‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 27 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Examen du système de philosophie critique, publié par Emmanuel Kant, professeur de l'université de Kœuigsberg.

Des hommes célèbres en Allemagne, mais dont les systèmes ne sont propres qu'à reculer, dans cette vaste partie de l'Europe, les progrès des véritables lumières, prétendent que jusqu'à eux il n'y a point eu de métaphysique (1); que Leibnitz,Wolff, Locke, Hume, appartiennent sans doute à l'histoire de la philosophie ; mais qu'ils ont répandu trop peu de jour sur certaines matières, pour ne pas demeurer étrangers à la philosophie même. Un tel début n'est pas modeste, et il faudroit de grandes choses pour le rendre toléi able.

(i) Nihilomiuùs fidenter praedixerim , lectorem meditabundum horum prolegomcnorum non solùm de scientia, quae sibi adhuc fuerit , dubitaturum foré j sed progressu temporis prorsùs iri persuasum, eam non posse esse, nui, qua? bic postulavirnus, praestentur, in qûibus quippe possibilitas illius posita videtur, quodque cum nondum unquam faclum sit, nullam omninô mclapbysicam esse, etc. Immanuelis Katntii opéra ad Philoaophiam crilicam latinè vertu FredericUs Gottlob Born. Lipsiœ , 1797, m-8°, 2 v. Proie gomena ad metaphysicam quamque futuratn 3 quelque scientiâ poterit prodire. Pfœf.

9o DE L'USAGE ET DE L'ABUS

Un de ces hommes, le célèbre professeur de l'université de Kcenigsberg, annonce qu'il vient se placer entre (1) Aristote et Platon , entre Leibnitz et Locke, Les uns, dit-il, donnent trop à la spiritualité, les autres donnent trop à la sensation; il est incontestable que les sens sont le principe , le germe ou l'occasion de toutes les connoissances humaines. Mais n'y a-t-il pas des conceptions pures, des idées à priori avec lesquelles nous jugeons les objets mêmes qui nous sont le plus directement fournis par les sens?

Emmanuel Kant appelle conceptions pures , idées à priori toutes les idées et toutes les conceptions qu'il suppose indépendantes de l'expérience et de tout ce que l'expérience peut nous apprendre (2). Pour établir qu'il existe de telles conceptions et de telles idées ^

(1) Aristolelem inter recentiores Lockius, Platonçm Leibnitius sccutus est. Schola Ernpiristarum ab Aristotele condita,

et TNooîogistarum Platonica. Est autem scientifica melho-

dus aut dogrnatica , aut sceptica.... Media inter ambas critica est, à Kantio nostro aperta, etc. Philosophiœ criticœ secundîrni Kantium expositio systematica , aulore Conrado-Frederico Schmidt Piiiseldek , in - 8° Hafniae, 1796% t. I. Critica? raiionis purœ expos, system. MetJiodologia 'franscendentalis ; cap. 4 , sect. 4 et 5 3 p. 575 et 676.

(2) Ipsa enim experienlia modus est cognoscendi ^qui intelîectum supponit ; intelleclus autem legem aliquam., secundùm quam cognoscit, in îïîc ipso aille objeclorum exhibitioneni % ergo à priori presumere cogor , quac per conceptus à priori ex.yrr-ssa formam constituât cognitionis à priori eu m quà omnia> experientise objecta necessariô consentire debent. Schmldt, prœfatîû Kantii, p. xxxij. •

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 91 il observe que toute connoissarice expérimentale, toute connoissance acquise, suppose, avant tout l'entendement ou la faculté de connoître ; que l'entendement doit nécessairement renfermer en lui-même certaines conditions, certaines lois, certaines formes, d'après lesquelles il connoît , et que par conséquent on doit admettre des conceptions et des idées à priori, c'està-dire des conceptions et des idées antérieures à l'exhibition et à la présence de tout objet particulier et déterminé.

Je ne vois pas ce que les conceptions pures et les idées d priori, que ce philosophe admet et qu'il place hors du cercle de toutes nos connoissances expérimentales ou acquises, ont de plus vrai, de plus raisonnable ou de plus nouveau que les exemplaires ou les prototypes de Platon , les idées innées de Descartes, la vision en Dieu de Mallebranche. Pourquoi reproduire des systèmes usés (i), en annonçant avec tant

(1) Il est piquant de rapprocher ici la doctrine de Fénélon, c'est-à-dire la métaphysique du siècle de Louis XIV, de celle de Kant, en observant toutefois que si ce premier accordoit à la raison un si vaste empire, c'ctoit parce qu'il la regardoit comme une émanation de la divinité, comme cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce inonde ÇToan. c. 1 , v. 9. ), au lieu que l'autre en l'exaltant regarde à peine la divinité, si l'on me passe ce terme, comme une émanation de la raison. « J'ai , dit Fénélon , des notions qui sont la règle de tou6 mes « jugemens. Je ne puis juger d'aucune chose qu'en les consulte tant, et il ne dépend pas de moi de juger contre ce qu'elles u me représentent.... Les idées claires sont lé principe de la <( certitude.» Œuvres philosophiques > Démonstration de l'exis

de prétention, que l'on va révéler aux hommes, des

vérités jusque-là dérobées à leur raison?

Je conviens, avec le philosophe de Kœnigsberg, que l'entendement existe avant toute connoissance , mais comme l'œil existe avant tout regard particulier, et l'ouïe avant l'audition de tout son ou de tout bruit déterminé.

L'œil est organisé pour voir, l'oreille pour entendre : l'esprit a tout ce qu'il faut pour penser. Ce que nous appelons organisation quand il s'agit d'exprimer la forme de quelqu'un de nos sens, nous l'appelons faculté, quand il s'agit d'exprimer quelqu'une des manières d'être dont notre âme est susceptible. Mais le mot organisation dans l'ordre physique , et le mot faculté dans l'ordre intellectuel, ne signifient, l'un et l'autre , qu'une disposition ou une aptitude à telle ou à telle autre action , à telle ou à telle autre fin. Sans doute il faut que cette disposition ou cette aptitude existe avant tout ; car pour voir il faut n'être pas aveugle, et pour penser il faut être intelligent. Mais s'il est vrai que l'intelligence, c'est-à-dire la faculté de penser et de connoître soit à priori , il l'est également que toutes nos idées sont acquises.

Emmanuel Kant nous reproche d'avoir ignoré jusqu'ici ce que c'est que l'intelligence humaine, et quels sont les élémens cachés qui la constituent. Mais ce professeur croit-il nous apprendre quelque chose de

tence de Dieu. Les notions et îes idées à priori , les idées claires et les conceptions pures , pourroieut bien n'être que les mêmes choses sous des noms différons.

nouveau, en nous disant , en termes vagues et mystérieux, que la raison (1) est un magasin ou un dépôt de formes primitives > de conceptions pures , de conditions essentielles , de propositions synthétiques ,

(i) Inest menti liu nanœ ratio pura , id est ab omni experientiâ, suppeditatione et sensuum influxu libéra : ratio autem, quippe quam eam facilitaient dicimus mentis humanœ , quœ principia continet , per quorum usum de objectis à priori aliquid statuitur, pura appellabitur, quatenus principia continet cognitionis absolutœ à priori quœ ab omninà experientiœ adminiculo remota de objectis statuit. Complexum autem principiorum eorum , per quœ cognitiones omnes à priori comparait atque perfici possunt, organum rationis purœ appellare lice t , per cujus quidem organi usum atque applicationem perfectam systema rationis purœ , sive absoluta et in se infinita omnium cognitionis purœ principiorum expositio condi atque componipossit , taie autem rationis purœ systema philosophiam transcendenia1 em ideb Kantius appellavit , etc. Sciimidt, introductio , n. 8, p. \6.

Continuons le parallèle commencé : « La raison , dit Féné- « Ion , est une règle parfaite , fixe, immuable, intérieure , in- <( lime, qui corrige et assujétit invinciblement les pensées à sa « décision, qui fait avouer les erreurs, qui confirme les juge- « mens. Elle donne des notions communes, un certain nombre « de vérités. C'est elle par qui les hommes de tous les siècles et « de tous les pays sont comme enchaînés autour d'un certain « centre immobile , et qui les tient unis par certaines règles <( invariables qu'on nomme les premiers principes. La raison « n'a point d'autres règles que les idées claires. Ces idées ou « notions générales, je ne puis ni les contredire ni les exami- « ner, c'est suivant elles au contraire que j'examine et que je <( décide tout ; ensorte que je ris au lieu de répondre, toutes « les fois qu'o \ me propose ce qui est clairement opposé à ce « que ces idées immuables rue présentent. >

de lois, de règles et d'idées à priori? Quand ces grands mots frappent nos oreilles, quelles traces laissent-ils dans notre esprit ?

Nous avons la conscience de nos forces intellectuelles : ne soyons pas assez téméraires pour vouloir en pénétrer la nature. Nous voyons par notre propre expérience, et par celle des autres, que les idées ne s'acquièrent que successivement , que l'enfance est plus susceptible d'impressions qu'elle n'est capable d'idées , que les raisonnemens et les pensées de la jeunesse ne sont pas les pensées et les raisonnemens de l'âge mûr, qu'enfin les facultés de notre âme se déploient et se fortifient par l'expérience et par l'étude, comme celles du corps se déploient et se fortifient par l'exercice et par l'âge. Nous conclurons que nos idées ne sont point innées , qu'elles ne sont point à priori et qu'il n'existe pour tout ce qui concerne nos idées aucun principe à priori autre que ce germe , ce principe général d'intelligence que nous apportons en nais* sant, et qui nous rend aptes à les former et à les combiner : principe dont nous ne connoissons point l'essence ni la source secrète, mais dont nous pouvons observer le développement, la marche et les progrès.

Mais , dit-on , comment supposer qu'il n'y ait point d'idées à priori , et que toutes les idées viennent de l'expérience? L'expérience ne nous montre les choses que telles qu'elles sont ; la raison les voit encore telles qu'elles peuvent être; elle franchit les bornes de ce qui est, elle aperçoit le possible. L't xpénence uniquement limitée, dans chaque hypojthèse , au tait qu'elle observe, ne peut strictement autoriser que l'af

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. $5 firmation de ce fait ; la raison s'élevaut au-dessus de l'expérience, établit des axiomes, et elle affirme des vérités générales et absolues. Il est donc des idées à priori (i) , des conceptions pures , e'est-à-dire des

(1) Characteres distinctivi cognitionis à priori. Primum eriim experientia quidem attributa rerum , qualia inveniuntur, ostendit ; ut rem aliter constitutam esse non posse , hoc omninb docet; sin igitur cognitio aliqua proposita nobis esset, cui necessitatis esset internée prœdicalum atque inseparabUe inhœreret hanc omninb eognitionem à priori constitutam reputare deberemus. Secundo loco , judicia ab experientia repetita nunquam absolutam seu perfectam universalitatem involvunt ; sin autem universaliter accipiuntur hoc temere fit , et tantàm comparative intelligendum est , velut si diceres : animalià omnia,post mortem , in partes dissolvuntur ; quia inveniri etiam possent quœ saxorum duritiem post mortem contraherent , uti /le ranis quibusdam fabulatum fuiL Univers alitas igitur judiciorum empiricorum semper hâc formula rcstringenda est : prout sine usque observavimus. Sin autem invenirentur judicia universalitatem absolutam involventia , id est talem in quâ re exceptionis quidem possibilitas concederetur , hœc sane non ab experientia petita , sed para et à priori ex mentis opération? producta judicanda essent.... Ejusmodi autem cogniliones pu ras sive judicia para à priori perè inesse menti humanœ , hu h s rei suculentissiinutn argumentum in démonstration il) a s math 'maticorum positum est : très enim additis tribus alteris sex efficere , et laterïbus trianguli œquis y œquales angulos oppositos esse, necessarie cogitatur. (Scumidt, introduclio , n. 2, p. 3.) Ecoutons Fénélon à son tour : « Les idées de l'esprit, dit-il, « sont universelles, éternelles et immuables ; elles sont au-delà « de toute durée. Il sera toujours également vrai en soi que le « centre d'un cercle; parfait ne peut être plus près d'un côté « de la circonférence que de l'autre. En assurant que deux et « deux font quatre, dit saint Augustin [lib. i, delib. arb.")y non

96 DE L'USAGE ET DE L'ABUS idées que l'expérience ne fournit pas, qui ne peuvent être rangées dans Ja classe des connoissances acquises, et qui forment le fonds de la raison elle-même.

A entendre Emmanuel Kant on imagineroit que nos incursions dans la région des possibles sont de nature à nous donner des résultats entièrement nouveaux, et absolument dégagés de toutes nos idées acquises dans le monde existant. Or c'est ce qui n'est pas; je conviens qu'au premier coup d'œil, rien ne paroît plus illimité que la pensée de l'homme, surtout quand on la voit s'élancer au-delà des limites de l'univers, et franchir les bornes de la réalité. En coûte-t-il plus à l'esprit humain de concevoir des prodiges, de créer des monstres, de supposer les choses les plus extraordinaires, que d'observer les faits les plus familiers et les plus simples? Mais avec un peu de réflexion on est bientôt convaincu que cet immense pouvoir de l'intelligence humaine se réduit à décomposer, à recomposer, à transformer, à combiner, à réunir ou à diviser les matériaux qui lui sont fournis par l'expérience.

En effet, quelle est l'idée vraiment originale à la-

« seulement on est assuré de dire vrai , mais on ne peut clouter « que cette proposition n'ait été toujours également vraie et (( qu'elle ne doive l'être éternellement. Ces idées que nous ce portons au fond de nous-mêmes n'ont point de bornes , et a n'en peuvent souffrir. On ne peut point dire que ce que j'ai « avancé sur le centre des cercles parfaits ne soit que pour un a certain nombre de cercles. Cette proposition est vraie par <c nécessité évidente , pour tous les cercles à l'infini \ ces idées « sans bornes sont le fond de noire rnison. »

quelle nous ayons donné le jour, par les seuls efforts de ce qu'on appelle la raison pure? Ce qui n'a été ni vu, ni entendu, ni senti, ne peut être conçu. C'est le réel qui nous fournit Pidée du possible, puisque, dans nos hypothèses les plus hardies , nous ne faisons que combiner diversement par la pensée , les formes ou les choses qui existent sous nos yeux.

Soyons de bonne foi : pouvons-nous nous représenter une chose dont il n'existeroil aucune trace connue? Avons-nous l'idée d'un sixième sens? Concevonsnous quelqu'objei qui n'appartienne ni à ce que*nous appelons esprit , ni à ce que nous appelons matière? Dans les choses existantes, dans celles mêmes qui sont le plus à notre portée, pouvons-nous voir au-delà de leurs qualités sensibles? Seroit-il donc raisonnable d'admettre des conceptions pures > des idées à priori , c'est-à-dire des idées que l'on suppose absolument indépendantes de toute impression des sens et de toute expérience?

Emmanuel Kant se prévaut de ce que nous établissons des principes, des axiomes ; de ce que nous manifestons des idées indéfinies, générales, absolues, qui ne sauroient, selon lui, nous être fournies par l'expérience toujours limitée à des faits déterminés.

Mais cette objection n'est ni nouvelle ni imposante; elle rappelle l'abus que les scholastiques ont fait pen* dant si long -temps des abstractions et des généralités qu'ils regardoient comme des idées premières, modèles et exemplaires de toutes les autres.

Je conviens que nous avons des axiomes, des principes , des idées absolues, des idées générales; mais

*)S DE L'USAGE ET DE L'ABUS pourquoi supposer gratuitement et contre l'expérience qu'elles sont ci priori , et qu'elles sont même des formes de noire esprit?

On ne niera peut-être pas que l'enfance ne soit le début de la vie humaine. Or, dans le premier âge, la tête est-elle meublée d'axiomes et de principes généraux? Un enfant donne- t-il des signes autres que ceux des sensations qu'il éprouve , et des idées ou des notions particulières que ces sensations font naître?

Les peuples ont leur enfance comme les individus. À quoi se réduit la langue d'un peuple naissant ? A quelques expressions relatives à des objets particuliers, à des idées individuelles. Les abstractions et les généralités ne viennent que lorsque la masse des connoissances augmente, et que l'on a besoin de se servir de propositions générales et d'expressions abrégées , pour se proportionner à l'universalité des choses que l'on conçoit.

Il ne s'agit pas de bâtir des systèmes , il faut observer les faits. Dans toutes les langues , les mots destinés à exprimer les généralités et les choses abstraites, sont les derniers en date : or la génération des [mots suit et indique celle des idées. La parole est la physique expérimentale de Pesprit. Donc les idées générales et abst raites ne sont que des idées acquises , et des idées que l'on n'acquiert qu'après bien d'autres.

Dire que l'expérience , que nous présentons comme le vrai moyen d'acquérir des connoissances, ne peut j roduire les idées générales et absolues , parce qu'elle t i toujours elle-même limitée à des faits particuliers et individuels, c'est raisonner comme si l'homme n'a-

voit que des sensations sans avoir la faculté de les comparer. Il est certain qu'alors chaque sensation déni eu reroit isolée, et l'homme, uniquement passif après l'acte comme dans l'acte même, ne découvriroit aucun rapport et ne verroit jamais d'ensemble.

Mais l'homme , à la fois sensible et intelligent , compare et juge, comme être intelligent, les impressions qu'il reçoit comme être sensible : or, pour former et pour acquérir des idées générales, que faut-il de plus que la faculté de comparer, de juger, de classer les idées particulières? En effet, que faisons-nous quand nous pensons à l'homme en général ? Nous nous représentons ce qu'il y a de commun dans les hommes que nous connoissons. Les idées générales ne sont que les noms des opérations que nous avons faites, à mesure que, par la multitude de nos connoissances acquises, nous avons éprouvé le besoin de les distribuer avec ordre. Ces idées, relatives k la manière dont nous classons les objets en formant des espèces et des genres, ne nous représentent en masse que ce que nous apercevons en détail dans les individus mêmes : car si nous n'avions jamais vu d'objets individuels , ou si nous n'avions point observé dans ces objets les rapports qui les unissent ou qui les séparent, pourrions-nous comprendre ce que c'est que genre ou espèce? Si nous n'avions jamais vu de couleurs particulières, déformes particulières, serions-nous aptes à parler de la forme en général ou de la couleur en général ?

Emmanuel Kant rangedans la classe des conceptions pures , des idées ci priori, c'est-à-dire des idées indépendantes de l'expérience, toutes les vérités géomé-

iôo DE L'USAGE ET DE L'ABUS triques , toutes les vérités de calcul , tous les axiomes et tous les principes absolus des sciences; parce que, dit-il , toutes ces vérités offrent un caractère d'universalité qui ne sauroit convenir aux simples vérités expérimentales.

Mais d'abord , sur quoi roule toute la géométrie? Sur les qualités sensibles : or l'étendue n'étant ellemême qu'une qualité sensible de la matière, n'est-il pas évident que ce sont les corps qui nous ont donné l'idée de l'étendue ? Je sais que l'étendue géométrique est une étendue abstraite, c'est-à-dire une étendue que nous dégageons par la pensée de tout ce qui est matière, mais une abstraction n'est point une conception pure , ni une idée à priori : au contraire, une abstraction suppose que l'esprit, dans un sujet quelconque qui lui est fourni par l'expérience , choisit et discerne une qualité pour la considérer séparément de toute autre, et du sujet lui-même. Les abstractioîis sont sans doute des idées intellectuelles; mais il y a loin des idées intellectuelles à ce qne l'on appelle des conceptions pures ou des idées à priori. Les conceptions pures , les idées à priori d'Emmanuel Kant sont des conditions , des lois , des formes essentielles de notre esprit , des idées antérieures à toute expérience quelconque. Mais , dans nos principes , toutes nos idées directes sont des idées sensibles, c'està-dire fournies par l'expérience, et nous appelons idées intellectuelles celles que nous tirons des idées sensibles par réflexion. Toutes les idées abstraites de nos géomètres ont leur première base dans les formes <sl dans les figures tracées par la nature même : et si G8

n'est que dans nos temps modernes, que la géométrie, perfectionnée par nos savantes combinaisons, a été appliquée à la physique, il est certain que les anciens avoient extrait de la physique le germe de géométrie qu'ils nous ont transmis et que nous avons si heureusement développé.

La science du calcul ou des nombres, séparée de toutes les choses qui peuvent être nombrées , n'est également qu'une science abstraite ; mais cette science, comme toutes les autres, a commencé par l'expérience. Les combinaisons des quantités idéales ne sont venues qu'après le besoin de nombrer des quantités réelles. La Condamine, dans ses relations, parle d'un pays où les habitans ne savent compter que jusqu'à trois (1). Ce fait est un grand argument contre les idées à priori, il prouve que les hommes ne sont instruits que par l'expérience, et il prouve qu'ils ne le sont même que très-lentement : car les habitans du pays dont parle La Condamine, ont chacun deux mains comme nous, et cinq doigls à chaque main , et ils ne comptent pourtant pas jusqu'à dix.

Emmanuel Kant présente les axiomes et les principes des sciences comme la preuve la plus frappante de son système; mais quel est l'axiome, quel est le principe >

(i) Dans la Californie septentrionale les missionnaires n'admettent qu'un très-petit nombie d'Indiens à la communion, ce sont les génies de la peuplade qui, comme Descartes (el Newton, auroient éclaire leur siècle et leurs compatriotes, en leur apprenant que quatre et quatre font huit, calcul audessus de la portée d'un grand nombre. Voyage deljA Peyrouse autour du Monde , t. II, chap. il, p. 307, édit. in-8°.

quelque général', quelqu'absolu qu'il soit , qui n'ait pas-

son fondement dans l'expérience?

Il n'y a point d'effet sans cause. Yoilà , dit-on • une vérité absolue , un principe qui est nécessairement à priori : car l'expérience peut bien montrer des effets et des causes, mais iï n'y a que la raison pure qui puisse garantir indéfinitivement qu'il n'y a point d?effet sans cause.

Tout ceci n'est qu'une vaine question de mots.

Nous appelons effet , une chose que nous supposons produite par une autre , et nous appelons cause la chose à laquelle nous attribuons la vertu de produire.

Dire qu'il n'y a point d'effet sans cause, c'est dire qu'il y a une chose productrice partout ou nous supposons une chose produite, et conséquemment c'est dire, en d'autres termes, qu'un effet est un effet, et qu'une cause est une cause. Or une telle affirmation ne renferme rien qui aille au delà de l'expérience, c'està-dire au delà du fait affirmé.

Ce que je dis du principe, il n'y a point d'effet sans cause , s'applique à tous les autres; il n'en est aucun dont je ne puisse prouver qu'il n'est que le résultat des rapports aperçus entre diverses choses comparées ensemble , ou une affirmation de l'identité de choses considérées comme semblables ou égales à ellesmêmes. Par conséquent , tous les principes reposent sur des perceptions sensibles, et sont le fruit de l'expérience.

Mais, continue Emmanuel Kant, n'est -ce pas par les axiomes et par les principes que nous apprécions , dan» chaque objet , les conditions essentielles sans lesquelles

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. ioï bous ne pourrions le concevoir possible ? Or , comment de tels axiomes , de tels principes , par lesquels nous jugeons de la possibilité ou des propriétés constitutives d'une chose, indépendamment du fait de son existence , ne seroient-ils pas des idées à priori , c'està-dire des idées indépendantes de toute notion expérimentale ?

Connoissons mieux les bornes de l'entendement hu* main, et l'objection disparoîtra.

Le professeur de Kœnigsberg suppose toujours c® qui est en question ; il raisonne comme si nous avions dans notre tête, les modèles ou les prototypes éternels d'après lesquels tous les êtres existent , et que nous pussions juger indépendamment de l'expérience, des propriétés qui sont ou ne sont pas essentielles à cesdifférens êtres : or quelle plus grande absurdité?

Nous ne saurions trop le répéter, l'essence des\ choses nous est inconnue. Nous n'apercevons dans les difFérens êtres que ces qualités qui nous les rendent sensibles. Ce n'est donc point par des idées à priori , mais par l'expérience que nous jugeons de ce qui existe.

Nous disons que l'étendue est une qualité essentielle de la matière, parce que nous ne voyons aucun corps qui ne soit étendu , et que nous ne pouvons prévoir ni deviner ce que seroient les corps, s'ils étoient autrement.

Par les sens nous distinguons un ohjel d'avec un, autre , car des objets différons produisent en nous <\cs sensations ou des impressions différentes.

C'est en comparant les objets que nous voyons ce

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qui appartient à chacun, ce qu'ils peuvent avoir de commun, et ce qu'ils ont de particulier. Nous regardons comme propres à chaque objet les qualités sans lesquelles nous ne les distinguerions pas d'un autre objet. Nous ne prononçons pas d'après l'essence, d'après la nature intrinsèque des choses , mais simplement d'après leur relation entre elles et avec nous.

Nous ignorons, nous ne concevons pas ce qui pourroit exister à la place de tout ce qui existe actuellement : donc le principe de nos connoissances est dans l'expérience, et non dans des conceptions pures , dans des idées à priori , indépendantes de toute expérience.

Comment distinguons-nous ce qui est nécessaire d'avec ce qui n'est qu ''accidentel , ce qui est impossible d'avec ce qui ne l'est pas ? Par l'expérience.

Pour nous, ces mots, nécessaire , accidentel, impossible^ n'ont et ne peuvent avoir qu'une signification limitée aux rapports et aux relations que nous apercevons dans les choses. Nous appelons nécessaire tout ce que nous sommes obligés de supposer , sous peine d'absurdité ou de contradiction; ce qui est absurde, ce qui implique contradiction est ce que nous appelons impossible.

Mais pour juger si une chose est absurde, si elle implique contradiction, comparons-nous cette chose avec quelque conception pure , avec quelque idée à priori , avec les exemplaires immatériels de Platon? Non: nous la comparons avec elle-même.

Comme l'identité est le signe de l'évidence, la contradiction est le signe de l'absurdité : on reconnoît

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. io5 l'identité lorsqu'une proposition, aux yeux de ceux qui connoissent la valeur des mots , peut se traduire en des ternies qui équivalent à ceux-ci : le même est le même. Ainsi quand on dit , un tout est égala toutes ses parties prises ensemble, c'est comme si l'on disoit, un tout est égal à lui-même. On reconuoîtïa contradiction lorsqu'une proposition, aux yeux de ceux qui connoissent la valeur des mots , ressemble à celle-ci : le même n'est pas le même. Ainsi quand on dit qu'une chose est et n'est pas en même temps , c'est comme si l'on disoit qu'une chose n'est pas quand elle est , qu'une chose n'est pas elle-même. Or, de bonne foi , que faut -il pour reconnoître le nécessaire ou l'impossible, l'identité ou la contradiction? Faut-il autre chose que la perception sensible et immédiate de ce qui est? Nous sommes donc toujours forcés d'en revenir à l'expérience comme à la véritable source de nos idées (i).

Emmanuel Kant veut lier tout le système de nos

(i) C'est surtout dans les axiomes mathématiques que M. Kant voit évidemment les idées à priori ; cependant, suivant Leibnitz, « le grand fondement des mîlitématiques est « Je principe de la contradiction ou de l'identité , c'est-à- « dire qu'une énonciation ne sauroit être vraie et fausse en « même temps ; et qu'ainsi a est a , et ne sauroit être non a. » ( IjEUînitt opéra à Ludovico 'Dut eus edila , in-4°, Genevcr > IfySft. II. Recueil de lettres entre Leibniiz et ( ïarbe, 2e écrit de Leibnitz, p. 1x3.) D'après cette maxime el ce que nous venons de dire du principe de l'identité et de la contradiction, on doit conclure qu'il n'est point d'abstraction mathématique qui n'ait sa base dans l'expérience.

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connoissances aux notions générales de l'espace et dcc£ temps ; il regarde ces notions comme celles qui doivent occuper le premier rang parmL les idées et les conditions d priori. Le temps et l'espace, dit-il, n'existent point hors de nous; l'espace est une forme de notre sens externe, d'après laquelle nous considérons tous les phénomènes qui s'offrent à nous. Le temps est une forme de notre sens interne y et cette forme renferme les principes qui seuls peuvent nous rendre possible 3'inluition de nous-mêmes et de noire état intérieur» Relativement à nous , tout existe dans l'espace et dans le temps. Or si nous n'avions pas à priori l'idée de L'espace, comment les phénomènes s'offriroient- ils à? nous dans cet ordre admirable sans lequel il nous sejoit pourtant impossible de les observer? et si nous n'avions l'idée préalable du temps , comment distinguerions-nous les choses simultanées des choses successives (i) ?

(i) Gonsideratur itaque spatiurn ut condilio possibilitalis. phenomenorum nec verô ut determinatio à phenomenorura» existentiâ dependens. Indèque esse spatium repraesentationem k priori , per quam omnis phenomenorum intuitio empirica fit possibiiis , deducitur. Schmidï' , Tractatus primus elementaris. sive de elementis cognitionis purœ , sect. \ , § 2 , p. 26. Spatium nihil est aliud nisi forma sensûs externi sive omnium phenomenorum externis sensibus observantium. Ibid.,sect. 7>, n. 2, p. 29. Non ab experientiâ petitum de tempore concepuim esse, quis est qui non mtelligat, quùm omnia, quae per * xperientiam cognoscuntur awt simultanea sint aut consecuiiva? ut autem vult simultaneum illud (sive coexistentia iu, f^odem tempore ) , v«l conseculivtim (sive existentiâ diversis

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 107 J'accorde au professeur de Kœnigsberg que les idées de l'espace et du temps sont très-utiles pour mettre de l'ordre dans nos pensées ; mais je ne reconnois pas la nécessité de recourir aux mots vagues et inintelligibles de conditions et de formes à priori , lorsqu'il s'agit d'instruire et d'éclairer les hommes.

En général, les corps nous ont donné l'idée de l'étendue , et les diverses portions de l'étendue qui s'offrent à nous dans chaque corps , avec des modifications différentes, nous ont donné l'idée de l'espace. Nous sommes redevables de l'idée du temps à la succession des jours et des nuits*, à celle des saisons, au cours des fleuves, à la conscience de nos sensations présentes, à la mémoire de nos sensations passées \ en un mot, au mouvement universel qui anime la nature (1).

Qu'est-ce que l'idée indéfinie de l'espace? Un vide immense dans lequel l'esprit se perd et se confond. Pour nous faire une idée précise de l'espace, nous supposons des corps placés dans un certain ordre et à de

temporibus appercipiatur in rébus; tcmporis formalis repra? scntatio in mente ut à priori praeexistat requiritur, eademque necessaria reputanda est, et omnium intuitionum conditio indispensabilis. Jbid. , seet. 1 ,p. Si. Tempùs est forma ïiiterni sensiïs , sive quae principia continet possibiKtatis nos metipsos et statum internum intuendi. Ibid. sert. .3, p. 3i.

(1) L'histoire appuie ce sentiment. Ce fut eu viïct dansée"? climats brûlans, où la sérénité du ciel attire les regards des hommes vers les astres , que des premières observations astronomiques naquirent le partage du (emps el la dh tsion de l'année. La Libye et la Chaldee sont la patrie du calendrier.

io8 DE L'USAGE ET DE L'ABUS certaines distances; nous fixons des limites, nous allons d'un point convenu à un autre point convenu; comme les géomètres, nous appuyons tous nos calculs ei tous nos raisonnemens sur les qualités sensibles de l'étendue ; mais c'est des qualités sensibles de l'étendue que nous avons abstrait l'idée de l'espace.

Quant à l'idée abstraite du temps, comment pouvons-nous en méconnoître la génération? Dans toutes» nos machines, nous mesurons le temps par le mouvement ; dans toutes nos langues , le mouvement et le temps se confondent dans l'expression (1). Nos sensations suffisent pour nous apprendre à distinguer les choses simultanées des choses successives. La succession est à la simultanéité , ce que le mouvement est au repos.

Dans l'objet d'établir son système, c'est-à-dire dans l'objet d'établir que nous devons toutes nos connoissances aux prétendues idées à priori de l'espace et du temps, Emmanuel Kant distribue tous nos jugemens et toutes nos idées en quatre classes ; idées ou jugemens de quantité , idées ou jugemens de qualité y idées ou jugemens de relation > idées ou jugemens de modalité. Les jugemens de quantité sont relatifs au nombre; les jugemens de qualité se subdivisent en jugemens de réalité, de négation et délimitation ; les idées de substance, de causalité et de concurrence, sont lesélémens des jugemens de relation ; enfin, les idées de possibilité, d'existence et de nécessité , sont le résultat des jugemens de

(i) Plutôt , plus tard } vite, lentement, se disent du temps comme du mouvement.

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 109 modalité (1). Après ce développement barbare, qui n'est que la triste reproduction des catégories d'Aristote sous une autre forme, Emmanuel Kant entre en matière.

Les jugemens de quantité, dit-il, supposent la double idée de l'espace et du temps : car, soit que nous imaginions une seule chose ou plusieurs , nous devons avoir préalablement l'idée de l'espace qui les contient; d'autre part,, le calcul n'est, à proprement parler, qu'une succession. C'est donc l'idée du temps qui a produit celle des nombres.

(1) Judicia sunt quoad quantitateni, universalia, particularia, singularia ; quoad relationem , catcgorica , hypothetica . dlajunctiva-, quoad quotitatem , affirruativa 7 negativa, infinita; quoud modalitatem , problematica , assertoria , apodictica. Sciimidt, Traclatus elementaris , pars altéra , logicœ transcendentalïs pars prior. Analytica transcendentalis seu Dianœologia, lib. i. Analytica conceptuum , cap. 1 , sect. altéra , J 1 , p. 67. indè totidcm intellectus puri oriuntur conceptus , quot in tabula suprà [cap. 1, sect. 2, (J 1. ) exposita cernebantur functiones judiciorum : Kantius hosce conceptus puros categoria appellavit , Aristotelem secutus cujus extat mpi xuliyopf*ov liber et quidem organi primus ; nos autem ejusdem interpretum vestigia legentes, vocabulo eos latin o prœdicamenta appellabimus. Ibid., cap. 2, sect. 1, § 5, p. 74. Praedicamenta sunt : quoad quantitatem, unitas, pluralitas , totalitas seu omnitudo; quoad quotitatem, realitas , negalio, limitatio; quoad relationem, substantia et accidens, causalitas et dependentia, (causa et effectus ), influxus si-a concurrenlia ( sive operatio alternativa agentium cl passivorum ) ; quoad modalitatem , possibilitas et impossibiïitas, existentia et non exislentiu, nécessitas et contingenta, Ibid. sect. tdt. §i,p. 74.

no DE L'USAGE ET DE L'ABUS

Je répoiwjs d'abord au professeur de Kcenigsberg que quand je vois ou j'imagine un ou plusieurs objets, je ne suis frappé, dans le premier moment, que de ces objeis mêmes. Si je m'occupe ensuite de l'espace, ce n'est que par réflexion; cette idée que l'on veut placer la première en rang , n'est certainement pas la première en date : car l'impression que nous recevons des choses précède nécessairement l'idée plus compliquée que nous nous formons ensuite de l'ordre dans lequel elles existent.

Qu'importe, en second lieu, que le calcul ne soit qu'une succession? Il sera vrai de dire, si l'on veut, que le nombre un est le passé du nombre dix. Pour cela sera-t-on autorisé à conclure que c'est l'idée du temps qui nous a fourni celle des nombres? Ne pourroit-on pas dire au contraire que c'est la suite des nombres qui a produit l'idée du temps? Il est donc impossible de se dissimuler la vanité des systèmes.

Au sujet des jugemens qu'il appelle jugemens de qualité, de relation et de modalité, Emmanuel Kant avance que, si nous apercevons la réalité, les limites ou la concurrence des choses; si nous distinguons la substance de ce qui n'est qu'une simple manière d'être, si nous savons apprécier la différence qui existe entre Pe{fet et la cause, si nous avons des notions précises de la possibilité, de l'existence et de la nécessité , nous le devons aux idées à priori de l'espace et du temps. Par exemple , dit-il , le réel est ce qui existe ou ce qui a existé dans un lieu et dans un temps déterminés. La circonscription du lieu et du temps nous donne les limites de tout. La substance est une chose qui persiste

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. iîi

et qui ne change pas. La simple manière d'être est <;« cj ni éprouve une succession de changeai ens. Nous attachons les idées d'effet et de cause à'des faits qui viennent successivement les uns après les autres. Nous appelons possible ce que nous concevons pouvoir exister dans un lieu donné et dans un temps défini. Nous regardons comme nécessaire ce qui entraîne l'idée d'une existence continue et incontestable , dans tous les temps. Les idées à priori de l'espace et du temps sont donc les premiers et les seuls élémens de la pensée (1).

Tout est faux dans ce système, en tant que tout y est absolu. Nous sommes hommes avant que d'être géomètres ; nous sentons avant que de raisonner. Les idées générales de relation, de qualité, de modalité, de substance, de quantité, ne sont venues que lorsque nous avons réfléchi sur les sensations particulières que nous éprouvions. Les catégories cl'Aristote, celles d'Emmanuel Kant, les notions que nous nous sommes formées du temps et de l'espace, et toutes les distributions que nous en avons faites , ne sont que des méthodes qui augmentent les forces de notre esprit, en diminuant le fardeau de notre mémoire; mais ce ne sont pas des idées premières et élémentaires.

Il est absurde de prétendre qu'une chose ne peut nous paroître réelle et existante , cpie parce que nous avons a'priori les idées de l'espace et du temps. Une

(') Voyez SciiMîdt , Tractatus vlenientaris , pars altéra logicœ transcende ntalis ,pars prior ; Analytica transcendent a li^ suu Dianœologia , lib. 2- Analytica proposvtiçnum , ecrp. :>.. mçt. 3, apoi. r2,p. i5y et neq,

ii2 DE L'USAGE ET DE L'ABUS chose nous paroît réelle et existante, parce que nous la voyons, et parce que nous la sentons. Mais, dirat-on, comment est-il possible de se figurer un objet sans se le représenter dans un lieu et dans un temps quelconques? Cela peut n'être pas possible, quand l'on pense et que l'on combine ; m,ais cela est très- possible , et même très-vrai, quand on sent. Je n'ai pas besoin de m'oceuper du temps et de l'espace pour distinguer le plaisir de la douleur, et une sensation agréable d'une autre qui l'est moins : or c'est par le sentiment que tout commence. Les idées de l'espace et du temps , comme celles des nombres, ne sont donc que des idées réfléchies • et conséquemnient des idées acquises.

Sans doute , les facultés de notre entendement sont à priori] nous les apportons en naissant, mais nous acquérons toutes nos idées.

La saine métaphysique n'admet que deux sortes d'idées, les idées simples, autrement appelées directes ou sensibles , et les idées complexes , autrement dites réfléchies ou intellectuelles. Les idées simples sont les perceptions immédiates des objets ou des choses que nos sens extérieurs et notre sens intime nous offrent, et qui sont prises séparément l'une de l'autre; les idées complexes sont la réunion de plusieurs perceptions immédiates, rassemblées pour former un tout. Parmi les idées complexes on distingue celles qui sont destinées à représenter d'une manière plus ou moins générale les objets physiques , et celles qui forment les notions abstraites dont les mathématiques, la morale et la métaphysique s'occupent. En vain voudroit-on faire des efforts pour trouver une autre espèce d'idées. Les

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. %à philosophes qui l'ont tente n'ont fait qu'abuser des ternies , ou se perdre dans des suppositions absurdes.

Sur quoi se fonde Emmanuel Karit, pour admettre des conceptions pures , des formés , des lois > des conditions et des idées à priori? Expliquons- nous. Si par ces mots , auxquels il est difficile d'attacher une signification précise, ce philosophe n'entend parler que de la constitution originaire de l'entendement humain , c'est-à-dire de notre aptitude à comparer et à lier des idées, il a raison. Mais, dans ce cas, il a tort de publier qu'il est le père de la métaphysique, et qu'avant lui cette grande science n'existoit pas. Car y a-t-il un métaphysicien qui ne convienne que nous apportons , en naissant , ce souffle de vie , cè principe d'intelligence que l'expérience développe dans la suite? Mais si, parles mots' conceptions pures, lois , formes, conditions , idées à priori , Emmanuel Kant, ainsi qu'il s'en explique lui-même, veut exprimer des idées formées, des notions générales , des propositions synthétiques, comme les axiomes de la géométrie, alors nous serons en droit de lui demander rpieile est la Ivase de son système.

Nous avons la conscience de nos facultés, mais en connoissons-nous la nature? Nous avons le sentiment de nos idées, mais avons-nous l'idée du sentiment? avons-nous même celle du pouvoir qui forme et qui lie îoute3 nos idées? Il ne sauroit donc nous appartenir d'organiser à fantaisie la raison humaine, et de sonder ]>-s rc-jsor's cachés qui la constituent. Nous avons des h 8

n4 DE L'USAGE ET DE L'ABUS sensations, donc nous avons la faculté de sentir. Nous avons des volontés, donc nous avons la puissance de vouloir. Nous avons des idées, des conceptions, donc nous avons la faculté de penser et de concevoir. Mais dire que parmi ces conceptions et ces idées, il en est qui ne sont point acquises , et qui font partie de la constitution légale et fondamentale de notre être, c'est faire une hypothèse aussi arbitraire que la vision en Dieu de Mallebranche , et les idées innées de Descartes. Or, pourquoi recourir à des hypothèses quand on peut utilement consulter l'expérience? Pourquoi recourir surtout à des hypothèses que l'expérience dément ?

Ce que nous savons, c'est que les hommes sont inteïligens, c'est qu'ils sont susceptibles de raison. Mais naissent-ils avec des connaissances? On a long-temps agité dans les écolés si Adam avoit la science infuse. Mais , dans le nombre des inepties philosophiques qui ont été débitées, je ne trouve pas celle de l'extension d'un si grand privilège à toute sa postérité. C'est peut-être même la seule absurdité qui n'ait pas été soutenue par quelque philosophe. Nous voyons que l'homme acquiert successivement toutes ses idées; il sent, il compare, et puis il connoît : voilà la marche éternelle de l'esprit humain. J'en atteste ce qui se passe dans chaque individu, et chez les hommes pris en masse. J'en atteste l'histoire des peuples et celle des particuliers.

Mais nous ignorons ce que c'est que l'intelligence, ce que c'est que la raison en elle - même , et quelles

Ï>E LÈSPRIT PHILOSOPHIQUE. n5

sont les sources secrètes de la pensée. Il n'y a pa^ problème , mais mystère; et vouloir, par des suppositions gratuites, par des mots vides de sens, expliquer ce qu'il ne nous est pas donné de comprendre , ce 21'est point expliquer ce mystère : c'est chercher orgueilleusement à le dissimuler.

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