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LOIS DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC

Rigoureusement parlant, il ny a pas d'innovation; mais dans la pratique des faits il arrive un moment où ce qui flottait se fixe, où ce qui végétait prend racine el pousse ses vigoureuses branches, où l'idée devient un fait. De même que la puissance de la vapeur avant le mécanisme imaginé par Fulion, l'électricité avant ses applications récentes, avaient toute leur valeur théorique, de même aussi l'instruction publique, avant 1830, était constituée dans tous ses éléments de

libérale propagande, et c’est cependant seulement alors qu’elle est devenue viable, qu'elle a conquis sa puissance et son action.

Pourquoi le dessin n'a-til pas été compris dans le programme des études de l'instruction primaire par les auteurs si nombreux de projets de loi et par les crateurs parlementaires plus nombreux encore qui en ont discuté, amendé et voté les articles? Cette question demande une réponse, car, si ces longs débats, souvent renouvelés, avaient prouvé que la pratique du dessin est inutile dans la vie et que son enseignement est impraticable à cet âge, il serait inutile d'insister: la raison commanderait de se soumettre.

Le dessin inutile, mais à qui donc? Riche ou pauvre, travailleur ou désœuvré, homme savant, être futile, tous en ont besoin, les uns pour ajouter au charme d’une vie facile, les autres pour donner un emploi mieux assuré à une existence laborieuse. À combien de personnes n'esl-il pas arrivé, et cela plus d'une fois dans la vie, au milieu de la conversation, en face d’un auditoire attentif, ou bien dans un pays dont elles ne comprenaient pas la langue, ou bien encore au retour d’un voyage intéressant, de s'être senties humiliées, parce qu’elles ne savaient pas dessiner: il s'agissait de décrire un objet, d’exposer le détail d’un mécanisme, de demander quoi que ce soit, de faire comprendre la forme d’une plante nouvelle, d'un animal inconnu ou d’un monument de style étrange ; et vous, le savant, l'homme de ressource, d'esprit, de génie même, vous étiez là à vous perdre en paroles, à suer sang et eau pour décrire ce que personne ne comprenait, tandis que deux coups de crayon vous auraient tirés d'embarras, vous et votre auditoire. S'agit-il de fabricants, de marchands, d'ouvriers, à quoi bon insister? Chaque jour et chaque heure renouvellent le supplice et les regrets de ces hommes intelligents qui voudraient s'exprimer dans cette admirable langue et s'aider de ce langage facile. Il y a plus, le dessin n’est pas seulement un talent accessoire, il va devenir la planche de salut de l’ouvrier, car il n’est pas besoin d’avoir fait de profondes études, de

ve

longues observations, pour découvrir que la mécanique est un agent qui va peu à peu se substituer à la force manuelle el remplacer partout les bras qui agissent sans intelligence. Un ouvrier qui n’a que sa vigueur et son bon vouloir risque désormais d’être supplanté par une machine, et le meilleur moyen de lui assurer du pain, c’est de développer son intelligence, de former son goût, d'exercer ses mains aux travaux délicats. Le dessin est un agent de développement excellent, et la meilleure parade aux empiétements de lamachine. Bizarre conséquence des révolutions de l'industrie! Lors de lintroduction de la première machine à vapeur dans une fabrique, on avait dit que l’homme allait être condamné au rôle honteux d'un rouage hébété, et il se trouve, au contraire, que cette force artificielle se charge du gros de la besogne, des travaux mécaniques, de cette part qui avilit l’ouvrier par la fatigue et la répétition monotone, tandis qu’elle élève l'homme, en lui réservant toute la part intelligente dont elle ne peut s'acquitter, en faisant de lui le directeur habile et le maître exercé d’une force immense et obéissante. Ces insidieuses machines ont pris déjà bien des rôles : marins, elles rament:; fabricants, elles tissent, brodent et cousent; laboureurs, elles préparent la terre, la draguent et l’ensemencent; moissonneurs, elles fauchent et fanent; forgerons, elles se réparent elles-mêmes : l'homme ordonne et regarde faire.

Oui, le dessin est utile à chacun, et, dans la société à venir, je conçois plutôt un homme ne sachant pas écrire que ne sachant pas dessiner. Son écriture le mènera à peu de chose, le dessin le conduira à tout. Savoir lire et dessiner, c'est là l'éducation élémentaire; celui qui dessine écrit dès qu'il le veut; celui qui écrit n’est pas plus avancé pour dessiner que le perroquet le mieux instruit pour parler. Est-il si dificile de dessiner ? Bien moins que d'écrire. Pourquoi donc le dessin ne fut-il pas compris dans le programme des études élémentaires de l'instruction primaire, et ne fut-il admis dans les classes de l’instruction secondaire, c’est-à-dire dans les lycées et les colléges, qu’à titre de talent d'agrément?

Dès le début de la Constituante, l’organisation de l’instruction publique fut un sujet de préoccupation pour cette célèbre assemblée. On sait dans quel esprit fut rédigé le «rapport au nom du comité de constitution, par M. de Talleyrand- Périgord, ancien évêque d'Autun, administrateur du département de Paris. » Je cite l'intitulé du mémoire imprimé; ce qu'on n’a peut-être pas remarqué, c’est le langage du descendant de tant de fidèles serviteurs de la royauté, en parlant des arts sous l’ancienne monarchie, ou plutôt sous la monarchie, puisqu'il ne l'avait pas encore détruite : « Les arts n’ont « que trop souvent été prostitués aux intérêts de la tyrannie; « elle les employoit à détremper le caractère des peuples, à « leur inspirer les molles affections qui les préparent à rece- « Voir ou à souffrir la servitude; mais les arts eux-mêmes « étoient esclaves lorsqu'on -corrompoit ainsi la noblesse de «leur destination : les arts aussi doivent rompre leurs fers « chez un peuple qui devient libre. Il est vrai que, même sous « l'empire des maîtres les plus absolus, on les a vus créer des « chefs-d’œuvre; mais c’est qu’alors, trompant la tyrannie, ils «savoient se réfugier dans une terre étrangère : ils se trans- « portaient, ils s'élançoient à Athènes, à Rome, jusque dans « Olympe, et c’est là qu’ils trouvoient cette liberté et ce cou- «rage de conception dont ils ont conservé l'empreinte.» Ce marivaudage révolutionnaire devient plus clair et plus concluant quand, quittant l’allusion, le rapporteur aborde la réalité des faits : « La nation, loin de redouter l'influence des «arts, voudra se couvrir de leur gloire; elle les encouragera, “elle les honorera, elle leur confiera ses intérêts: enfin elle «les placera dans l'éducation comme un moyen de plus pour « faire chérir la morale.» Mais, en fin de compte, ces belles phrases aboutissent à l'introduction de l'étude des éléments du toisé dans les écoles primaires : « Article IV. On enseignera «aux enfants : 1° à lire, tant dans les livres imprimés que « dans les manuscrits; 2° à écrire, et les exemples d'écriture « rappelleront leurs droits et leurs devoirs; 3° les premiers «éléments de la langue françoise, soit parlée, soit écrite;

« 4° les règles de l’arithmétique simple; 5° les éléments du « loisé; 6° les éléments de la géographie. Article VI. Dans «les villes et bourgs au-dessus de mille âmes, on enseignera «aux enfants les principes du dessin géométral. »

La lecture du rapport de M. de Talleyrand se fit dans les séances du 10 et du 11 septembre 1791: l'assemblée était sur le point de se séparer; elle ne pouvait engager la discussion d'une partie aussi importante de la constitution; elle la renvoya à la prochaine législature, en déclarant, dans son acte solennel du 12 septembre de la même année, que l'instruction serait gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes.

Les 20 el 21 avril de l’année suivante, Condorcet fit, à l’Assemblée législative, un nouveau rapport sur l’organisation générale de l'instruction publique. L'esprit réfléchi, quoique syslématique, du géomètre, aurait dû lui ouvrir les vraies perspectives sur le rôle important des arts; elles lui restèrent fermées, et, dans son méthodique travail sur l'instruction publique, on voit qu’il n’attribuait aux arts qu'un rôle spécial, dont l’action devait être réservée aux carrières professionnelles. Nous examinerons d’abord la part qu'il leur fait dans son enseignement général. On sait qu’il avait composé un long travail sur l'instruction publique avant de présenter à l'Assemblée nationale un rapport sur son organisation. Dans ces deux ouvrages la même pensée domine. I divisait l’enseignement en cinq degrés d'instruction : 1° les écoles primaires, 2° les écoles secondaires, 3° les instituts, 4° les lycées, 5° la Société nationale des sciences et des arts. Dans les écoles de premier degré ou primaires, il partageait l’enseignement en quatre années, commençant à l’âge de neuf ans, se terminant à treize. Dans les deux premières années, la lecture, l’écriture, le calcul, quelques éléments des sciences, occupaient tous les moments, et c’est seulement dans la troisième année, quand l'enfant avait déjà atteint l’âge de douze ans, qu’on lui enseignait l’arpentage sur le terrain, «et, ajoutait Condorcet, «cette habitude leur donnerait un usage de l’art du dessin

« suffisant pour la généralité des individus, qui n’ont besoin «que de savoir faire des plans et rendre les objets avec une «exactitude grossière.» On associait à ce grossier enseignement, dans la quatrième année, quelques notions de mécanique, des principes de physique et un tableau très-abrégé du système général du monde.

Après avoir pourvu à l’enseignement général, Condorcet aborde l'instruction destinée aux professions, qu'il divise en deux classes, les unes ayant pour objet principal de satisfaire les besoins, d'augmenter le bien-être, de multiplier les jouissances des hommes isolés; les autres, dont l'utilité commune paraît être le premier objet; puis il s'exprime ainsi : « On doit placer dans la première classe tous les métiers, tou- «les les professions mécaniques et même les arts libéraux, «quand ïls ne sont véritablement exercés que comme des «métiers. La peinture, la sculpture, sont des arts dans un «homme qui sait exprimer les passions et les caractères, «émouvoir l'âme ou l’attendrir, réaliser enfin ce beau idéal « dont l'observation de la nature et l'étude des grands modèles « lui a révélé le secret; mais un peintre, un sculpteur, qui dé- « core les appartements d’ornements ou de figures qu'il copie, « n'exerce réellement qu'un métier : l’un crée de nouveaux « plaisirs pour les hommes éclairés et sensibles, l'autre sert le «goût ou la vanité des hommes riches. » II reconnaît toutefois que le dessin est utile dans toutes les carrières : « Le « dessin est indispensable dans tous les arts employés par le « luxe, où l’on joint la décoration à lutilité, et dans toutes les «professions où l’on fabrique les instruments et les outils em- « ployés par les autres arts.» Mais, en résumé, il ne fournit aucune méthode d'enseignement, et on voit quelle aurait été dans ses idées une organisation des institutions favorables aux arts par ce qu'il propose pour les architectes : « On sent « bien qu'il ne s’agit pas ici de former un corps de construc- « teurs : rien ne nuirait plus au progrès de cet art si vaste, si «important; rien ne contribuerait davantage à y perpétuer « les routines, à y conserver des principes erronés. S'il faut

«une instruction publique pour cet art, c'est précisément «afin qu'il n'y ait plus d'école, afin d'en détruire à jamais « l'esprit. »

L'Assemblée législative n’eut pas le temps de s'occuper de la loi sur l'instruction publique; elle légua le soin de ce grave intérêt à la Convention, qui fit réimprimer le rapport de Condorcet et le mit en discussion au mois de juillet 1793. Antérieurement, dans la séance du 26 juin, elle avait entendu la lecture du projet de décret pour l'établissement de l’instruction publique, ou projet d'éducation nationale, présenté à la Convention, au nom du comité d'instruction publique, par Lakanal. C'était un bizarre composé de vues philanthropiques et égalitaires, d'opinions doucereuses et révolutionnaires ; d’ailleurs, pas la moindre place faite aux arts. — « Article I*. « Les écoles nationales ont pour objet de donner aux enfants «de l’un et de l’autre sexe l'instruction nécessaire à des ci- «toyens français. — Article XXIII. Les premières leçons de « lecture et d'écriture sont données par l’institutrice aux petits «enfants de l’un et de l’autre sexe. Après ce premier ensei- «gnement, les garçons passent entre les mains de l'instituteur. — « Article XXIV. Dans l'une et l’autre section de chaque « école nationale, on achève de perfectionner les enfants dans « la lecture et l'écriture. On enseigne les règles de l’arithmé- «tique et l’art de se servir des dictionnaires. On donne les « premières connaissances de géométrie, de physique, de géo- «graphie, de morale et d'ordre social. »

Il est vrai qu'il restait bien peu de temps aux jeunes élèves, qu'on formait, en outre, aux exercices militaires et gymnastiques, qui visitaient les hôpitaux et les prisons et devaient aider dans leurs travaux domestiques ou champêtres les pères et mères de famille que leurs infirmités ou leurs maladies empêchaient de s’y livrer, sans compter d’interminables fêtes nationales dans lesquelles une place étail toujours spécialement réservée aux enfants : fête du mariage et de la maternité, du retour de la verdure et du retour des fruits, etc. etc.

Dès le commencement de la discussion sur ce grave sujet, Robespierre intervint (séance du 13 juillet) pour substituer au projet de la commission un autre projet, ouvrage posthume de Lepelletier, qui avait fait partie, avant sa mort, du comité de l'instruction publique. L'auteur demandait à la Convention de décréter « que, depuis cinq ans jusqu’à douze pour les gar- «çons el jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants, sans «distinction et sans exception, seraient élevés en commun « aux frais de la république, et que tous, sous la sainte loi de « l'égalité, recevraient mêmes vêtements, même nourriture, «même instruction, mêmes soins. » Il exprimait, en outre, le désir « que, pendant le cours entier de l'instruction publique, « l'enfant ne reçût que les instructions de la morale univer- «selle et non les enseignements d'aucune croyance. » Telles sont, au point de vue religieux et économique, les idées de l'auteur; quant à la part faite aux arts, voici à quoi elle se réduit : « L'enfant est parvenu à douze ans; à cet àge finit « pour lui l'instruction publique. Une très-petite portion, mais «choisie, sera destinée à la culture des arts agréables et aux «études qui tiennent à l'esprit. Quant aux premiers, l'appren- « tissage de leurs divers métiers n’est pas du ressort de la loi : le « meilleur maître, c’est l'intérêt; la leçon la plus persuasive, « c’est le besoin. » La Convention vota la loi dans cet esprit. Elle décréta la gratuité de l’enseignement public et arrêta au chiffre de 1,200 francs la rétribution fixe de tous les instituteurs, avec garantie d’une retraite proportionnelle. C'était d'un coup de plume une dépense de 30 millions imposée au budget. L'intention était bonne; mais, vu les désordres du temps et la pénurie des finances, une organisation aussi compliquée, aussi coûteuse, devenait impossible. Si même on l'eût entreprise, il est probable que les arts en auraient médiocrement profité. À cette époque, on avait une foi vague plutôt qu’une ferme confiance dans cette extension générale, indéfinie, des lumières et du bien-être dans les masses. Les artistes suffisaient aux besoins du luxe; ce qui restait de l'organisation des métiers, à l'activité de l’industrie. On rêvait, mais on ne pré-

voyait pas que le jour fût si voisin où tous les citoyens, sachant lire, écrire et compter, voudraient participer à la culture des arts, non plus comme l’occupation de faciles loisirs ou comme la satisfaction des plaisirs de l'amour-propre, mais comme un des ressorts les plus énergiques de l’industrie, comme un des moyens les plus assurés de gagner sa vie honorablement et même de faire fortune.

Cette importance des arls devint tous les jours plus évidente, et cependant, ni sous le Directoire, en l’an 1v, ni sous l'Empire, en 1810, ni dans les divers remaniements de la loi de l'instruction sous la Restauration, on n'eut l’idée d'associer l’art à l’enseignement public, comme une de ses parties indispensables. Le dessin continua à être considéré comme un art d'agrément réservé aux riches, ou comme une étude particulière propre à des carrières spéciales.

Mon père, qui fut pendant toute sa vie un esprit avancé, publia en 1815 un plan d'éducation élémentaire d’après les deux méthodes combinées du docteur Bell et de Lancaster : c'était l’enseignement mutuel, et on sait qu'il en fut le plus ardent promoteur. Les avantages de cette méthode ne seraient pas plus contestés aujourd’hui que son ancienne vogue, si, comme une orange dont on rejette l'écorce après en avoir sucé le jus, on ne la dédaignait après lui avoir pris tout ce qu’elle avait de bon. Quoi qu'il en soit, en 1815, proposer de nouveau l’enseignement de la lecture, de l'écriture et du calcul pour tous indistinctement était une chose insolite, et mon père le fit avec autant de vivacité d'esprit que de dévouement de cœur; cependant il n’osa pas recommander en même temps l'étude des arts pour tous. Voici comment cette intelligence supérieure, et, je le répète, très-avancée, répartissait en trois grandes classes les éléments de l'enseignement : «Il suflirait «aux pauvres de savoir lire, écrire et compter, et d'être ins- «truits dans les éléments de la religion et de la morale. Les «classes moyennes auraient de plus les études classiques , Les «sciences exactes, les notions nécessaires au commerce et à «l'administration. C’est aux gens riches seulement qu'appar-

« tiendraient les arts et les talents d'agrément, tels que la mu- « sique, la danse, le dessin, qui tiennent aux habitudes élé- « gantes de la vie et à la disposition de tout son temps. »

Les arts étaient donc considérés, en 1815, par les esprits les plus éclairés, comme des talents d'agrément réservés aux riches, et la Restauration avait alors le tort de laisser penser qu’elle voulait étendre cette opinion à l'instruction elle-même. Ses partisans les plus dévoués avaient quitté la France au moment où l'extension de l'instruction publique était devenue un drapeau révolutionnaire et le texte des diatribes les plus violentes contre la royauté, les hommes de loi, les prêtres et les nobles. Toutes les fois qu’on soulevait cette question, les Bourbons croyaient voir une machine de guerre braquée contre leur gouvernement; et la monarchie, qui, appuyée sur le clergé, avait été pendant tant de siècles le pionnier de la civilisation, la protectrice infatigable des lettres ct des arts, au lieu de se mettre à la tête d’un mouvement qui lui était naturel autant que profitable, laissa forger, dans la bienfaisante propagande de l'instruction, une arme d'opposition.

Quand la réaction de 1830 eut eu le dessus sur cette malencontreuse résistance, on avait appris à mieux apprécier l'influence des arts sur l'intelligence du peuple, on comprenait de quelle importance était notre supériorité sur les autres nations dans les choses de goût, et la valeur que les arts donnaient à tous les produits manufacturés: aussi le dessin et la musique entrèrent-ils dans la loi de l’enseignement. Il est vrai qu'on ne leur ouvrit que la petite porte, et ils n'acquirent de cette manière aucune autorité, aucune influence sur l'esprit des enfants.

Le législateur de 1833 avait imaginé deux degrés d'instruction primaire : l'une élémentaire, applicable à toutes les communes ; l'autre supérieure, destinée à des populations avancées , à des communes riches ; mais c'était un genre de progrès, une sorte de perfection laissée au choix des instituteurs, c'està-dire l'exception, le hors-d’œuvre. Le premier degré imposait seulement « la lecture, l'écriture et le calcul; » le second

degré «comprenait en outre et nécessairement le dessin li- «néaire, l’arpentage et les autres applications de la géométrie, «les notions des sciences physiques et de l’histoire naturelle «applicables aux usages de la vie; le chant, les éléments de «l'histoire et de la géographie, et surlout de l’histoire et de «la géographie de la France.» Mon pere, qui depuis 1815 avait vu quelques notions de dessin facilement apprises par des milliers d'enfants dans les écoles mutuelles, voulait introduire «le dessin linéaire» dans l’enseignement élémentaire, ou enseignement du premier degré. « Ce que je propose, di- « sait-il à la tribune dans la séance du 29 avril 1833, existe «déjà dans toutes les écoles mutuelles, même les. plus mé- « diocres. » Le général Demarçay répondit à cette proposition et à celle du Gouvernement qui plaçait le dessin linéaire dans l'enseignement primaire supérieur ou facultatif : « Je me suis «occupé de ces objets, j'ai lu attentivement les instructions « qui ont été données par un savant de Paris et qui servent de «manuel dans les écoles primaires (le Manuel de M. Francœur) « pour l’enseignement du dessin linéaire. Eh bien! messieurs, « je crois m'être convaincu que ce sont des idées creuses, dé- « nuées de sens, inapplicables, inutiles. Je vais tâcher de le «démontrer de la manière la plus sensible. Dans la pratique «des arts, où l’on a souvent besoin de mener une ligne per- « pendiculaire à une autre, de tirer ce qu’on appelle un coup «d'équerre, on ne le fera jamais sans instrument, puisque «sans leur secours on est presque certain de se tromper. On «vous propose d’habituer un élève, un jeune homme, un «ouvrier, à tracer une circonférence sans instrument; eh bien! « messieurs, cela ne s’est jamais fait et ne se fera jamais; ce «serait une dérision, car il est impossible de tracer avec la «main seule et un crayon une circonférence aussi exactement «que tout le monde peut le faire avec un compas ou avec les «instruments en usage. Ainsi que j'ai eu honneur de le dire

«on ne l’a jamais fait; il serait totalement déraisonnable, il «serait extravagant d'agir autrement, Il en est de même pour «les parallèles et les autres applications. Je propose de sup-

«primer les mots de dessin linéaire, parce que c’est une idée « fausse, une application dénuée de tout fondement et, je puis «le dire, ridicule. »

Il n’eût point été impossible de discuter avec plus de mesure et de politesse, mais on pouvait aussi raisonner moins juste. Le dessin linéaire n’est autre chose que l'écriture de la géométrie; et une fois qu'on s’en tenait là, mieux valait peutêtre commencer par le commencement et enseigner les éléments de la géométrie. Évidemment on n’avait encore qu’un vague pressentiment des besoins de l'avenir; on n'osait pas demander le dessin, on craignait les objections qui pouvaient s'élever contre un art d'agrément qu'il était d'habitude de réserver aux classes riches. Le dessin linéaire, ce bàtard répudié de tout le monde, n'étant ni imposé dans la classe élémentaire, ni obligatoire pour obtenir le brevet d’instituteur, fut entièrement annulé et ne figura en aucune manière dans le programme des écoles primaires.

Tous les hommes sérieux ont suivi avec une vive satisfaction l'accroissement prodigieux du nombre des écoles nouvellement construites, du nombre des instituteurs formés dans les écoles normales, du nombre des Français qui désormais savent lire, écrire et compter. Les écoles se sont augmentées dans la proportion de 1 à 100, et sont desservies par une véritable armée de 30,000 instituteurs; enfin on peut compter 80 p. 0/o des jeunes Français ayant reçu cette instruction première, utile et indispensable.

Le fantôme des dangers de la propagation de l'instruction fut au moment de reprendre son empire au milieu des désordres de 1848. Les instituteurs, qui remplissaient leur modeste mission aussi bien qu'il est donné à un corps tellement nombreux de répondre à de si grandes exigences, payèrent cher la faiblesse de quelques-uns d’entre eux qui s’enivrèrent des idées socialistes et répondirent aux excitations d’un homme médiocre, recommandé à leur confiance par le nom de son père et son titre de ministre de l'instruction publique. Quand

la réaction fut possible, en 1849, elle alla à son tour trop

loin. Aux yeux d’une nouvelle majorité parlementaire, la loi de 1833 étail presque un crime, car «elle avait déclassé les in- «dividus en leur inspirant des sentiments d'ambition, con- « formes sans doute à nos institutions, mais que la société est «impuissante à satisfaire et qui trop souvent mènent au déses- « poir ceux qui les conçoivent. » Et cependant, en faisant une nouvelle loi, on reconnaissait que «l'objet en était d’initier « l'universalité des citoyens à un petit nombre de connais- «sances simples, usuelles et indispensables, comme le dit la « constitution, pour tous les besoins et toutes les situations de «la vie, telles que l’instruction morale et religieuse, la lecture, « l'écriture, le calcul et le système légal des poids et mesures. » Suivant ces principes, la nouvelle loi supprimait les deux degrés d'enseignement primaire, et, les fondant en un seul, elle réduisait le programme des études à la lecture, l'écriture et le calcul, avec cette réserve bien illusoire : « Tout instituteur «peut donner à son enseignement des développements con- « formes aux besoins et aux ressources des localités. » C’est-àdire qu'on ne défendit à aucun instituteur d'enseigner le dessin , le chant et toute autre bonne chose, maïs sans lui en faire une obligation; et on pouvait prévoir ce que signifierait cette liberté dans nos campagnes; mais cela s’appelait, en 1848, «renverser l’échafaudage d’une fausse science élevé «en 1833.» La fausse science me paraît être aussi bien celle qui n'apprend pas ce qu’il faudrait savoir que celle qui enseigne ce qu'il est inutile de connaître.

Évidemment, les hommes honorables qui désertaient ce grand intérêt avaient pour excuse de ne pas comprendre l’importance des arts dans l'économie sociale d’un peuple. Sont:ils bien coupables? On en douterait quand on suit la marche des travaux de l'enquête ordonnée en 1848 par la chambre de commerce de la ville de Paris. S'il est une ville qui dût mettre l’enseignement des arts en première ligne dans l'éducation publique, s’il est un corps qui eût intérêt à s’enquérir des progrès faits dans cette voie, c'est la capitale, c'est sa chambre de commerce. Eh bien! administration municipale

marchande 500 francs de subvention à l’école de dessin de Lequien, quand elle devrait consacrer des allocations considérables à soutenir les anciennes écoles ou à en fonder de nouvelles, et la chambre de commerce n'a jamais songé à donner en encouragements de ce genre la moindre part de ses riches revenus. Bien plus, dans cette enquête, une de ses préoccupations les plus vives devait être de connaître quelle éducation recevait la classe ouvrière, quels encouragements ou quelles entraves rencontraient les apprentis et les ouvriers qui voulaient apprendre le dessin et par le dessin augmenter leur habileté, développer leur goût et ajouter à leur bien-être en fournissant à l’industrie des éléments de nouveaux progrès. Il entre dans les attributions de la chambre de commerce d'adresser au Gouvernement, ou à la municipalité, des observations el des plans d'amélioration auxquels ses moyens d'enquête et ses connaissances spéciales donneraient un grand poids et une véritable autorité. Il était donc naturel qu’elle s’enquit spécialement, sous ce rapport, de l'état des classes ouvrières; elle a chargé ses recenseurs de monter aux étages de toutes les maisons, de leur demander s'ils savaient lire et écrire, s'ils étaient dans leurs meubles, s'ils avaient des habitudes rangées ou dissipées, laborieuses ou fainéantes; quant à leur demander s'ils avaient appris à dessiner, où et comment, s'ils désiraient l’apprendre, s'ils en reconnaissaient l'utilité, s'ils rencontraient des obstacles à leur bonne volonté, rien. La chambre de commerce n’a pas pensé à cet intérêt.

Avec quels regrets ne voit-on pas tout un demi-siècle, le temps d'élever vingt millions d'hommes, perdu pour les arts, quand ces cinquante années pouvaient prendre deux générations sous leur égide! Il fallait ces explications pour comprendre comment ces précieuses études ont été d’abord méconnues, puis oubliées, puis systématiquement exclues des lois de l'instruction publique.

Le caractère distinctif d’un bon plan d'éducation réside dans une heureuse harmonie entre ce que l'enfant apprend et ce que l’homme est obligé de faire. Étant prouvé que la

connaissance du dessin est utile, indispensable pour toutes les classes et dans toutes les situations de la vie, on doit l’enseigner; reste à examiner si l'enfant peut l’apprendre et si on peut l’enseigner à tous les enfants.

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