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se substituer à celles qu'offrait l'ancienne organisation des corps de métiers.
L'enseignement du dessin, placé désormais dans l’éducation à égalité avec l’enseignement de l'écriture, fait renaître dans la nation entière l'unité de goût et de jugement qui est la base de l’art.
L'enseignement supérieur des arts, réorganisé au sein de générations nouvelles devenues artistes, construit l'édifice majestueux, la pyramide immense dont le sommet s'élève d'autant plus que la base est plus large.
L'État, comprenant ses devoirs envers la nation, dans les questions d'art et de goût, s'impose pour programme la perfection en toutes choses, et il la poursuit depuis les détails les plus infimes des petite et grande voirie jusqu’à l’exécution magnifique du monument national.
Enfin, la grande manufacture modèle, en même temps qu'elle aide l’industrie à épurer toutes ses créations, reconstitue dans les métiers l'apprentissage soumis et studieux, le patronage dévoué et instruit, tout en respectant la liberté de la paresse et les franchises de l'ignorance.
Pour dominer cet ensemble, une direction forte et paternelle est créée, qui fait des sciences, des lettres, des arts et de l'industrie sa besogne et sa chose, et qui puise dans une admirable mission et dans sa grave responsabilité le stimulant et l'autorité nécessaires pour animer et contenir.
L'urgence de ces grandes mesures sera facilement reconnue par tous les esprits observateurs et réfléchis. On peut contester la nécessité de vulgariser les arts en se plaçant au point de vue très-borné d’une vieille routine; mais on ne peut méconnaître la voix qui nous commande de porter dans les masses, avec le bien-être matériel, les jouissances élevées de l'intelligence. Ouvrir l'esprit, former le goût de la nation, c'est donner à chacun sans bourse délier, car je n’appelle pas une dépense la part légère réclamée par les arts dans les sacrifices que s'impose la France. Notre attitude en sera-t-elle moins imposante sur le continent et sur la mer quand nous
aurons largement pourvu à l’enseignement public des beauxarts? Quelle a été leur part dans le budget depuis dix ans :
Armée de terre !. Armée de mer?. Armée de la paix 3. Ministère de la guerre. Ministère dela marine. Lettres et beaux-arts. 328,558,04 2° 119,458,961° 3,966,443°
Si le budget des lettres et des beaux-arts était porté en moyenne à 10 millions, qui oserait prétendre que c’est payer trop cher notre supériorité intellectuelle et notre prospérité commerciale? Prenez-y garde, il y va de notre renom dans le monde et de notre rang à la tête des nations. Se laïisserait-on arrêter par des craintes chimériques? Mais ce que vous ne voulez pas faire dans notre intérêt se fera malgré vous et contre vous. Les chevaux emportent le char, emparez-vous des rênes. Il est trop tard pour revenir en arrière, Une voix retentit d’un bout du monde à l’autre: l'humanité crie : En avant !
C’est qu’aussi les conditions humaines ont changé radicalement. L'esclavage inhumain, la plaie de l'antiquité, pourchassé par le christianisme dans les deux mondes, est remplacé par un esclavage sans cruauté que bénit la religion. L'homme a
! La moyenne des dix années du budget de la guerre, de 1842 à 1851, est de 298,562,372 francs pour les crédits ordinaires, et de 29,995,669 francs pour les crédits extraordinaires.
? La moyenne des dix années du budget de la marine, de 1842 à 1851, est de 109,113,657 francs pour les crédits ordinaires, et de 10,345,304 francs pour les crédits extraordinaires.
3 J'ai relevé dans nos budgets de 1842 à 1851 tous les articles qui, de près ou de loin, touchent aux intérêts des beaux-arts. J'ai même compris dans cette récapitulation les chapitres entiers des indemnités, encouragements et souscriptions qui sont applicables à la fois aux lettres et aux arts. Je donne ce tableau en appendice. J'arrive à une moyenne de 3,966,443 francs. Si l’on y ajoute le chapitre de l’Institut et de quelques autres établissements scientifiques, si l’on y fait entrer les dépenses affectées spécialement aux arts par la ville et par l’ancienne liste civile (une partie de ces dépenses est comprise dans les budgets de 1848 à 1851), on atteindra péniblement le chiffre de 6 millions pour cette immense armée de la paix aussi méritante et non moins glorieuse que les deux autres.
pris à son service une bête de somme et de trait qu'il surcharge et malmène sans s'inquiéter des rigueurs de la loi protectrice des animaux. C’est un esclave qui travaille sans se fatiguer, qui gémit sans souffrir, qui ne sait ni s'arrêter ni faire un faux pas de lui-même, qui n'éclate ni par colère ni par esprit de révolte, mais par notre seule faute, et qui ne demande, pour se calmer et se soumettre, que l'ouverture d’une soupape dont il annonce lui-même le besoin.
En employant la machine, l’homme évite le danger d’en devenir une lui-même. Chaque coup de piston affranchit ses bras d’un coup de pioche, d’un lancé de navette, et dégage son intelligence de la monotonie du travail. L'hélice a fait tomber la rame des mains du galérien. La locomotive a donné le repos au postillon et au cheval, au laboureur et au bœuf, qui luttaient grossièrement ensemble de coups de fouet et de coups de pied. L’engrenage sur la courroie de la roue donne sa liberté à l'homme qui tournait dans le manége, qui s’essouflait dans la farine, qui hannaït dans la grange: l'homme, aujourd'hui, conduit, dirige, surveille, et son labeur allégé donne des loisirs à sa pensée, à son esprit, à son âme.
La destinée de l’homme s'est donc améliorée; je veux qu'elle s’embellisse. La Bruyère pouvait écrire, sans qu’on se révoltàt alors des sombres couleurs de son tableau : « L’on « voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, «répandus par la campagne, noirs, livides et tout brülés du «soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu’ils remuent «avec une opiniatreté invincible ; ils ont comme une voix «articulée; et quand ils s’élèvent sur leurs pieds, ils montrent «une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se «retirent la nuit dans des tanières , où ils vivent de pain noir, «d’eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la «peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et « méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Voilà le paysan, tel qu'un homme de 80 ans, après l'avoir vu, aurait pu le décrire à des hommes qui nous parlent aujourd'hui des réformes libérales de Louis XVI au jour de
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son royal avénement, des magnifiques découvertes de la science à l’aurore aussi de son populaire avénement. Tout cela n’est donc pas bien éloigné, et cependant combien peu nos paysans ressemblent aux paysans du moraliste! Bien nourris, bien vêtus, partout recherchés, tant les bras manquent à l'ouvrage, vous les verrez assis à l'ombre du hêtre, lisant le journal agricole, pendant que la locomotive, au loin dans les champs, laboure, herse, fauche et moissonne. N'est-ce pas l’ancienne poésie bucolique, pour la première fois réalisée? Quand ce paysan, au lieu de revenir avec des chevaux harassés, harassé lui-même, aura rendu à l'air la vapeur qui pendant toute la journée a travaillé pour lui, il rentrera à la ferme frais et dispos, content d’un labeur qui lui a coûté quelques kilogrammes de charbon, sans un effort, n'étant pas abruti par la fatigue, n'étant pas irrité par les disputes avec les uns, par les négligences inutilement reprochées aux autres. Quelques moments seront donnés au diner et aux joies de la famille, puis tous s'asseyeront à la grande table près du foyer, et la soirée se passera à regarder les almanachs illustrés, les gravures qui représentent les événements du jour, à se tenir au courant des nouveautés dans tous les règnes de la nature, dans tous les arts créés par l'homme, car le facieur de la poste et le colporteur du canton auront passé à la ferme pendant la journée, à la ferme qui n’est plus une oasis d'ignorance au milieu d’un désert de travailleurs hébétés. La machine a fait des loisirs au laboureur, et il en donne une part aux plaisirs des yeux et de l'intelligence.
L'industrie participe à cette grande amélioration morale, depuis le fabricant chef d'entreprise jusqu’au dernier ouvrier. Le travail mieux organisé marque à chacun ses devoirs et sa part de responsabilité; l’œuvre en devient plus intelligente, la pensée plus libre, la dignité personnelle plus haute, et, quand l'industrie aura cette direction forte et habile, cette grande réserve de l’enseignement général toujours prête à suppléer par des ouvriers mieux préparés aux ouvriers que l’âge ou la routine laisse en arrière , elle se sentira à l'abri de
la concurrence étrangère, car la France entière vivra dans une atmosphère fiévreuse d'idées charmantes et de goûts toujours élégants, atmosphère contagieuse qui s'emparera de tous et galvanisera les plus apathiques, atmosphère qui fait notre force, qui manquera à nos rivaux, qui fera même défaut aux Français transfuges, ne leur laissant qu'une influence passagère, une saison, pour ainsi dire, comme ces plantes dont les graines portées sur un sol étranger donnent pendant une année d'aussi beaux produits qu’au sol natal, mais à chaque nouvelle récolte s’appauvrissent et redeviennent semblables aux espèces particulières aux divers pays.
Mais alors l'artiste et l’ouvrier ne font plus qu’un; leurs mains, associées dans le même travail, se rencontrent pour s'unir. De cette association du travail naît l'union des sentiments, de cette union une calme influence et comme une harmonie insufflée dans la vie des peuples. Les arts nous font boire à leur coupe enivrante les sentiments doux, les passions calmes, le goût de la méditation, l'amour du repos. On les croit vagabonds, ils sont casaniers; on les dit fougueux , ils sont enfants; sauvages, ils donnent à la sociabilité son plus grand attrait. Et quel pouvoir régénérateur n'ont:ils pas? Voyez ce manant humble, rampant, bassement avide et grossièrement gourmand : il entre dans l'atelier, il devient artiste, et la recherche d’un extérieur élégant lui donne le sentiment de sa dignité d'homme; avec le goût des jouissances 1l a conquis l’insouciance de la fortune, avec l'amour du bien-être, la dureté d’un soldat.
Dans cette nouvelle ère embellie par les arts, qu’ils retenüssent en musique populaire ou en poésie improvisée, en productions d’un art idéal ou en produits des arts appliqués, toute ligne de démarcation a disparu, et l'union, la fusion des arts et de l’industrie doit recevoir sa consécration dans de nouvelles expositions qui ne seront pas universelles par le titre seulement, mais à l’organisation desquelles présidera un esprit libéral, une âme fraternelle. Je me figure le palais de ces expositions comme un monument splendide de l’archi-
teclure, et non pas comme la volière dans laquelle s’est abattue l'Exposition universelle de Londres, je me le représente distribué de manière à conduire le visiteur par la route que la marche d'un esprit distingué voudrait suivre, et non pas fractionnée en tranches, divisée en cases comme un échiquier ou un colombier.
J'ai proposé autrefois un édifice permanent pour les Expositions quinquennales de la France; l'expérience des années et l'Exposition universelle de Londres m'ont fait changer d'opinion. À des solennités passagères, dont le programme change suivant les circonstances, il faut des bâtiments de circonstance. Seuls ils peuvent répondre à des besoins signalés au dernier moment, et permettent à l'architecte de talent de déployer dans ces constructions provisoires de fer, de bois, de plâtre et de toile, des efforts de génie qui, bien qu'ils ne donnent de la conception artiste que l'illusion ou l'apparence, ont plus tard des applications fécondes. Les rampes de Chaillot el 100,000 mètres carrés de terrains vagues qui s'étendent sur les côtés et derrière, en communication avec le monde entier par la Seine et le chemin de fer de ceinture, seront l'emplacement futur de ces grandes solennités. Cette position à elle seule est un rêve d'architecte, et le plus habile sera appelé tous les quinze ans à déployer sur cette Acropole parisienne , en vue des quais et du Champ-de-Mars, son monumental escalier, ses Propylées, son Parthénon gigantesque. Il ne serait pas raisonnable de croire que les progrès de tous les genres de fabrication et la facilité des communications, qui permettront à un plus grand nombre de nations de paraitre aux expositions, exigeront une étendue de bâtiments d’un colossal indéfini. Il se produira tout le contraire. L'usage prolongé de ces Expositions universelles et l'amélioration générale du goût public auront pour première conséquence de restreindre le nombre des objets mis sous les yeux de visiteurs éclairés. L'Exposition de Londres a été et doit rester la dernière de ces foires commerciales, renouvelées du moyen âge, où l'on apporte sa marchandise comme à la halle et où
l'on tient boutique ouverte. Il faut à l'avenir des préoccupations plus nobles, des sentiments plus élevés. On rêvera le progrès, on ambitionnera la gloire, et on comprendra qu'aux yeux d’un public mieux préparé à juger les efforts des arts et de l'industrie, le succès est assuré à la perfection et à la qualité sur l'apparence et la quantité. La transformation se fera d'ellemême. Aux magasins déjà si vastes qui réunissent dans nos villes la grande spécialité des tissus dits de nouveautés vont succéder d'immenses marchés couverts semblables aux anciens quartiers industriels du moyen âge et aux bazars de l'Orient, magasins-bazars qui permettront à l'Exposition universelle de ne pas faire double emploi avec ces expositions permanentes, et de ne mettre en évidence que des produits exceptionnels, par conséquent peu nombreux.
Deux ans avant chaque Exposition universelle, un concours sera ouvert entre les architectes de tous les pays. Les États qui exposent auront chacun le droit de désigner des candidats pour ce concours, en nombre proportionné à leur importance, choisissant suivant leurs vues, prenant ou non en considération la nationalité, désignant directement un artiste de premier ordre ou le faisant sortir d’un concours préparatoire. Le concours définitif aurait lieu entre ces candidats; tous recevront une indemnité honorable; celui qui remportera le premier prix sera appelé à Paris pour exécuter l'œuvre qu'il aura conçue. Nous posséderons ainsi parmi nous, nous verrons à la tâche un grand artiste qui payera sa bienvenue en nous initiant à ses idées, à son expérience, à sa manière. Cette perspective compense à elle seule tous les inconvénients des concours. Cinq millions et le terrain seront mis à la disposition de l'architecte lauréat pour cette construction provisoire. On dira que c’est une grosse dépense; comparée à celle qu'imposerait un bâtiment définitif, ce sera une immense économie. Un PES monumental des Exposilions universelles coûterait 25 millions et des frais d'entrelien continuels. Dès la seconde Exposition, il serait en
contradiction avec des besoins imprévus, avec les goûts nouveaux, avec les moyens de décoration qu’on aura inventés, avec la fraîcheur des objets exposés, avec les innovations de toutes sortes que le progrès amène avec lui, et dont un semblable palais doit être le cadre contemporain. Le plus grave des inconvénients d’un édifice définitif serait d’ôter à Parchitecture, le premier et le plus important des arts, les moyens de se produire dignement dans ces grandes solennités avec le concours des mille industries associées à elle, et qui toutes perdent leur signification quand elles ne mettent pas en œuvre ce qu’elles exposent.
Ce monument provisoire sera donc un modèle d’architecture idéale par la grandeur des proportions, la hardiesse des dispositions et la richesse des matières imitées, mais en même temps un modèle dont tous les détails seront applicables. Les distributions intelligentes et grandioses faciliteront pour la première fois une répartition vraiment méthodique des productions de l’activité humaine.
Le système de division adopté à Londres n'était pas logique, car il était contraire à l'esprit des Expositions universelles et incompatible avec des études comparatives vraiment sérieuses. Qu'est-ce que ces spécialités hachées en mille morceaux et dispersées en autant d'expositions nationales qu'il y a sur la carte du monde, non pas de nationalités, mais d'États constitués? Charmant système qui nous a obligé de chercher la sculpture de Milan et la peinture de Venise en Autriche, le Cap africain, le Canada américain et les Indes en Angleterre, l'Algérie en France, Cuba en Espagne et la Pologne en Russie, sans compter qu’il nous a fallu parcourir le monde entier de l'Exposition pour comparer entre elles des productions similaires, telles que les soies, les cotons, les meubles, les dessins et les statues, envoyées par le monde’entier de la terre! Une Exposition universelle n’est rien, si elle n’est pas l'expression de la fraternité des peuples, si elle n'a pas pour conséquence d’unir et de fusionner leurs arts et leurs industries.
Dans le palais des futures expositions, où tous les arts sans exception et toutes les branches de l’industrie seront représentés, la distribution sera arrêtée, sans égard pour la provenance, suivant l’enchaînement rationnel de l’origine et de la destination des objets, suivant la disposition la plus favorable à l’étalage des étoffes, à l'éclairage des tableaux, à l’action des machines, au bon effet des statues et des bronzes. Je conçois les œuvres de l’art s'associant aux produits de l’industrie dans une progression raisonnée en rapport avec la part de soin, de talent, de génie, que les œuvres comportent. De l'exposition des matières premières qui servent également aux arts et à l'industrie, le public passerait à celles des machines et aux instruments de précision, dont les galeries seraient tapissées de beaux dessins représentant les grands engins mécaniques qu'on ne peut déplacer. On passerait des machines aux tissus qu'elles fabriquent. Ils seraient répartis dans une suite de galeries convergentes sur une vaste salle consacrée aux tableaux, aquarelles et dessins de fleurs, et dont le centre serait occupé en commun par l'exposition des fleurs artificielles de nos plus habiles fabricants et des fleurs naturelles de nos plus passionnés horticulteurs. Association féconde en enseignements pour tout le monde, et pour l'artiste qui imite la nature, et pour le fabricant qui imprime et tisse sur ces toiles des imitations fidèles de ces productions, et pour le public enfin qui comparera. Une galerie voisine, disposée pour l’exposition des tableaux et statues représentant les animaux, les paysages et la nature morte, conduirait à l'exposition des animaux vivants, choisis non pas dans les races déformées par l'obésité jusqu’à la monstruosité, mais parmi les types qui se Tapprochent le plus de la création, et qui, par conséquent, sont les plus utiles reproducteurs. Par d’autres salles le public pénétrerait dans les galeries de la papeterie et de l'imprimerie rayonnant sur une salle centrale qui réunirait les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, entourés de tous les produits de Part qui viennent leur faire cortége : gravures, photographies, lithographies, dessins originaux et reliures. Là peut-être un jour,
sous une forme ou sous l’autre, la littérature vivante et inspirée serait admise, soit qu'elle s’exprimät par la bouche des poëtes chéris, accourus de tous les points du monde, soit que les meilleurs acteurs fissent valoir les scènes dramatiques du théâtre universel. Aux jeux de la Grèce, Pindare chantait la gloire des vainqueurs et Hérodote racontait ses voyages; aux foires d'Ocadh, avant Mahomet, les poëtes de chaque tribu arabe récitaient leurs vers; aux grandes convocations picuses qui décidaient les croisades, aux jubilés, dans les tournois, dans les foires, la poésie et la littérature dramatique avaient leur place. Pourquoi les expositions universelles, héritières de ces divers modes de réunions populaires, seraient-elles déshéritées du noble concours de la pensée? Paralièlement à cette salle de la littérature, et comme en pendant, se trouverait la musique : non plus cet affreux charivari d'orgues et de pianos hurlant les uns contre les autres, mais une exposition restreinte d'instruments hors ligne, donnant lieu à des concerts réguliers, où les compositeurs de tous les pays, heureux mortels qui parlent la langue universelle, viendraient tour à tour faire entendre les créations nouvelles de leur génie, avec l'assistance des chanteurs les plus renommés, les plus populaires. La céramique et la verrerie disposeraient leurs éclatants produits dans des galeries qui réserveraient à leur centre une salle où seraient mis en évidence les productions les plus belles, celles que les artistes considèrent comme leur œuvre de prédilection, et loutes les peintures, tous les dessins originaux qui ont servi à la fabrication. Sur cette salle s'ouvriraient les galeries de l’ameublement, qui offriraient, par des dispositions élégantes, une image de la vie privée dans ses innovations les plus raffinées. Mais déjà ici l'art entre plus avant et comme à pleines voiles. Les tableaux de genre et la petite sculpture se font valoir dans leur association avec les meubles. Viennent enfin les productions de l’orfévrerie, qui couvrent et la table de la salle à manger et la table de l'autel, qui servent à la décoration du salon de bal et du sanctuaire de l’église; la bijouterie, qui, depuis la boucle d'oreille jusqu’à
la statue de Minerve de Phidias, englobe tout le domaine de l'art; les bronzes enfin, petites statuettes de pendules et statues colossales. Maïs ici je voudrais que les salles suivissent une progression de beauté idéale. Comme dans l’ancienne église le narthex, la nef, le sanctuaire, présentaient au catéchumène les différents degrés de son initiation, je placerais d'abord art courant, l'art d'imitation mêlé aux statues qui rendent la chair humaine dans sa prosaïque vérité; au-dessus, les tableaux qui sont la reproduction, sans inspiration, de la nature dans sa beauté matérielle, sortes de photographies vivantes; plus loin, les productions de l’orfévrerie et de la bijouterie inspirées par l’âme de l'artiste et les statues qui expriment un sentiment élevé; aux murs, des tableaux qui s’inspirent des grands faits de l’histoire et semblent respirer quelque chose de sa grandeur ; puis enfin, comme dans un sanctuaire, où l’on pénétrerait par une mystérieuse galerie de vitraux d'église, tout ce qui exprime poétiquement des sujets poétiques, tout ce qui rend avec onction cette autre inspiration poétique, la religion : d'un côté, l'élan de l'imagination passionnée dans tout son abandon; de l’autre, le sentiment religieux dans les formes voilées de sa retenue; l’art mettant à un même niveau de supériorité, sans les confondre dans les mêmes enceintes, l'Évangile et la Mythologie, la vierge Marie et Léda, un calvaire et une bacchanale. Mais ici l'art règne presque seul; à grand'peine l'industrie pourra l’atteindre dans cette région élevée avec quelque œuvre isolée, exceptionnelle, hors ligne: la couronne d’or du poëte ou le calice divin.
Un public intelligent, guidé par cette marche des productions de l’art et de l’industrie confondues aussi longtemps que chacune d'elles comporte l’association, élèvera ses sentiments en même temps que ses sensations, dégagera peu à peu son admiration des œuvres d'imitation et s’épurera lui-même en comprenant l'estime et le rang que méritent les œuvres selon le sentiment qui les a fait naître et le genre auquel elles appartiennent.
Ce public sortant de l'Exposition sous l'impression que lui
laisse cette progression montée jusqu'au sublime, épurée jusqu'à l'idéal, ce public rentrera dans la vie privée autrement préparé, instruit, formé, que par le grand bazar de l’'Exposition de Londres. Artiste en peinture ou en meubles, artiste par des œuvres distinguées, il comprendra mieux la grandeur de sa mission, il verra où devront désormais tendre ses inspiralions; amateur jusqu'alors indécis, il achètera et commandera avec l'intelligence de l’art; simple spectateur, c'est un juge, un juge enthousiaste pour le beau, un juge sévère pour la banalité, cette sœur placide de la vulgarité.