des tapis de verdure en tons rompus et éclatants, doux et gais, parsemés de fleurs légèrement jetées , de couronnes gracieusement enlacées , comme Dieu les fait, comme vous savez les rendre, comme je puis les reproduire.
Il est des cas exceptionnels, comme pour meubler une salle de réception ou le centre d'une chambre des députés. Dans ce cas, le tapis peut associer ses dessins à l'architecture et devenir lui-même un modèle de symétrie mathématique. Demandez ces dessins à un architecte qui aura fait une étude spéciale des mosaiques de l'antiquité, des carrelages du moyen âge et de l’ornementation orientale, à la condition cependant d'éviter les combinaisons trop vastes et d’exclure Îles grands partis, rosaces du centre et rinceaux des angles que les sophas et les chaises cachent en partie. Ces grandes compositions auraient quelque mérite si elles pouvaient être vues d'ensemble: mais, comme il n’est donné d’en apercevoir à la fois qu'un fragment, elles deviennent incompréhensibles. Ces des-
sins seront tracés en noir par l'architecte: on confiera leur enluminure à quelque ouvrier tapissier, artiste et coloriste, dans les limites de sa spécialité.
Cette réforme du tapis appelle une réforme plus grave dans les tapisseries des Gobelins et de Beauvais. On est engagé dans la fausse voie de limitation servile des peintures anciennes, altérées par le temps, et des peintures modernes, qui n'ont point été faites spécialement pour la tapisserie ; il faut sortir à tout prix de cette ornière.
La tapisserie de haute lisse était un vieil art français, dont les Flamands, stimulés par les ducs de Bourgogne, s'étaient emparés avec une aptitude manufaciurière, avec des perfectionnements de teinture, et. surtout avec les ressources nouvelles de leur commerce étendu : conditions avantageuses qui n'anéantirent pas complétement l’activité de nos tapissiers, mais qui mirent dans l'ombre leur ancienne réputalion. Arras, Valenciennes, Tournay, Bruxelles et Audenarde furent les centres actifs de cette fabrication; mais Arras prit la tête, au point de fournir presque exclusivement les ducs de Bourgogne pendant le xv° siècle, et de donner, au xvr siècle, son nom à toutes les tapisseries de haute lisse, qu'on nomme encore aujourd'hui en Angleterre arras, et en Jtalie, arazzi ou panni di rassia. Le moyen âge légua au règne de François [* toutes les habitudes de sa vie privée, qui se traduisent en deux mots : luxe et misère; luxe des dehors et des jours de fêtes, misère d'intérieur et de tous les jours. À la cour même, ce centre et ce modèle de tous les raffinements, le luxe côtoyait le dénûment. Pour ne parler que des tapisseries, voici comment elles étaient encore, au xvi° siècle, un meuble indispensable : on ne possédait à la cour, comme chez les princes et les plus riches seigneurs, qu'un ameublement, celui de la résidence, qui, semblable à un garde du corps, suivait partout son maître. Le roi quittait-il Paris pour s'établir dans l’un de ses châteaux ou pour se mettre en voyage, aussitôt les tapissiers allaient faire son logis, c’est-à-dire qu'ils emportaient de quoi meubler des appartements dont les murs noircis n'avaient
reçu d'autre ornement que le crépissage du maçon; chambres vides, salles nues et désertes. Heureux encore quand ils n'étaient pas obligés de mettre des vitres aux fenêtres pour garantir du vent, des bourrelets aux cloisons pour lutter contre l'invasion des rats, et même des serrures aux portes pour arrêter les voleurs : or, comme après le séjour du roi on enlevait les tapisseries, les meubles, les bourrelets et même les serrures, c'était à recommencer à chaque voyage, et l'office du tapissier n’était pas plus une sinécure que le garde-meuble n'était un magasin de curiosités sans emploi. Si tel a été le rôle usuel, journalier, des tapisseries, leur rôle comme luxe exceptionnel dans les fêtes, les solennités et les entrées, eut plus d'importance, et on conçoit de quelle noble splendeur rayonnaient des murs décorés des Actes des Apôtres, de Raphaël, des Faits de Scipion, par Jules Romain, et de tant d’autres chefs-d'œuvre qui se déroulaient sous les yeux étonnés, éblouis, du spectateur. La simple tapisserie était un meuble ordinaire; mais de semblables tapisseries étaient un luxe royal, digne des goûts de magnificence de François [*. À ce musée de tapisseries, si précieuses au point de vue de l'art, si coûteuses d'achat, il fallait des conservateurs; ils prenaient le titre de tapissiers et de gardes de la tapisserie, et les soins les plus minutieux leur étaient recommandés. En même temps qu'on travaillait en Flandre, pour le roi de France, d’après les compositions de Jules Romain, les peintres de Fontainebleau, le Primatice, Mattéo del Nasaro et toute la bande, mettaient leur surprenante fécondité au service des ateliers de haute lisse. Malheureusement les ouvriers tapissiers des Flandres et de Paris ne répondirent ni aux encouragements prodigués par François I°, ni à ce qu’on était en droit d'attendre des admirables modèles qu’on leur donnait. Le roi imagina alors (peut-être le lui conseilla-t-on , mais, de la part d’un roi absolu, suivre un sage conseil a tout le mérite de l'invention), il imagina donc qu’une fabrique de tapisserie de haute lisse établie sous ses yeux, à ses frais, avec un personnel recruté parmi les ouvriers les plus habiles, travaillant sur les modèles les meil-
leurs et sous la direction immédiate de ses peintres, pourrait porter à un plus haut degré de perfection cette traduction patiente de la pensée des maîtres de l’art. On voit, en effet, par l’ensemble des tapisseries de cette époque, que limitation des cartons rencontrait deux difficultés : en premier lieu, la gamme des tons donnée par la teinture des laines et des soies était trop limitée; en second lieu, les ouvriers n'étaient pas assez artistes, pas assez bien dirigés, pour comprendre la finesse du dessin et compléter le modelé que le maître indiquait à peine sur ses cartons. François I‘ voulait imposer à sa fabrique royale ces nouvelles conditions de teinture perfectionnée et de dessin plus châtié, mais rien au delà. Croire qu'il ait eu l'intention de poursuivre limitation vraie de la nature, de demander des trompe-l'œil de peintures, de tendre sur des châssis et d’encadrer ses tapisseries comme des tableaux, c’est supposer à ce noble amateur un faux goût dont pas une de ses créations ne donne le droit de l’accuser. En effet, le moyen âge hérita des Grecs et des Orientaux l’art de la tapisserie et son usage en tentures souples et flottantes; le xvr° siècle continua ces traditions, car il comprit très-bien que des étoffes à personnages n'étaient pas de la peinture, ou plutôt qu’elles étaient une peinture particulière qui devait conserver, comme la peinture héraldique , ses traditions et ses conventions, ayant comme elle ses exigences et ses limites. Les tapissiers d'alors ne cherchaient pas le coloris vrai, et les peintres ne leur donnaient pas pour modèles des tableaux ; ils travaillaient suivant certaines règles prescrites par l'expérience qu'ils avaient de la gamme des tons donnée par la teinture et de cette même gamme impressionnée par la lumière. Les tapisseries dans toute leur fraicheur n'étaient: jamais des peintures terminées et poussées à l'effet, mais des tentures qui faisaient comprendre, à leur manière, la pensée du maïtre, et qui, sous les altérations causées par la lumière et prévues par l'expérience, conservaient une même harmonie générale en rapport avec l'harmonie primitive. Raphaël, pour citer un exemple qui doit faire règle, acceptait ces conditions industrielles, et il se
gardait si bien d'y rien changer, que ses magnifiques compositions, respectant ces limites, laissaient évidemment au travail du tisserand la latitude de la coloration propre à la laine et la liberté d'effets particuliers étrangers à la peinture et produits par l'intervention des fils de soie, d'argent et d'or.
La fabrique de Fontainebleau resta dans ces sages limites. Fondée en 1539, sa belle période s'étend jusqu’en 1560. Les comptes des bâtiments royaux témoignent des sacrifices que ses succès imposèrent à François I‘ et à Henri If, et des efforts persévérants faits par la cour de France pour entretenir ce beau luxe; efforts si généreux, que chaque prince, en recevant la couronne, a reconnu l'obligation et s’est fait un point d'honneur de maintenir cette industrie française. Mais, après François I‘ et son fils, la fabrique dévie : en premier lieu, en ne prenant pas pour modèles les maîtres hors ligne, les chefs de l'art, en échangeant Raphaël contre Henri Lerambert, et Jules Romain contre Antoine Caron; en second lieu, en changeant aussi le caractère du travail, en devenant copiste au lieu de rester elle-même, en cédant aux prétentions d'artistes médiocres qui voulaient retrouver leurs peintures tout entières dans les tapisseries, au lieu d'une interprétation dont Raphaël s'était contenté. Une fois le Poussin fut appelé par Louis XIIT au secours de la manufacture des tapisseries, déjà transporiée à Paris; et qui sait dans quelle voie l’eût poussée sa main puissante? Mais l'homme de génie ne pouvait déjà plus suivre le pas parisien; le repos de l'esprit, le calme de la réflexion, lui manquaient au milieu de ce tourbillon. 11 nous quitta. Louis XIV et Le Brun, cet autre roi plus absolu que le roi, vinrent ensuite, et, de déviation en déviation, la manufacture des Gobelins en est arrivée à prendre l’entreprise de la copie des tableaux en concurrence avec la gravure en couleur, avec la lithochromie, avec les papiers peints, avec toutes les imitations serviles, pénibles et incomplètes, poussant l’aberration jusqu'à imiter sur une tapisserie destinée à être tendue les mouvements souples d’une tenture suspendue, oubliant assez sa propre nature pour s’épuiser à produire l'illusion d'encadrement de bois et
de métal incrustés de pierres précieuses; des pierres précieuses en tapisserie ! Singulier résultat de trois siècles de sacrifices et d'efforts : avoir pour but unique de reproduire, à s’y méprendre, un tableau moderne, en employant à ce labeur dix fois autant de temps que le peintre en a mis à produire son œuvre, en dépensant dix fois ce qu’il en coûterait pour obtenir une répétition de l'artiste lui-même, ou, ce qui vaudrait mieux, pour avoir de lui une production nouvelle! faire tous ces sacrifices pour reproduire ce tableau dans une matière qui se déchire plus facilement que la toile peinte, qui se mange aux vers et se ternit par la poussière, et pour obtenir cette reproduction employer trente mille nuances de laines, dont pas une n'a un jour d'inaltérabilité, qui toutes changent rapidement, non pas avec ensemble, de manière à conserver une sorte d’harmonie, mais par places qui font trou, par nuances qui font tache! C’est insensé. Que le mosaïste, le peintre sur porcelaine et sur faïence, le peintre en émail, s'efforcent d’imiter une belle et précieuse peinture, dont le coloris s’altère, avec des matières et des procédés qui en donnent une copie inaltérable, que ces reproductions des grands maîtres viennent sur la voie publique défier l'air ou le soleil et réjouir la vue de tout homme de goût, j'applaudis des deux mains; mais appliquer tant de peines, tant de dépenses, à cette ingrate mosaïque de brins de laine, dont les nuances sont tellement sensibles que l’altération de l'harmonie générale commence avant que le travail soit terminé, je le répète, c’est insensé.
La peinture a ses moyens et la tapisserie a les siens : faites des peintures pour les tapisseries, et composez-les de façon à laisser, en outre, à l'artiste tapissier chargé de l’interpréter en laines la liberté de s'inspirer de ses moyens de fabrication. Il manque à la laine teinte des tons assez foncés pour faire les ombres noires et les blancs éclatants des lumières : suivez cet avertissement, vos peintures y gagneront, et les tapissiers ne se fatigueront pas en efforts inutiles. Les couleurs franches des laines teintes sont les plus durables; elles sont aussi pour la décoration les plus heureuses : procédez en conformité avec
ce besoin. Que l'effet de vos tapisseries se produise à la distance où l'œil ne saisit plus les cannelures du tissu et où les figures, en accusant franchement leurs formes, ressortent de l'harmonie particulière à la laine.
En résumé, revenez-en à l'artiste qui s’est associé le plus franchement à cette industrie, à Raphaël, en étudiant avec soin les cartons d'Hampton-Court et les tapisseries faites d'après eux, c’est-à-dire en vous rendant compte de ce que le grand artiste jugeait bon pour des tapisseries et ce que les tapissiers de cette grande époque jugeaient bon pour les cartons de Raphaël. Il est bien entendu que l'atelier des reproductions de tableaux anciens ne sera pas fermé: il y va de l'honneur de la France de continuer la routine des Gobelins, qui, toute surannée qu’elle est, rappelle un noble passé et manquerait à l'amour-propre national. Quelques ouvriers consommés dans cette pratique suffiront à ce labeur ingrat. Les autres seront peu à peu remplacés par des tapissiers artistes, par de véritables peintres en laines, qui sauront interpréter une composition dans la plus heureuse harmonie des couleurs et lui donneront leur accent de traducteur. Pour ces nouveaux interprètes, je ferais faire par des peintres habiles et scrupuleux les copies exactes des magnifiques cartons de Raphaël conservés à Hampton-Court, copies fidèles jusque dans les procédés d'exécution, jusque dans les dimensions, et ces cartons seraient reproduits de nouveau d’une manière digne des originaux, j'entends avec sévérité dans le contour, avec liberté dans la couleur, avec aisance surtout, puisque ces tapisseries ne seront plus clouées, tendues, encastrées dans les murailles et encadrées dans l'or, mais descendront sur les murs, souples et flottantes comme leur riche vêtement.
La manufacture de Beauvais, réunie aux Gobelins dans la grande manufacture, sera également dans le vrai quand elle délaissera les vieilles peintures enfumées, qui sontsi tristes, ou les peintures fardées du dernier siècle, qui ont fait leur temps. Qu’ellese rende compte de l'influence qu’elle exerce dans cette voie. L'industrie privée, à son tour, se fait vieillotte : M. Re-
quillard (je cite toujours des industriels qui ont assez de qualités pour mériter qu’on critique leurs défauts}, à la suite de Beauvais, poudre ses amours, farde ses bergères et jetie sur sa fabrication un ton de crême fouettée qui écœure. Dans la grande manufacture, on copiera les fleurs de la fraîche nature et les productions nouvellement écloses de nos meilleurs artistes, productions créées exprès pour faire valoir l'éclat moelleux de ses couleurs, le mat brillant de ses effets : des fleurs et toujours des fleurs, en se préoccupant de leur agencement, de la douceur veloutée qu’elles présentent et dans leurs tons et dans leurs contours. Quand vous détachez crûment par une gamme heurtée et par des contours trop durement arrêtés vos fleurs sur un bleu de ciel trop vif, vous faites un contraste qui n'est ni dans la nature des fleurs ni dans la nature des laines. Soyez vous-même, dirais-je à Beauvais, comme si je parlais à un artiste, car on est déjà artiste à Beauvais.
On ne pourra revêtir de tapisseries toutes les résidences: on aura recours aux étolfes pour les petits appartements, Je ne propose pas de transporter dans l’île Louvier les métiers des tissus de soie, de laine et de fil; mais je voudrais porter dans ces industries mêmes une bonne influence. Les artistes de la grande manufacture composeront les dessins et arréteront les tons appropriés aux espaces, à la couleur des boiseries, aux tableaux qui ornent ces chambres, au caractère et au rang des personnes qui les habitent, et on fera exécuter les étoffes par les fabriques qui se sont acquis le plus grand renom dans chaque spécialité; en outre, on s’associera aux industriels pour tenter de nouveaux efforts dans des voies nouvelles, pour créer des effets séduisants par des moyens simples. Toutes les étoffes de tentures, damas ou brocatelles, satins, velours ou imitations en laine, destinées à couvrir les murs et à rester désormais légèrement flottantes dans leurs plis naturels, prendront pour modèles les dessins à combinaisons fines, déliées et multiples ; les étoffes de nuances unies elles-mêmes retrouveront ce même principe d'ornementation dans les variétés du tissage en mailles, en carreaux ou autres dessins. Je
n'accepte l'étoffe tendue, clouée, encadrée, que lorsqu'elle doit servir de fond aux légères mousselines qui se drapent sur des couleurs qu’elles amortissent plus ou moins suivant le mouvement gracieux de leurs plis. On objectera la poussière. Le luxe ne connaît pas cet inconvénient. Les étalages si riches, si compliqués, de tous nos magasins sont bien autrement exposés à la poussière ; mais chaque soir ils la secouent, et le lendemain ils renaissent plus brillants dans une parure nouvelle. Ayez pour laquais des tapissiers artistes qui sauront ainsi chaque matin, ou chaque semaine, ou chaque mois, détacher, épousseter et suspendre dans le mouvement gracieux de leurs plis vos tentures, tapisseries, étoffes de soie et mousselines. De même que vous renvoyez le cuisinier qui vous donne chaque jour le même menu, de même aussi Vous exigerez des arrangements nouveaux pour vos tentures, des dispositions inspirées par les étoffes, par les lieux, la nature des fêtes et des réceptions. La fresque du grand peintre, la mosaique ou la peinture en émail de l'artiste habile, ont une beauté fixe et monumentale, et là est le grand luxe; mais l'étoffe banale doit compenser sa mesquinerie relative par cette mobilité, cette variété, ces renouvellements continus.
Le retour aux tapisseries suspendues, aux étoffes flottantes, souplesse conforme à leur nature, le passage insensible de l’imitation mécanique et aveugle du tapissier de routine à l'interprétation artiste, aura une influence heureuse sur l'industrie si importante des papiers peints. Quand on ne fera plus aux Gobelins, avec des milliers de laines, des trompe-l'œil de tableaux, tendus et immobilisés dans des cadres dorés, les fabricants de papiers peints ne se croiront pas autorisés à sortir de leur sphère pour faire aussi, avec des milliers de planches gravées, des imitations de tableaux platement collées sur les murs avec leur illusion d'encadrement. La tapisserie revenant à son origine de tenture suspendue, enveloppant avec souplesse ce qu’elle est destinée à revêtir, le papier peint se souviendra, à son tour, qu'il n'est qu'un expédient pour remplacer à bon
ET DE L'INDUSTRIE. UT) marché les étoffes tendues sur le mur, d’où il a pris le nom de papier de tenture, et il puisera dans son origine même les conditions sages et les ressources artistes de sa fabrication.
Je ne suis formaliste en rien, et je sais me plier à toutes les convoitises de luxe qui traversent l'esprit des classes moyennes. Ainsi, lorsque je propose de décorer de fresques les grands appartements du chef de l'État, je ne sais pas de raisonnement à opposer aux désirs bourgeois que l’industrie des Mader et des Delicourt parvient à satisfaire, en produisant, en papiers peints, des fresques à bon marché. Si le paysage de l’un, sila chasse de l’autre, tous deux exposés à Londres avec tant de succès, avaient été gravés d’après de meilleurs originaux, si, par une meilleure entente de la combinaison des couleurs, on élait parvenu, même en diminuant beaucoup le nombre de 4,000 planches, à obtenir plus d'harmonie en même temps que plus d'effet, je n'aurais à opposer à la fresque en papier peint qu'un billet sur l'avenir. Oui, aujourd'hui, qui veut orner ses murs, à limitation de toutes les grandes époques, de peintures décoratives, et les orner à bon marché, doit s'adresser à l'industrie des papiers peints. Elle seule peut satisfaire ce désir, et elle s'évertuera à trouver des combinaisons qui conviennent à nos ameublements, à l'exiguité de nos demeures, par conséquent au voisinage de l'œil, qui ne doit être choqué ni par la trace du moyen mécanique de la reproduction ni par la dureté des oppositions de couleurs. Mais les goûts de décorations deviendront plus exigeants, le bon marché luimême paraîtra une dépense coûteuse, quand il ne donnera que la répétition de ce qu’on trouve partout, et chez le voisin, et au café, et à l'auberge; on consentira à payer davantage pour posséder quelque chose d'original, fait pour soi, selon ses goûts, dans les conditions d'espace, de hauteur et d’éclairage de son propre appartement. Cette extension de bon goût, réservée à un avenir prochain, se combinant avec l'extension du nombre des artistes, aura pour résultat de permettre à la fresque, librement exécutée sur le mur, de battre le papier
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peint toutes les fois que celui-ci sortira de son domaine de tenture à bas prix. |
La tapisserie et les étoffes d’ameublements quittèreut leur voie naturelle, comme je l'ai dit, en se collant platement aux murs, en se tendant durement entre les quatre ais d’un cadre; les papiers peinls, ou papiers de tenture, les imitèrent, et ils firent bien, puisqu’en cela ils suivaient leur propre nature, landis que c’étaient les tapisseries et les étoffes qui mentaient à leurs qualités naturelles et perdaient de leurs avantages en se rapprochant du papier peint; mais maintenant que cellesci vont reprendre leur rôle vrai, vont se suspendre en draperie et flotter au gré de leurs plis, doit-on conseiller à l'industrie des papiers peints d’imiter l’étoffe, de contrefaire ses plis, de simuler sa souplesse flottante? Ce serait elle, à sontour, qui manquerait à sa mission; peindre des plis, les graver sur bois et les imprimer sur papier n’est pas plus raisonnable que de les tisser aux Gobelins ou à Beauvais. Là n’est pas le rôle du papier. Mais se rapprocher de l'étoffe par ces veloutés imprimés qui en donnent l'apparence moelleuse, les teintesrompues etle ton mat, qui causent la même impression de chaleur douce et confortable, c'est de bonne guerre, et c'est bien loin encore d’avoir exercé sur le goût public l'influence salutaire, d’avoir épuisé toutes les ressources qui appartiennent à cetle grande industrie. Il se fabrique annuellement environ vinglcinq millions de rouleaux de papiers peints dans le monde, soit à peu près deux cent cinquante millions de mètres de ce genre de peinture murale, et, sans m'occuper de la valeur commerciale d’une si immense production (environ 35 millions), je considère l'art exerçant son empire dans cet immense domaine de décorations renouvelées en entier tous les cinq ans, et j'en prends grand souci, surtout lorsque je vois la France en fabriquer le tiers et exporter le tiers de ce tiers. Les droits protecteurs barrent aux frontières étrangères le chemin à nos papiers ordinaires; je m'en réjouis : rien ne peut mieux stimuler nos industriels à faire du bon goût et de l'intelligence dans le progrès, leurs véritables armes. Mais ne
loublions pas, sur ce terrain, la meilleure machine, c'est un bon’artiste, c'est un homme de goût qui a étudié toutes les ressources décoratives développées en d’autres temps, comme dans l'antiquité et le moyen âge, en d’autres pays, comme en Orient et à la Chine, et qui, unissant ces réminiscences à une étude continue de la nature, dans le sentiment juste de son imitation conventionnelle, trouvera des effets nouveaux d'autant plus admirables qu'ils seront à la portée de l’industrie la plus riche de Lyon, à la portée aussi des tentures modestes de papiers peints du faubourg Saint-Antoine de Paris.
Tandis que le tapissier, devint-il un artiste original, sera obligé de se soumettre aux exigences de son métier mécanique, le brodeur a toute la liberté du peintre; son aiguille est son pinceau, ses soies plates de nuances variées composent sa palette, et la toile sur laquelle il arrête son dessin, dans laquelle il brode ses couleurs, ne lui impose pas d’autre esclavage qu'au peintre sa toile préparée. La broderie est donc un art excellent, c’est le triomphe de l'aiguille, et, après avoir occupé anciennement un monde d'ouvriers et ouvrières habiles, gens à la tâche ou grandes dames travaillant pour leur plaisir, après avoir produit des merveilles, dont quelques fragments sont parvenus jusqu'à nous, ce travail distingué a été détrôné par un parvenu sans esprit, sans âme et sans valeur, par le canevas de tapisserie , une niaiserie à mailles régulières, un travail de manœuvre, le labeur de la résignation distraite, la galère de la vertu casanière. La grande manufacture fera renaître la broderie de tapisserie, et en même temps qu'elle aura remplacé limitation servile des tapisseries de haute et basse lisse par limitation libre et artiste, aussi libre, aussi artiste que le permet un métier mécanique, elle poussera les ouvriers et les ouvrières doués d'un sentiment élevé de l’art à s'exprimer avec l'aiguille sur la toile comme ils l’auraient pu faire avec le pinceau , et ces tapisseries de broderie, chefs-d'œuvre d'art, iront sur les rideaux des lits et des fenêtres, sur les couvrepieds et les fauteuils, et, suivant leurs mérites, sur toutes les
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parties de l'ameublement, porter témoignage de l'union la plus parfaite de l’art et de l'industrie. L'influence de cette renaissance de la broderie artiste pénétrera plus loin que dans l'industrie; elle ira rajeunir et ranimer les occupations féminines dans ces classes de la société où le travail peut être un passe-temps, où l'occupation au logis à besoin de puiser un nouvel intérêt dans ses résultats agréables et dans les succès qu'ils procurent.
Ces réformes dans les tapis, tapisseries de haute lisse et tapisseries au canevas, doivent pénétrer aussi dans la passementerie. La grande manufacture fera ses bordures, ses pentes, ses franges, toute sa passementerie pour l'harmoniser de style, de nuances et de goût avec ses tapisseries, ses tapis et ses meubles. Cette fabrication n’exige ni un outillage compliqué, ni un grand espace, ni un nombreux personnel, et il est urgent de tirer cette industrie charmante de la routine des faiseurs de meubles et du désordre aveugle dans lequel elle se perd. Il suffira de lui donner quelques principes sages, de lui imposer quelques règles sensées. Lorsque la passementerie franchit ses limites naturelles, elle dépasse en mauvais goût tout ce qu'on peut imaginer. Elle a la main trop facile.
Il est une autre industrie qui devrait rentrer à la grande manufacture pour retrouver un essor el des qualités qu'elle a eus pendant trois siècles, que le commerce poursuit vainement depuis vingt ans, et qu'il n'est pas impossible de reconquérir, je veux parler des cuirs estampés, dorés et peints. Nos pères avaient compris que le cuir repoussé en relief par l'estampage, peint ou enluminé par pièces rapportées, el enfin doré, pouvait, dans beaucoup de cas, remplacer les riches tapisseries, en communiquant aux murs une véritable chaleur et à l'œil une impression de confort. Ce fut donc dans l'origine, c'est-à-dire au xv° siècle, une décoration murale, moins coûteuse que les tapisseries qu’elle remplaçait à poste fixe, et qui durait plus. La cherté toujours plus grande des cuirs, le prix toujours plus modique des étoiles imprimées el l'invention des papiers peints firent renoncer aux cuirs eslampés,
ET DE L'INDUSTRIE, hA7 et cette industrie s’est affaissée. Il importe de la relever. La pean tannée est une excellente matière, elle se prête complaisamment à tout ce que l'art exige d'elle : elle est souple, inaltérable, indestructible ; son odeur même est saine et agréable. Ajoutez les perfections nouvelles conquises par l’industrie des cuirs. Les arts demandaient un cuir consistant et souple, des teintes variées, brillantes et résistantes : la fabrication a répondu à toutes les exigences, en surpassant tout ce qui avait été livré aux arts à des époques antérieures. Tannage rapide, corroierie parfaite, teinture en toutes nuances, vernis élastique et brillant. L'art at-il tiré parti de ces progrès? On peut catégoriquement répondre non, en comparant les cuirs estampés modernes aux monuments de cette industrie, et en se rendant compte de ce que l’art peut réaliser. C'est pour cela qu'il faut lui insuffler la vie qui lui manque. I n’est pas question de copier les anciens cuirs estampés, mais d’associer le goût et l'imagination, l'invention et l'esprit d’arrangement , aux ressources de cette belle matière, en tirant bon parti des oppositions heureuses de ses mats et de ses luisants, de ses revers et de ses surfaces chagrinées, de la douceur ct de la vivacité des couleurs, de la netteté et du brillant des dessins dorés, en un mot de mettre l’art aux prises avec un procédé qui tient le milieu entre la ciselure du cuivre , la sculpture du bois et le moelleux de l’étoffe tissée. La grande manufacture reprendra les coutures voyantes, servant d'ornement, le foulage à la main, l'impression des ornements au petit fer, le gaufrage et les dessins enlevés au canif, moyens variés qui permettent à l'artiste d'agir avec la liberté de sa main, dans l'indépendance de son inspiration. Ce qu'elle fera sans compter avec la dépense, l'industrie l’exécutera ensuite avec ses moyens économiques, et nous verrons bientôt les apprentis de la grande manufacture, devenus maîtres, remplacer tous ces procédés coûteux par l'estampage mécanique et les procédés reproducteurs, et parvenir à mettre les plus belles tentures en cuir estampé à la portée des fortunes moyennes.
Le lien qui unit l'architecture à l’'ameublement n’est pas
clairement marqué dans les vestibules, les galeries et les salles à manger, où les meubles viennent se placer contre les murs, que l'architecte a décorés seul dans son omnipotence; mais ce lien marquera bientôt dans les appartements par le style de l'ornementation et sa fusion naturelle dans l’encadrement. Déjà, à la fin du xv‘siècle, les Italiens avaient remplacé dans l'intérieur de leurs demeures la sculpture de la pierre par une ornementation légère, modelée à part, ou estampée dans une composition molle qui s’appliquait après coup et durcissait en place. François I‘ appela en France des artistes en ce genre, nommés pouppetiers, qui, sous la direction du Primatice, du Rosso et de Philibert de Lorme, décorèrent avec ce procédé les plafonds des plus beaux appartements de Fontainebleau. L'art n’a rien à reprocher à un procédé qui, avec des garanties de durée suffisante, fournit une ornementation facile, riche, abondante, qui tient un milieu raisonnable entre la sévérité de la sculpture monumentale de l'extérieur et la légèreté de la sculpture en bois qui orne les encadrements des tableaux et les meubles. Seulement, et c’est là l’écueil, au lieu de demander à cette matière docile de racheter son peu de valeur par des qualités de souplesse et une imitation plus fidèle des formes les plus pures, la facilité de produire et de répéter les ornements dispose, non pas tant l'architecte que les industriels qui se substituent à lui, à accumuler les ornements, à introduire dans l’ornementation architectonique tout un monde animal et végétal qui monte à un relief, arrive à une importance tout à fait disproportionnée avec le rôle qu'ils jouent dans l'architecture et la place qu'ils occupent dans nos demeures exiguës. Ce n’est pas le seul inconvénient de l'emploi déraisonnable du carton-pâte. Comme les ornements ont perdu de leur prix par la matière dans laquelle ils sont faits et la facilité avec laquelle on les produit, on s’est senti naturellement poussé à surmouler les ornements en toute matière et à les reproduire en carton-pâte peint couleur de pierre, couleur de marbre, coulear de fer, couleur de bois; mille contrefaçons indignes de l'art, qui font la désolation de
l'homme de goût et la honte de nos habitations modernes. Ajoutez encore la manie de la dorure, qui projette dans les demeures les plus simples, dans les intérieurs les plus modestes, comme un reflet louche de Californie. Il est grand temps que les Cruchet, les Huber et toute leur industrie, sous le rapport matériel si perfectionnée, reçoivent une rude admonestation. En continuant ainsi, ils Pervertiraient jusqu'aux derniers sentiments du bon goût. La grande manufacture leur donnera ce bon avis, non pas en proscrivant le carton-pâte, mais en l’employant dans les saines conditions de l’art, et de telle façon qu'après une visite dans les résidences chacun ressente un violent désir de s'affranchir de cette surcharge de dorure, de cette bave de sculpture, de ces embellissements qui enlaidissent tout. On appellera l'architecte de talent ou le modeleur sorti maître d’un apprentissage de trois ans dans la grande manufacture, et on lui demandera une ornementalion dont la pureté des lignes, la délicatesse des formes, la raison et l’à-propos seront le caractère et le mérite.
Dans les questions d'ameublement et de décoration intérieure, les principes n’ont point une rigueur absolue, bien qu'ils doivent rester toujours présents à l'esprit comme un phare qui guide dans la vaste étendue des applications de l'art. Ainsi, pour la décoration architectonique, je repousse les sujets de peinture qui, en exprimant des plans successifs et des profondeurs, font des trous dans la muraille, et cependant Je suis obligé de céder devant l'invasion des tableaux, qui sont devenus des objets d'ameublement très-appréciés et très-dignes de s’associer à notre vie intime. Qu'est-ce qui marquera la limite? Le cadre etsa mobilité indiquée par la suspension. Si Yous encastrez votre peinture dans la muraille, ou si vous la tracez directement sur le mur, elle fait Corps avec lui et doit Participer de ses conditions de solidité; si vous suspendez vos tableaux, ils deviennent meubles, et la tenture de l'appartement n'étant plus la décoration principale, mais les tableaux , elle doit leur venir en aide, en leur servant de doux repoussoir qui n'arrête pas la vue. Cependant le profil et l'ornementation
de ces bordures de tableaux sont-ils arbitraires, doivent-ils être banals et laissés au hasard? Je ne le pense pas. Les anciens entouraient leurs tableaux d’une mince bordure, et leur fresque d'un simple trait; i] leur suffisait d'isoler la décoration particulière au milieu de la décoration générale, sans faire trou ni saillie. Les frères Van Eyck mettaient à leurs délicieux tableaux des bordures plates assez larges et les peignaient euxmêmes dans le ton le plus en harmonie avec le ton dominant du tableau. C’est peut-être entre ces extrêmes qu'est l'à-propos. Quant aux temps modernes, nous avons vu toutes les modes s'imposer aux cadres depuis soixante ans, et ce ne sont pas les plus ridicules qui ont duré le moins longtemps. Ce qui a été exposé à Londres, aussi bien par la France que par les uations étrangères, ne s€ recommandait pas par les qualités essentielles. Il existe des règles pour la largeur des cadres suivant les dimensions des peintures, mais chaque genre et presque chaque tableau trouvent dans leur encadrement des proportions qui les font valoir ou qui les tuent. C'est donc comme une étude particulière à faire pour chaque œuvre, el on la fera attentivement en songeant à l'importance que les plus grands artistes attachaient à ce détail. Nicolas Poussin écrit à M. de Chantelou : « Quand vous aurez reçu votre {a- «bleau, je vous supplie, si vous le trouvez bien, de l'orner «d’un peu de bordure, car il en a besoin, afin qu’en le con- «sidérant en toutes ses parties, les rayons visuels soient rete- «nus et non point épars au dehors, et que l'œil ne reçoive «pas les images des autres objets voisins, qui, venant pêle- «méle avec les choses peintes, confondent le jour. Il seroit « fort à propos que ladite bordure füt dorée d’or mat tout sim- « plement, car il s'unit très-doucement avec les couleurs, sans «les offenser. »
La grande manufacture, en se réservant l'exécution des cadres des collections publiques du Louvre et du Luxembourg, des palais et des résidences, donnera les modèles en même temps que les préceptes. Elle mettra la simplicité ou la richesse à sa place, elle usera du cadre évasé ou du cadre enfoncé
suivant le besoin, et son atelier de blanc et de dorures deviendra la pépinière des bons doreurs, car les ouvriers de l’industrie viendront puiser dans leur apprentissage les notions du goût et la pratique d’un métier qui peut être un art et qui a une importance réelle. En effet, la dorure sur bois est une industrie parisienne de premier ordre, qui emploie près de deux mille ouvriers et fait un chiffre d’affaires de plus de six millions. Il n’en est aucune qui aurait plus besoin d'ouvriers exercés par de bonnes études de dessin et de moulage. La reprise de l’enduit de blanc de céruse, dont on empâte les sculptures, étant un travail de ciseleur, il faut absolument que nos doreurs deviennent de bons sculpteurs, ou qu’on cesse de dorer.
Mais les meubles, fussent-ils le mieux sculptés, le mieux dorés, n’en seraient pas plus recommandables: la beauté du meuble, je l'ai déjà dit, est dans sa construction : si elle est bien conçue, elle sortira victorieuse de tous les encombrements de l’ornementation:; si, au contraire, elle n’accuse pas fermement ses proportions et sa destination, quelque soin que vous apportiez aux détails de la sculpture, des incrustations, des en- Jolivements de toutes sortes, vous y perdrez votre peine : c’est un meuble manqué; vous y engloutirez soins et dépenses, vous ne produirez pas d'effet. Le mot meuble jure avec les bibliothèques, buffets, chiffonnières, armoires, que l'on fait aujourd'hui. S'il y avait une bascule à la sortie du faubourg Saint-Antoine pour arrêter les excès de surcharge, bien peu de ces meubles recevraient leur laissez-passer. Une interven. tion subite, intempestive et mal raisonnée de l’art dans l’industrie à porté ce coup grave à la belle ébénisterie de Paris. Nos fabricants, très-peu artistes par eux-mêmes, acceptent de dessinateurs industriels, qui ne le sont pas du tout, des projets déraisonnables. Ils sont séduits par des dessins d'une exécution habile, par des dispositions coquettes sur le papier, et ils ne savent pas opposer à l'entraînement de la nouveauté le bon sens de leur expérience; ils adoptent ces monstres ivres d'ornementation, fascinés eux-mêmes par ce déploiement de
sculptures et d'ornements. Celui-ci veut faire une belle bibhothèque, et il entreprend une décoration d'opéra, où se trouvent des figures, des colonnes, des arcades, tout, excepté la place pour mettre les livres; celui-là espère se faire remarquer par une armoire de chasseur, et il la huche sur des chiens grands comme nature , il la flanque de divinités chasseresses, il l'écrase sous un entassement d'amours, de hures de sanglier et de trophées d'armes : un monde de sculptures pour enfermer cinq fusils de chasse. Une fois que l'ébéniste abdique devant le dessinateur industriel, tout lui semble possible, et le vertige de l'ornementation l'entraîne dans tous les excès. Je m'assois dans ce fauteuil, et mes cheveux s’accrochent à un nid d'oiseaux; je me révolte contre ce voisinage incommode, mais le fabricant me fait remarquer que les oiseaux, la belette, le nid, sont sculptés à merveille. Je ne tiens pas à amuser le lecteur futile et je ne veux pas fatiguer l'attention du lecteur sérieux par le récit de tous ces contre-sens bouffons; je dirai seulement qu’au milieu de ce débordement de sculptures hors de propos, il semblerait que n0s fabricants n’ont pas une parcelle de poussière chez eux, ou qu’ils sont suivis d'une nuée d'esclaves toujours prêts à épousseler, à essuyer, à fourbir : car ils n'ont pas le moindre égard à la peine qu'ils donnent aux serviteurs, et semblent en toutes choses, même pour les plus usuelles , s'évertuer à créer des nids de poussière et des réceptacles de saleté. À moins de tenir ces meubles cachés sous leur enveloppe de toile et ces objets délicatement sculptés sous des cloches de verre, il est impossible de s’en servir, car la poussière les couvre, et, pour les nettoyer, les gens les brisent. Cette décadence de la menuiserie et de l’ébénisterie parisienne est d'autant plus attristante qu'elle survient au moment même où ces deux métiers réunis avaient à satisfaire à un entraînement général pour les plus somptueux ameublements. Les magnifiques clubs, les fastueux hôtels de nos grandes compagnies industrielles, les vastes auberges enfin et surtout les nouveaux riches qui surnagent aux désastres de la bourse, assurent le placement facile de bibliothèques de 50,000 francs,
de buffets de 30,000, de cheminées de 20,000, et le reste à l'avenant. Il importe donc de régénérer ces industries , de les arrêter sur la mauvaise pente; la grande manufacture le fera.
Il est pour cette réforme un sens particulier, le sens de l’'ameublement, qui naît instinctivement en nous, comme chez le castor la science de la construction, sens que développent l'étude de l’art et l'observation attentive de ses monuments. Fourdinois le possède naturellement: je sais des peintres, des architectes, qui l'ont développé dans leurs voyages, et pourront exceller, s'ils ont occasion de l'appliquer. Ce sens particulier nous enseigne qu'il est dans les meubles d’une habitation, comme dans les diverses parties d'une science ou dans les divisions d’une armée, un ordre supérieur et une classification de détail, un chef, si l’on aime mieux, et une hiérarchie. L'ordre supérieur ou le chef, c'est une harmonie générale qui s'établit entre l’'ameublement de la demeure et l'existence de celui qui l’habite, sorte de complément de son costume, en rapport avec son âge, ses goûts et ses habitudes. La classification ou la hiérarchie assigne aux différentes distributions d’un appartement leur caractère et leur style, aux meubles qui les occupent leur forme et leur revêtement. Ces meubles vous diront, au premier aspect, où vous êtes, et vous feront sentir comment vous devez vous tenir. Est-ce dans le salon d'apparat? Ils sont droits, parce que vous devez rester roide, et ils conserveront leur alignement commandé par l'étiquette. Est-ce dans le salon de causerie? Ils se prêteront si bien à la conversation que, le salon devenu désert, groupés encore, ou restés en tête-à-tête, ils sembleront eux-mêmes causer ensemble et perpétuer quelque chose de ces grâces enfuies, de cet esprit dispersé.
Le tort de David et de ses élèves a été de nous imposer un style antique mal étudié, et, qui plus est, de nous l'imposer en toutes choses, en toutes circonstances, aussi bien dans la salle d'apparat que dans le cabinet de repos. La réaction s’est faite violemment. À des chaises sur lesquelles on souffrait le supplice, à des fauteuils dans lesquels on restait debout, ont
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succédé des meubles où le bien-être et fe laisser-aller sont devenus excessifs, des meubles rembourrés qui n’ont plus de forme, des matelas capitonnés à dossiers évasés sur lesquels on se vautre. L'art n’a rien à voir là dedans : il ne peut les proscrire, il n’a pas à les conseiller ; le bon sens dictera ce qu'il doit réformer, et, pour cela, il se contentera de suivre les règles du bon goût. La principale beauté d'un meuble est sans doute de répondre à son usage. Est-il d'usage de se coucher assis, oui ou non ? Oui dans un boudoir (il y a des personnes dont l'appartement entier est un boudoir), non dans un salon ; oui peut-être au coin du feu, dans la bibliothèque, pour dormir sous prétexte de lire, non dans la salle à manger. Étudiez donc la forme des meubles suivant leur destination, étudiez-la afin que la forme réponde à tous Jes besoins , suivant les données de l'art, afin d'empêcher que les besoins n'imposent leur sans-gène à la forme et à l'art. Ayez des chaises légères, des fauteuils commodes, des tabourets nomades; que la forme, même la plus élégante, donne facilement prise à la main, en même temps que des roulettes rendent faciles et prompts les mouvements de vos meubles.
Le premier soin de la grande manufacture sera donc l'étude des meubles à ce point de vue de leur destination variée, depuis la salle d’apparat et de réception jusqu'au vestibule d'entrée, en traversant les salles de bal, les galeries, les salons, la salle à manger et les petits appartements dans lesquels se traduisent toutes les exigences de la vie privée, depuis le boudoir jusqu'au galetas du valet de limier. Les modèles qu'elle exécutera, ceux qu’elle livrera à l'industrie, seront la traduction de ce compromis nécessaire et sensé entre l'art et l'usage, entre l’art et les moyens d'exécution , et ils devront atteindre cette harmonie, cette grâce, cette beauté même qui ressortent des justes proportions et peuvent se traduire en toutes choses.
Dans l’état actuel de la fabrication, un bon modèle est beaucoup, mais ce n’est pas tout. Les moyens d'exécution manquent,
il faut les créer. Je ne veux pas que ma critique exigeante soit
la cause d'un malentendu et qu’on m'accuse d’être injuste envers des industries très-recommandables. La menuiserie et l’ébenisterie françaises possèdent encore toutes les traditions du métier, je le reconnais, et je mets au défi la consciencieuse Allemagne elle-même d'établir un corps de meuble mieux ajusté et plus solide, d'y adapter des tiroirs coulant plus facilement et des battants fermant mieux; mais ces traditions sont associées depuis trente ans à la puissance de la vapeur, à la précision de la mécanique : la menuiserie et l’ébénisterie auraient dû chercher dans ce développement nouveau et particulier les moyens d'exécution, les formes rigides, les profils d’une excessive pureté, l’ornementation sobre et d’un relief modéré qui leur sied, et non pas imiter ou copier des meubles faits à une époque antérieure par des moyens différents et avec tout le caprice de la main. Autrefois, un artiste ébéniste faisait sortir son meuble, son dressoir ou son bahut de sa matière, comme le sculpteur dégage sa statue de son marbre, en coupant en plein bois moulures et bas-reliefs, en taillant dans la masse son ornementation, suivant un plan d'ensemble modifié au fur et à mesure de l'exécution, donnant ainsi l'accent à sa touche et l'expression de sa pensée à l’œuvre entière. Aujourd'hui, ce même meuble se divise en parties et en spécialités : ici le corps, là son enveloppe. Les menuisiers établissent le corps du meuble avec solidité, et les sculpteurs en bois, les ciseleurs en cuivre, les ferronniers et autres Ouvriers, y compris la machine, exécutent toutes les pièces de rapport, telles que figures, attributs, frises et moulures courantes, panneaux, bases et chapiteaux de colonnes, corniches et couronnement. Tout cela fait dans divers ateliers, souvent à de grandes distances, et toujours sans qu'aucun des ouvriers ait la vraie conscience . de ce qu'il fait, modère ses reliefs ou accentue son travail suivant le besoin et la donnée d'ensemble, Le maître ébéniste ajuste ensuile cette enveloppe du meuble et réunit toutes ces pièces de rapport, les colle, les cheville, les raccorde, les polit, les lustre, et le meuble sort de son atelier comme
d’une mécanique habilement combinée : il est d’une exécution parfaite, chaque morceau de l’ornementation pourrait s'enlever et se conserver à part comme un chef-d'œuvre; ila, en un mot, tous les mérites, excepté la mesure et l'harmonie, tout ce qui fait une œuvre d'art, excepté l’âme et la vie.
Les meubles de nos demeures fournissent à l'artiste un programme charmant, varié, inépuisable, qui s'étend à tout l'ameublement de nos demeures, car il n’est rien qui ne réclame une réforme, qui ne soit susceptible d'améliorations, qui n’ait été abandonné aux erreurs grossières du métier après avoir joui, à toutes les grandes époques , des prérogatives de l'art. Commencerai-je la revue, depuis le soufflet, dont nos amateurs montrent des modèles charmants du moyen âge et de la Renaissance, jusqu'aux lits, qui ont varié de forme suivant les règles de l'étiquette, mais qui ont toujours trouvé dans cette soumission à l'étiquette la forme la mieux appropriée à la destination, c’est-à-dire la mieux proportionnée suivant l'usage avec l'ornementation la plus élégante? Je ne me livrerai pas à cet examen détaillé; les mêmes principes s'appliquent à toutes choses. Voyez ce piano droit, carré ou à queue : les uns en font un cercueil mélancolique, les autres une boîte coquette hérissée de sculptures auxquelles on ne comprend rien; cherchez-lui une forme qui réponde aux conditions du beau et de l'élégance, qui concoure aussi à la sonorité de l'instrument; que ce concours se fasse sentir et dans la forme et dans le choix des ornements. Ce billard construit en bois devait être massif, pour conserver son aplomb et empêcher sa table de gauchir : c'était l’hippopotame de l'ameublement; mais pourquoi lui maintenir ces formes massives, aujourd'hui qu'une table d'ardoise, un encadrement de fer et des bandes élastiques en font un meuble? Vous étudierez le profil le plus pur pour son encadrement extérieur, et vous donnerez cette table à soutenir à six balustres bien proportionnés ou à autant de cariaides enfantines.
La mission de la grande manufacture est marquée par ce qui précède : inutile d'ajouter qu'elle recherchera avec soin tous les anciens procédés pour en user avec réserve, qu'elle s'entourera de tous les modèles des belles époques, non pour les copier, mais pour en suivre l'esprit; enfin qu’elle demandera à toute la terre les plus beaux bois connus, les espèces nouvelles que l'étendue de notre conquête d'Afrique et les communications faciles avec l'Asie font chaque jour découvrir.
À l’ameublement se lient les produits de la céramique; ils s’y lient plus qu'on ne croit, plus intimement qu'on n’a tenté jusqu’à présent de les associer. La manufacture de Sèvres, transportée à Paris, exercera par ce seul déplacement une influence qu’elle n’a plus, et, par une extension toute nouvelle de sa fabrication, elle agira puissamment sur le goût public.
Depuis le commencement de ce siècle, ce grand établissement a eu deux malheurs, je veux dire qu'il a eu deux directeurs pour le mener dans une fausse route : le public et l'illustre M. Brongniart. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit du public, de ses faux engouements et de ses modes tyranniques ; Je ne dirai pas de nouveau qu'il fallait à la tête de la manufacture de Sèvres un artiste de mérite pour donner une impulsion salutaire, et que le chimiste ne devait venir qu’en second ordre. Je considère ceci comme reconnu et admis par tous les bons esprits; mais, si je me permets de critiquer ce magnifique établissement et son ancien directeur, j'ai besoin de dire d’abord tout le bien que Je pense de l’un et le respeclueux souvenir que j'ai conservé à l’autre. Sèvres a maintenu, par le soin apporté à toutes ses productions, la réputation qu'il s'était acquise sous l’ancienne monarchie par des créations charmantes; M. Brongniart a sa place marquée parmi les chimistes distingués de notre époque, et son rang à la tête de ceux qui ont traversé une longue carrière sans manquer à un devoir d'honneur, à une obligation de délicatesse, à un élan du cœur. Mais Sèvres n’a pas exercé une bonne et active influence sur l'industrie ; mais M. Brongniart, avec une brusque
franchise, professait que, forme, style et couleurs étant affaire de mode, il était prêt à suivre toutes les modes qu'on voudrait, pourvu qu'on ne l'obligeàt pas à faire un mauvais produit céramique, comme la fausse porcelaine à fritte, dite pâte tendre; pourvu qu'on le laissät durcir sa porcelaine, unir sa couverte, blanchir son émail, compléter la palette des couleurs vitrifiables et inventer de nouveaux perfectionnements, tels que le coulage et la cuisson au charbon. Je n’ai pas besoin de remettre en évidence les effets désastreux de cette indifférence en matière d'art, arborée comme un drapeau pendant près d'un demi-siècle (1800-1847) dans une manufacture qui aurait dû marquer surtout par les progrès artistes. En succédant à M. Brongniart, M. Ebelmen, chimiste éminent, eut le bon esprit de comprendre qu'il avait besoin, sous le rapport de l’art, d’une direction; il provoqua lui-même la nomipation d’une commission d’artistes et d'amateurs, et il chargea M. Dieterle, directeur des travaux d'art, de s'entendre avec elle et de suivre ses indications. La manufacture de Sèvres se ressent déjà de cette bonne impulsion, et elle l'a prouvé à l'Exposition de Londres par mille gentillesses de détail; mais on n’y remarquait pas encore le parti pris, le retour décidé aux saines doctrines; on s'attendait à la voir secouer d’une main plus résolue les fausses habitudes contractées depuis près de cinquante ans.
En général, ce qui marque dans cette manufacture et ce qu’il en faut chasser, c'est l’éclectisme. On y fait de l’étrusque, du chinois, de l'arabe, du grec, de la renaissance, de tout un peu, et avec une complaisance qui tient à la fois des goûts erronés du public et des tendances de M. Dielerle, qui ne trouve dans son talent facile et son caractère obligeant de résistance à aucune exigence, de défense contre aucune séduction. De là cette exposition de Sèvres à Londres, semblable à une exposition universelle, s'adressant à tous les goûts, satisfaisant toutes les modes, prenant à tous les styles et les amalgamant tous ensemble, mais ne montrant pas franchement à l'industrie le but qu'elle doit poursuivre.
J'entre à contre-cœur dans une critique de détail qui demanderait plus de développements pour être comprise dans le caractère bienveïllant que je voudrais lui conserver, et qui aurait un tort grave si elle faisait supposer que je ne rends pas justice aux efforts de tant d'artistes distingués, que je ne compatis pas aux difficultés inhérentes à la constitution même de Sèvres, et qu'enfin je n'apprécie pas quelques beaux résultats isolés. La dimension des vases, vasques el coupes semble constituer à Sèvres le plus grand triomphe de la fabrication, et cette dimension s'obtient en faisant des vases de cinq morceaux qui, vu le retrait et le gauchissement produits par la chaleur, exigent des anneaux de métal pour que les pièces se raccordent tant bien que mal. À ces anneaux on relie les anses, les cols et les bases faits également de métal ; des anses boulonnées dans de la porcelaine! cela fait mal, cela crie, cela jure : aussi, au lieu d’un ustensile léger qui suppose un emploi possible, au lieu d’une pièce solide et résistante, vous avez un échafaudage en morceaux de matières fragiles, monté sur une armature écrasante de fer et de cuivre, qui perce ses tiges et ses boulons de part en part et ferait fuir de tous côtés le liquide qu'on voudrait garder. Où est l'utilité, l’à-propos de pareils progrès? À côté de cette pénible fabrication, quel oubli des principes qui doivent présider à la forme! Absence de proportions, aucune suite dans les parties d’un même tout, un amalgame de différentes données, bonnes en elles-mêmes, mais contrarices par un rapprochement forcé, des ornements transportés sans motifs et qui sentent le placage, d’autres ornements qui tombent on ne sait d'où, tels que ces chapelets de mauviettes étendues sur le dos k ces guirlandes de perdreaux morts, formant le bord supérieur des vasques et des coupes. Ces volatiles sont modelés, peints et imités avec autant de naturel que les enfants qui soutiennent le vase lui-même, et cependant mauviettes et perdrix sont aussi grosses que les enfants. Si des formes nous passons à la décoration, que d'abus à signaler! Un oubli complet du point de départ, qui est dans la nature même de la céramique,
et comme conséquence, une négligence préméditée de ses ressources variées, des beautés de sa pâte, des richesses de ses émaux. Notre biscuit est froid et plâtré, parce qu'on a négligé de lui donner la composition particulière et la teinte harmonieuse qu’il a acquises en Angleterre; nous proscrivons la porcelaine tendre, sous prétexte que le couteau la raye, et nous fabriquons de la porcelaine dure aux dépens de sa décoration colorée, bien que le soin donné à ces peintures les rende si précieuses, qu’on met sous verre les vases ainsi décorés et qu'on ne les touche pas. Les ornements eux-mêmes, au lieu de les ménager, car où le ne quid nimis est-il mieux à sa place? on les accuse en forts reliefs, que rend plus saillants encore l’épaisse dorure dont on les couvre. La peinture tombe dans des excès semblables. La décoration devient un art, et l'art, poussé trop avant, n'est plus de la décoration. Un beau vase de porcelaine, beau par lui-même, par sa forme et sa blancheur irréprochable, est fait pour recevoir une décoration; mais on ne doit pas l’écraser sous le poids d'une peinture dont les violents effets le pénètrent de trous ou font jaillir ici et là des reliefs qui contrarient son galbe. Sèvres a montré à Londres des vases à fonds bleus, décorés de grandes pein- Lures foncées, dans le coloris du Valentin ou de Michel-Ange de Caravage, qui étaient tellement surchargés d'ornements peints en or et de bronzes dorés, qu'on n’aurait pu deviner qu'ils étaient en porcelaine, qu'on en doutait même quand on le savait.
Sans nous arrêter au tort que ce genre de décoration cause à la porcelaine et à ses formes, nous demanderons sil est bien désirable de posséder sur une surface ronde, qui rejette en éclats les reflets de la lumière, une copie pénible des tableaux des maîtres. Ce genre de traduction , même lorsqu'il est exécuté sur plaque de porcelaine, même en considérant sa durée inaltérable, ne mérite pas d'encouragement, car il exige un travail si lent, qu'il endort la verve de l'artiste, des opérations si scabreuses, qu'il revient très-cher, une exécution si lisse, si unie, si proprette, qu'elle ne peut rendre la touche
hardie et vigoureuse des originaux. On ne quitte à Sèvres ces Jeux de patience que pour tomber dans l’afféterie d’une fausse imitation de la grâce antique, dans des bergeries de Watteau, dans des lascivetés de Boucher et autres redites. La vie, la jeunesse, l'inspiration heureuse, le souffle d'invention, manquent ; l'art crie au secours.
À la grande manufacture reviendra l'honneur de répondre à ce cri. On a fait de la céramique un joujou, c'est un géant; on lui met des lisières comme à un enfant, et c’est le gars le plus robuste que je connaisse. Pas de plus noble industrie : voyez sa généalogie, ses artistes, son emploi; l'origine du monde pour berceau; les artistes les plus purs de la Grèce, les plus ingénieux chez les Arabes, les plus illustres dans les temps modernes, demandent à sa docilité, à son inaltérabilité, de transmettre aux races futures leurs conceptions originales, et, tandis que la terre s'ouvre sous la pioche de l'archéologue pour ne montrer que le néant de toutes choses, la poterie. semblable à l'or, se dégage des décombres, brillante comme à son premier jour. Parlerai-je de son emploi? Y a-t-il un besoin auquel la céramique ne réponde pas? Que la Providence de généreuse devienne avare et retire à l’homme tous ses dons en lui prescrivant de faire un choix, l’homme gardera la terre du bon Dieu, et, potier, il suffira à toutes ses nécessités.
Qui dit potier dit architecte. La moitié de la France , plus des trois quarts du monde, construiraient des monuments en briques qui feraient honte aux monuments en pierre, si cette belle industrie avait pris, sous une protection intelligente, les développements qu’elle comporte. L’antiquité a bâti des villes féeriques, Babylone et Ninive, en briques et en faïence émaillée. Si la Grèce avait manqué de marbres et de pierres, elle les eüt remplacés par les produits de la céramique, puisque, pourvue comme elle l'était de si beaux matériaux, elle a demandé à ses potiers toutes les parties délicates de son architecture, les antéfixes et les acrotères, les pilastres et les chapiteaux, les tuiles et les chéneaux, les basreliefs des métopes et jusqu'aux statues des frontons. Quelles
ressources admirables les artistes du moyen âge n'ontils pas trouvées dans la céramique? Je ne parle pas seulement de nos toits et de nos carrelages émaillés avec tant de goût et une si grande variété de combinaisons; mais tous les voyageurs ont vu dans le Nord, à Dobberan, à Lubeck et dans le Brandebourg, d'immenses et hardies cathédrales construites au xiv° siècle entièrement en briques et sans l'addition d'une seule pierre. L'Italie vit à son tour, au xv° siècle, tout un nouvel art décoratif surgir d’un four de potier. Luca della Robbia avait mis le talent supérieur d’un artiste au service d'un modeste métier, et il l'avait élevé, en association avec ses neveux, au rang d’un art colossal. François [*, en train de protéger nos arts, fit venir de Toscane le dernier représentant de la famille, Jérôme delia Robbia; il voulait donner à la France un modèle de ces ingénieuses ressources qui relient si bien la sculpture et la peinture à l'architecture. Le château du bois de Boulogne, qu’on appela le chäteau de Madrid, s’éleva au milieu des prairies émaillées de la Seine et se détacha sur la sombre verdure du bois comme un bouquet. Je ne connais, parmi les artistes modernes, que Schinckel qui ait étudié sérieusement la brique et la faïence émaillée comme matériaux de l'architecture, et Ziegler qui ait cherché à donner un nouvel essor aux grès et aux poteries; mais ces tentatives n’ont eu qu’un faible retentissement. Schinckel est mort au moment où il allait trouver l’occasion d'appliquer en grand ses études; Ziegler a succombé sous l'étreinte commerciale. Une renaissance de la construction en briques s’est faite, de nos jours, à Toulouse; mais les uns construisent en briques leurs façades, et ils la sculptent ou la ravalent comme on travaille la pierre, les autres préparent leurs matériaux dans des moules, et ils négligent d'émailler cette poterie : ce sont deux contre-sens, deux genres de contrefaçon. On veut imiter la pierre avec la brique, on ne sait pas ce que vaut la céramique : c'est faire injure à cet art.
La grande manufacture l’envisagera de ce nouveau point de vue; en embrassant l’industrie du potier tout entière et
en lui donnant les prodigieux développements qu'elle comporte, elle réveillera la France, la tirera de sa torpeur, et, sans cesser de faire ces jolis petits vases de porcelaine tendre, couleur rose et céladon, comme les aïmait la marquise de Pompadour, femme d'un goût exquis, elle fera des monuments peints pour l'éternité, et elle parlera au peuple, le long de ses rues, le grand langage de l’histoire.
L'émail coloré, que vous le mettiez en fusion sur la lave, la pierre, les plaques de cuivre ou de tôle et la terre cuite, devient l’auxiliaire docile, le compagnon secourable de la sculpture et de la peinture associées à l'architecture. Le seul fait de l'union des trois arts est un titre de gloire pour la céramique, Car c’est un grand service rendu à l’art. Je dédaigne les subtilités, je sais aussi bien qu’un autre que l'émail est un verre, et que, fondu au feu sur la lave ou sur le fer, il n'appartient pas à la céramique; mais s'agit-il de classification scienüifique? irez-vous détacher du mur l'immense peinture que j”y ai encastrée pour apprendre sur quelle matière on l’a exécutée? Qu'il vous suflise de savoir que la même main a tenu le pinceau, que le même feu a rendu inaltérables la simple brique et la pensée du génie ; qu'importe ensuite que ce soient des émaux sur métal et sur lave, ou de la faïence émaillée?
L'architecture, dans ses imitations archéologiques comme dans la volonté de redevenir elle-même et de se régénérer par l'emploi de nouveaux matériaux, puisera un élément de vie dans un retour sensé à la polychromie. La peinture résiste à l'action de l'air après avoir passé par le feu. C'est donc aux couleurs vitrifiables, autant dire à la céramique, que nos architectes auront recours, tant à l'extérieur des monuments qu'à l'intérieur. Les grandes plaques seront offertes au génie de nos peintres, les combinaisons de carrelages au talent de nos dessinateurs. Les premiers peindront les frises courantes, les tympans, les pendentifs, et les grands espaces encadrés par l'architecture; les seconds formeront ces revêtements de carreaux émaillés dont l'antiquité a épuisé les ressources, dont les Arabes avaient hérité et qu'ils ont transportés dans tout le
domaine de leurs conquêtes, qui sont devenus chez les Per sans un art encore vivant, chez les Espagnols un art qui se meurt et qui montrait à l'Exposition de Londres ses derniers azulejos. Ici le génie d’un nouveau Josiah Wedgwood trou: vera les plus ingénieuses combinaisons, la plus heureuse fusion de la peinture et de la sculpture, pour créer tous les ornements de l'architecture, surtout ces frises où se jouent les grâces du style antique, rendues plus vivantes par la perfection des procédés; là quelque Arabe ressuscité, quelque potier du moyen âge revenu en ce monde, un nouveau Bernard Palissy ou un autre Pierre Courtois, imaginera des décorations de faïence et d'émaux aussi riches, aussi gracieuses, aussi faciles que celles qui décorèrent le château du bois de Boulogne aux regards enchantés de François I‘, de Henri IL et de leur cour; des combinaisons aussi heureuses qu’à l'Alhambra pour renouveler les revêtements de nos murs ; des carrelages aussi variés que les tapis de l'Orient pour parqueter nos salles ; des toitures entières aussi éveillées de 1ons, aussi harmonieuses de couleur qu’au moyen âge. Ce sera un luxe princier et en même temps le luxe du pauvre monde, une décoration hors ligne, quand Duban, Ingres, Flandrin, Delaroche, Cogniet, s'en empareront; une décoration noble encore et réjouissante, quand leurs élèves peindront des inspirations jeunes de premier coup et à l'effet sur émail cru, de manière à ne subir qu’un feu et à éviter les dépenses; mais ce sera principalement pour tous une décoration qui convient à la demeure, car elle porte avec elle sa propreté inaltérable, une propreté qui resplendit au soleil, reçoit la pluie comme un bienfait et défie le temps.
Le programme à étudier et à remplir est immense. Je l'entrevois si vaste, je le trouve si admirable, je le comprends si magnifique, que je me ferais scrupule de l’ébaucher.
L'architecture, étendant son domaine jusqu’à la décoration des abords de nos demeures, réclame des vases sculptés et peints remplis de fleurs, des vasques émaillées qui reçoivent l'eau jaillissante, des balustrades, des rampes d’escaliers, des
bancs et des tables qui aillent prolongeant l'action des arts Jusque dans les cours, les avenues, les Jardins et les parcs, unissant ainsi la nature à l’art par des liens insensibles, par des ornements de formes souples ou capricieuses, et par une fraîche coloration assez semblable à la riche floraison. Là encore un programme délicieux, que nous ne faisons qu'indiquer.
Après ces vastes développements de la céramique, l'émail réclame des applications plus restreintes pour la satisfaction de nos besoins journaliers. Ici nous sommes dans l'intérieur de l'habitation, nous prêtons l'oreille aux exigences de la vie privée. C'est plus modeste, plus limité; mais que c’est vaste encore! Poëles et foyers de cheminées, baignoires et objets de toilette, vases de décors pour les appartements, services pour la table, ustensiles de cuisine, quels usages domestiques citerai-je auxquels ne puissent répondre les applications variées de la céramique, depuis la belle porcelaine jusqu’à la plus ordinaire poterie, depuis la simple terre de pipe qui a donné à la France les quarante et une pièces de faïence dite de Henri Il, les innombrables productions de Bernard Palissy et les charmants cruchons moulés de la Flandre, jusqu'aux grès si variés et quelquefois si élégants dans leur aspect un peu grave )
La mission de la céramique ne s'agrandit ainsi qu’en limitant chacune de ses branches au rôle spécial qui lui convient. Plus de mensonge, plus de fausse honte; un art franc, demandant à chaque matière, à chaque procédé, tout ce qu'il peut rendre, et rien de plus. S'agitil de grandes surfaces peintes en émail, de vastes décorations et de grands vases, la faïence et les terres de pipe; veut-on fabriquer les services de table et les ustensiles de toilette, la porcelaine dure; ne se préoccupe-t-on que de décors intérieurs, d'objets délicats qui sont comme des bijoux mis sous verre et regardés de près, la porcelaine tendre, le cuivre. l'argent et l'or, décorés de peintures appropriées à l'émail, c’està-dire abordées franchement et mises à l'effet avec hardiesse; enfin, si l’on ne songe qu'aux ustensiles de la vie privée, y compris ceux de
la cuisine, les grès à couverte plombée et tous les genres de poteries communes rehaussées par la beauté des formes et le bon goût de décorations simples.
Les formes sont plus de la moitié des mérites de la céramique; le décor vient ensuite. Je confierais leur étude aux plus habiles de nos artistes, à des architectes assez sculpteurs et assez peintres, à des sculpteurs et peintres assez architectes pour comprendre la nécessité d'un mariage indissoluble de la ligne et de la couleur, des proportions de toutes les parties et de l'harmonie générale. Je viens de le dire, dans cet art la forme est l’art lui-même, la décoration est un détail, et on le comprend, la forme du vase, étant son architecture, doit dominer sa décoration; si le contraire se produit, si l'ornement prend le dessus sur là forme, celle-ci disparaît, son galbe et ses profils sont troublés par les plus inexplicables contre-sens. Mais ici encore il faut dire à l'artiste : Restez vousmême : inspiré du goût le plus pur par l'étude de la nature et de l'antiquité, instruit de toutes les déviations fâcheuses que l’art a souffertes, nourri de toutes les inspirations heureuses qu'il a eues, vous puiserez dans les besoins que vous satisfaites, dans la matière dont vous vous servez et dans les ressources inépuisables qu'elle offre au talent, les indications de ce que vous devez faire. Mais à l'artiste à qui la grande manufacture parlera ainsi, elle laissera une féconde liberté ; elle ne lui imposera pas l'insipide décorateur en chef, qui compose pour toutes choses, intervient en maître à tout propos, et traîne sur les créations de chacun le niveau monotone de sa manière, niveau qui étouffe l'initiative individuelle des artistes, niveau qui laisse le public froid. Elle rejettera ces formes administratives; elle reviendra aux grandes traditions, en encourageant quelque artiste hors ligne à se faire un potier complet, un potier qui, semblable à l'architecte des bonnes époques, reste maître de son œuvre tout entière, en combine le plan, les élévations et l'harmonie des proportions, en exécute lui-même la forme sur le tour, applique les ornements dans la pâte, les sculpte dans le dégourdi, et dis-
tribue la peinture partout où elle répond à sa pensée en animant sa composition. Le potier, ainsi transformé, redevient le véritable artiste dans la plénitude de sa souveraineté.
J'ai dit que la décoration était un art, mais que l’art poussé trop avant n'était plus de la décoration. En effet, le fini, le rendu, dans les peintures céramiques, donne l'équivalent de la correction dans les tragédies ennuyÿeuses el du langage plein de convenance des personnes qui n’ont rien à dire: tous mérites dont on se soucie médiocrement là où il faut la passion et le souflle poétique, la grâce et l'esprit, Semblable à l’homme du monde qui jette sa verve dans la conversation et n'approfondit rien, la peinture céramique indique légèrement sa pensée et évite de s’appesantir; sa décoration doit être là peu près ou le simulacre de la chose qu'elle représente, ce qu'il en faut pour composer un ensemble gracieux, pour produire un effet saisissant et se comprendre à première vue. Faire de la décoration une œuvre par elle-même, c’est mettre les choses hors de place. Il n’est pas naturel de peindre une cuvette, qu’on remplira d’eau de savon, comme une assiette de dessert destinée à réjouir la vue, à distraire agréablement l'esprit dans les préoccupations de la digestion ; mais il n’est pas nécessaire non plus de peindre cette assiette comme un tableau qu'on suspend en bon jour et qu’on examine à loisir : la peinture d’une assiette ne peut être appréciée qu’en écartant les débris d’une meringue ou le jus d’une compote, à moins toutefois qu'on en fasse une décoration d'appartement, comme dans la galerie des Assiettes de Fontainebleau; mais alors ce ne sont plus des assiettes, et c’est un décor ridicule. Non , mille fois non, une assiette ne sera jamais un tableau: et, de même que dans les livres vous ne permettez pas aux arabesques de la marge d’envahir le texte, de même dans les assiettes vous permettrez que leurs rebords ou leur marge soient couverts de vignettes gaies, jeunes, alertes; mais le fond, la place du texte, qui est le ragoût, restera blanc.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point. Si j'avais un système de décoration arrêté, je n’en ferais confidence à per-
sonne, parce qu'en décoration céramique je ne connais que liberté et inspiration. Trouvez des artistes à l'imagination féconde , à la fantaisie ingénieuse, demandez-leur des créations hardies , faites de verve et touchées de premier coup, un peu heurtées même, afin de bien conserver le caractère du décor, et puis dites-leur : Vous avez une matiere claire, fraîche et gaie; pourquoi l'assombrir de tons foncés et de touches lourdes, la rider d'ornements inutiles, l’attrister d'additions parasites? La céramique est comme l'enfance : elle a sa beauté propre, tout ce qu'on y ajoute la gâte. Avec ces fleurs vous couvrez les joues roses de cet enfant, avec les bijoux d'or son cou d’albâtre, avec les dentelles ses bras potelés, avec les falbalas ses jambes aux formes jeunes et charmantes ; je maudis les fleurs, les bijoux, les dentelles et les falbalas, car je regrette tout ce qu'ils couvrent, je cherche sous vos additions ce que vous avez caché.
Ainsi comprise, la décoration céramique peut devenir lexpression personnelle des conceptions de chaque artiste ou l'interprétation vivante des chefs-d'œuvre de l’art : l'expression personnelle, par une sorte d’incorporation de l’homme dans son métier; l'interprétation vivante des anciens maîtres de l'art, voici comment : sur des vases d’un galbe aussi élégant que ceux qui furent créés par Îles artistes athéniens et acceplés par le monde antique, un peintre, dessinateur sévère, qu'inspirent les grands modèles (supposez Ingres à vingt-cinq ans), tracera au pinceau, d’une touche ferme, sobre et franche, des compositions tirées de son imagination. Ces esquisses rapides prendront sur le mat du biscuit la tournure noble et simple de ces scènes gracieuses qu'on admire sur les vases blancs de l’Attique. Il ne s’agit pas de copier les vases grecs et étrusques, cela ne se refait pas; il s’agit d'exprimer des pensées du cœur et des idées modernes dans un langage aussi sublime, de réjouir la vue et d'aller à l’âme par des images belles et honnêtes, passionnées et chastes, d'élever la pensée par des allégories à l'apparence légère, au sens profond, de s'associer dans chaque chambre d'un appartement
aux occupations des personnes qui s’y tiennent, dans chaque demeure à la position sociale de son maître, aux dispositions morales de ses habitants. Un autre artiste, confondant dans un même amour tout ce que Raphaël a aimé et Raphaël luimême (pensez à Prud’hon à vingtcinqans), transportera sur une céramique de formes élégantes, mais légèrement capricieuses, les arabesques des thermes de Titus ou celles du Vatican, comme encadrement à l'œuvre de Raphaël; arabesques légères, légèrement rendues, copies de Raphaël où l'esprit du maître, sa pensée et ses grâces apparaîtront comme des souvenirs et des réminiscences. Un autre artiste encore (figurezvous Eugène Delacroix à vingt-cinq ans), poussé par le génie de la couleur et familier avec ses maîtres, les grands Flamands, les grands Vénitiens , animera la céramique de la fougue de sa pensée et de la magie de son pinceau. Supposez en même temps nos meilleurs sculpteurs assouplissant leur art, comme les Athéniens l'ont fait pour composer leurs délicieuses terres cuites, et traduisant avec noblesse les saints objets de notre dévotion , les types de la mode, les passions de nos jours, soit en terre cuite mate ou colorée à froid, comme à Athènes, soit en porcelaine émaillée, comme on l’a fait à Meissen, en Saxe, dans un style maniéré. Supposez encore Ziegler, au fort de son talent, quand la délicatesse du dessin s’associait chez lui à la grâce de l'imagination, quand l'instinct décoratif dans sa fleur commençait à poindre , quand l'esprit était encore susceptible de recevoir les conseils du bon sens, s'emparant des grès pour les soumettre à toutes les exigences de l’art et poursuivant ses recherches sans aucun souci mercantile, Supposez enfin cet avenir si facile à réaliser qu'il me semble à la veille de se produire, et vous aurez le tableau d’une céramique puissante, parce qu'elle sera vivante.
Je ne comprends pas autrement l'imitation des vases peints, grecs et étrusques, que les Anglais copient si mal; je ne saurais admettre limitation des majolicas, dont MM. Freppa et Devers nous donnent une lourde caricature; je repousse de toutes mes forces limitation des ouvrages de Bernard Palissy,
quand ils sont surpassés par Avisseau en stériles diflicultes vaincues, sans avoir les belles qualités des originaux; je concois la céramique tout entière comme un art sérieux, qui peut devenir le sujet d'études animées par l'idéal, soutenues par la science, dirigées par le bon sens de l'appropriation, et d’où doivent sortir, non pas seulement des chefs-d'œuvre d'exécution parfaite, mais une industrie radicalement régénérée, depuis les usines qui desservent de fine porcelaine la clientèle aristocratique de nos villes jusqu'aux fourneaux qui feront de charmants poëlons jaunes, d’élégants culs noirs, de majestueuses marmites, pour la vaste clientèle de nos campagnes.
Le Céramique d'Athènes devait son nom à l’industrie qui prospérait dans ce quartier; la céramique formera aussi tout un quartier dans la grande manufacture, et de ce centre rayonnera son influence sur l’industrie française. Et si, pour créer quelque chose, il est nécessaire de produire beaucoup, il sera facile de donner un grand essor à cette fabrication sans porter préjudice à nos industriels. On meublera les parcs des résidences, les jardins des Tuileries, du Luxembourg et du Muséum d'histoire naturelle, les grandes promenades parisiennes hors de Paris. La carrière est vaste, et en outre on multipliera les occasions de cadeaux, surtout aux villes départementales pour la décoration des préfectures, mairies, places et marchés, transportant ainsi au loin le goût des belles choses et l'habitude de voir de bons modèles.
L'émail qui couvre la porcelaine, et qui égaye de ses couleurs toute la céramique, est un verre: la transition n'est donc pas difficile à trouver pour parler des verreries. Sèvres n’a jamais entrepris cette exploitation, et ce qu'il a produit de vitraux n’est pas à son honneur. Je voudrais voir introduire dans la manufacture modèle la cristallerie et Îles vitraux; mais je me hâte d'expliquer comment. La France s’est placée à la tête des cristalleries de l'Europe : dans des conditions désavantageuses, elle a surpassé le blanc de la Bohême, et il n’est aucune nuance de couleur qu’elle ne puisse fournir, H n’y a donc pas lieu à intervenir dans la fabrication
de la matière première; c’est dans ses formes, dans sa taille, dans sa décoration, et, quant aux vitraux, dans leur application nouvelle, que la grande manufacture peut donner plus que des conseils, qu’elle doit offrir les modèles.
Il suffit d'être au monde depuis cinquante ans pour avoir été le témoin de toutes les évolutions en sens divers qu'une industrie peut exécuter. En fait de cristallerie, nous avons - vu dans notre jeunesse, sur toutes les tables, des carafes et des verres légers qui n'avaient pour tout ornement que leur transparence, leur blancheur et un léger filet doré suivant l'extrémité de leurs bords, imitant en cela la fille du village, qui, confiante dans ses attraits naturels, n’y ajoute qu’une rose pour lutter de fraîcheur avec elle. Quelques années plus tard, nous enlevions avec effort les verres et les carafes qui leur succédaient, et dont les surfaces taillées en pointes de diamant, l'épaisseur et le poids, semblaient empruntés à une race de Titans. Aujourd'hui nous voyons avec regret la blancheur et la transparence limpide du cristal obscurcies, détruites par des couvertes colorées qui dissimulent ces qualités, comme s’il fallait en avoir honte, et leur substituent un bariolage de teintes criardes , une fausse apparence d'opale, de porcelaine et d’albâtre, contrariées elles-mêmes par une décoration servilement imitée des anciens modèles et gravée en creux mécaniquement. Toutes les qualités inestimables du cristal ont été ainsi compromises et sacrifiées par besoin de changement. Une raison plus saine semble disposée à provoquer un retour vers les anciennes données de légèreté, de transparence, de sobre et délicate ornementation: mais c'est ici qu’à la fin de ce cercle d'erreurs nous devons prévenir l’industrie d’un écueil vers lequel la mode la précipite.
La légèreté est un don charmant dans les ustensiles de la vie privée; mais cette légèreté, même lorsqu'elle a toute la force que peut prescrire l’usage, a encore ses règles et ses proportions, Boire un liquide parfumé dans une coupe si transparente et si légère qu'il semble planer dans l'air et s’approcher de lui-même des lèvres qui le savourent, c’est un
plaisir d'épicurien qai ne doit pas servir de règle dans l'industrie. Pour que le cristal reste, parmi nos ustensiles, la plus charmante des matières, il gardera un juste milieu entre l'extrême légèreté et l'excès de solidité; il recevra peu d’ornements en relief et ce qu’il faut seulement d’ornements gravés en creux.
Je suis loin de vouloir proscrire de la fabrication du cristal les additions de couvertes colorées, mais j'exclus celles qui respirent le mauvais goût ou s'inspirent d'une insipide vulgarité. Je rêve le renouvellement des procédés mis en usage par les Grecs, à cette époque délicieuse où l'humanité semble avoir tout élevé à un niveau supérieur. Dans ce temps, les sculpteurs les plus éminents traduisaient leurs inspirations sur les agates à plusieurs couches et dans les pierres précieuses aux teintes éclatantes. Ces pierres naturelles étant rares, partant chères, le travail de la gravure en relief et en creux étant lent et rempli de difficultés, les artistes qui pullulaient en Grèce, artistes éminents, quoiqu'au second rang, cherchèrent des moyens moins coûteux et plus rapides de rendre les inventions charmantes qui peuplaient leur cerveau, ou de reproduire les créations de leurs maîtres. Ils comprirent quels avantages le verre offrait pour remplacer ces pierres précieuses, puisque, à la dureté près, un excès de dureté, il présentait les mêmes qualités et permettait de diriger les couches à volonté, de combiner les teintes à l'infini et même de s’aider du moulage pour faciliter le travail. Ils ont donc coloré, comme nous le faisons, le verre et la surface du verre, non pas dans le but de fausser les qualités du cristal, mais pour imiter les plus beaux produits de la nature, rehaussés par le travail de la gravure la plus exquise. Is ne se sont pas arrêtés là : ils ont soumis le verre à mille combinaisons ingénieuses qu’il serait trop long de détailler, mais dont les résultats, parvenus jusqu'à nous par pièces isolées et par fragments, font tressaillir d’aise et excitent l’admiration. Voilà le champ qu'il faut de nouveau ouvrir. Ge que les grands peuples de l'Orient, les Phéniciens, les Égyp-
üens, les Grecs, les artistes de toute l'Italie sous les Romains, les Byzantins, les Arabes, et les héritiers de ces traditions, les ingénieux Vénitiens, ont fait avec succès, il faut le refaire avec la certitude d'atteindre aussi loin et de s'élever plus haut, si, avec des procédés perfectionnés, nous donnons à cette fabrication des ouvriers aussi artistes que l’étaient les verriers de l'antiquité.
De même que nous avons vu la cristallerie de la table passer par des phases diverses, et les plus fâcheuses, de même aussi les cristaux qui ornent les lustres ont éprouvé les effets les plus violents de la mode. On a fait successivement des lustres tout de bronze avec quelques pendants de cristal, ou tout de cristal, sans qu'on püt comprendre comment cette ruche s'était formée et comment elle se soutenait en l'air; ensuite l’industrie a flotté entre ces courants contraires; aujourd’hui elle semble reconnaître que chaque objet a sa raison d’être, et qu'un lustre, même descendu des cieux, doit être suspendu à quelque chose et montrer comment il tient au plafond, afin qu'avec l'intelligence de sa construction, chacun en passant dessous ait le sentiment de sa propre conservation.
Quand le cristal entre dans la construction des pièces montées sur table, des vases à fleurs pour appartement, des candélabres et des lustres, il faut que, semblable au diamant, il se réserve et se fasse enchâsser. Un vase qui contient des fleurs, une large coupe remplie d’une eau limpide qu’animent des poissons de couleur par leur frétillement continu, doivent être montés sur des pieds de métal et s'offrir comme un morceau rare richement encadré. Si le pied est aussi en cristal, l'abondance de la matière diminue sa valeur, et ce qu’elle a de diaphane, ne laissant pas aux supports l'apparence de force qu'ils doivent avoir, trouble l'esprit et met le jugement en défiance ; sans compter que des tiges de fer et des anneaux de métal transperçant et cerclant ces pièces de cristal pour les lier ensemble font mal à voir et révoltent le goût. Qu'un marchand de cristaux, qui soutient ses plafonds avec des colonnes de verre et communique d’un étage à l’autre par des escaliers
de cristal, perde entièrement de vue ces conditions de l’art, je le conçois; mais il importe que l’industrie entière ne s’engage pas dans cette fausse route : il est réservé à la grande manufacture de lui montrer la vraie voie et de l'y maintenir. Étudier les meilleures formes de la cristallerie usuelle, et commander sur ces patrons le service des résidences ; exécuter la taille et la gravure dans un style et un goût aussi bien raisonnés qu'élégants; composer les ajustements des grandes coupes montées, des candélabres, torchères et lustres; pousser la fabrication dans les innovations fécondes qui permettent à l'art de reprendre tous les errements de l'antiquité; ouvrir un atelier spécial de verrerie doublée, moulée, filigranée, soufflée, peinte en émail ou décorée d’or gravé entre deux verres, et dans cet atelier donner aux créations les plus originales l'essor merveilleux de l'invention artiste unie aux ressources inattendues des perfectionnements chimiques; produire ainsi les plus délicieux camées, des frises dignes d’orner des temples enchantés, des vases de Portland aux combinaisons élégantes de la plus ingénieuse polychromie : telle me semble être la mission de la grande manufacture pour produire des œuvres hors ligne et pour créer des ouvriers artistes hors de pair, qui, loin de porter ombrage ou de faire tort à l’industrie, iront, après trois années d'apprentissage, lui communiquer les procédés ingénieux de cette nouvelle fabrication, si bien faite pour le grand débit, puisqu'elle ne dépasse pas les petites dimensions, les faciles transports, puisqu'elle se met à la portée de toutes les bourses, en se prêtant aussi bien aux caprices de la mode qu’aux exigences les plus sévères du style le plus châtié.
Les vitraux, les vrais vitraux, sont les vitraux du x siècle: ils portent en eux la raison même de leur existence et l'à-propos de leur création. Le grand gothique leur va, et dans les vastes églises de ce style ils font valoir leur cadre. Des verres de petites dimensions, un petit nombre de couleurs, point de modelé, un dessin ferme et vigoureusement accusé par les plombs qui suivent le trait, tout cela formant à première
vue un effet de kaléidoscope harmonieux ou de mosaique enflammée, tel est le programme. Hors ces vitraux, pas de salut.
On a dit que le secret du vitrail était perdu; ce n’est malheureusement pas vrai : on possède toutes les nuances de verre, on connait tous les procédés, et on fait d’affreuses peintures transparentes sur verre avec des moyens d'exécution qui surpassent de lous points l’industrie arriérée des anciens verriers de Chartres et de la Sainte-Chapelle de Paris. A quoi cela tient-il ? Le vitrail est né de l'architecture gothique; il aurait dû mourir avec elle et ne ressusciter aussi qu'avec elle, si elle doit ressusciter. Le vitrail est religieux, il est grave, il a besoin de rester archéologique. Loin d’avoir perdu de ses couleurs,
‘il en a davantage, il en a trop. Le mot de vitrail archéologique n'exclut pas l'intervention de l’art, mais il la subordonne à l'étude et à l’imitation des anciens modèles. Les arüistes se conformeront pour chaque époque aux bons exemples qu'elle a laissés; ils imiteront fidèlement la gamme de tons, les ornements, les entourages; ils feront surtout des efforts pour retrouver l'harmonie des couleurs propres au vitrail et l'esprit religieux de ces peintures. Comme la musique d'église ne doit distraire l'esprit que pour l’élever, les vitraux d'église ne doivent attirer l'œil que pour le diriger vers le ciel. A cette tâche se sont consciencieusement préparés et suffisent parfaitement les Gerente, Didron, Lusson et une centaine d'autres peintres verriers qui travaillent tant à Paris qu’en province. On ne ferait pas mieux dans la grande manufacture ; il est inutile de faire de même.
Je ne discuterai pas de nouveau s’il est bon d'étendre l'application du vitrail aux églises des xvr, xvn° et xvinr' siècles, aux églises construites de nos jours d’après les modèles du temple antique, de la basilique romaine, de l’église byzanüne, ou même des églises italiennes, tous ces édifices n'ayant qu'un petit nombre de grandes fenêtres, tous étant ornés de peintures murales ou mobiles, qui réclament une lumière pure et claire, et non pas des effets d’arc-en-ciel. Ces intérêts
ont leurs protecteurs naturels et leurs défenseurs dans le clergé, parmi les archéologues et les fidèles. Mais de nouveaux besoins sollicitent un genre de décoration analogue dans des conditions et pour un but entièrement différents; il y a lieu de s’en préoccuper : ce sera la mission de la grande manufacture.
La société change de face, elle ouvre un avenir indéfini d'association démocratique et de centralisation populaire qui met les intérêts de la communauté et la jouissance des plaisirs à la portée de tous. En politique, les assemblées délibérantes et leur vaste auditoire: en industrie, les concours de tous genres et les expositions universelles; pour la science, les grands amphithéâtres des cours publics ouverts aux ouvriers, les salles immenses des musées et des bibliothèques; pour l'armée , des espaces couverts où l’on fait manœuvrer des régiments entiers d'infanterie et de cavalerie; pour la société, les grands clubs, les grands cafés; pour les plaisirs, les théâtres de jour, les cirques, les hippodromes; pour les besoins des villes, les gares de chemins de fer, les halles et marchés, les rues ellesmêmes couvertes et vitrées : tant le bien-être devient exigeant! IL est indispensable d'employer le fer pour suflire aux portées de ces voûtes gigantesques, et le verre pour inonder de lumière ces immenses vaisseaux; mais le fer n’est pas gai et le verre blanc est bien froid : n’est-il pas réservé un rôle important à la sculpture et à la peinture transparentes dans cette transformation de l'architecture? Étudier sérieusement les applications en grand de la lithophanie, cette sculpture transparente dont on n’a encore fait qu’un joujou; étudier à ce point de vue le vitrail en pleine lumière, cette peinture inaltérable qui emprunte à Dieu sa transparence et son vernis, me semble un programme aussi nouveau qu'intéressant, et dont le succès aurait des applications incommensurables. Cette étude sera-t-elle féconde ? Une réunion d'artistes tels que les possédera la grande manufacture, ayant à sa disposition les moyens d'exécution et les occasions de s’essayer, nous l'apprendra.
L'enchaînement des sujets nous a séparé de la ferronnerie et de la fonte de fer par une barrière de meubles, de porcelaines et de cristaux; nous sommes obligé de revenir aux métaux pour parler des bronzes, de l’orfévrerie et de la bijouterie.
I ÿ a vingt-cinq ans, il ne se fondait de statues monumentales qu’à Paris; le monde artiste était tributaire de notre Capitale. Depuis lors, Munich, Birmingham, et, en dernier lieu, Florence, nous ont supplantés. Aujourd’hui le Nord s'adresse à la Bavière, le Sud à la Toscane, l'Angleterre et l'Amérique aux grandes fonderies de Birmingham. Nous restons isolés, et nos grandes fonderies succombent successivement sous les étreintes d’une concurrence patronée par les gouvernements comme à la fonderie royale de Munich, soutenue par de vrais artistes comme à Florence, ou entretenue par un grand mouvement commercial comme à Birmingham. Il ne nous reste aujourd’hui, sauf l'atelier de MM. Eck et Durand, les doyens de nos fondeurs, qu’un diminutif de cette belle industrie, Jadis prospère; et si, délaissant le champ des considérations économiques et des récriminations, nous examinons les produits d’après leur mérite, nous voyons dans notre fonte des qualités estimables, mais devenues ordinaires aujourd'hui, et qu'on rencontre partout chez nos rivaux. Il y a autre chose à conquérir dans la fonte des œuvres d'art, car le sable le mieux moulé ne rend à l'artiste qu'une statue de métal mise au point, et qu'il faut terminer par une ciselure. Là gît la difficulté, la lacune, l’écueil. Les artistes ciseleurs manquent entièrement à la fonte, tandis que l'antiquité, les Italiens de la Renaïssance, la fonderie de Fontainebleau sous François I‘, les frères Keller sous Louis XIV: ont su trouver des artistes assez dévoués à leur œuvre pour la terminer eux-mêmes, d’autres artistes doués d'assez d'abnégation pour consacrer un vrai talent à mener à leur perfection soit des surmoulés de l'antique, soit des bronzes d'œuvres contemporaines. Que nous sommes loin de ces conditions excellentes d’une bonne industrie! Tandis que les fontes de ces époques
privilégiées, ainsi réparées par une main artiste et lentement oxydées par l'influence de l'air, resplendissent sous une patine qui semble un épiderme chaud sous lequel s’agite la vie, nos bronzes sont récurés comme des chaudrons, limés par des manœuvres sans cœur, fourbis par d’autres manœuvres sans goût, et recouverts facticement de je ne sais quelle sauce, qui est à l’ancienne patine ce qu'est le fard d’une vieille coquette au velouté de la joue d'une jeune fille. Il n°y a qu'un remède pour nous tirer de cette décadence, et il est urgent de l'appliquer, car Florence met en circulation des bronzes qui semblent sortis de quelque atelier ignoré de Ghiberti ou de Benvenuto Cellini. Ce remède dépend de l’enseignement général des arts et de l'initiative de la grande manufacture. Quand le nombre des artistes sera assez grand pour que le talent qui n’est pas créateur mette une sourdine à ses prétentions, nous verrons des sculpteurs estimables devenir des ciseleurs parfaits, et alors la grande manufacture aura sa fonderie pour surveiller la fonte du bronze, depuis son alliage jusqu'à sa dernière reprise, depuis les petits bronzes à cire perdue jusqu'aux statues colossales fondues dans le sable et d'un seul jet. Nous relèverons notre réputation, nous attirerons de nouveau à nous tous les dissidents. Cette fonderie sera placée hors de l'enceinte des bâtiments de la grande manufacture, en communication avec elle, mais assez loin pour que sa fumée noire et sa poussière de charbon n’incommodent pas les autres genres de fabrication; et elle sera abandonnée à l'industrie privée dès qu’on aura trouvé parmi les contre-maîtres et les apprentis un personnel intelligent qui garantira la persistance des bonnes traditions en échange de beaux-ateliers et d'un riche matériel prêtés gratuitement. La grande manufacture se contentera, à partir de ce moment, de composer ses modèles de pendules, candélabres, flambeaux et surtouts de tables ; elle choisira les œuvres de l'antiquité utiles à reproduire ou les ouvrages modernes qu’elle jugera dignes de figurer dans les résidences et leurs parcs : ces pièces lui reviendront telles que la fonte les donne au sortir du sable, pour se faire
ET DE L'INDUSTRIE. A79 réparer et ciseler dans un nombreux atelier, sous la direction d'artistes comme Barye, Pascal, Gilbert et autres, qui peuvent appuyer leur autorité autant sur un rude apprentissage chez les bronziers que sur des œuvres originales et d’un vrai mérite. Ainsi la grande manufacture n'assurera pas seulement aux statues, vases et décorations de nos jardins publics, de nos rues et de nos places, la perfection de mise en œuvre qui devra être leur passe-port obligé, mais elle formera des ciseleurs qui iront, après leur apprentissage, travailler pour le compte de nos grands artistes, sous leurs yeux et dans des conditions aussi favorables. Nous verrons alors renaître des ateliers qui sembleront un héritage du bon temps, l'œuvre conçue et modelée par l'artiste, envoyée à des fondeurs habiles, et revenant chez l'artiste pour être achevée par ses élèves, sous ses yeux, sous sa direction, et comme dans la continuation naturelle de la pensée première, avec sentiment, avec amour, qu'elle soit en marbre, en bois, en céramique ou en métal.
L'art ne profitera pas seul de ces essaims d'artistes ciseleurs qui, chaque année, s’échapperont de la grande manufacture: quand toutes les positions seront prises et chez les artistes et chez les fabricants de bronzes, ils descendront à ces couches inférieures de l’industrie où l’on demande au zinc, à la fonte de fer, à l’étain, et à tous les métaux que la pile recouvre d'une couche de cuivre, de remplacer le bronze. Là, nonseulement ils ranimeront le goût de ces fournisseurs du peuple, mais ils contribueront encore au bas prix de la fabrication par les économies que fait un bon ciseleur en ciselant peu, en reprenant à propos; et ils se consoleront de travailler des matières moins nobles, en songeant que le maintien du goût public profite autant de cette propagande qui va transportant partout, avec les saines notions de l’art, une satisfaclion au pauvre résigné, une pensée morale à l’ouvrier révollé.
L'orfévrerie a besoin d'être traitée de la même façon pour secouer son marasme, pour sortir de la routine et resplendir d'un éclat de bon aloi. Notre grande orfévrerie de table et
d'ameublement, aussi bien que ses ramifications qui s’appellent bijouterie, peut paraître en progrès. Les gens superficiels en jugent ainsi. Pour ceux qui ne se contentent pas d'une apparence brillante, qui étudient, comparent et vont au fond des choses, cette industrie marche à une décadence imminente; elle n’a plus un seul artiste parmi ses ouvriers. La routine dira que nous déprécions une industrie dans laquelle nous sommes reconnus les maîtres; elle aura tort et elle aura raison, car, en même temps que nous croyons être dans le vrai, nous reconnaissons que nos productions sont supérieures à celles de nos rivaux. S'il s'agissait seulement d'un mérite comparatif, nous pourrions être satisfait; mais il s’agit du véritable progrès, qui défie la concurrence en prenant l'avance, et sous ce rapport, je le répète, nous sommes en décadence. Cet état fâcheux tient à deux causes qui dépendent du public, et non pas de l’industrie : c’est le prix élevé des ouvrages bien exécutés aux prises avec l'amour du bon marché qui s'est emparé des acheteurs; c’est aussi la disposition de ceux-ci à se contenter de redites, de banalités et d'une apparence de bonne exécution. Dans cette position, le fabricant recherche les bas prix, épargne sur les modèles, fait un usage immodéré des secours que lui offre la mécanique, et, au lieu d’une œuvre d'art exquise, produit des œuvres vulgaires. Par quels moyens arrêter cette décadence? En formant à la fois le goût du public et des ouvriers habiles, en montrant à l'amateur des productions dont la perfection, conduite jusqu'aux moindres détails, fait le vrai chef-d'œuvre ; en mettant l'industrie en position de répondre aux exigences de l'amateur par la communication libérale des plus beaux modèles, par des essais de toutes sortes tentés à son profit, et qui lui seront communiqués quand ils auront réussi, enfin, et plus que tout, par l’émigration dans les ateliers privés, des ouvriers formés dans l'apprentissage de la grande manufacture.
Je ne reproduirai pas, à propos d’orfévrerie, les principes qui doivent diriger dans la création des formes, qui est la grande beauté, dans le choix des sujets et dans l’exécution. De même
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que l'art est un, ses principes sont partout les mêmes. En général, notre orfévrerie est trop légère, et par son poids et surtout par le poids que son apparence accuse. L'orfévrerie doit faire sentir à la vue qu'elle est un métal orné, et ne pas Jouer avec l'argent ou l'or comme le passementier et le vannier peuvent le faire avec les matières souples mises par eux en œuvre. C'est dire assez que le genre pitioresque sera proscrit. Combien est ridicule cette futaie de métal, cette ménagerie et ces bonshommes, soldats, chasseurs, jockeys et autres, qui semblent venus en droite ligne de Nuremberg pour se faire galvaniser en argent à Paris ! Pour l'amour de Dieu et de l'art, proscrivons ces enfantillages et revenons au sérieux, au style, à tout ce qui est consacré dans l'ornementalion des grands peuples.
En orfévrerie, la fonte et la ciselure sont des procédés bornés; le repoussé est l’art sans limites. Vous aurez tous les jours de meilleurs fondeurs, vous formerez facilement de plus habiles ciseleurs, car le progrès les porte en avant : mais des artistes capables d'interpréter au repoussé une belle composition, ou d'exprimer par ce procédé ce qu'ils ont conçu et ce qu'ils conçoivent dans la chaleur même de ce travail intelligent, ces artistes sont rares, et une habile direction, d'intelligents encouragements, pourront seuls pousser les jeunes talents dans cette voie si féconde. Ma prédilection pour le repoussé ne me porte pas à conseiller d'abandonner la fonte et l’estampage, de renoncer aux excellentes facilités offertes par la pile. Chaque ouvrage d'art porte, indiqué par sa forme et sa destination, le procédé qui lui convient le mieux: et c’est ainsi que tout orfévre, artiste éminent, concevra ses œuvres avec le procédé même qui doit les réaliser. On ne doit conseiller qu’une chose, c’est de lutter contre la banalité des idées et contre la correcte précision de la machine.
L'or et l'argent tendent à devenir plus abondants et à diminuer de valeur : c’est une heureuse conquête, car ce sont d'admirables métaux pour la sculpture, quand on sait les sacrifier à l'avantage de l’art. Si l'on en fait parade, l'art est