CHAPITRE VIII
Observations sur les conséquences qu'Emmanuel Kant déduit lui-même de son système, et qu'il veut transformer en règles de logique et en principes fondamentaux de là connoissancé humaine.
J e n'aurois pas réfuté avec tant de détails le système d'Emmanuel Kant sur les conceptions pures, les conditions, les formes et les idées àprio?*i> si je n'a vois été frappé du danger des conséquences qu'il en tire. Il fonde sur ce système une nouvelle logique qu'il appelle transcendante , et qui n'est propre qu'à former de mauvais raisonneurs et des sophistes. Il va plus loin, il ébranle tous les fondemens de la certitude humaine.
Selon lui, la logique transcendante est l'usage de la raison pure , qui est la faculté des principes et le dépôt des idées fondamentales (i). Conséquemment c'est sur les principes , sur les idées fondamentales qu'il faut asseoir toutes nos connoissances. Rien de
(1) Logica transcendentalis est scientia de cogitationum formis, sive de conceptibus et Iegibus intellectûs puri, per quos objecta cognoscuntur à priori. Schmidt f ibid.} prooemium il, sect. 5 , p. 55.
plus vrai , et tous les philosophes conviennent de la maxime du professeur de Kœnigsberg.
Mais que faut-il entendre par principes, par idées fondamentales? voilà le vrai point de la question.
Chez Descartes, les principes , les idées fondamentales sont des idées innées, des propositions générales et des notions abstraites (i). Chez Emmanuel Kant, qui reproduit en d'autres termes le cartésianisme, ce sont des conceptions pures, des formes pures, constituées à priori , des propositions synthétiques. Chez tous les métaphysiciens modernes de France et d'Angleterre, les principes sont des faits simples qui servent à découvrir tous les autres. Ainsi les phénomènes que nous observons hors de nous sont les principes delà physique; l'impénétrabilité des corps est le principe de la mécanique; les phénomènes qui se passent en nous sont les principes de la métaphysique en tant qu'elle s'occupe de l'Ame humaine. Chez les mêmes philosophes, les idées fondamentales sont les premières idées particulières qui nous viennent par sentimentou parsensation, selon les circonstances, et dont nous formons nos idées complexes, nos idées générales et abstraites.
L'extrême différence de ces systèmes sert à régler différemment la marche de nos recherches et de noire instruction. Les Cartésiens et les Kantiens regardent la synthèse comme la source de toutes nos conuois*
(i) !Notre âme a en elle-même des principes de verite éternelle, et un esprit de rapport, c'est-à-dire des règles de rai- -unnement, et un art de tirer des conséquences. Bossuet, iôid., chap. 3, § 8,p. 590.
m8 DE L'USAGE ET DE L'ABUS sauces. Les autres philosophes proclament l'analyse 9 et ils veulent que la synthèse ne soit que le résultat de nos opérations analytiques. Les uns ou les autres se trompent : voyons de quel côté se trouve l'erreur.
S'il faut en croire Emmanuel Kant, sans les conceptions pures , sans les formes ou les idées générales constituées à priori , il nous seroit impossible d'avoir des perceptions sensibles d'aucun objet particulier. Donc les idées abstraites et générales sont les idées fondamentales desquelles il faut partir pour s'assurer, avant tout, de la possibilité des objets soumis à notre a t-* lention ou à nos perceptions particulières (i). D'abord il faut s'occuper des choses en tant que possibles r et dans leur rapport avec les formes légales , avec les idées à priori qui constituent notre entendement , qui constituent notre raison pure. Jîous ferons ensuite l'examen empirique des objets que nous voulons con-noître, et l'expérience ne sera certaine qu'autant qu'elle correspondra avec les idées et les formes à priori de notre esprit.
Il paroît qu'Emmanuel Kant ne se propose pas de nous conduire par la voie la plus courte et la plus sûre.
(r) Inesse igitur prseter eos, qui ab experientiâ oriuntur concpptus > intellectui nostro quoque concçptus puros, per quos de objeclis aliquïd cogitetur à priori., quod nullo rnode^ ^xperientiae viâ perceptum sit, hoc est probabiie et consentaneumhoc loco tantum prœsumitur ; edoctè enim per œsthetieam transcendentalem qux formas exliibet puras sine quibus nulla perceptio sentitiva possibilis est , simili more formas esse quosclam intellectus, à priori conslitulas, per quas cogitatio ybjeclorum in génère possibilis fit , colligimus. Sçhaiidt , ihid.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. u9 Àuroit-il oublié l'histoire de cet enfant que l'on disoit être né avec une dent d'or? De savantes académies discutoient à priori la possibilité et les causes de ce phénomène, lorsqu'un homme sage, jaloux d'un meilleur emploi du temps, frappé de l'inutilité et du ridicule de leurs discussions, leur conseilla de vérifier préalablement si le phénomène existoit.
Aller des idées générales et abstraites aux objets particuliers, c'est aller de l'idéal au réel. La marche n'est pas bonne , car ce ne sont pas nos conceptions et nos idées qui doivent appuyer et garantir la réalité : c'est la réalité qui doit alimenter nos idées et garantir 3a justesse de nos conceptions. Diogène s'étant trouvé un jour avec Platon, et la conversation étant tombée sur les exemplaires immatériels et éternels des choses, lui dit : (( Je vois bien là un gobelet et une table, mais je ne vois ni gobeléilé ni tabléilé. »
Nous demandons à Emmanuel Kant, pourquoi un aveugle de naissance n'auroit pas une idée générale des couleurs , si nous apportions en naissant les formes constituées à priori des ditlérens objets qui peuvent devenir la matière de nos connoissances? C'est , dit co philosophe, parce qu'il est toujours nécessaire que ces formes ou ces idées à priori soient réveillées , du moins occasioncllement, par nos sensations Mai» dès
(1) Sic indagando, primam ad efficiendam cognitionera per sensus pra;beri occa?;ioncm îiivcniciiuis , pèr quos excitât a facilitas cognoscitiva légitimant construit expërientiam, Cujus duo diversa cernuntur elementa : primum materia cognitionis à seusibus prcebita, dein aulem ex mente ipsa posita forma
i2o DE L'USAGE ET DE L'ABUS qu'Emmanuel Kant est forcé de convenir quenos sen- 3ations ont l'initiative de toutes nos connoissances , à quoi sert tout son système sur les formes et les idées à priori? Est-il autre chose qu'un abus de mots ou une hypothèse absurde? Qui lui a dit que nos sensations ne se changent pas en idées? Pourquoi suppose -t-il des idées antérieures à toutes nos sensations et existantes en nous, sans que nous en ayons la conscience, jusqu'à ce quenos sensations les excitent et les réveillent? Pourquoi, surtout, en avouant que tout commence par les sens, refuse-l-il de reconnoîlre que nos idées fondamentales sont les idées simples et particulières dont nos sens sont l'occasion ou la source , et non des idées abstraites et générales que nous ne formons que par réflexion , en combinant nos idées simples et particulières? Enfin , pourquoi veut- il donner à sa logique transcendante une marche opposée à celle qui, de son propre aveu , a été tracée par la nature elle-même?
Ce que nous disons des idées générales et abstraites s'applique aux propositions synthétiques. Celles - ci sont la conséquence de plusieurs jugemens particuliers réunis pour former un ensemble, comme les autres sont , sous un même nom , la collection de plusieurs idées simples et particulières.
Emmanuel Kant, persuadé que ce sont les proposi-
aliqua pura intuendi et cogitandi, quae occasione per sensus praebita esse exserit, et <juae per sensus data surit , sub leges suas submittit. Schaudt. ihicL Logicœ transcendentalis pars prior; Analytica trait se -mden talis seu Viancrologia 3 lib. i , Analytica couceptuuiu . qap„ Z , çqç$. i , § 2, p. 85.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 121 lions synthétiques qui constituent le fond et l'essence de ce qu'il appelle la raron pure, semble défendre à la vérité de se montrer , si elle n'est précédée d'un nombreux cortège d'axiomes , de définitions et de maximes prétendues fécondes. La synthèse est le procédé favori de la logique transcendante du professeur de Kœnigsberg.
Je conviens que , par sa pente naturelle , l'esprit humain tend à classer ses idées pour les rendre pins disponibles, et à les combiner pour en déduire des résultats. Lorsque ces résultats sont découverts et bien fixés , on les décore du nom de principes; mais ils ne sont et ne peuvent jamais être que le fruit de la méditation et d'un travail éclairé. J'excepte pourtant de cette règle certains axiomes évidens par leur nature, qui, quoiqu'énoncés sous une forme indéfinie, n'expriment réellement queles perceptions directes et immédiates do l'identité des choses avec elles-mêmes. En voici quelques exemples qui nous sont fournis par Emmanuel Kant: Un homme érudit n'est pas un homme non érn- (Xil.A et b ne sont pas a moins b (1). Entre deux poinis on ne peut tirer qu'une ligne droite, ce qui signifie seulement qu'on ne peut tirer qu'une ligne dans une direction donnée , qui n'est qu'une ligne droite. Qui ne voit que de pareils axiomes n'ont rien de complexe, qu'ils n'offrent que de simples intuitions , et que même ils sont rarement utiles , à force d'être clairs. Mais je sou-
(1) Ens a h , non est a non b. Nullus boitio inmulitns est erudîtus, etc. Sciimiqt, ibid., lib. 2. Analyùca transcendenidlhii cap. '2, sect. 1 , § 0 ,p. i3j.
i» DE L'USAGE ET DE L'ABUS liens qu'il n'y a point de proposition vraiment synthétique qui ne soit l'ordonnance de plusieurs choses sous un même point de vue. Ne faut-il donc pas nécessairement étudier et connoître ces choses avant que de pouvoir les classer et les ordonner? Avons-nous connu îes lois du mouvement avant que d'avoir étudié la nature? Ne nous abusons pas : l'ordre qui règne dans nos pensées a été puisé dans celui qui régit l'univers. Ce n'est qu'à la longue que nous nous sommes fait des maximes et des règles, et que nous avons ensuite appliqué à l'univers l'ordre que nous avons mis dans nos pensées.
Pour acquérir de nouvelles connoissances , et pour garantir la réalité de nos connoissances acquises, il ne faut donc pas partir de la hauteur à laquelle les propositions synthétiques nous élèvent, pour de là régir a fantaisie tout ce qu'il nous plaira de ranger dan- ces propositions; ce seroit avoir l'ambition de connoître comme Dieu mêmeconnoît. Mais il faut, au contraire, descendre aux objets particuliers que nous voulons classer sous quelque loi générale, et les analyser. Analyser, c'est examiner une chose après l'autre, c'est observer successivement avec attention et avec ordre.]
La synthèse (i) , dit Emmanuel Kant, précède tou-
(ï) Syntliesis, significatione tmiversalissima, ea est mentis .iperalio secundùm, quani imam alteri repraesentationem adpon\t, earumque muîlîplicitatem sub una eademque appercep-* tione comprelieiidil....Variorum comprehensio in uno est synihesis;liaecitàdefmita repraîsentationum synthesisomni analysi cognitionum anlerior est. Antequàm enini in elemeuia sua co- ^Bitionum aliquam resolvere possis, necesse est ut ipsa existât
jours l'analyse. Car, si nous ne commencions par avoir Fidée d'un tout , comment nous occuperions-nous du soin de le réduire à ses élémens? La synthèse est donc la fonction la plus naturelle de notre raison. De plus , ajoute-t-il , la synthèse unit , elle forme des ensembles, en ajoutant une chose à une autre; elle augmente la masse de nos connoissanccs. L'analyse ne fait que décomposer ce que la synthèse avoit déjà uni, et conséquemment ce que nous connoissons déjà par la synthèse.
Il est facile de démêler le vice de ces raisonnemens. Nous avons l'idée confuse d'un objet avant que d'à-, voir des idées distinctes des parties qui le composent, ou des qualités qui le caractérisent. INous avons mémo souvent la notion confuse de plusieurs objets à la fois. Mais la confusion et la synthèse sont deux choses trèsdifférentes. S'il étoit permis de ne pas les distinguer, les esprits les plus inconsidérés seroient , dans le svs-
anterior , per synthesis autem repracsenlationes ut clément-' ^ognitionum eoliiguntur, sicque per unilionem primùm efîicitur eognitio.... Synthesis, in génère secundùm gcnesim , efîVoius est imaginationis , quae continuam et necessariam in aninio nostro functionem exercens, tamen sa:pissime latet, et rar», tantùm nos suî nobis eonscios esse si ait .Verùm liane synthèsiru adultiorem per eonceptuum unitatem efferrc, hôc non imaginationis, sed intellcctus est. Puram appellamus synthcsim eaui eujus mulliplicia quae uniunlur, non per cxpericntiam , sed à priori data sunl, et in qua uni4,:î!.s synthetiçae fundamenhioi adest à priori. Sic, cxempli gratife, càlculus aritlimeticus in nnmerando synthesis est para per conceptnm ; fit enim seonndimi commune omnibus numerandis fundameatura ; ex empli grati* decados. Schmidt, ibid. lib. 1 , cap. 2 , § 1 , p. 71 fit&eq.
i24 DE LTJSAGE ET DE L'ABUS
tème du professeur deKœnigsberg i les plus logiciens
et les plus transcendans.
Je ne donne le nom de synthèse qu'à l'art réfléchi de classer et de généraliser les objets que l'on connoît. Je n'aurois garde de le donner à ce premier coup d'ceil, à ce coup d' i il vague qui d'abord confond tout , parce qu'il m connoît encore rien , et qui prouve , non l'étendue , mais les limites de notre esprit. La synthèse est une méthode, et la confusion n'est qu'un défaut ou une foiblesse.
Or, cette méthode, que nous appelons synthèse , a-t-elle précédé l'analyse, et doit-elle, dans nos recherches , marcher avant elle? Je ne le pense pas. Car comment aurions -nous jamais pu savoir, comment pourrions- nous savoir encore que tels ou tels objets ont des rapports communs? Comment aurions nous pu, et comment pourrions-nous déterminer ces rapports par des résultats certains, si nous n'avions cornmencé et si nous ne commencions toujours par examiner séparément les qualités particulières de chacun de ces objets ?
Emmanuel Kant prétend que l'analyse n'apprend rien, et qu'elle ne fait que détailler et composer ce que la synthèse unit. Mais ce que la synthèse unit, n'est-ce pas l'analyse qui le ramasse et le prépare : Et n'est-ce pas ensuite par l'analyse seule que l'on peut vérifier ce qui a été uni par la synthèse?
A Dieu ne plaise que je veuille méconnoître les avantages des maximes , des règles générales , des propositions synthétiques. C'est par elles que l'esprit met de Tordre dans ses connoissances ; c'est par elles qu'il
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. n$ prend son essor, et qu'il7 plane ; c'est par elles qu'il forme de grands corps de lumière ; c'est par elles enfin que, réunissant dans une seule idée une foule d'idées éparses , il compose des masses, et qu'il peut disposer rapidement , par une seule conception , de tout ce qu'il connoît pour arriver à ce qu'il ne connoît pas, et conduire à cette connoissance ceux qui ne l'ont pas encore.
Mais, sans l'analyse, comment trouverions - nous les matériaux qui doivent fonder nos maximes? Chacun ne feroit-il pas des principes généraux à sa guise? Quel moyen aurions - nous de corriger un principe vague, une notion mal déterminée? Comment pourrions-nous découvrir la fausseté d'un raisonnement subtilement déduit sous les auspices d'une vérité générale ?
Emmanuel Kant paroît frappé du grand ordre qu'il croit apercevoir dans la méthode synthétique. Mais cet ordre n'est- il pas plus apparent que réel? n'est-il pas du moins aussi superflu qu'insipide ? Veut - on s'en convaincre? que l'on jette les yeux sur tous les ouvrages dont les auteurs ont fait usage de la synthèse.
Descartes a-t -il répandu plus de jour sur les méditations physiques, quand il a voulu les démontrer selon les règles de cette méthode? Peut-on trouver do plus mauvaises démonstrations que celles de Spinosa? Que dirons -nous de tant de traités de philosophie, de morale et de théologie dans lesquels on s'est servi de la même méthode?
Je n'ignore pas que la synthèse a été fort employée
^26 DE L'USAGE ET DË L'ABUS dans les mathématiques; mais ce n'est point à cette méthode qu'elles doivent leur certitude. Elles la doivent à ce qu'elles sont infiniment moins susceptibles d'erreurs que les autres sciences. J'ajoute que si les idées des mathématiques sont exactes, c'est qu'au fond elles sont réellement l'ouvrage de l'analyse.
Pour faire des démonstrations géométriques, il est inutile et presque toujours dangereux de mettre toutes les parties d'un raisonnement sous la dépendance d'une proposition générale, si souvent susceptible par ellemême de limitation , d'exception , d'équivoque. Il faut, au contraire, s'abstenir de toute notion vague , de tout ce qui est contraire à l'exactitude et à la précision. Les \rais principes , les principes proprement dits, ne sont pas des généralités ou des définitions abstraites , mais des observations constatées par l'expérience. Sans doute, pour la classification de nos idées, il faut des résultats , des maximes générales; mais ce n'est pas par Jes résultats qu'il faut commencer. Avec le secours du t-alcul , le mathématicien ajoute , soustrait , multiplie ; il épuise les combinaisons , mais toutes les combinaisons du calcul supposent des unités. Les faits sont le» unités des sciences; ils sont les matériaux que l'on compare, que l'on classe, que l'on unit, que l'on sépare. Il faut donc toujours commencer par l'étude des faits, et montrer ensuite, dans une gradation simple, comment nous avons découvert leurs rapports et formé nos résultats. Que l'on décompose les ouvrages de Newton , sur le système du monde, et l'on verra si ce sont des idées cl priori, des conceptions
pures qui ont alimenté le génie de ce grand homme, et s'il ne s'est pas appuyé uniquement sur des observations et sur des faits.
La logique transcendante ou non transcendante n'esfc pas plus une science à priori que toutes les autres sciences. Elle ne consiste pas dans les vaines formules auxquelles Emmanuel Kant voudroit la réduire, et dont le moindre danger est la mauvaise économie du temps. Je conçois que ces formules paroissent avoir quelqu'importance , quand on suit servilement la méthode synthétique, c'est -à- dire quand on commence par poser en thèse une proposition vague, soutenue par des notions plus vagues encore. Alors il peut être utile de poser ensuite l'antithèse, pour démêler ce que la thèse a de confus, avant que d'en venir à la décision, c'est-à -dire à cette troisième opération que le philosophe de Rœnigsberg appelle la critique de la raison pure. Mais cette logique compliquée , cette logique h facettes dénature la vérité, comme le prisme dénature la lumière. Elle rend l'esprit contentieux; elle habitue les hommes à soutenir le pour et le contre; elle retarde le progrès de nos connoissances; et, ce qui est pire, elle en écarte presque toujours les véritables élémens. Un des grands bienfaits de l'es p rît philosophique a été de nous débarrasser de toutes ces formes rebutantes, de cette poussière scolasiiquc que l'esprit de controverse agitoit à volonté, pour obscurcir les objets et troubler la vue.
Les faits sont les véritables matériaux de nos connoissances. Les notions générales ne sont (pie les idées réfléchies que nous acquérons par les faits. C'est donc
128 DE L'USAGE ET DE L'ABUS par l'observation des faits et par l'analyse de nos idées qu'il faut débuter1 dans loules nos recherches. Un fait est-il, ou n'est- il pas? La question est toujours précise. D'un ou de plusieurs faits bien constatés et bien vérifies, que faut-il conclure? La raison est forcée de se réduire et de se tenir entre les points donnés ; aii lieu que l'esprit n'est point fixé quand vous ne lui présentez, pour base de toutes ses connoissances ,. que des formes constituées à priori et des conceptions pures. Alors , chacun porte avec lui l'invisible atelier dans lequel se forgent toutes ces formes et toutw ces conceptions , chacun bâtit des hypothèses et devient artiste à sa manière.
On m'objectera peut - être que les fausses hypothèses, les fausses imaginations ont précédé les con~ noissances proprement dites; je le sais, et je m'en plains. Cela ne prouve pas que nous avons acquis des connoissances proprement dites parce que nous avons fait de fausses hypothèses. Cela prouve seulement qu'il est une maturité de raison qui n'est que l'ouvrage de l'expérience et du temps. Peut - être même c'est l'amour -propre qui nous a long - temps détournés et qui nous détourne encore, en beaucoup de rencontres, du vrai sentier delà vérité. Pour être bon logicien, bon observateur, i) ne faut êire quesage, et la sagesse n'a d'attrait que pour les bons esprits. Les raisonnemens , les principes arbitraires sont entièrement de notre création ; ils semblent nous don ner le sentiment de la toute - puissance ; ils flattent notre orgueil et ils entretiennent en nous cette sorte de paresse turbulente qui aime mieux imaginer et créer,
qu'observer et découvrir. Mais pourquoi ne profiterions-nous pas de nos fautes passées et de celles dont nous sommes les témoins journaliers? Voulons-nous connoître les règles d'une saine logique? ne les cherchons pas dans des méthodes sèches, dégoûtantes, dans des livres hérissés de formes contentieuses qui ne sont que des pièges pour la raison. Mais voyons la marche qu'ont suivie les grands hommes qui nous ont éclairés sur quelque objet important. Analysons , méditons leurs ouvrages ; un livre bien fait est la meilleure logique , parce qu'un tel livre est une révélation de la marche que doit tenir l'esprit humain pour arriver aux découvertes et à la vérité.
Indépendamment des vue s que j'ai déjà remarquées dans le système d'Emmanuel Kant, ce système renverse tous les fondemens de la certitude humaine.
En effet Kant soutient que notre esprit ne pouvant rien voir, ni juger de rien, que d'après les idées , les conditions et les formes légales ou à priori qui le constituent, la vérité n'est, pour notre malheureuse espèce , que la simple convenance qui existe entre les objets de nos connaissances et ces idées, ces conditions ou ces formes. Les phénomènes que nous observons ne sont point hors de nous,ils sont uniquement en nous. Ce que nous paroissons nous-mêmes à nos propres yeux , ou à notre propre conscience, n'est pas ce que nous sommes réellement, mais seulement ce que nous paroissons être d'après notre manière de voir et de sentir.
Je ne suis, dit Emmanuel Kant, ni idéaliste ni réaliste outré. Je garde un juste milieu , qui est h
i3o DE L'USAGE ET DE L'ABUS
clief-d 'œuvre de la critique de la raison pure. SetoM les idéalistes > il n'y a rien de réel hors de nous :jé ne vais pas jusque-là . Selon les réalistes outrés , non seulement il existe ho?*s de nous des êtres réels , mais encore nous les voyons tels qu'ils sont réellement. Pour moi je me contente de dire qu'il y a des êtres réels j mais qiiau lieu de les voir tels qu'ils peuvent être y nous les apercevons seulement tels que nous pouvons nous les représenter d'après les idées h prïbrij et les formes légales de notre entendement.
C'est à quoi se réduit la doctrine du professeur de Kœnisberg. Il en résulte que ce philosophe est moins conséquent que les idéalistes absolus, et qu'il n'est, à proprement parler, qu'idéaliste dans son réalisme mitigé.
Réduisons cette vaine théorie à sa juste valeur.
Nous avons reçu de la nature les sens extérieurs pour apercevoir les objets qui sont hors de nous. Les impressions que nous éprouvons parle ministère de nos sens, attestent la présenceetla réalité de cesobjets. Les idéalistes et Emm. Kant s'accordent à dire que les impressions nous trompent. Mais comment le savent-ils? Ce n'est et ce ne peut être qu'une supposition de leur part. Nos sensations sont positives, soit en elles-mêmes, soit dans les notions qu'elles nous donnent des objets qui les produisent. Le seroient-elles davantage si elles nenoustrompoient pas? Qui peut donc nous autoriser à croire qu'elles nous trompent? Pourquoi abandonnerions-nous le positif, pour vaguer dans l'arbitraire?
De la supposition que nos sensations ne prouvent point la réalité de ce que nous sentons, les idéalistes concluent que rien n'existe, et ils sont conséquents.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE, i3f Kant l'est moins quand il admet quelque chose , eiî disant que ce je ne sais quoi est autre lui-même qu'il ne nous le paroît. Mais si nos sensations ne prouvent pas même ce que nous sentons, comment Emmanuel Kant peut -il leur attribuer l'effet de constater l'existence de ce que nous ne sentons pas ?
Certainement 5 quelles que soient nos sensations^ les notions qu'elles nous donnent des choses ne sont jamais complètes. Nous ne connaissons $ dit Montaigne, le tout de Hen. Mais j'ajoute que ce que nous connoissons de chaque tout, c'est-à-dire de chaque objet, existe réellement dans l'objet même : nos connoissances ont des limites , mais elles ne sont pas des fictions.
Nous ignorons , par exemple , ce que c'est que la matière en elle - même. Mais les qualités sensibles qu'elle nous offre et qui sont à notre portée^ existent réellement telles qu'elles nous paroissent exister. C'est sur cette réalité qu'est fondée toute la mécanique. Car dans tout ce qui appartient à cette science, il ne s'agit pa3 uniquement des rapports apparents que les corps peu- Vent avoir avec nous , mais des rapports réels qu'ils ont entr'eux et des qualités réelles qu'ils ont eux-mêmes. Ce n'est que parce que nous avons pu compter sur la réalité de ce que nous voyons dans les corps, que nous avons pu, avec sûreté, les modifier à notre fantaisie et les rendre propres à nos usages. Nous ne sommes parvenus à construire des navires que parce que nous avons pu connoître et calculer avec précision la force., Taction réelle et réciproque des fluides et des solides. Les prédictions des astronomes , les espérances des
.32 DE L'USAGE ET DE L'ABUS Agriculteurs ne sont-elles pas fondées encore sur la réalité et la régularité des mouvemens et des changemens que les uns et les autres observent dans la nature ?
D'autre part , nous ignorons ce que c'est que notre âme. Mais nous savons qu'elle sent , qu'elle pense, et qu'elle veut. Ce que nous connoissons de ces facultés est très-réel , quoique nous ne connoissions pas la nature du principe auquel elles tiennent. Tout ce que nous sommes , ne nous est pas entièrement découvert; mais ce que nous découvrons en nous fait incontestablement partie de ce que nous sommes.
Le plus grand abus que nous puissions faire de notre raison est de l'habituer à se méconnoître elle-même. Son office n'est pas de créer, mais de comparer, de juger et de conclure. La raison n'est donc pas la source première de nos connoissances , elle n'en est que le principe vérificateur et régulateur.
Mais qui fournit à la raison les matériaux qu'elle compare, qu'elle arrange, qu'elle règle? l'expérience. L'expérience , dans la signification la plus générale de ce mot , est ce que nous appelons impression ou sensation, quand il s'agit d'objets physiques, et conscience , quand il s'agit des objets intellectuels ou des phénomènes qui se passent dans notre intérieur.
Tout est perdu si l'on méconnoît une fois la force ou l'autorité de Pexpérienee. L'expérience est à la raison ce que la nature est à l'art, ou à l'industrie. La raison doit chercher ses matériaux dans l'expérience , commel'art ou l'industrie cherche les siens dans la nature. Rien ne produit rien, etilaenous est pas donné
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i3 > de faire de rien quelque chose. Nous ne sommes donc jamais créateurs, mais simples ordonnateurs, simples artistes. Il fout donc que notre raison s'attache à quelque objet existant. Cet objet quel qu'il soit, qui ne sauroit être son ouvrage, puisque nous ne reconnoissons en elle qu'un pouvoir observateur , judiciaire et régulateur , doit nous être nécessairement fourni par l'expérience , c'est - à - dire par nos sensations ou par notre conscience. Car les sensations et la conscience sont les seuls liens de communication directe entre la nature et nous , entre nous et tout ce qui est , entre nous et nous-mêmes. Les idées , les jugemens, les raisonnemens ne sont que des perceptions médiates, plus ou moins complexes ; et que seroient ces perceptions elles-mêmes , si nous n'en avions pas la conscience ?
Quand j'affirme que je sens le plaisir ou la douleur; que je vois l'étendue et les autres propriétés de la matière; que j'ai le sentiment de ma volonté, de ma liberté ^ de ma pensée; j'affirme des faits positifs qui n'ont besoin d'autre preuve que l'expérience que j'en ai. Nous sommes passifs quand nous sentons , nous devenons actifs après avoir senti. Le raisonnement, la mémoire et toutes nos autres facultés intellectuelles commencent à se mouvoir à mesure que l'expérience cesse ou qu'elle devient moins présente; mais c'est l'expérience qui les alimente toutes. La raison , cette faculté auxiliaire donnée à des êtres bornés qui ne peuvent tout embrasser par une seule perception , n'a de mission que pour parcourir l'espace qui existe entre les faits positifs desquels nous partons et les vérités plus ou moins éloignées auxquelles nous voulons arri-
i34 DE L'USAGE ET DE L'ABUS ver. Elle s'agite dans cet espace, elle combine, elle tâtonne , jusqu'à ce qu'elle trou ve la sûreté et le repos, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle découvre quelque nouveau fait , ou qu'elle puisse déduire quelque conséquence satisfaisante.
Le repos de l'esprit s'appelle certitude. La certitude est-elle acquise ? Là finit le ministère de la raison , et on voit recommencer celui du sentiment dont la lumière vive et pénétrante force la raison à se rendre. Car il y a une conscience pour le vr'ai(i) , comme il y en a une pour le bon et pour le juste. La certitude peut être préparée par le raisonnement ; mais elle le termine. On a souvent besoin de prouver une vérité, mais on ne fait plus que la voir ou la sentir , après qu'elle est prouvée.
Les faits positifs ne peuvent se prouver que par eux-mêmes, c'est-à-dire que parles sensations qu'ils produisent en nous , ou par la conscience que nous en avons: ils n'ont point été abandonnés aux subtilités de notre raison. Tout homme sensé ne peut leur refuser son assentiment. On doit ranger dans la classe des faits, positifs tous ceux qui sont l'objet de nos perceptions immédiates et la matière des notions sensibles dont nous formons ensuite nos idées intellectuelles et abstraites. Les faits positifs sont les vrais et les seuls fon- •démens sur lesquels repose l'édifice entier de nos connoissances. Partons toujours de ces faits, c'est-à-dire partons toujours de l'expérience^ et n'allons jamais
(x) La conscience du vrai n est point un recueil d'idées à £>riori? mais la faculté de percevoir et de sentir ce crui est*.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i3S
au-delà. Voila toute la philosophie, voilà tout le code* delà raison humaine.
C'est parce que l'expérience n'est pas constamment respectée, qu'il y a des idéalistes, des Pyrrhoniens, des Kantiens : l'erreur de tous ces hommes vient uniquement de ce qu'ils ne reconnoissent aucun fait positif , et de ce qu'ils exigent surtout des preuves , qu'ils appellent ridiculement preuves àpriori ou conceptions pures ; ils ne s'aperçoivent pas queles faits nesauroient naître de nos idées, et que ce sont nos idées qui naissent des faits. L'existence des corps et celle de tous les phénomènes extérieurs sont des faits positifs que nos sensations constantes et uniformes démontrent»* La volonté, la liberté, la pensée sont des faits positifs dont nous avons la conscience. Nous n'avons pas toujours la connoissance de ce dont nous avons le sentiment : mais le sentiment nous éclaire sur l'existence des choses, s'il ne nous éclaire pas sur leur nature» Nous savons peu, nous ignorons beaucoup ; mais la nature nous a donné tout ce qui est nécessaire pour nous assurer de la réalité de ce qui est à notre portée. Ne rendons pas notre condition pire qu'elle ne l'est % en doutant de ce que nous voyons et de ce que nous sentons. De quoi l'homme pourroit-il donc jamais être certain , s'il ne i'étoit pas de ce qu'il voit et de ce qu'il sent ?
Mais si nous disons aux réalistes, aux Pyrrhoniens^ aux Kantiens : sachez respecter l'expérience, résignezvous à admettre ce qu'elle constate ; nous disons à tous les philosophes : n'allez pas au-delà. L'expérience qui est le principe de nos connoissances , en est aussi la
i36 DE L'USACxE ET DE L'ABUS limite. Expérience et nature sont, à certains égards, deux mots synonymes : car l'expérience est la société de l'homme avec la nature.
Nous n'avons de connoissances certaines que celles qui sont liées à des perceptions immédiates, à des notions sensibles , c'est-à-dire à l'expérience : au-delà tout n'est plus que doute et incertitude; il faut dire avec Plutarque, dans la vie de Thésée : terres et côtes inconnues , mers inabordables. Que de systèmes réfutés par ce seul mot, ou renvoyés dans le pays des chimères !
Les opinions qui font tant de bruit dans un siècle, i et qui, dans le siècle suivant, tombent en oubli , ne sont démontrées fausses que parce qu'elles ne sont pas appuyées sur les véritables principes delà connoissanee.
Que sont devenues toutes les questions , autrefois si célèbres , sur l'accord delà prescience divine avec la liberté humaine, sur la prémotion physique , sur le concours des décrets divins ? Elles avoient été reléguées dansles écoles, et elles ont fini par en être bannies, attendu qu'elles sont relatives à des objets sur lesquels la perception immédiate , sur lesquels l'expérience manque.
D'où vient que nous ne connoissons point la nature et l'essence des choses existantes ? C'est que nous n'avons d'autre expérience que celle de leurs qualités sensibles.
On a long -temps recherché ce que c'est que l'âme, quelle est l'époque de sa création , s'il y a une âme pour chaque corps, ou si plusieurs corps sont mus parla même âme \ on a demandé s'il y a plusieurs mondes \
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si ce qui se passe clans chacun d'eux n'est qu'une représentation cle ce qui se passe clans celui-ci ; si de purs esprits peuvent voir les corps : toutes ces misérables questions ont été abandonnées parce que la perception immédiate , parce que l'expérience manque dans toutes ces questions.
C'est encore faute d'élémens assurés que nous nous sommes éloignés pour toujours cle l'astrologie judiciaire, et que les bons esprits se sont dégoûtés à jamais des systèmes sur la divination ancienne et moderne , des imaginations de la cabale et de tant d'autres folies, quelquefois aussi dangereuses qu'absurdes.
11 est donc bien essentiel de connoître les bornes que l'esprit humain ne peut franchir sans s'égarer. Cette science , pour ainsi dire négative , qui peut être Ja partie la plus utile de la métaphysique, manque à tous ceux qui, comme Kant, supposent à volonté des conceptions pures, des conditions et des idées cl priori. Ces idées , que l'on peut nier ou affirmer arbitrairement, parce qu'elles sont l'ouvrage de cette raison pure qui refuse de se soumettre à toute expérience , deviennent comme des moules que chacun façonne à son gré , et dans lesquels on donne à chaque chose hi forme que l'on veut. Les idées à priori sont , s'il est permis de s'exprimer ainsi, des manufactures à systèmes. L'urwiie les corps, p,u ce que nous n'avons point l'idée à priori de leur existence ; }'aulre prétend que les phénomènes sont en nous , et qu'ils ne sont pas réellement hors de nous tels que nous les voyons , parce que nous n'avons pas la court ption pure de cette réalité. Certains scolasliques prouvaient l'existence
i38 DE L'USAGE ET DE L'ABUS des anges et des archanges, non par Ja révélation, qui en est la véritable preuve , mais par des argumens à priori sur la nécessité d'admettreune gradation d'êtres intelligens , telle qu'elle existe parmi les êtres matériels , et sur l'horreur de tout vide dans le monde intellectuel , comme dans le monde physique. Nous avons vu , dans un chapitre précédent , que Descartes vouloit fixer les lois du mouvement , d'après les idées à priori qu'il s'étoit faites de l'ordre de l'univers, et il se trompoit. Les idées à priori , les conceptions pures et favorites du professeur de Kœnisberg sont celles de l'espace et du temps. Selon que les choses s'arrangent pins ou moins convenablement avec ces formes légales et fondamentales, il décrète, selon son bon plaisir , des substances ou de simples manières d'être, des prédicats , ou de simples postulats. Après avoir arbitrairenment organisé la raison , il s'érige en arbitre suprême de la vérité et de l'erreur.
On comprend qu'il est pourtant nécessaire de savoir à quoi s'en tenir ; mais qui nous guidera ? qui tracera 3a route que nous devons suivre ? la nature. Ne nous écartons pas de ses voies : elle ne nous instruit que par l'expérience , et elle nous avertit par nos propres incertitudes, que la raison, qui n'est pas soutenue et dirigée par l'expérience , n'est plus qu'une lumière foible et tremblante , qui , faute d'être entretenue , s'éteint au milieu de la nuit.
L'expérience , je le sais, ne nous met pas toujours à l'abri de l'erreur : nous nous trompons journellement sur les choses desquelles nous croyons que notre conscience rend témoignage. Nous nous trompons sur
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celles que nous regardons comme l'objet immédiat de nos sensations. Dans l'art physique ? des observations mal faites sur ce que nous voyons peuvent entraîner des erreurs. La méthode même du calcul , quoique si sûre , ne garantit pas les opérations des mathématiciens contre toute méprise, et ilsontsans cessebesoin de s'assurer du résultat d'une combinaison faite , par une combinaison nouvelle- la plus légère omission peut donner la conséquence la plus fausse : mais tout cela prouve seulement les imperfections attachées à notre foiblesse.
Si l'erreur peut se mêler, et si elle se mêle souvent à nos recherches dans l'art physique, et à nos calculs dans les sciences exactes, combien n'est-elle pas plus commune dans la métaphysique, et généralement dans toutes les sciences morales? Ce n'est pas que ces dernières sciences soient plus obscures ou plus compliquées que les autres. Je ne crains pas de dire, au contraire, qu'il n'est point de traité de morale qui ne soit plus à la portée du commun des hommes, qu'un ouvrage quelconque de chimie ou d'astronomie; et que les plus simples propositions d'Euclide sont encore plus complexes que les vérités les plus sublimes dela métaphysique. Mais, dans l'art physique, on peut renouveler à volonté les mêmes observations, en renouvelant les mêmes expériences. Une première erreur peut donc être facilement aperçue et corrigée. J'ajouterai que les observations et les expériences que l'on fait dans l'art physique, portent sur des faits qui tombent sous les sens, et qui sont rarement susceptibles d'équivoques. Dans les mathématiques, on part tou-
i4o DE L'USAGE ET DE L'ABUS jours d'un point évident et convenu. On n'a point à redouter les subtilités de la controverse, ni l'abus des mots : on ne rencontre jamais sur la route les intérêts ni les passions. Il en est autrement dans la métaphysique et dans les sciences morales en général. Dans ces sciences, le sentiment intime est la première base de toutes nos connoissances. Il s'agit d'observer les phénomènes qui se vérifient dans notre intérieur. Mais faisons-nous une égale attention, et surtout une attention suffisante à tous ces phénomènes, dont la plupart sont si passagers , si fugitifs , et qu'il n'est pas facile de reproduire quand on veut ? Nous sentons tout ce qui se passe en nous; mais avons-nous soin de remarquer tout ce que nous sentons? Combien, dans les passions, de motifs secrets qui influent à notre insu sur nos principes et sur notre conduite, et qui nous font prendre l'illusion pour l'évidence? Combien de sensations qui nous échappent, et qui, à notre insu, déterminant nos mouvemens, veillent pourtant à notre conservation ! Que d'équivoques , que de méprises inévitables quand on veut développer des objets aussi déliés que ceux qui appartiennent au sentiment ! Ne manquons-nous pas souvent de termes propres pour les exprimer? et n'éprouvons -nous pas tous h s jours que l'esprit à plus de besoins que la langue n'a de mots ?
Dans l'art physique , dans les sciences exactes, une découverte faite, bien constatée, lixe tous les esprits. Il ne peut plus y avoir matière à doute, il n'est plus possible de s'égarer dans des choses convenues ou qui tombent sous les sens. De là les sciences physiques ,
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les sciences exactes ont une marche constante dans leurs progrès; elles ne rétrogradent jamais, à moins que quelque révolution imprévue ne nous replonge dans la barbarie et ne nous fasse tout oublier. Les sciences morales ne sauroient avoir les mêmes avantages. Les découvertes dans ces sciences prêtent toujours, plus ou moins, à la contention, à la dispute. Chaque auteur a l'ambition de reprendre l'édifice par la base, de faire un système nouveau, ou de reproduire un ancien système. C'est dans ces sciences principalement que les opinions ,Y habitude et les préjugés ont le plus dangereux empire. J'appelle opinions les hypothèses ou les systèmes , plus ou moins vraisemblables qui attendent des preuves. habitude , qui, pour les corps de nation, comme pour les individus, se compose des pratiques usitées et des idées reçues, fait que l'on ne remonte jamais à la source de ces idées et de ces pratiques : on ne voit rien au-delà de ce qui est établi , on croit avoir toujours senti ce que l'on sent actuellement, on n'ose jamais franchir les bornes de la coutume pour s'élever jusqu'à la nature. Les préjugés sont les habitudes vicieuses de l'esprit, comme les vices sont les habitudes dépravées du cœur. Je remarquerai que les préjugés ont, à certains égards, le même caractère que les passions; ils imitent leur violence, ils produisent la même ivresse, ils obscurcissent la raison, et ils étonnent le sentiment comme les passions peuvent le faire ; ils forment une sorte d'ignorance acquise, pire cpie l'ignorance naturelle ; ils ne sont pas moins funestes à la vérité, que les passions ne le sont à la vertu. L'habitude, les préjugés, les opi-
lia DE Ï/USAGE ET DE L'ABUS nions ne peuvent lutter, du moins long-temps, contre des démonstrations de géométrie et d'algèbre, contre des observations physiques constatées par des expériences répétées et sûres ; mais , hors de là , ce sont des ennemis constamment redoutables.
Heureusement, comme il y a des méthodes pour garantir l'exactitude du calcul dans les mathématiques, et pour nous diriger dans nos observations et dans nos expériences physiques , il y a également des règles pour bien observer le sentiment. Chacun sent qu'il existe, qu'il voit, qu'il entend, qu'il agit : en cela personne ne se trompe ; mais s'agit-il de la manière d'exister, de voir, d'entendre, d'agir? l'erreur a mille accès pour pénétrer dans notre âme. Nous pouvons nous tromper, soit en laissant échapper une partie de ce qui se passe en nous , soit en supposant ce qui n'y est pas, soit en nous déguisant ce qui y est. Je ne parlerai point des objets de moeurs et de politique , sur lesquels tant de circonstances concourent, à nous faire illusion; mais j'ai rencontré des Cartésiens , ^de célèbres Mallebranchistes et des Kantiens qui m'ont dit qu'en admettant les idées innées, la vision en Dieu, ou les conceptions pures et les idées à priori, ils jugent d'après ce qu'ils sentent. Les sectateurs de Locke , qui rapportent tout aux sensations , témoignent la mêma confiance. Cependant la diversité de leurs opinions prouve qu'ils ne savent pas tous interroger le sentiment; elle prouve encore qu'en choses qui appartiennent au sentiment , nous n'avons pas une véritable expérience toutes les fois que nous croyons l'avoir.
Démêlons ie principe de l'erreur.
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Les Cartésiens, les Mallebranchistes et les Kantiens sont tous forcés de convenir que nos sens, que nos sensations sont les causes occasionelles de nos idées, ou du moins les causes qui les réveillent en nous; mais ils ajoutent, chacun selon son système, ou qu'elles sont innées ou qu'elles sont à priori, ou que nous les voyons en Dieu. Qui arrache donc à tous ces philosophes l'aveu que nos sensations sont les causes occasionelles de nos idées? La conscience qu'ils ont qu'aucune idée ne leur est présente qu'autant que quelque chose la réveille en eux. Eh bien! voilà la véritable lumière da sentiment , voilà cette lumière vive, rapide, immédiate qui nous avertit de la présence d'un objet au moment même où nous en sommes affectés. Mais quand les mêmes philosophes ajoutent que nos idées sont innées, à priori y ou que nous les voyons en Dieu; ils ne sentent pas, ils raisonnent, et ils raisonnent pour supposer des faits dont ils ne peuvent avoir le sentiment : car, comment pouvoir être assuré, par le sentiment ou par la conscience, de la préexistence d'une idée que l'on ne sent que lorsque quelque circonstance, dit-on , la réveille? Or, la raison doit, sans doute, combiner avec maturité les instructions qu'elle reçoit du sentiment; mais c'est une règle importante qu'elle ne doit point ajouter ou supposer de nouveaux faits qui ne sont point une conséquence directe et nécessaire de ceux dont nous avons le sentiment ou l'expérience interne. Sans celte règle on s'expose à tous les inconvéniens dans lesquels Leibnitz est tombé, quand, pour expliquer l'union de l'âme et du corps, il a supposé dans toutes ks âmes, et par une harmonie
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préétablie, une longue suite de volontés, qui, selon lui , n'attendent qu'un concours prévu et successif de circonstances pour se manifester. Pourquoi prétendre pouvoir aller plus loin que l'expérience sans courir le risque de se tromper? Pourquoi ne pas répéter alors avec PI marque : Terres et côtes inconnues mers inabordables ?
En second lieu , sur quels motifs, du moins apparens , les Cartésiens, les Maîlebrancliistes , et les Kantiens se fondent-ils pour soutenir que notre esprit ne forme pas ses idées, mais qu'elles sont innées ou à priori, ou que nous les voyons en Dieu? Est-ce sur la prétendue impossibilité dans laquelle on nous suppose de former nous-mêmes nos idées ? mais , pour affirmer cette impossibilité prétendue , il faudroit connoître la nature de nos facultés intellectuelles et celle de nos idées elles-mêmes. Or nos connoissances ne vont pas jusque-là. Est-ce sur la rapidité ou la facilité avec laquelle nos idées s'offrent à nous, quand quelque chose les produit ou les réveille ? mais cette rapidité ou cette facilité est-elle la même chez tous les hommes? Chez les enfans comme chez les hommes mûrs; chez les ignorans comme chez les philosophes? Àh ! si nous pouvions revenir sur le passé, et voir par quels eiforts plus ou moins lents , plus ou moins pénibles, nous arrivons à des notions abstraites et intellectuelles, nous nous apercevrions que nous acquérons nos idées, comme nous gagnons toutes nos autres jouissances , à la sueur de notre front. Je sais qu'à un certain âge, et avec une certaine disposition naturelle, nos conceptions deviennent plus faciles et plus rapides. Mais
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i45 ilne faut pas croire que nous ayons toujours éprouvé ce que nous éprouvons , et que nous ayons toujours été ce que nous sommes. Une autre règle essentielle est donc de ne pas confondre, dans les choses qui nous sont révélées par notre expérience interne, les opérations de la nature avec les effets du travail ou de l'habitude. En vain les Cartésiens , les Malebranchistes et les Kantiens se fondent-ils pour soutenir leur système par le sentiment, sur ce qu'il y a des idées communes à tous les hommes, et qu'il faut dès-lors incontestablement supposer des idées innées ou à priori'! 'C'est étendre la conséquence plus loin que le principe. L'aptitude qu'ont tous les hommes à former certaines idées , ou à reconnaître de certaines vérités , prouve seulement les mêmes dispositions, la même aptitude, les mêmes facultés ; elle prouve la préexistence du principe intelligent qui nous a été départi à tous, et qui forme toutes nos idées et non la préexistence de nos idées elles-mêmes.
Comme Fon voit , il ne s'agit que de bien étudier ce que nous sentons, ce qui se passe en nous ; de ne pas remplacer , par des suppositions arbitraires, les instructions directes que le sentiment nous donne * et de nous observer dans les circonstances générales où les passions nous en imposent moins , et où nou* pouvons plus facilement nous séparer de nos préjugés et de nos habitudes. Si nous nous trompons malgré tous nos soins , c'est que de tous les moyens qui nous ont été donnés pour acquérir des connaissances , il n'en est aucun avec lequel nous ne puissions nous tromper. Il ne suit pas de là que nous soyons autorisés à
i46 DE L'USAGE ET DÉ L'ABUS abandonner les routes de la nature, pour nous éîi frayer d'autres dans lesquelles nous serions sûrs de uous égarer.
N'oublions jamais que le sentiment est êh métaphysique le seul principe de toutes nos véritables découvertes. N'admettons que ce qui est constaté par l'expérience qu'il nous procure et dont tousles hommes portent en eux-mêmes là source. Méprisons de vaines spéculations. Si nous entendons proclamer avec emphase dans quelques Universités d'orgueilleuses théories sur l'entendement humain, gardons-nous de croire que les hommes raisonnables ont tous passé sous le joug des novateurs en philosophie. Les écrits de Jacobi, de Bardili, de Herder , et d'une foule de philosophes estimables, prouvent qne le véritable esprit philosophique a pénétré chez les Allémands , comme en France et en Angleterre.
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