‹ De l'union des arts et de l'industrieChapitre 22 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

perdu, ou bien c'est un autre art: l'orfévrerie devient bijouterie, elle brille, elle éblouit; et alors il faut lui associer les pierres précieuses et les émaux pour la rendre plus éclatante encore; mais l'orfévrerie digne de ce nom ne quitte sa sévérité que pour s’échauffer de ses propres couleurs, le bruni, le mat et les différentes nuances d’or qui viennent en aide à la sculpture la plus délicate, en en colorant les formes sans leur infliger d'épaisseur.

La grande manufacture aura son exposition permanente dans les résidences. Là les visiteurs trouveront dans les boudoirs tout l’attirail de la toilette, dans les salons les thés complets, et dans les immenses salles à manger les tables dressées; car, en exposant ces objets conçus dans l'esprit de leur destination, il faut aussi marquer cette destination aux yeux des visiteurs, pour qu'ils comprennent la convenance et l'apropos de chaque chose. Couverts, couteaux à découper et couteaux de dessert, aiguillettes qui piquent la viande, plats et assiettes, cloches et réchauds, casseroles et compotiers , pièces de surtout et flambeaux, tous ces ustensiles, devenus des objets d'art par la beauté des formes et la perfection des sculptures, resteront des objets usuels et seront jugés à ce double point de vue par les connaisseurs.

La grosserie, la petite orfévrerie et la fabrique des couverts se partagent l'orfévrerie, qui est, en outre, distincte de la bijouterie. Au point de vue de l'art, ce disséminement est excessif et regrettable. Nous espérons que l'art se chargera de le combattre et de réunir de nouveau dans un faisceau ce qui a fait la force et la gloire de cette belle industrie des métaux précieux. On appelle grosserie l'orfévrerie religieuse destinée à l'ameublement des églises et qui comprend les châsses, reliquaires, lambeaux , calices, patènes, burettes, bassins, ostensoirs, bâton pastoral , etc., etc. La grosserie mérite son nom, si on l'entend d'une orfévrerie grossière; et je ne saurais mieux comparer le caractère général de ses défauts qu’à l'effet produit par ces sources chargées de calcaire qui en accumulent les dépôts sur tous les cbjets qu’elles touchent et leur conservent

leurs formes, tout en les empâtant et en les alourdissant, C’est à épurer et à alléger les formes de la grosserie qu'il faut travailler, en même temps qu'on ranimera l'ornementation. Je n'entends pas parler de l’orfévrerie religieuse calquée servilement sur les anciens modèles : celle-là, comme les vitraux du xIn° siècle, est facile à refaire, et des maisons recommandables s’y appliquent avec succès; je comprends le programme de la grande manufacture comme une œuvre vivante qui marquera notre époque, parce qu’elle répondra aux convenances ecclésiastiques, aux sentiments religieux, en même temps qu'aux conditions les plus élevées de l’art.

L'orfévrerie se lie à la bijouterie et à la joaillerie. Au moyen âge en Occident, comme aujourd’hui en Orient, les souverains, les princes, les seigneurs, avaient ce qu'on appelait alors un trésor, c’est-à-dire une collection d'objets précieux qui s'accumulaient en temps prospère et s'écoulaient dans les temps difficiles pour subvenir aux nécessités, sans compter qu'on y puisait les subsides de guerre, la dot des enfants et les cadeaux de toutes sortes, distribués à pleine main autour de soi pour mériter le plus beau titre, celui d'homme généreux. Que nous reste-t-il de tout cela 2 Le titre de trésor donné à l’un des services du ministère des finances et les diamants de la couronne. Ces diamants et leur monture, qui peut se renouveler de temps à autre, ainsi que l'usage de nouveau établi de distribuer des cadeaux, seront l’occasion de travaux incessants pour les ateliers de bijouterie et de Joaillerie établis dans la grande manufacture.

La bijouterie a toujours eu ses immunités, et les règles prescrites en d’autres circonstances cèdent devant le débordement de toutes ces matières éclatantes qui constituent les éléments de la bijouterie. Toutefois, le goût oppose à cet entrainement des barrières nécessaires et d’utiles points d’arrèt. La pureté des formes, l'harmonie des couleurs, l'association des ornements d'un même style et une raison d’être dans les compositions restent des règles en bijouterie, comme en toutes choses, quoique ces règles soient violées d'autant plus faci-

ot

h84 UNION DES ARTS

lement que les écarts croient pouvoir se dissimuler sous un éclat qui les voile.

La bijouterie française est malade, non pas de langueur, mais d’excès de changement et de caprices de nouveauté; elle succombe autant sous les engouements irréfléchis qu’elle excite que sous les abandons injustes qu’elle éprouve. Et cependant | est-il un art, un métier, une industrie, qui ouvre un champ plus vaste à l'esprit inventif, au goût délicat, à l'élégance exquise ? Si des artistes instinctivement portés à l'ornementation, après avoir étudié l'esprit et la grâce qui animent et rehaussent les bijoux antiques des collections de Naples, de Rome, de Florence, de Saint-Pétersbourg et de Paris, les bijoux du moyen âge conservés dans tant d’églises, les bijoux nationaux qui se fabriquent en tous pays, au fond des vallées, au haut des montagnes, depuis l'Orient jusqu’en Irlande, en Norwége et en Islande; si ces artistes, après avoir étudié à la fois la direction du goût qu’il faut ménager el les procédés du métier auquel ils font appel, rentraient en eux-mêmes, ne trouveraient-ils pas dans leur imagination , qui est la mine inépuisable, les filons les plus purs encore inexplorés? Alors reviendraient sur des têtes noblement portées, sur des fronts purs, sur des cheveux brillants comme le jais, ces fleurs d'or que l'antiquité ajustait avec tant de goût dans une moyenne d'imitation vraie et d'arrangement conventionnel. Alors la couronne de lierre et de pervenches, de lis et de lauriers, reprendrait sa simplicité brillante, sa rigidité gracieuse , sous l'impulsion d’un goût épuré, avec l'assistance des anciens procédés de repoussé, avec les facilités nouvelles de dorure et d’argenture que la pile nous donne, el qui permettent d’unir la perfection du travail à la légèreté, l'éclat du plus beau métal au bon marché. Alors aussi reparaitraient les procédés du filigrane, c’est-à-dire le bijou par excellence, le bijou qu'on ne porte plus. Comment expliquer que le mode de travail le mieux approprié, par sa délicatesse, son éclat et sa légèreté, à la parure des femmes, ait dû céder la place à la fonte, à la ciselure, à mille procédés dont les produits massifs, lourds,

écrasants, gênent les mouvements de la tête, étirent les oreilles, comme chez les sauvages, et marquent en rougeurs de sang la place qu'ils occupent sur le cou? Mais vous vous trompez, dira-t-on : voyez les ateliers de MM. Payen et Dafrique, on n'y fait que du filigrane; allez à Gênes, en Orient, aux Indes, vous trouverez une industrie très-développée de bijoux en filigrane. Il est vrai que les populations orientales ont conservé, avec leur bon goût en toutes choses, l'usage du filigrane, et il se fait encore en Asie des bijoux délicieux; il est vrai que les gens de la campagne, dans quelques parties de l'Italie, portent par tradition des bijoux de filigrane d'argent, qu'on exécute à Gênes tant bien que mal; il est encore vrai qu'à Paris des industriels intelligents se sont fait de ce procédé une spécialité, avec laquelle ils desservent les goûts persistants de nos colonies et des peuplades africaines et américaines les moins avancées dans la civilisation; mais ces faits corroborent plutôt qu'ils n’ébranlent mon opinion. Je le répète donc, il y a dans le filigrane uni au repoussé des ressources infinies, dont les bijoutiers orientaux exploitent par tradition quelques faibles parties, dont nos bijoutiers ne se doutent pas. Le bijou de filigrane composé par un artiste doit avoir sa signification; ce n’est pas un insipide ornement traité en toile d’araignée : il représente quelque chose. Supposons Mars pris dans les filets de Vulcain, la pêche miraculeuse, ou Vénus sortant des eaux : figurons-nous le Seigneur appelant à lui les petits enfants, une bacchanale d'Amours ou une Charité; admettons même les scènes de la campagne avec la blouse et la cotte moderne, ou des épisodes de chasses et de courses, avec les uniformes et costumes des chasseurs et des jockeys : toutes ces figures, concues.aussi noblement que les statues des monuments, ajustées avec une grâce plus aisée et modelées avec la plus délicate perfection, seront repoussées ou estampées en or, et le filigrane viendra comme un pinceau dessiner autour d’elles les détails les plus fins, la décoration des fonds et des supports, associant dans un charmant mélange l’ornement à la réalité, liant entre elles les

différentes parties de la composition qui forme le bracelet, le collier ou le diadème. Je ne dois pas étendre davantage ce programme, mais j'affirme que l'avenir de la bijouterie est là, si elle a quelque souci de s’allier avec le bon goût.

Les anciens ne savaient point émailler les métaux; mais, au moyen de pâtes colorées adhérentes au métal, ils donnaient la couleur à leurs délicieuses compositions. Avec l’émaillerie, procédé plus facile à traiter, qui permet de donner aux masses de couleur un bien autre éclat et de leur assurer une durée indéfinie, lançons-nous dans ces données antiques, régénérées par une imitation plus vraie de la flore végétale. Sous ce rapport, notre bijouterie peut encore aller chercher en Orient la lumière. Les émaux en taille d'épargne et les émaux cloisonnés, avec lesquels on orne en Chine de magnifiques vases, les bijoux des Indes, sur lesquels l'émail s'allie à une ornementation du meilleur goût, sont des modèles, non pas à imiter, mais à prendre en exemple.

La damasquinure, dans ses quatre variétés, la niellure, dans sa marche grave, peuvent aussi se réveiller au contact de l’art et donner des résultats d’une rare élégance. Les procédés ne sont rien, ou plutôt ils sont connus; le succès est attaché aux compositions appropriées au genre de travail, dessinées avec facilité et creusées dans le métal avec une main assez artiste pour dissimuler la fermeté sous la grâce, la précision sous la souplesse.

La douleur est respectable, alors même qu'elle ne sait pas se respecter. Consacrer des cheveux, souvenir précieux d'une personne regrettée, à faire des paysages avec ruines et moulins à eau, c'est ridicule; tisser des cheveux, en faire des étoffes pour envelopper des portefeuilles, que dis-je? pour garnir des cravaches, c’est un procédé horrible. La grande manufacture laissera cette industrie, qui accuse un chiffre d’affaires considérable, à son trafic sentimental: mais elle interviendra utilement dans la fabrication des bijoux de deuil. La douleur a sa coquetterie : le deuil doit s’en ressentir. Les bijoux de deuil datent du jour où le noir fut adopté pour exprimer le

deuil ; cette convention n’est acceptée généralement que depuis quatre ou cinq cents ans. Diane de Poitiers porta toute sa vie le deuil de son époux; elle en avait fait le serment, et elle le tint d'autant plus fidèlement que le noir rehaussait mieux la blancheur de sa peau, la teinte de ses cheveux, l’azur de ses yeux. Ses bijoux étaient émaillés de noir, damasquinés et niellés ; elle portait aussi des parures de jais. Un artiste de goût trouverait dans le verre noir, le jais, la fonte dite de Berlin, le cuivre déposé par la pile et émaillé de noir, la damasquine et la nielle, ou bien, pour le demi-deuil, dans l'argent oxydé et dans le platine, des combinaisons si variées, si heureuses, qu’elles pourraient consoler ou au moins distraire plus d’une veuve.

La bijouterie d'acier serait également reprise avec succès. Elle a eu vers 1760 sa grande vogue; mais la mode a dominé cette industrie, parce que cette industrie n’a pas su dominer les fantaisies de la mode, en s'imposant un programme dans lequel l'élégance aurait été alliée au bon sens. M. Frichot se vantait, à l'Exposition de 1827, des 91,000 morceaux d'acier rivés dans la cheminée qu’il exposa : c'était une satisfaction de métier et l'apogée de la décadence des bijoux d'acier.

Il estinutile d’entrer plus avant dans le détail. La bijouterie française, régénérée par les bons modèles et par des artistes qui associeraient le goût le plus pur à la pratique du métier la plus consommée, pourrait s'élever si haut, se mettre si bien hors ligne, qu'il ne s’offrirait pas dans les deux mondes une épée d'honneur, qu'il ne se ferait pas un hommage au patriotisme, qu'il ne se donnerait pas un prix à la vertu, un bouclier au général heureux, un vase aux vainqueurs des courses ou des régates, qui ne vint de France, car on saurait partout que là, comme autrefois à Athènes, la matière la plus précieuse serait dépassée par la valeur artiste de l'objet. Les bijoutiers de Hanau, de Francfort, de l'Angleterre, de la Suisse et de l'Italie, ne fermeraient pas boutique devant notre supériorité, mais ils tireraient de Paris, comme l'Occident les a demandées à Constantinople pendant six siècles, toutes

les parties fines et délicates de la fabrication, pour les ajuster, monter, emboîter dans leurs gros bijoux, suivant les goûts particuliers de leur clientèle. La grande manufacture exercerait, en outre, avec sa magnifique bijouterie, une influence décidée sur la bijouterie doublée et fausse, Je ne connais pas de meilleure et de plus active propagande du bon goût; elle peut monter jusqu'à la mansarde, se colporter dans nos campagnes et pénétrer au fond de la chaumière. La bijouterie doublée et fausse occupe à Paris seulement 3,000 ouvriers, répartis chez 400 fabricants, et fait pour plus de 10 millions d’affaires. On voit quel champ ouvert à l'épuration du goût public par les perfectionnements introduits dans cette industrie.

La joaillerie s'associe à la bijouterie, quand ses pierres prennent des dimensions et des formes qui exigent la composition de supports ornés ou d’encadrements compliqués. Une coupe d'émeraude, de cristal de roche ou d’agate, bien montée sur un balustre en or décoré d’émaux, de lapis et de pierres précieuses, c'est une œuvre complexe qui confine à la bijouterie et à la joaillerie; mais la joaillerie proprement dite est celle qui s'efforce de dissimuler le métal pour faire valoir les pierreries par elles-mêmes. Chercher à augmenter la grosseur d’un diamant en lui faisant un cadre d’or, c’est écraser ce qu’on veut mettre en évidence; au contraire, imaginer des diamants intelligents, se groupant à volonté et sans aucun support, c'est la joaillerie idéale.

La monture des diamants et des pierres précieuses est affaire de goût. D'enseignement, peutil y en avoir? De règles, ensaurait-on fixer? De modèles anciens, en connaît-on? Ce vieil art de la joaillerie n'est-il pas depuis cinquante ans un nouvel art qui s’est formé en dehors de tout principe, par un va-etvient du goût général et par les gens habiles qui surent le développer? Cependant il existe dans cette industrie, comme dans toute autre, des principes qui ressortent de ses succès mêmes et peuvent en être déduits; ils sont fondés sur la raison et sur le goût. Faire valoir la matière, c’est-à-dire montrer

tout son feu et accuser ses dimensions, tel est le programme ; faire plus encore, telle est l'ambition, tel est aussi le résultat obtenu, car on est arrivé, par mille combinaisons heureuses, à augmenter ce feu, à amplifier ces dimensions. Aujourd'hui le diamant, le rubis, le saphir, le diamant surtout, semblent autant d’astres, anciennement voilés, qui, pour la première fois, brillent de tout leur éclat dans un ciel pur. Pour faire cette conquête, l'ouvrier monteur a dû déployer autant de goût que le dessinateur dont il suivait le modèle: si celui-ci s’est préoccupé de disposer sur sa cire les pierres mises à sa disposition, dans l’ordre le plus avantageux, en prenant la nature pour modèle, il a eu soin de se tenir à une distance raisonnable d’une imitation ou banale ou minutieuse. Ce n’est pas telle ou telle fleur qu'il a voulu reproduire avec des pierres éclatantes, avec des diamants étincelants; c’est une végétation enchantée, des bouquets en feux de Bengale solidifiés, c’est le mouvement de la végétation, la forme caractéristique, l’enlacement particulier, c’est surtout l'effet général. Quant au monteur, son plus grand mérite est de savoir se cacher et de briller par son absence; à lui revient l'honneur de si bien disparaître qu'on doute de sa participation, et cependant c’est lui qui à enserré chaque pierre de ce bouquet léger dans des griffes puissantes; c’est lui qui à formé toute cette charpente à peine visible, et si solide qu'elle porte tout l’échafaudage, se décompose et se divise pour transformer ce bouquet ou cette couronne en broches, en agrafes, en plaques de bracelets, en garniture de peigne, en pendants d'oreilles, offrant ainsi à la coquetterie l'appât d’une conquête solennelle ou l’occasion de mille escarmouches victorieuses.

La grande manufacture assistera la joaillerie, en renouvelant les montures des diamants de la couronne, qui lui permettront de chercher des combinaisons nouvelles dans le champ que nous venons de limiter ; elle l’assistera plus encore, en transportant en France et à Paris la taille des diamants, qui est abandonnée à la Hollande, et la taille des matières précieuses, qui a émigré dans l'Oldenbourg, on ne sait pour-

quoi. Il est possible de perfectionner et de rendre moins coùteuses l’une et l’autre, quand les moyens mécaniques les plus parfaits réuniront, sous une même direction intelligente, ce qui, chez nos voisins, est disséminé en petits ateliers et s'exécute à la main par les procédés des plus arriérés. Combiner la taille suivant la forme de la pierre brute, disposer ses facettes de manière à faire valoir les dimensions et la couleur, rechercher les formes les plus pures, en les adaptant aux matières suivant leur nature et leurs nuances, c’est affaire de science et d'art, de mathématiques et de goût.

Le strass, qui porte le nom de l'Allemand qui l'inventa, a été l’origine de limitation française des pierres fines, poussée, de nos jours, à un degré de perfection que l'antiquité et le moyen âge ont cherché sans l’atteindre. En outre, les perles fines du bon Dieu ont des sœurs cadettes d’une naissance illégitime dans les perles très-ressemblantes qu'on fabrique à Paris, tout cela au grand profit du commerce. Enfin nous sommes à la veille de trouver au bout de nos chalumeaux le diamant et les pierres fines dans toutes les conditions de dureté et d'éclat. Nous nous réjouissons sincèrement de ces progrès dans le présent et de ces perspectives dans l'avenir. Il en est des pierres imitées comme du cuivre doré, du maillechort argenté et de tous les métaux mis en œuvre par la pile, autant de conquêtes admirables auxquelles on fait vainement un mauvais accueil à leur entrée dans le monde. L'église de village peut être dotée par quelque paysan aisé d’une imitation parfaite de l’ostensoir que la cathédrale du chef-lieu a obtenu de la munificence de quelque richard. Ce que le Seigneur a dit du denier de la veuve, l’homme de goût peut bien l'appliquer à l’ostensoir du paysan, quand l’imitation est si parfaite que le plus fin connaisseur y serait trompé. Les autels des plus modestes églises ainsi décorés dans le meilleur style auront leur influence sur le goût public, et ce n'est pas manquer à l'esprit de la religion que d’épurer à la fois l'esprit et le cœur, le goût et les manières.

Les diamants de la couronne, souvent renouvelés dans leur

monture, les cadeaux, exécutés à l'avance comme autant de degrés d'un programme raisonné, seront exposés en permanence et incessamment remplacés par des œuvres plus parfaites. Tous les gens de goût, le public tout entier, et les femmes par excellence, afflueront à cette exposition et viendront prendre des idées qu'ils imposeront à leurs bijoutiers. La grande manufacture dominera de cette manière les fantaisies des amateurs, et, sans violenter l’industrie, elle fera la mode.

H est une industrie, en apparence assez modeste, qui exerce sur le goût une certaine influence et qui doit avoir son atelier en activité dans la grande manufacture : c’est la reliure. Les conditions de cette industrie ont changé ou sont en train de se modifier d'une manière radicale; il importe que l’art préside à cette transformation. La reliure est plus que l’habit du livre, habit qui préserve de l'humidité et des accidents du voyage; c'est aussi la cuirasse qui défend le chevalier contre les coups de ses ennemis : la reliure doit donc être solide, et elle peut être élégante; mais de même qu’un homme de nos Jours serait fort gênant pour lui et pour les autres, s’il se présentait au milieu de nos usages et de nos cercles de société tout bardé de fer, comme l'était un seigneur féodal au moyen âge, de même aussi le livre relié, comme on le reliait du vi‘ au xvl° siècle, serait très-incommode, et même impraticable, dans la nécessité où nous sommes, depuis l'invention de l’imprimerie, et en conséquence de la prodigieuse multiplication des livres, de les juxtaposer sur les rayons de nos bibliothèques. Cette économie de place étant impérieuse, le frottement des volumes les uns contre les autres étant une cause de détérioration, et cependant le luxe et les arts ne voulant pas abandonner les bonnes traditions des belles reliures, qui associaient toutes les perfections des arts à l’œuvre la plus parfaite de l'imagination, on eut recours à des étuis, à des enveloppes, puis même à un véritable contre-sens, à ce luxe d'ornement des plats intérieurs qui n’est motivé par rien, qui constitue un hors-d’œuvre en dedans, et exige des recherches pour être découvert.

Au reste, si les besoins ne demandaient pas davantage, la grande manufacture se contenterait de faire quelques reliures archéologiques, j'entends de relier, pour les chapelles des résidences et les bureaux de la comptabilité de la liste civile, des antiphonaires et des registres à plats de bois, à fermoirs de métal, à boutons saillants aux quatre angles; elle exécuterait, pour les cadeaux destinés aux souverains étrangers, des reliures de bijouterie ornées d’émaux, de camées et de pierres précieuses ; elle ferait pour les bibliothèques du Louvre et des résidences de bonnes et belles reliures, traitées avec le soin et l'art qu'y mettent les Bauzonnet, Cappé, Duru et autres, offrant tous les avantages de la solidité et tous les mérites de l'élégance. Cela suffirait, mais l'utilité de cette intervention dans la reliure pourrait être facilement contestée; voyons si dans sa carrière nouvelle, dans son extension, qui sera immense à l'avenir, la reliure ayant un rôle important à jouer dans la propagande du bon goût, la grande manufacture ne doit pas l’assister et la guider.

H n’est pas raisonnable qu'un volume in-douze se vende broché un franc et qu'il en coûte deux pour le faire relier; il n'est pas naturel que le prix de la reliure la plus ordinaire dépasse le prix du livre, que la partie, une partie accessoire, ait plus de valeur que le tout. Non, il est évident que les libraires doivent de nouveau vendre leurs livres reliés et se faire entrepreneurs de reliures, comme ’étaient les Aldes à Venise, les Ph. Le Noir, G. Eustache et tous leurs confrères des xv°, xvr° et xvir* siècles. Ils doivent faire profiter le public des avantages de l’entreprise en grand nombre, qui leur permet de supporter les dépenses de riches ornements, d'exécuter avec promptitude et à bas prix. Ainsi le relieur de Londres Leighton a pu relier en six semaines, avec luxe et à un prix modique, les 20,000 exemplaires du rapport de l'Exposition universelle, qui compte 868 pages in-4°. Le libraire affranchira de celte manière l’acheteur de mille soins, dont le moindre n'est pas de se priver indéfiniment du volume qu'il désire.consulter. Je vois bien d'ici le reproche poindre sur les

lèvres des amateurs : À votre tour, diront:ls, vous prônez la banalité, la vulgaire monolonie, après les avoir combattues partout. Non, j'indique une nécessité évidente, qui, après avoir dominé l'Angleterre et l'Amérique depuis vingt ans, va faire irruption en France, et, en la prévoyant, je cherche les moyens de l’obliger à pactiser avee les règles de l’art et les conditions du goût. Si donc la grande manufacture compose pour ses livres les dessins les plus purs, les fait exécuter aux petits fers par les relieurs artistes les plus éminents, en laissant un libre cours à leur esprit ingénieux, à leurs fantaisies charmantes, si elle perfectionne en même temps, par des sacrifices bien entendus, tout le matériel dela reliure, caractères, ornements. toile, cartons, papier peint et papier peigné, tranche ciselée, marbrée, dorée, tout en un mot, il est évident qu’en mettant ces moyens d'exécution perfectionnés à la disposition de l'industrie, elle l'empêchera de tomber dans la plate insignifiance d’un métier vulgaire, et les reliures des livres à 20 sous, qui se tirent à 10 et 20,000 exemplaires, exécutées en fabrique, par les moyens mécaniques, en imitation de ces beaux modèles, au lieu d'inonder le monde d’affreux produits, répandront comme un reflet de l'élégance et du bon goût dont la grande manufacture aura donné l'exemple.

La fabrication des fleurs artificielles doit trouver un asile dans ce même établissement, sous l'influence de préoccupations semblables. Cette jolie industrie représente un mouvement d'affaires de 20 millions, dont 15 pour l'exportation, et elle fait vivre honorablement une population intéressante de femmes laborieuses. Ce sont deux raisons de premier ordre pour assurer ses progrès et lui éviter des concurrences menaçantes. Au point où elle est arrivée, si cette industrie n’est pas soutenue par une étude plus artiste de la nature, elle se perd, car, divisée comme elle l’est en mille spécialités, livrée sans défense aux moyens mécaniques, elle ne songe plus aux progrès dans la perfection, elle n’a plus devant les yeux que le progrès dans le bon marché de la production. Il faut donc faire pour elle ce qu'elle ne peut plus faire elle-même. La grande

manufacture le fera; elle fondera un atelier de fleurs artificielles qui aura pour but l’imitation toujours plus heureuse de la nature, avec la recherche des moyens mécaniques les plus perfectionnés pour exécuter à bon marché ses modèles. Les fers des nouvelles fleurs seront abandonnés comme récompense aux ateliers de l'industrie qui auront fait preuve des plus grands efforts en maintenant l’honorabilité la mieux établie dans les affaires. Des procédés nouveaux seront essayés, quand on aura conquis tous ceux que les contrées étrangères emploient, et quoique le champ ait été mille fois parcouru, qui peut assigner une limite au progrès, quand des intelligences vives et une persévérance infatigable s’attacheront à cette spécialité? On restera fidèle à la reproduction des plus jolies fleurs, quoiqu'elles soient les plus connues; on imitera les nouvelles conquêtes de l’horticulture à mesure que leur culture plus répandue les aura popularisées. Mais la fleur la mieux imitée peut être une lettre morte : comme la rose que vous avez détachée de sa tige a perdu la grâce de son port, le charme de son entourage et la moitié de sa séduction, ainsi vous n'avez accompli que la moitié de votre tâche quand vous avez reproduit la fleur; il vous reste à lui rendre la vie en l’accouplant dans un bouquet à d’autres fleurs, en la tressant dans une couronne, en la jetant sur un vase ou sur une jardinière ainsi que la nature pourrait le faire elle-même. C'est un art qu'enseignent le dessin, les études du paysage et les promenades dans les bois, à celui que pousse dans ce sens l'amour de la nature; c’est donc aux apprentis sortis les premiers des écoles de dessin que reviendra cette tâche, digne en tous points d’un véritable artiste.

En dehors de ces grandes industries, il en reste d’autres sur lesquelles on exercera de l'influence sans les attirer complétement dans la grande manufacture. L'atelier des modèles peut beaucoup sur chacune d'elles en les étudiant spécialement et en leur fournissant des dessins; mais la direction peut aussi, par ses conseils et de judicieuses commandes sur des modèles préparés avec soin, pousser telle industrie dans une bonne voie,

ET DE L'INDUSTRIE. 495 arrèler telle autre sur une mauvaise pente. Citons quelques exemples. Ni la marine ni l'artillerie n’entreront dans la grande manufacture, et il ne serait pas davantage question d'y introduire l'ancienne fabrique d'armes de Versailles; mais croit-on que de bons modèles ne seraient point fournis avec avantage à nos deux armées, quand ce ne serait qu’à titre de conseil à méditer? Je sais qu’on reproche aux armes spéciales d'apporter dans les questions d’art et de goût un dédain superbe très-déplacé ; mais on ne fait pas assez d’attention à la position embarrassante de ces esprits d'élite : savoir tant de choses importantes, et ignorer une chose qu’on s’est habitué à taxer de détail insignifiant, et qui devient importante à son tour, cela révolte contre les autres et contre soi-même. Il arrivera un temps où MM. les ingénieurs de la marine, les officiers du génie et de l'artillerie, auront autant de goût que tout autre, ayant appris à l'École polytechnique même les avantages immenses d’une union plus intime des arts de l’imagination avec les sciences exactes. En attendant ce bienheureux temps, l'intervention officieuse et bienveillante dont nous parlons sera reçue avec reconnaissance. Aux époques antérieures, le vaisseau à pu se surcharger d’une décoration d'opéra, qui devint une œuvre d'art quand Pierre Pujet donna ce programme à son génie et se mit bravement à l'œuvre pour sculpter dans une forêt d'arbres ses magnifiques compositions; mais le vaisseau avait alors du temps à perdre : aujourd'hui la vapeur lui impose pour première condition la vitesse de la marche et la rapidité des évolutions, partant une simplicité rigoureuse et la coupe la plus régulière. Reste à savoir si l'art ne répond pas mieux à ces exigences par le sentiment des formes élégantes que le métier par les combinaisons mathémaliques. Pour moi, je crois qu'un ingénieur qui sera artiste tirera de l’ensemble de ses études d'après nature et d’après l'antique un sentiment des formes et une habitude de les interpréter qui lui fera trouver dans la grande famille des poissons, dans les monuments antiques et dans les constructions nautiques des peuplades primitives, certaines propor-

tions, cerlains rapports aussi avantageux qu'inattendus, Et d'ailleurs il y a dans les ports des embarcations de luxe, il y a dans les flottes le vaisseau amiral, et au Havre la frégate réservée aux promenades du chef de l'État; si vous ne voulez pas que l’art pénètre dans vos escadres, permettez-lui au moins de participer au luxe qui distingue ces bâtiments. Je ne dirai rien de notre matériel de guerre, si ce n’est qu'il m'est impossible d'admettre que les Grecs de Xénophon et d'Alexandre, les Romains de Scipion et de César, les Croisés de saint Louis et la noblesse de France combattant sous les yeux de ses rois dans vingt brillantes batailles, aient manqué d'esprit et de science militaire, parce qu'ils mettaient la beauté des formes et l'élégance de la décoration dans : leurs armes de combat et leurs engins de guerre; je ne puis croire non plus qu’un canon porte davantage parce que sa forme contrarie toutes les notions de proportion et ses profils toutes les règles du goût, qu’un casque préserve mieux la tête qu’il enlaïdit, qu’un sabre aille mieux à la main parce que sa forme est incorrecte, qu’un uniforme, enfin, soit plus chevaleresque ou plus imposant parce que la coupe en est disgracieuse et l'association des nuances aussi fausse que déplaisante. Non, il y a là certainement quelque chose el beaucoup à faire. La réforme entière de nos armes et de l’équipement militaire sera confiée à une commission mixte, prise parmi les officiers du génie, de l'artillerie et des autres armes, assistés de quelques artistes de la grande manufacture.

La richesse variée des armes de guerre a disparu devant les exigences de l'uniforme militaire; le service exige-til aussi cette uniformité pour les chefs? Exceptionnellement pour eux, une bonne arme ne saurait-elle être belle? Le beau est-il donc incommode? Je voudrais qu’un jeune officier qui se distingue des hommes qu'il mène au combat par plus d'éducation, plus d'intelligence, et par le privilége de se faire tuer à leur tête, eût aussi le droit de se distinguer par son bon goût dans le choix de ses armes. J’ambitionnerais pour lui un beau sabre de combat, une belle épée de gala; car j'ai toujours souffert de voir

à la parade et à la cour les produits honteux de nos insipides fourbisseurs, associés à l'élégance des tournures et à la noble beauté des uniformes. Pourquoi ne pas établir l'usage de sabres d'honneur, et en donner la fabrication à la grande manufacture? Il est impossible d'accorder la croix à tous ceux qui la méritent : une arme d'honneur serait un acheminement à cette distinction, une honorable pierre d'attente, et ces armes, composées et exécutées pour chaque circonstance, faisant allusion dans leur décoration à la campagne, à l'action d'éclat ou au service éminent qui l’a value à l'officier, recevraient par à un intérêt d'individualité qui en ferait un monument de gloire dans les familles, et pour le régiment une initiation insensible aux arts et à l'élégance.

Les armes de luxe et de chasse se ressentiraient de cette réforme. Si nous nous reportons à une belle époque de l’art, par exemple au temps où vivait Benvenuto Cellini, nous sommes conduits à penser qu’un Médicis chasseur devait posséder, soigneusement enfermée dans une belle armoire d’ébène, quelque arme montée par cet habile orfévre; puis avoir, suspendu à son chevet, un fusil de chasse plus simple, non pas plus commode, car l’habile artiste, en composant l'arme de luxe, lui aura donné toutes les conditions d'un bon usage, mais une arme moins précieuse. Je prônerais aujourd'hui cetle sage distinction entre deux choses semblables et distinctes, et Je proscrirais à tout prix ces ménageries entières, cette végétation parasite et la mythologie au complet qu’on entasse sur un fusil. C'est un peu beaucoup, il faut en convenir, pour lornementation d’un instrument qui n’a rien de pastoral ni de bouffon. Une arme de guerre (la chasse est une guerre meurtrière pour l’un des combattants quand le fusil est bon, et pour les deux quand il est mauvais), une arme qui fait répandre le sang, doit être sévère, il lui sied d’être simple dans son extérieur. Voulez-vous ajouter des ornements, faites-le avec mesure. Comme le lierre enlaçant la ruine du temple antique laisse deviner sous le mouvement de son feuillage la forme de l'architecture, ainsi l'artiste doit presser ses sujets

contre la crosse, le canon et la batterie du fusil, contre la poignée du couteau de chasse; il doit choisir, dans les genres de relief et les procédés de travail, ceux qui permettent de créer le plus d'effet en produisant le moins de saillie, qui souffrent le moins du frottement, qui ne retiennent pas la saleté. Provoquer le goût des armes riches et applaudir partout au luxe qui parvient à parer de toutes les séductions de l’art l’objet de sa passion, femme ou carabine, c'est d’un grand goût; favoriser en même temps la bonne exécution d'armes usuelles, élégantes de formes et riches de simplicité, c'est aussi de bon goût.

Il est indispensable que cette même sollicitude, partagée entre les inspirations de l’art et les exigences pratiques, intervienne dans une industrie abandonnée à la routine. Notre carrosserie estinférieure à celle de nos pères, en ce sens qu'ils ont donné à leurs voitures les formes compatibles avec les moyens de locomotion et le matériel de fabrication de leur époque, en même temps qu'ils les ornaïent avec art, tandis que nous ne profitons pas des progrès faits par la forge du fer, par l'industrie des grandes glaces et les procédés mécaniques pour renouveler les formes de nos véhicules, qui doivent allier la légèreté à la solidité. Nous renonçons à donner à l'art sa part légitime dans cette fabrication. On dira sans doute que la carrosserie de nos pères, dorée et ornée de paysages, allait bien à leurs habits brodés de toutes les couleurs, et ne conviendrait plus à la sévérité de nos habits noirs : je l’admets, quoique les femmes, qui n’ont pas accepté pour leur costume la même simplicité lugubre, puissent être d’un autre avis; mais n'est-il pas possible de ramener la carrosserie à la véritable élégance sans refaire ce qui n’a plus sa raison d’être? Je ne demande pas que l’on copie des carrosses peints et dorés, qui seraient trop beaux pour nous; mais je ne vois pas pourquoi, depuis un demisiècle que la capote en cuir est abandonnée, on l’impose à la partie supérieure de toute voiture, en la contrefaisant en bois noirci, pourquoi la partie inférieure subit d'anciennes formes qui étaient la conséquence de ressorts à suspension aujourd'hui

réformés. Cette pénurie d'idées est si complète, que la carrosserie des chemins de fer ellemême, ce programme tout nouveau, a dû plier sous le niveau de la monotonie. Évidemunent la carrosserie est en décadence; elle appelle l’art à son secours, l'art qui régénère toutes les industries. Avant la dispersion des corps de métier, la carrosserie était un art, et, quand les selliers artistes alliaient l'élégance au bon goût, les cours de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, qui n'étaient pas dépourvues de quelque élégance, acceptaient leurs inventions et ne s'effrayaient nullement de leurs éclatantes nouveautés. Les tableaux de Van der Meulen et quelques vieux carrosses du temps sont là pour prouver s’ils avaient tort. Depuis lors, des selliers ignorants de toutes les notions de l’art, étrangers à tout principe de bon goût, se sont abattus sur la carrosserie, et leurs inventions ont été si malheureuses, si ridicules, que la fraclion du grand monde qui donne la mode à cette branche du luxe leur a imposé, faute de meilleur programme, une simplicité absolue. C'était, avec d'aussi mauvais instruments, bien agir; mais la carrosserie aura bientôt ses ouvriers artistes, et est-il chimérique de penser qu’alors, avec plus d'imagination, et une imagination alliée au bon goût, on trouvera moyen de faire des voitures moins insipides? Elles seront embellies par la forme et par la couleur. La mode permettra d'associer aux sempiternelles variantes de jaune serin, de vert olive ou de bleu de roi, aux armoiries et à leurs supports héraldiques, quelques ornements de bon goût, peut-être même des figures et toute une élégance variée que feront excuser et admettre des talents de premier ordre. Les particuliers ne rouleront plus dans les sabots que les carrossiers leur imposent; le chef de l'État cessera d’exhiber ces châsses roulantes, ces cages dorées, imitées, et mal imitées, des voitures de Louis XV: une sage réforme donnera à chacun le luxe et la magnificence qui lui convient.

Une réforme de ce genre peut utilement partir de la grande manufacture; il en pourrait venir bien d’autres, mais le temps me manque pour parcourir ce vaste domaine. Dans l’ameu-

blement des palais et des résidences, dans l'existence en vue el en représentation du chef de l'État, toute l’industrie humaine a droit d'entrée, et tout entière elle recevra une heureuse impulsion, si, en même temps qu'on impose la perfection à tous les objets fabriqués dans la grande manufacture, on exige une perfection égale des fournisseurs, en leur imposant des modèles et des conditions d'exécution qui changeraient leur fabrication à l'avantage de tous. Prenons en exemple la vannerie : c’est une industrie charmante en elle-même, et par la blancheur de son tissu et par sa souplesse, mais à la condition de rester dans son domaine, l’empiétement sur ses voisins lui étant fatal. L'art ne lui vient en aide que d’une seule manière, en lui prescrivant les formes les plus élégantes parmi celles qui sont commodes et usuelles; si le vannier se préoccupe de plus nobles soins, s’il veut associer à ses joncs la couleur, le clinquant, les perles, la chenille, la laine ou la soie, il se perd et ravale son industrie; si, d’un autre côté, il prétend l’élever à la hauteur d’un art plastique, il la précipite dans le ridicule.

Mille objets peuvent trouver dans la grande manufacture des développements heureux, qu’ils attendraient indéfiniment de l'initiative industrielle : cannes et ombrelles, cravaches et éventails, peignes d’écaille et pipes d'écume de mer, brosses à cheveux, tabatières et bonbonnières. Dans tous ces objets, futiles en apparence, l'art peut s'introduire et faire merveille, quand on aura habitué des artistes de premier ordre à lancer dans le monde sous cette forme éphémère les idées gracieuses qui débordent de leur cerveau. Alors on ne sentira : pas dans ces objets usuels seulement l'intervention d'un habitué raffiné et sybarite, de l’homme de la chose, qui souvent manque de goût; mais on devinera l'artiste qui s’est inspiré de son sujet et l'amateur de goût qui a assigné à l'inspiration ses limites.

Si je ne me trompe, c'est là une grande école pratique des arts appliqués à l'industrie; ce sera aussi une réorganisation de l'apprentissage, et la conquête, par une voie détournée, des

garanties qu'offrait à l’industrie l'ancienne constitution des corps de métiers. Respecter la liberté des ouvriers, tout en rétablissant l’autorité des maîtres, laisser à l'ignorance son indépendance, tout en donnant aux études sérieuses et à l'expérience pratique un diplôme qui permet au grand industriel comme au petit public de distinguer l'incapacité suffisante du savoir consommé et modeste, c’est, je crois, un difficile problème résolu à la satisfaction de tous.

Voyons donc comment s'organise le personnel de la grande manufacture et comment il fonctionne. A la tête de ce vaste établissement nous avons placé un directeur artiste, qui domine l’ensemble autant par l'autorité de ses talents que par la puissance qui lui est laissée sur tous les employés; au-dessous de lui, les chefs de chacune des branches spéciales, qui peuvent être indifféremment des savants ou des artistes, le directeur étant là pour arrêter les empiétements de la science sur l’art et de l’art sur la science. Si j'ai blâmé la direction donnée à un chimiste dans la manufacture de porcelaines de Sèvres , si j'ai vanté la hiérarchie établie aux Gobelins ,je ne vois aucun inconvénient à laisser dans la grande manufacture toute l'autorité sur la céramique à M. Ebelmen, ou sur les tapisseries à M. Chevreul, quand je sais qu'une direction artiste domine le tout et donne une même impulsion à chaque branche de service. Il y a même des avantages à accorder ëes franches coudées à la science pour stimuler ses progrès, du moment où les arts sont véritablement maîtres de la place et forment comme l'atmosphère même qui plane sur toutes choses, depuis l’ensemble jusqu'aux moindres détails. Il va sans dire que le chef des ateliers de dessins et modèles sera un artiste, et le plus renommé, comme le chef de la bibliothèque sera un érudit, et le plus méthodique. Au-dessous des chefs de service est placé le corps des contre-maîtres, composé d'artistes ouvriers consommés dans leur spécialité : c'est là le nerf et l’âme de ce grand corps. Nous aurons Barye, l’ancien ciseleur des Biennais et des Fauconnier, à la tête de l'atelier

LA

de fonte et de ciselure; Mayer dirigera l'émaillerie; Vechte,

l'orfévrerie; Morel, la bijouterie ; Grohé, les meubles, et ainsi, dans chaque branche de l’industrie, sa sommité:; enfin, dans les ateliers de dessins et modèles nous trouverons une réunion d'artistes de premier ordre. Tel sera le personnel fixe et comme le cadre des officiers de la grande manufacture. Quelle troupe allons-nous donner à ce directeur général, à ces chefs de services et à ces contre-maîtres? Une armée d'apprentis. N'oublions pas, en effet, que nous organisons une école des arts appliqués, et qu’elle a beau être une manufacture modèle d’un ordre supérieur et appelée à produire seulement des chefs-d'œuvre, elle n’en est pas moins une école.

Nous supposons que l'apprenti intelligent et studieux est devenu artiste dans toutes les branches de l’industrie, en fréquentant les écoles de dessin des villes et de l'État, en se perfectionnant par l'apprentissage dans la pratique du métier. Nous admettons que les plus habiles d’entre eux ont conquis dans des concours, et à la suite d'examens sérieux, un diplôme officiel qui constate leur aptitude comme ouvriers et leur progrès comme artistes. Munis de ces témoignages, qu'ils peuvent aussi bien obtenir dans les écoles de province que dans celles de Paris, ils se présentent aux concours de places de la grande manufacture, qui s’ouvriront chaque année. Deux cents emplois répartis entre les diverses industries exploitées dans l'établissement supposent un millier de candidats stimulés par la perspective de recevoir cet avantageux développement de leur éducation et luttant d'efforts pour conquérir leur admission. Le concours exigera la lecture, l'écriture, le calcul, les éléments de la géométrie et de la construction, le dessin et la preuve d’un apprentissage sérieux dans une branche spéciale de l’industrie. Cette preuve se donnera en exécutant, sous les yeux du contre-maître, une pièce du métier. Les épreuves terminées, les candidats seront classés en admissibles et en rejetés. Les deux cents noms placés les premiers sur la liste seront admis; mais tous les admissibles recevront un diplôme qui constatera le rang obtenu dans le concours, titre suffisant, vu la difficulté des épreuves, pour

se présenter dans les ateliers de l'industrie et s’y placer avanlageusement. On ne sera admis à concourir ni plus de deux années de suite, ni passé vingt-cinq ans. Les candidats admis recevront, outre l'instruction qui assure leur carrière à venir, une indemnité de 3 francs par jour. Ils seront logés près de l'établissement dans de vastes bâtiments chauffés, éclairés et fournis d’eau, de telle façon qu'ils n'auront à leur charge que le mobilier, le linge et la nourriture, L’instruction durera trois années. Il y aura des examens tous les ans, et le dernier classera les sortants, qui recevront un diplôme de capacité, je n'ose pas dire de maîtrise, avec indication du rang obtenu en entrant aussi bien que dans les divers examens et à la sortie, avec des observations et des recommandations particulières, s’il y a lieu.

L'instruction se répartit en six heures de travail manuel et pratique, deux heures de dessin et une heure de cours. On a vu, par l'exposé sommaire donné plus haut, quel vaste domaine embrasse la grande manufacture, et comment cependant les produits de chacune de ces branches d'industrie ont leur emploi immédiat ou leur écoulement naturel en dehors des voies industrielles. Le programme de ces études pratiques, qui sont la continuation et comme le développement de l'apprentissage, peut se résumer ainsi : Prendre l'industrie au point où elle est, et, au moyen d’une alliance plus intime avec l'art, l'élever par des degrés d'épuration jusqu’au sublime qu’elle n'a pas atteint depuis l'antiquité. Pour remplir ce programme, un chef habile, des artistes de premier mérite, des contremaîtres consommés dans leur art, et un personnel d'ouvriers composé des plus habiles apprentis de la France, qui se renouvelle tous les ans, par tiers seulement, laissant à la grande manufacture non pas seulement quatre cents ouvriers déjà exercés, mais les plus habiles d’entre eux, qu’elle s’attache, suivant ses besoins, avec le titre de contre-maîtres, de manière à ne jamais rompre la chaîne continue des traditions et de l'expérience, de manière aussi à exécuter les œuvres les plus parfaites et à pouvoir donner l'élan aux nouveaux arrivan(s.

Le dessin a ouvert aux candidats l’entrée de la grande manufacture, le dessin est destiné également à leur faciliter une brillante sortie : car lout est là. En effet, on pourrait supposer l'existence d’un semblable établissement, reposant uniquement sur des études de dessin, occupé exclusivement à former des dessinateurs et à composer des modèles. Son influence pourrait être grande encore, tandis que des manufactures entretenues par l'État et produisant industriellement, sans marcher aux progrès par l'étude de l’art, sans répandre au dehors les ouvriers qu'elle a formés, me semblent une dépense coûteuse, parce qu’elle est stérile. Dans la grande manufacture les deux actions ne se divisent pas : les études d’art devront se combiner avec l'apprentissage manuel, les projets étant immédiatement suivis de l'exécution, la théorie donnant la main à la pratique. Le dessin reste donc encore là une partie de l'enseignement, la partie la plus importante, toujours placée sous la direction immédiate, active, persévérante, du chef de l'établissement. Les ateliers de dessin se diviseront en deux classes, les modèles et l’enseignement. Tous les artistes attachés à l'établissement travailleront ensemble sous la direction de son chef, dans une fusion pour ainsi dire fraternelle; mais chacun sera lié plus intimement, par ses instincts naturels et ses goûts, soit à la céramique, soit à l'orfévrerie, celui-ci aux meubles, celui-là aux étoffes et tapisseries. On favorisera les tendances naturelles en les rapprochant de l’industrie vers laquelle elles se sentent portées. Tel artiste dont les projets pour la céramique auront montré une vocatior spéciale et un talent hors ligne sera d’abord attaché aux ateliers de porcelaine et de faïence, et, lorsqu'il aura acquis la connaissance approfondie des exigences et des ressources de la céramique, il sera nommé inspecteur des travaux et dirigera l'exécution de ses propres compositions. Maïs la grande manufacture étant plutôt une arène d'essai qu’une fabrique industrielle, il lui suffirait d’un petit nombre d'artistes, s’ils ne devaient composer et dessiner que pour les besoins de la fabrication; il n’en est pas ainsi. L'atelier des modèles produira immensément d’après

les mêmes principes, mais dans une variété incessante, depuis la composition la plus riche jusqu’à la plus simple. La direction fera son choix, soit pour fabriquer elle-même tel modèle, soit pour le commander au faubourg Saint-Antoine, à Lyon, à Tarare, à Jouy, à Limoges ou à Mulhouse; le reste sera mis libéralement à la disposition de l’industrie dans la bibliothèque publique, où chacun pourra venir s'inspirer de ses fraîches inventions.

Le choix des artistes est chose délicate. Le directeur en aura l'embarras. Distinguer dans la grande famille des arts quels sont, parmi ses enfants les mieux doués, ceux qui, même sans s’en rendre compte, ont des instincts industriels et des tendances"décoratives; voir dans les détails d’un projet d'archilecture un artiste décorateur, dans tel paysage de Diaz une tenture, dans telle vue de Venise de Ziem une tapisserie, deviner dans le Nègre de Cordier, dans les Enfants à la vigne de Pascal, des éléments d’ornementation, c’est d’un directeur clairvoyant. Séduire ces artistes, lesattirer à soi et les pousser dans la route la plus favorable à leur talent, en même temps que la plus utile à la grande manufacture, c’est d’un directeur habile. Ces artistes seront largement rétribués; mais un tiers de leurs appointements sera retenu à titre de réserve qui leur sera comptée, avec les intérêts, quand ils quitteront l'établissement. Il importe d'assurer leur avenir, s'ils prolongent leur activité Jusqu'à un âge avancé; il importe aussi de donner au directeur les moyens de concilier l'humanité avec les intérêts de l'établissement, quand il faut se séparer des hommes que l'imagination a désertés, que la routine a envahis. La vie, une vie incessamment renouvelée dans des créations de plus en plus épurées, est la condition d'existence de la grande manufacture, et les artistes qu’elle remerciera parce qu'elle aura cueilli comme la fleur de leur imagination seront encore des artistes supérieurs, et l’industrie tirera le meilleur profit de leur verve d'invention, associée désormais aux plus sages principes.

La création des modèles sera donc la moitié de la tâche des

artistes; l'enseignement des apprentis formera l’autre moitié. Cet enseignement sera divisé en deux parts : l’une continuera l'enseignement des écoles, l'étude de la figure humaine et de la végétation, l'architecture et son ornementation, le dessin de mémoire et la composition, Je dis la composition, et je devrais dire l’arrangement. En effet, il s’agit bien moins de combiner les différents groupes d’une scène historique que d'ajuster le mouvement d’une figure dans une place donnée, que de remplir un espace prescrit, que de se plier aux proportions d'une frise ou d’un pendentif. Le modèle vivant peut servir à cette étude, mais les œuvres antiques développent encore mieux dans ce sens l'esprit et le goût. Les plâtres du Parthénon, des Niobides, des temples d'Égine et d'Olympie, peuvent devenir le thème inépuisable d’ingénieuses restaurations. Les apprentis feront des ensembles en petites maquettes, et restaureront les plâtres eux-mêmes en cherchant à les compléter; rien ne forme plus au grand style et n'ouvre mieux l'esprit aux heureux arrangements que ces raccords difficiles et bien un peu décourageants. L'autre part des études constituera le dessin appliqué à nos besoins, c'est-àdire tous les éléments de l’art, tous les principes du style, toutes les règles du goût transformés par l'étude de nos besoins et ramenés des théories idéales à l'application, soit pour composer un meuble, décorer un vase de porcelaine, imprimer une étoffe, tisser une tapisserie. De même que l'artiste assez fort par ses études, assez habile par son talent pour rendre ce qu'il voit dans toutes les conditions de la réalité, s'impose certaines données supérieures et conventionnelles qu’on appelle lestyle, confondues dans sa pensée avec l'idéal de beauté qu'il rêve, de même cet artiste, quand il appliquera son art, tout en prenant la nature pour guide, la soumettra à certaines con- . ventions. Ainsi, après avoir dessiné les animaux, la fleur et toute la végétation dans leur imitation vraie et réelle, l'apprenti devra chercher leur physionomie monumentale et leurs conditions architectoniques. L’historiette de Callimaque, sculpteur et architecte de Corinthe, est la leçon qu'il faut suivre,

| ET DE L'INDUSTRIE. 907 car cette invention poétique était si bien dans l'esprit de l’art appliqué, qu'elle a été acceptée par toute l'antiquité comme vraie, et elle a pour moi toute la réalité d’un fait. J'aime à la donner en exemple. Une jeune fiancée vint à mourir; sa nourrice déposa sur sa tombe un panier rempli des jouets de son enfance et de quelques objets qui avaient fait le charme de sa vie. Pour défendre cette pieuse offrande contre la pluie, elle la couvrit avec une large tuile. Une racine d’achante était à cette place. Au printemps, elle pousse sa tige hors de terre et soulève le panier sur ses feuilles, dont les unes l’enlacent, dont les autres se courbent et s’arrondissent en volutes. Callimaque vint à passer; il étudiait la nature comme nous voulons que l'apprenti l’étudie, en admirant ses formes incomparables et en cherchant dans ses gracieux ajustements les motifs de l'art appliqué. La corbeille de la nourrice soulevée et gracieusement embrassée par la plante frappa ses yeux, ct, dans son élégante association, lui parut propre, non pas, comme se l’imaginerait un réaliste, à se transporter, servilement copiée, dans l'architecture, mais à se transformer en un élégant développement du chapiteau corinthien. Tel est, au fond, tout l’enseignement de l’art appliqué. Quand l'apprenti aura soumis et plié son intelligence et son goût à ces exigences qui dominent tout, quand il sera maître de cette transformation caractéristique, quand en même temps il comprendra l'archéologie, c’est-à-dire l'étude des monuments, comme une interprélation raisonnée, et jamais comme une source de pastiches, alors il abordera la composition.

La meilleure manière de faire admettre la nécessité de ce principe sera de placer sous les yeux des apprentis et de mettre en présence les abus du naturalisme, poussé à l’excès dans nos produits industriels, et la majesté, la grâce d’un naturalisme conventionnel, tel qu'il a été pratiqué à toutes les grandes époques et s’est un peu conservé dans l’industrie orientale. Voici un damas de Lyon, représentant des morceaux d’architecture de grandeur naturelle, poussés jusqu’à l'effet de la réalité et ondulant sur les plis de la draperie, ou bien une

végétation, non pas seulement naturelle, mais colossale et tellement amplifiée, qu'on met ses pieds sur des tabourets qui offrent le quart d’un dahlia, qu’on s’assied dans des fauteuils dont le plus vaste ne peut contenir plus de la moitié d'une rose, qu’on aperçoit dans des plis de rideaux, et entre les cadres des tableaux sur les tentures, des fragments incompréhensibles de cette végétation gigantesque; opposez à cette étoffe un damas oriental dont le dessin, tiré d’une flore imaginaire aux nuances harmonieuses, se répète dans une combinaison mathématique , et semble, par ses traits déliés et sa souplesse, suivre, accompagner et enlacer chaque pli de la tenture. Voilà une mousseline à rideaux qui, au lieu de faire voltiger la légèreté de son dessin avec la légèreté du tissu luimême, entasse rochers sur montagnes, monuments sur chalets, qui, au lieu de recourir à la flore inépuisable de la nature, copie servilement la flore obèse et maladive de nos serres chaudes; placez-la en regard des mousselines orientales, qui semblent dans leur légèreté, leur souplesse et la délicatesse de dessins peu variés, un emprunt fait aux fournisseurs d'Aspasie et de Phryné. Nous opposerons encore, sous les yeux des apprentis, un cadre ébouriffé de toute une végétation sculptée d'après nature à un cadre dont les proportions et les purs profils sont tout l’ornement; une table soutenue par des chiens exprimés si bien au naturel, qu'on s'inquiète de les voir oublier leur fonction pour vaquer à leurs instincts, à côté d'une table dont les supports représentent des animaux fantastiques ou des animaux féroces, ou même des animaux domestiques, mais dans une convention monumentale qui leur donne en échange d’une vie réelle, et en apparence remuante, un caractère de calme grandeur. De cette juxtaposition, de cette comparaison facile, nous attendons le redressement de bien des idées fausses.

De même que dans les colléges les bons devoirs sont mis au cahier d'honneur, les projets des apprentis qui se distingueront par quelques qualités originales seront déposés aux archives, où ils formeront une seconde série à côté des modèles

créés par les artistes-maîtres. Ces archives et la bibliothèque sont une même chose. Les livres à figures et les estampes donneront toutes les applications de l’art ancien: les collecüons de dessin de la manufacture, toutes les applications modernes. Cette bibliothèque sera publique; elle devra être composée et constituée comme celle de l'École des beauxarts. Il importe que les deux rives de la Seine jouissent de la même libéralité.

La grande manufacture aura, en outre, un musée spécial, distinct des collections du Conservatoire des arts et métiers, qui présentent la marche des progrès scientifiques; distinct aussi des collections du Louvre et de l'hôtel de Cluny, qui réunissent et classent les monuments de l’art. Le musée de la grande manufacture sera le tableau de sa production. Les ateliers de la céramique, des tapisseries, des meubles et des armes de luxe, remonteront à leur origine et réuniront, autant qu'il est possible, les beaux spécimens de leur ancienne fabrication, qui sont leur noblesse et des titres glorieux; mais, en général, ce musée sera un musée vivant, qui montrera les progrès de chaque jour et marquera chaque pas fait avec bonheur ou insuccès vers une perfection idéale. Les productions de la grande manufacture ayant leur destination dans ameublement des palais et des résidences, désormais devenus un musée public, on devra souvent se contenter pour le musée de modèles ou de pièces défectueuses, qui donneront toutefois une idée satisfaisante de l’œuvre aux fabricants et aux ouvriers, ses véritables visiteurs.

La grande manufacture aura aussi ses cours et ses lectures du soir. Il importe que l'intelligence des apprentis soit nourrie à la fois de ce qui sert à la développer et de ce qui est de nature à la tirer, par moments, des préoccupations spéciales, pour la faire déborder dans le domaine de l'histoire et de la poésie. L'esprit devient plus inventif sur un point spécial quand il s’est exercé sur un vaste espace : l'artiste acquiert ainsi une supériorité qui marque, par une certaine grandeur, Jusque dans les productions les plus minimes. Il n’est pas besoin

de détailler le programme de ces cours; chacun comprend quelles en doivent être l'étendue et les limites pour se tenir à distance égale des cours et lectures de l’École des beaux-arts et du Conservatoire des arts et métiers. Un bulletin hebdomadaire en donnerait le résumé, en même temps qu’il exposerait tous les principes enseignés comme règles, tous les procédés mis en pratique par la grande manufacture, en même temps qu'il tiendrait ses lecteurs au courant des progrès faits en tous pays par lunion des sciences, des arts et de l'industrie. Les artistes de l'atelier des modèles, et les apprentis eux-mêmes, dessineraient sur bois leurs projets choisis pour être exécutés, ou ceux qui auraient reçu, comme récompense de leur mérite, cette autorisation de publicité; l’'amour-propre d'auteur et l'esprit de corps feraient de ces dessins des merveilles d'exécution, et le bulletin hebdomadaire de la grande manufacture deviendrait ainsi ie journal scienlifique, artiste et industriel le plus pratique, le plus utile, en même temps que par son extrême bon marché il serait le plus populaire. Il en coûtera quelque chose à l’État, c'est vrai; mais recule-t-il devant des sacrifices bien plus lourds, quand le ministre de la marine publie les cartes dressées à grand'peine et à grands frais par nos marins? Il ne croit pas mal employer jé deniers publics en donnant ainsi à la navigation commerçante le moyen d'éviter les écueils, de choisir les meilleures directions et d'arriver à bon port : pourquoi ne prendrait-il pas le même soin de l’industrie ? Elle aussi a ses écueils et les fausses directions dans lesquelles la mode l’engage; donnez-lui ce guide.

La grande manufacture, ainsi fortement organisée au dedans, manquerait à l’un de ses devoirs, si elle ne tendait pas généreusement la main au dehors. On ne sent pas, ou on veuf ignorer les difficultés que les inventeurs trouvent à produire les idées les meilleures. Chaque invention doit faire sa trouée dans le bataillon carré des positions prises et des industries en exercice; toutes ensemble elles s'opposent à sa venue: de là ces combats acharnés el tant de morts. Cependant l'ennemi, j en-

tends l'innovation, est quelquefois plus fort que la résistance, et il pénètre dans le sanctuaire ; alors on lui serre les mains, on l'embrasse, et le nouvel initié se coalise immédiatement avec les anciens contre tout nouvel arrivant. Lithographie, vapeur, électricité, métiers et faucheuses mécaniques, quelle invention, même la plus féconde, ne porte pas les cicatrices profondes de ces combats déloyaux? N'en citons qu'une seule. Le Bon, ingénieur des ponts et chaussées, invente l'éclairage au gaz en 1789; il prend un brevet en septembre 1800, il publie sa découverte en 1801. Or, en 1818, les ateliers de Birmingham, toutes les fabriques anglaises, les réverbères de Londres et ses théâtres avaient déjà adopté cet éclairage, qu'il n'y avait pas un bec de gaz allumé dans toute la France, pas une usine à Paris pour fabriquer le gaz. Il est vrai que Le Bon mourait ruiné à l'hôpital. |

Pour la première fois, l'inventeur, cet être exceptionnel à qui Dieu semble avoir dit, comme à Eve : Tu enfanteras avec douleur; cet être malheureux, inquiet, soupçonneux, rencontrera quelqu'un dont l'abord ne lui semblera pas suspect, dont la protection ne pourra lui paraître intéressée, quelqu'un qui lui inspirera confiance, et à qui il communiquera, sans réticences, ses découvertes et ses projets. Ce quelqu'un, cest la grande manufacture et son laboratoire d'essai de chimie, de physique et de mécanique appliquées. Là viendront s’éprouver et les nouvelles substances créées par la science et les matières inconnues rapportées des contrées lointaines pour être mises en œuvre par les arts unis à l’industrie; là viendront se donner à l'essai tant d'idées excellentes qui enrichiront leurs inventeurs par la mise en évidence de leur avenir, tant d'idées détestables qui enrichiront aussi leurs inventeurs par la conviction qu'ils acquerront de leur néant, et par le courage qu’ils puiseront dans cette certitude pour les abandonner et en chercher d’autres. L'Académie des sciences, vaste mer où se jettent bruyamment tant de projets et de propositions qu’elle se contente d'enregistrer, tant de secrets cachetés qu'elle n’a pas le temps d'examiner quand le temps

serait venu de les décacheter, l'Académie des sciences se mettrait en communication avec ce laboratoire, qui lui offrirait des moyens d'expérimentation et des garanties qu’elle ne trouvera pas ailleurs, pas même au Conservatoire des arts et méliers, dont la mission et la constitution ne sont pas les mêmes. En effet, ces deux établissements peuvent être utiles à l'industrie de manières différentes. Dans l’un, on éprouvera la substance pour dire ce qu’elle est, la machine pour constater ce qu’elle peut; dans l’autre, on se rendra compte des plus utiles applications de l’une, des résultats obtenus par l’autre. Un nouveau métal est:il découvert, qu’en dira le Conservatoire des arts et métiers? Rien que ne sache l’Académie, ou que ne puisse lui apprendre son inventeur, tandis que la grande manufacture répondra quelles sont ses qualités et de quelle manière il se comporte dans toutes les applications dont elle l'a cru susceptible.

Cet exemple suffit pour bien marquer ce qui associe et ce qui divise les deux établissements, ce qui les rend utiles l’un et l’autre, en leur permettant de courir au même but par des chemins différents. Ce laboratoire des essais aura des moyens d'investigation d'autant plus puissants, qu'il sera un laboratoire actif. Ce n’est pas seulement la teinture des laines qu'on y pratiquera en grand pour suffire aux tapis et tapisseries, la teinture des bois pour les meubles, la fabrication des couleurs vitrifiables ou émaux pour la céramique; ce ne sont pas seulement toutes les combinaisons des dépôts galvaniques et des effets de l'électricité qui seront chaque jour mis en pratique dans des voies nouvelles; ce sont encore des recherches poursuivies pour la première fois dans cette immensité qui s'appelle l'application des sciences et des arts, non plus isolément et par spécialités, mais avec ensemble, dans une association et un enchaînement qui promettent les plus féconds résultats. DE

L'avenir de notre industrie est dans cette grande manufacture modèle, qui sera comme un miroir de perfection dans lequel chacun pourra se regarder et se comparer. Elle rem-

ET DE L'INDUSTRIE. d15

placera les seigneurs d'autrefois, qui protégeaient l'industrie en lui faisant exécuter dans leurs magnifiques demeures des programmes de luxe élégant qui devenaient des engouements pour toutes les classes de la société, et des modèles d’une application facile suivant les circonstances, les fortunes et les caprices de chacun. La grande manufacture crée le grand luxe qui ruinerait les fabricants, et elle leur démontre par quels moyens, par quelles ressources de l’art associé à l’action des machines et aux procédés reproducteurs ils peuvent s'enrichir, en produisant l'équivalent, un luxe à bon marché: elle crée dans le vaste domaine de l’industrie des modèles qui sont comme l’idéal de chaque chose, et elle les offre libéralement aux fabricants, ne les refusant qu'à ceux qui ne se montrent pas dignes de les exécuter, soit parce qu'ils les altèrent par des additions de mauvais goût, soit parce qu’ils ne savent pas les rendre populaires par le bon marché. Le cartonpâte, la fonte de fer, de zinc, d’étain, tout lui sera bon, à la condition d'être bien exécuté. L'art est dans la pureté de la forme, il n’a jamais été dans la valeur de la matière. Il y à des progrès à attendre aussi bien du zinc galvanisé que du bronze dans sa noble pureté,

La grande manufacture en même temps recueille de tous côtés, ou recherche, pour les faire renaître, les traditions, les procédés, les tours de main particuliers aux anciens métiers. Morel se fait vieux; il ne laissera à son élève Clavier qu’une faible part de sa riche expérience; d’autres ouvriers artistes menacent d’emporier avec eux dans la tombe de précieuses traditions de métier. La grande manufacture leur donnera l'hospitalité; ils viendront déposer leur savoir dans ses mains libérales, en formant des élèves, en exécutant de nouvelles œuvres dans les conditions les plus difficiles de leur art.

Enfin, la grande manufacture fera sortir la routine de l’industrie, comme le loup du bois, par la famine. En montrant au public ses productions distinguées, elle le dégoûtera des produits de métier qui n’ont ni vie ni âme, et il repoussera du pied les ouvrages misérables de fabricants sans goût et d’ou-

vriers sans talent; mais en même temps chacune des œuvres de la grande manufacture portera son prix de revient estimé d’après les règles de la comptabilité, en tenant compte des frais généraux; l’industrie alors n'ayant pas de frais de modèles, puisqu'elle peut copier ceux de la grande manufacture, recevant de celle-ci des conseils pour employer judicieusement les procédés mécaniques, n'ayant à tenir compte ni des essais coûteux, ni des pièces fautives mises au rebut, ni de frais généraux écrasants, pourra donner à 500 francs ce qui sera coté 5,000 dans les galeries de la grande manufacture, sans compter qu’en apportant des changements heureux à ses modèles, qu'en créant elle-même des modèles nouveaux sur des données et dans un goût semblables, elle pourra tenter l'amateur par la modération de ses prix et par l'avantage de posséder une œuvre originale.

Les manufactures de l’État luttent aujourd’hui avec les industriels, elles exposent avec eux et partagent les récompenses ; elles leur montrent des productions conçues dans des conditions qu’ils ne peuvent atteindre, sans leur communiquer les procédés qu'ils pourraient employer et les modèles qu’ils devraient suivre; elles forment un petit nombre d'ouvriers, les gardent, les exploitent jusqu’à leur vieillesse, et les enterrent avec leur talent et leur expérience, sans que l’industrie en ait profité. Bien différente, la grande manufacture ne paraîtra dans aucune exposition; elle exposera ses ouvrages dans les palais et les résidences, ses modèles dans son musée, ses procédés d'exécution dans son bulletin hebdomadaire; elle n’aura d’autres ouvriers que ceux qu’elle prendra à l'industrie parmi ses apprentis, et qu'elle lui rendra au bout de trois ans contre-maîtres consommés dans leur partie; elle aura, en un mot, le grand caractère protecteur et initiateur qui convient à l’État intervenant au profit de la nation.

Page 1