QUANTITÉ DE LA MATIÈRE COLORANTE
méthode très-simple, d'une exécution très-facile, et que tout praticien peut employer. 11 est vrai que cette méthode donne des résultats seulement approximatifs , mais qui cependant fournissent au médecin des renseignements intéressants et importants pour le diagnostic, le pronostic et le traitement des maladies.
La méthode et son mode d'emploi ont déjà été décrits dans le paragraphe 61, et la planche IV permet à chacun de s'en servir.
Depuis que cette méthode est connue on a élevé contre elle différentes objections, auxquelles je veux répondre brièvement dans les lignes suivantes :
D'abord on a avancé que la couleur de l'urine ne doit pas provenir d'un seul et même pigment, mais de différentes matières colorantes. Ce fait est exact et il a déjà été indiqué, § 73 notamment. Mais, qu'elles soient accidentelles, ou occasionnées par les pigments de la rhubarbe, du séné, etc., ou bien qu'elles soient essentielles et qu'elles tiennent à la présence de pigment biliaire, d'uroxanthine, d'uroglaucine, d'urrhodine et d'uroérythrine, les colorations anormales de l'urine décrites dans ce paragraphe sont relativement rares et peuvent, si elles existent, être très-facilement reconnues. Dans tous ces cas on se tromperait certainement si l'on voulait se rervir de la table pour la détermination quantitative de la matière colorante de l'urine. Mais c'est précisément pour des cas exceptionnels que la méthode ne convient pas, et cette circonstance ne peut pas constituer une objection, parce que, lorsqu'il s'agit d'autres recherches chimiques quantitatives, il est extrêmement rare qu'une méthode suffise pour tous les cas. Presque toutes les urines, surtout si elles ont été filtrées, ne renferment pas, ou seulement en très-petite quantité, de ces matières colorantes anormales, eUes sont le plus souvent colorées par le pigment ordinaire de l'urine (urophéine Heller, urochrome de Thudichum, urobiline de Jaffé).
On a en outre objecté que les couleurs données dans la table ne forment pas une série parfaitement régulière, qu'en étendant des urines brunes ou à couleurs très-' éclatantes on n'obtenait pas exactement les teintes offertes par les urines pâles, et que par conséquent il est inexact de dire qu'une urine rouge contient 52 fois autant de matière colorante qu'une urine jaune pâle, qu'une urine rouge-brun en renferme 64 fois plus que cette dernière, etc. Je suis tout prêt à reconnaître que la matière colorante n'est pas invariablement le même corps dans toutes les circonstances, mais qu'eUe peut offrir des modifications qui exercent de l'influence aussi bien sur son pouvoir colorant que sur les nuances auxquelles elle donne lieu ; mais cela n'empêche pas que l'on puisse se servir de la couleur de l'urine pour des déterminations approximatives de la matière colorante, en ayant soin seulement de ne pas renfermer les erreurs possibles dans des limites trop étroites. Comme jusqu à présent, malgré les beaux travaux de Scherer, de Harley, de Thudichum, de Jaffé et d'autres, on n'a pas encore pu préparer à l'état de pureté la matière colorante de l'urine, la fixation des limites de l'erreur est dans ce cas complètement arbitraire, et je pense choisir des limites plutôt trop étendues que trop étroites en admettant que l'erreur possible puisse s'élever à 1/4 et même à 1/5 des nombres trouvés. Les différences qui dépassent ces grandeurs indiquent, par conséquent, avec certitude que la quantité du pigment contenu dans deux espèces d'urines comparées entre elles n'est pas la même, tandis que celles qui sont comprises dans ces fractions peuvent être négligées.
Si, par exemple, la quantité de la matière colorante, qu'un homme en bonne santé élimine en 24 heures par l'urine, est égale à 4, et si l'on trouve chez un malade le nombre 16 ou 20, on peut être sûr qu'il y a dans ce cas une augmentation considérable du pigment, augmentation au moins égale au double ou au triple de la normale. De même il est certain qu'il y a une diminution, si le nombre 1 est le résultat
de la détermination. Si au contraire on trouve 3,5 ou 4,5, on ne peut pas conclure avec certitude à l'existence d'une diminution ou d'une augmentation.
Pour ces raisons, je crois devoir maintenir l'affirmation, que cette méthode, employée avec précaution, peut donner des résultats utiles, et que si .l'hypothèse sur laquelle reposent les indications relatives à sa signification est exacte, elle peut fournir au médecin sur la métamorphose de la matière, et notamment sur la destruction des globules sanguins, des renseignements très-importants et qui ont d'autant plus de valeur que les moyens dont dispose le médecin pour se former une opinion sur l'activité de cette partie de la nutrition sont extrêmement limités.
[La détermination de la quantité de la matière colorante de l'urine pourra être également effectuée à l'aide du procédé indiqué par Arm. Gautier, voy. § 62, p. 206.)
La signification qu'a pour le médecin une augmentation ou une diminution de la matière colorante de l'urine, est mise en évidence par les indications suivantes qui, il est vrai, sont en partie hypothétiques, mais cependant d'une exactitude très-probable.
Beaucoup de faits semblent indiquer que sans cesse un certain nombre de globules sanguins éprouvent dans l'organisme vivant une métamorphose régressive, par suite de laquelle ils entrent en dissolution ; leur matière colorante (hématine) est alors décomposée et ensuite éliminée du corps sous forme de pigments biliaires et urinaires, de telle sorte que la quantité excrétée de ces pigments nous donne une sorte de mesure de l'intensité de la destruction des globules sanguins. Mais le médecin peut, dans beaucoup de cas, tirer d'autres conclusions importantes pour le diagnostic , le pronostic et le traitement des maladies.
Je ne pense pas qu'il soit actuellement possible de déterminer combien d'hématine ou de corpuscules sanguins correspond à une quantité donnée de pigment urinaire. Nous n'avons encore que des renseignements très-incomplets sur les modifications qu'éprouve l'hématine avant de devenir pigment urinaire. Pour cette raison j'ai préféré choisir une grandeur imaginaire comme unité de mesure pour la quantité du pigment urinaire : j'ai admis = 1 la quantité du pigment urinaire contenu dans 1000 centimètres cubes d'urine jaune pâle, au lieu de déterminer la quantité absolue de la matière colorante de l'urine, à l'aide de la balance ou par comparaison avec la couleur d'une quantité connue de globules sanguins, cette méthode de détermination offrant encore de trop grandes difficultés.
Les arguments sur lesquels repose l'hypothèse précédente, — que les pigments biliaire et urinaire seraient de l'hématine modifiée, — sont les suivants :
La matière colorante du sang est très-difficilement destructible ; le sang extravasé à l'intérieur de l'organisme, de même que celui qui en dehors du corps a été soumis aux influences les plus diverses, conservent leur couleur avec une grande ténacité, ou bien n'éprouvent dans leur coloration que de légères modifications. C'est pourquoi il n'est pas probable que l'hématine usée et devenue impropre aux usages de l'organisme soit éliminée du corps sous forme d'une substance incolore, il est au contraire
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presque ccrlain que lors de son élimination elle est encore plus ou moins colorée. Mais les seules excrétions colorées de l'organisme sont l'urine et les matières fécales ; on peut, par conséquent, considérer le pigment urinaire ou le pigment biliaire (la modification qui se rencontre dans les excréments), ou même tous les deux, comme formés aux dépens de l'hématine métamorphosée. Pour ces raisons, un grand nombre d'excellents observateurs, comme Scherer, Polit, Virchow, Harletj et d'autres, n'ont pas hésité à regarder le pigment de l'urine ou celui de la bile, ou môme ces deux corps comme le produit de la destruction de l'hématine. D'ailleurs quelques chimistes {Hoppe-Seijler , Maly) ont réussi à transformer directement par' des agents chimiques l'hémoglobine en bilirubine (matière colorante de la bile) et en urobiline (matière colorante de l'urine) (voy. p. 62).
La quantité de pigment urinaire qu'un adulte élimine à l'état normal s'élève en vingt-quatre heures à 3 ou à 6, en moyenne à environ 4,8 unités (voyez plus haut), ce qui donne par conséquent, pour une heure, 2/10 d'unité environ ^
D'après R. Lawson [Some observations on the urinary ad alvine excrétions, as Ihey appears within the tropics. Brit. Rev. Oct. 1861, p. 485), sous les tropiques (à la Jamaïque) on élimine généralement avec l'urine une quantité de matière colorante beaucoup plus considérable que sous nos latitudes : chez les hommes en bonne santé, la quantité du pigment séparé en 24 heures est égale dans ces contrées à 12 ou 14 unités.
Ces données servent de point d'appui pour juger si, dans une maladie déterminée, la quantité du pigment urinaire est normale, plus grande ou plus petite qu'à l'ordinaire.
Dans toutes les maladies fébriles aiguës , la quantité de la matière colorante de l'urine est beaucoup augmentée, bien que le volume du liquide soit plus petit qu'à l'état normal : elle est le plus souvent égale à 16, 20 et plus. Cette augmentation est encore plus considérable dans les fièvres, qui sont accompagnées d'une dissolution du sang (fièvres typhoïde et septique).
Une diminution des globules sanguins et un état d'anémie (plus exactement d'oligocythémie) plus ou moins marqué, sont les conséquences générales de toutes ces maladies.
Exemples. Chez un grand nombre de malades ^ tteints de pneumonie, la quantité du pigment urinaire éliminé par jour pendant le summum de la maladie, oscilla entre 17 et 24. Dans un cas de rhumatisme aigu, elle s'éJeva pendant le summum de l'affection à 50-32; chez un homme atteint de fièvre typhoïde, elle fut égale pendant quelques jours à 80-100; chez un autre homme qui avait respiré de l'hydrogène arsénié, elle monta jusqu'à 600-800! Toutefois, dans ce dernier cas, la substance qui colorait l'urine différait du pigment ordinaire de l'urine ; elle consistait en hématine presque pure, de telle sorte que l'évaluation de sa quantité, d'après l'intensité de la couleur de l'urine, ne put être que très-approximative ; mais la différence entre la quantité trouvée dans ces cas et la quantité normale est si considérable, qu'il n'est pas besoin de tenir compte d'une erreur d'observation de 1 /4 ou même de 1/5.
* La quantité de matière coloi'ante qui est éliminée avec les matières fécales éprouve, d'après mes propres expériences, de très-grandes variations. J'ai trouvé, par 24 heures, de 8 à 50 parties de pigment mesurées à l'échelle précédente.
Au contraire, on trouve que dans plusieurs maladies la quantité du pigment urinaire est notablement au-dessous de la normale ; c'est ce qui a lieu dans les cas où la formation des globules sanguins est moins active, par exemple, chez la plupart des chlorotiques et des anémiques, dans la convalescence des maladies graves, chez les hystériques et les autres personnes atteintes d'affections nerveuses, etc. Dans les cas de ce genre, la couleur de l'urine peut souvent aider le médecin pour l'établissement du diagnostic et du traitement qui , ordinairement, doit consister dans l'emploi des toniques et surtout des préparations ferrugineuses.
Exemples. Chez les chlorotiques, la quantité du pigment urinaire éliminé par jour se trouve fréquemment au-dessous de 1 ; dans la convalescence des maladies graves il arrive souvent qu'elle reste pendant longtemps égale à 1 ou 2, etc.
[Voyez pour les variations des principes coloranfs de l'urine dans la fièvre typho'ide. A. Robin, Essai dhirologie clinique, p. 124 et suiv.j
II. ALTÉRATIOIVI§> <jUA]«TITATIVE!§i DE L'URINE DONT LA RECHERCHE EXIGE UIVE OPÉRATION CHIMIQUE COMPLIQUÉE
Les altérations quantitatives de l'urine examinées dans les paragraphes précédents sont extrêmement faciles à découvrir, et leur détermination exige si peu d'habitude et de connaissances spéciales, des appareils si peu nombreux , que ce n'est pas être trop exigeant que de demander à tout médecin praticien d'effectuer dans toutes les maladies où l'étude de ces altérations de la nutrition paraît avoir de l'importance, les recherches indiquées plus haut, et d'en tirer les conclusions auxquelles elles peuvent donner lieu.
Les altérations quantitatives de la composition de l'urine, dont il va être question dans les pages suivantes, étaient au contraire jusque dans ces derniers temps d'une détermination beaucoup plus difficile : leur recherche demandait généralement beaucoup de temps, plus qu'un praticien occupé n'en peut disposer ; elle supposait des connaissances chimiques spéciales et une certaine habitude de l'analyse quantitative ; elle exigeait en outre un grand nombre d'appareils, d'ustensiles et de réactifs, et même quelques essais ne pouvaient être effectués avec toute l'exactitude désirable que dans un laboratoire de chimie bien complet, qu'un médecin n'a que rarement à sa disposition. C'est pourquoi ces analyses ont jusqu'à présent été exécutées presque exclusivement par des chimistes pour la solution de ques-
lions physiologiques, et les médecins ne s'en sont que rarement servis dans un but pratique ; d'ailleurs l'indication des résultats de ces recherches n'était pas considérée par la plupart des médecins comme un document précieux et nécessaire pour l'histoire d'une maladie, mais on la regardait, pour ainsi dire, comme un ornement superflu et quelquefois même comme un luxe inutile. En présence de ces faits, on ne pouvait songer à engager les praticiens à se livrer à des recherches de ce genre.
Cependant des médecins peu nombreux, animés de l'amour de la science et persuadés que dans quelques cas ils rendraient un service important à leurs malades, se décidèrent spontanément à marcher dans cette voie.
Heureusement que cet état de choses a subi dans ces dernières années une modification profonde. Les applications de plus en plus nombreuses de la chimie, à l'industrie et aux arts ont conduit à la découverte de méthodes, qui simplifient et abrègent considérablement les analyses chimiques quantitatives. Ces méthodes, et surtout celles dites volumétriques, sont tout à fait convenables pour des recherches médicales, et elles s'adaptent particulièrement à l'analyse quantitative de l'urine. Ces méthodes simplifiées d'analyse quantitative appliquées au dosage de plusieurs éléments de l'urine donnent déjà d'excellents résultats, et l'on peut s'attendre à ce que d'ici peu de temps il en soit ainsi pour les éléments dont le dosage volumélrique n'est pas encore possible; en un mot, la plupart des essais quantitatifs de l'urine, qui il y a quelques années étaient encore difficiles, sont maintenant tellement simplifiés qu'ils peuvent être facilement effectués par tout médecin instruit. Le manque de temps ne peut même plus être une excuse pour le médecin qui néglige ces analyses dans les cas où elles sont nécessaires, car on trouve presque partout un chimiste ou un pharmacien, qui pour une modique somme se charge de ces opérations dont l'exécution est maintenant si simple, et si c'est nécessaire tout infirmier ou serviteur adroit peut, s'il est attentif et consciencieux, être en peu de temps familiarisé avec ce genre de travail. Et même dans beaucoup de cas les malades que l'on traite peuvent eux-mêmes exécuter les recherches nécessaires.
Mais le fait capital pour le médecin, qui veut effectuer ces sortes d'analyse, c'est d'être toujours parfaitement fixé sur le but qu'il désire et j)eut atteindre. Celui qui n'est pas complètement fixé à ce sujet, fait mieux de s'abstenir complètement de ces recherches, parce que, alors, elles sont généralement superflues, et que souvent elles peuvent même être nuisibles. L'objet principal que j'ai eu en vue dans la rédaction des paragraphes suivants, c'est, autant que le permet l'état
actuel de nos connaissances sur ce point, d'éclairer le médecin sur la marche qu'il doit suivre.
J'ai pensé qu'il était convenable de faire précéder les considérations s}>éciales relatives à chacun des éléments de l'urine de certaines règles générales qui conviennent plus ou moins pour ces recherches quantitatives. Ces règles forment le contenu du paragraphe suivant.
§ 1^4. Régies générales pour les essais quantitatifs de l'urine.
1 . Autrefois on se contentait le plus souvent de soumettre à l'analyse quantitative un volume d'urine tout à fait arbitraire et l'on était satisfait lorsqu'on avait appris combien 1000 parties du liquide essayé contenaient d'urée, d'acide urique, de sel marin, etc. Et maintenant encore de pareilles analyses d'urine me sont assez souvent envoyées ou remises par des malades qui me consultent. Une analyse de ce genre n'indique rien autre chose que la proportion dans laquelle se trouvent vis-à-vis les uns des autres les différents éléments de l'urine : c'est pourquoi elle offre rarement un grand intérêt pour le médecin. Mais si l'essai quantitatif est borné à un seul élément, c'est-à-dire s'il apprend seulement combien 1000 parties d'une urine renferment d'urée ou d'acide urique, le résultat obtenu est presque complètement sans valeur. Une analyse quantitative de l'urine ne donne une mesure de l'activité nutritive que lorsqu'on connaît, outre la proportion relative de ses différents éléments, le temps dans lequel ceux-ci ont été sécrétés ; de cette façon on n'apprend pas seulement combien 1000 parties d'urine renferment d'urée, d'acide urique, etc., mais on sait quelle quantité de ces substances a été éliminée en un temps donné, en 24 heures, enl heure, etc. C'est pourquoi, dans toute l'analyse quantitative de l'urine, il est de première nécessité de déterminer le temps durant lequel le liquide a été émis. Cette détermination est très-facile à exécuter avec des malades consciencieux. On fait recueillir l'urine d'un jour (24 heures), et dans ce cas il est rarement utile de tenir compte d'un quart d'heure en plus ou en moins, ou bien on recommande au malade de noter avec soin la quantité émise pendant une période plus courte. Si, par exemple, le malade a uriné à huit heures, mais sans conserver le liquide évacué, et si à dix heures il a éliminé une nouvelle quantité d'urine, qui a été mesurée et soumise à une analyse quantitative, on sait que la proportion totale de chacun des éléments trouvés par l'analyse se rapporte à une période de 2 heures, et l'on peut alors calculer facilement combien il est éliminé d'urée, d'acide urique, de sel marin, etc., dans l'espace d'une heure ou de telle autre période que l'on voudra. La détermination de la