‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 29 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ï)e l'abus qu'on a fait , en métaphysique , de nos découvertes et de nos progrès dans les sciences naturelles, et du matérialisme considéré comme le premier effet de cet abus*

Depuis deux siècles nous nous distinguons par des découvertes multipliées et en tout genre, dans les sciences qu'on appelle naturelles et dans les arts qui en dépendent. Ces sciences dont tant d'événeniens et de circonstances ont facilité les progrès, sont devenues nos sciences favorites. Elles ont donné le ton à l'esprit général , elles ont influé sur tous nos systèmes , dans les différentes branches des connaissances humaines.

La physique est, aujourd'hui , ce que la métaphysique étoit du temps de Platon. Ce philosophe et ses sectateurs vouloient expliquer l'univers par des idées, par des spiritualités, par des notions abstraites. Nos philosophes modernes finissent par tout vouloir rapporter au mécanisme de l'univers, et ils ont même l'ambition ridicule de comparera ce vaste et merveilleux mécanisme les foibles ouvrages qui sortent de nos mains.

Déjà Leibnitz se plaignoit de cette tendance : <x Je « suis disposé, disoit-il, à rendre justice aux modernes,

i48 DE L'USAGE ET DE L'ABUS « mais ils ont porté la réforme trop loin. Ils ne disce tinguent plus ce qu'il n'est pas permis de confondre. <c Fiers des machines qu'ils ont inventées , ils n'ont « même plus une assez grande idée de la majesté de <c la nature. Ils prétendent que les choses naturelles « et les choses artificielles ne diffèrent que du grand a au petit. ))

C'est ce qui a fait dire à Fontenelle, qu'en regardant la nature de près, on la trouve moins admirable qu'on ne l'avoit cru , n'étant que comme la boutique d'un ouvrier.

Il faut pourtant convenir que le premier enthousiasme de nos découvertes et de nos succès , loin de produire en nous cette présomptueuse stupeur , échauffa nos âmes, éclaira notre raison , nous inspira le sentiment de notre propre grandeur et nous éleva aux vérités les plus sublimes. L'étude de l'univers ne fut pour les Newton et pour les Pascal qu'une préparation à de plus hautes pensées ; ils s'élancèrent jusqu'à l'auteur du temps et des mondes , à mesure que leur génie semblait les faire toucher aux bornes de l'espace et aux extrémités de la création.

Ce seroitmême une injustice de dissimuler que nos progrès dans l'art physique nous ont guéri de beaucoup d'erreurs, d'un grand nombre de préjugés, et qu'ils ont contribué à nous rendre métaphysiciens plus raisonnables. On a appris par l'anatomie que l'on peut avoir des visions sans être inspiré. On a découvert l'influence de nos sens sur les opérations de notre âme, à l'aide de quelques connoissances physiques. Malo branche même ? que son imagination a égaré souvent,

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. ïfy nous a laissé , dans son ouvrage de la Recherche de la vérité , un excellent livre sur les erreurs des sens. Nous ne sommes plus troublés par nos songes , depuis qu'on nous en a montré les causes naturelles. Nous avons mieux analysé nos passions , nos habitudes , nos facultés. Nous avons eu une connoissance plus complète de l'homme , et nous avons fondé l'existence de Dieu sur des preuves moins abstraites et plus concluantes.

Pourquoi faut-il que nos découvertes mêmes soient devenues des pièges, et que de nouvelles erreurs aient trouvé leur source dans un nouvel accroissement de lumières V Telle est notre condition : le bien ne sauroit exister pour nous sans quelque mélange de mal. A. force d'étudier la matière, nous nous sommes habitués à ne reconnoître qu'elle. L'ordre moral ou intellectuel a été absorbé par l'ordre physique. Autrefois une fausse métaphysique spiritualisoit les corps; une métaphysique plus dangereuse encore matérialise aujourd'hui les esprits : on ne voit plus que des fibres et des organes où nous avions cru jusqu'ici trouver des facultés; on veut expliquer les actes de notre volonté et de notre liberté par les lois de la mécanique ; on se refuse à distinguer l'homme parmi les difFérens êtres que la nature embrasse. Dieu , selon certains écrivains, ne peut pas même figurer comme être de raison ; et un athéisme systématique, fruit d'un matérialisme absolu , remplace tous les dogmes de la théologie naturelle.

Ce n'est pas que l'idée d'une substance matérielle et unique soit nouvelle; cette idée dominent chez les pre-

i5o DE L'USAGE ET DE L'ABUS roiers hommes qui tirèrent les premières opinion? ô*e leurs sens ; elle a été renouvelée, dans le dernier siècle,, par Spinosa. Mais, chez les premiers hommes, l'idée d'une substance unique ne fut qu'une opinion grossière qui précéda nos véritables connoissances , qui se mêla, plus ou moins, à celles qu'on acquéroit successivement, mais qui perdoit tous les jours de son influence à mesure que l'on s'élevoit à des notions plu& intellectuelles, et qui finit par n'être plus que Je partage de la multitude. La même idée, renouvelée par Spinosa , a été, non comme chez les premiers peuples , l'absence de tonte métaphysique , mais l'abus des idées abstraites de modification et de substance, c'est-à-dire l'abus de la métaphysique même. Le matérialisme et l'athéisme de cet auteur sont des opinions si contenlieuses et si subtiles, qu'il n'y a que les sophistes qui puissent s'en accommoder. Les matérialistes et les athées de nos temps modernes se sont élevés sur les débris d'une métaphysique usée, d'une métaphysique trop long -temps dégradée parles inepties de l'école; ils ont voulu bâtir leur fausse philosophie avec les riches matériaux amassés dans les sciences naturelles; ils ont fait un système d'autant plus' dangereux, qu'en le liant à la masse de nos idées acquises dans ces importantes sciences, ils Font présenté comme une conséquence née des vérités et des découvertes par lesquelles notre siècle surpasse tous les autres. La vanité a été séduite; la fureur de tout expliquer, dont on ne guérira jamais entièrement les hommes, a été satisfaite, et la physique, dans laquelle nous nous distinguons avec tant d'éclat, et qui nous laisse tant d'es-

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 1S1 poir de faire sans cesse des découvertes nouvelles , est devenue cette science reine à laquelle nous avons impérieusement exigé que toutes les autres vinssent prêter foi et hommage.

Bonnet, métaphysicien et grand naturaliste , mérite d'être remarqué parmi les philosophes qui , les premiers, ont appliqué l'anatomie à la métaphysique, et ont cherché à expliquer l'homme moral par l'homme matériel (i). 11 fait le détail de nos organes; il distribue leurs fonctions ; il distingue divers ordres de fibres; et , sur cette distinction , il fonde celle de toutes nos facultés; il doute que nous puissions jouir et sentir sans le corps; il explique tout par le système fibrilaire; il n'est pas ferme sur la spiritualité de l'âme; mais il admet son immortalité, rien ne s'opposant^ dit-il, à ce qu'une portion de matière soit immortelle. Il prétend que la liberté n'est que la faculté par laquelle l'âme exécute la volonté. Ainsi, selon lui, la liberté est subordonnée à la volonté , comme la volonté est subordonnéeà la faculté de sentir,'comme cette dernière faculté est subordonnée à l'action des organes, et comme cette action des organes l'est elle-même à l'action des objets. L'estimable Bonnet étoit religieux; il n'entrevoyoit pas les funestes conséquences d'un système qui, en dernière analyse, réduit tout aux lois de la mécanique et du mouvement. Ses contemporains, et ceux qui sont venus après lui, n'ont plus vu dans la nature que l'homme physique, et ils n'ont reconnu d'autre Dieu que la nature elle-même.

(1) Essai analytique sur l'âme.

i~5s DE LUS AGE ET DE L'ABUS

Selon La Mettrie (i ) , <x Nous ne voyons partout au- « tour de nous que matière éternelle, et formes qui « se succèdent et périssent sans cesse. Tout ce qui <c n'est pas phénomènes, cause, effet, science des « choses en un mot , ne regarde en rien la philoso- « phie, et vient d'une source qui lui est étrangère. On (c a cru qu'un peu de boue organisée pouvoit être im- (( mortelle; la nature désavoue cette décision puérile : <c écrire en philosophe c'est enseigner le matérialisme, ce L'hypothèse d'un ordre moral n'est que le fruit de « la politique, comme les lois et les bourreaux. »

(( L'organisation physique, dit Helvétius (2), fait « toute la différence de l'homme et de la bête. Les ce hommes ne seroient que des troupeaux fugitifs , si « la nature, au lieu de mains et de doigts flexibles, eût <( terminé leur poignet par un pied de cheval , tandis « que les chevaux, avec des mains d'hommes, au- (( roient bâti des cités et publié des lois. Tout n'est <c en nous que sensibilité physique ; il n'y a point a d'ordre moral. On n'agit point sans motif : donc ce point de liberté. Un traité philosophique sur la lice berté ne seroit qu'un traité des effets sans cause. )>

Diderot, le marquis d'Argens, Frédéric II, roi de Prusse, ont proclamé les mêmes systèmes en d'autres termes. La métaphysique de Priestley n'est qu'un traité d'anatomie. L'auteur du Système de la nature a prêché le matérialisme et l'athéisme en fanatique,

(1) Œuvres philosophiques. L'homme machine, l'homme plante , etc.

(2) Dans son Système de l'esprit.

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. Î53 Le scepticisme de Hume, de d'Alembert, et la versatilité de Voltaire, ont la même source que le matérialisme plus prononcé de leurs contemporains. Ce n'est qu'en Allemagne qu'on a encore la prétention d'être métaphysicien, même en détruisant toute métaphysique, et où le goût pour les idées à priori fait que ceux d'entre les écrivains qui sont matérialistes et athées, ne font que se traîner sur de vaines abstractions , à la manière des Spinosistes , et remplacer une subtilité par une autre.

Tous les sectateurs du matérialisme partent du principe général posé par La Meitrie , que tout ce qui n'est pas phénomène, science des choses, tout ce qui n'est pas fondé sur l'observation et sur l'expérience , est étranger à la philosophie. J'en conviens , j'ai établi moi-même ce principe dans le chapitre précédent ; mais, avant que de raisonner, il faut s'entendre. J'appelle phénomène tout fait bien constaté ; j'appelle science des choses la science des faits ; je regarde l'observation et l'expérience comme les seuls moyens de constater et de vérifier les faits , et conséquemment de s'instruire. Jusque-là nous devons tous être d'accord; il ne s'agit plus que de s'expliquer sur ce qu'il faut entendre par le mot fait. Il seroit impossible de restreindre l'application de ce mot aux phénomènes physiques, c'est-à-dire aux phénomènes que nous apercevons par nos sens extérieurs : car les idées qui se forment dans notre esprit, les raisonnemens que nous en déduisons sont des faits, et conséquemment des phénomènes que nous ne connoissous que par le sentiment intime, et dont pourtant nous sommes aussi

i54 DE L'USAGE ET DE L'ABUS sûrs que du fait même de notre existence. II est dotre des choses dont nous avons la conscience, l'expérience, et qui ne tombent pas sous nos sens extérieurs. Pourquoi ces choses seroient-elles étrangères à la philosophie, puisque la certitude qu'elles donnent et qui s'identifie avec la conscience du moi est plus immédiate et moins contentieuse que celle que nous donnent les objets physiques?

Mais , dit-on , les phénomènes dont vous prétendez n'avoir la connoissance que par le sens intime, ne sont produits que par vos sens externes et par l'action que les objets physiques exercent sur eux; il ne faut donc pas les distinguer des phénomènes physiques. L'intelligence, la mémoire et toutes les opérations de l'âme ne sont que des sensations continuées. Tout s'explique par l'économie des organes et des fibres.

Je conviens que nos idées viennent originairement de nos sensations; je conviens encore que notre corps est organisé de la manière la plus convenable à notre intelligence, mais cela ne prouve pas que nous ne sommes que matière; cela prouve seulement que nous ne sommes pas de purs esprits. L'homme est placé dans l'univers, et il est à la fois un être intelligent et un être physique : or, puisque son intelligence est unie à un corps organisé, il faut que l'organisation du corps, auquel l'intelligence se trouve unie, puisse remplir le but de cette union ; mais l'intelligence et le corps ne demeurent pas moins deux choses très-distinctes.

Je pense et je suis corps, dit Voltaire; je n'en sais pas davantage. Je réponds qu'il en dit plus qu'il n'en

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i55 sait. Je l'estimerois pins sage s'il eût dit seulement : Je pense, et j'ai un corps; car on sent que l'on a un corps, mais non que l'on est corps. Au sentiment de notre existence physique , se joint en effet un autre sentiment, celui du principe pensant que nous portons en nous , et auquel nous ne pouvons attribuer aucune des dimensions , aucune des qualités sensibles que nous apercevons et que nous connoissons dans les corps. Voltaire n'a donc pas seulement le tort d'avoir dit plus qu'il ne savoit, mais on peut lui reprocher encore celui de ne s'être pas suffisamment observé, ou de s'être menti à lui-même lorsqu'il a dit affirmativement : Je pense, et je suis corps.

Les progrès que nous avons faits dans l'anatomie, et ceux que nous ferons dans la suite, ne pourront jamais rien prouver en faveur du matérialisme. On découvrira de nouveaux vaisseaux et de nouvelles fibres plus déliées que celles que nous connoissons; on apercevra un nouveau jeu et de nouveaux rapports dans les organes; on sera autorisé à admettre la circulation de liqueurs plus spirituenses. Eh bien! que saura-t-on de plus sur la nature du sentiment, de la pensée, de la volonté? Un savant anatomistc me dira très -affirmativement, par exemple, qu'à la suite d'un te! mouvement physique dans les organes, dans les fibres ou dans les vaisseaux, je dois éprouver une telle alfection morale ; mais pouna-t-il me dire ce que c'est que cette affection en elle-même, et comment elle a pu être produite par le mouvement donné? Ne sentirai-je pas toujours que les parties les plus internes de mon organisation j que tout dans mon corps est extérieur à

i56 DE L'USAGE ET DE L'ABUS ce principe profondément intime, qui me donne la conscience de tout mon être , qui est la source de toutes mes idées , et sans lequel il seroit impossible de voir autre chose dans notre organisation qu'un mouvement sans vie, et une existence qui nous deviendroit absolument étrangère, puisque nons n'aurions pas même le sentiment que nous existons ?

Qu'est-ce donc que ce principe de sensibilité et d'intelligence que nous appelons âme ? Je l'ignore , et l'anatomiste ne peut pas plus éclairer sur cet objet le métaphysicien, que le métaphysicien ne peut éclairer l'anatomiste. La Mettrie est forcé de convenir, dans plusieurs endroits de ses (Euvres philosophiques , et tous les fauteurs du matérialisme sont forcés de convenir avec lui que l'on a beau concevoir dans la matière les parties les plus déliées, les plus subtiles, que l'on ne conçoit pas mieux que la matière puisse sentir et penser. Voilà donc l'anatomie mise à l'écart pour tout ce qui concerne la question de la spiritualité de l'âme.

Cependant les matérialistes n'affirment pas moins que l'âme est matérielle, et ils appuient cette affirmation sur des doutes. Les corps, disent-ils, se meuvent ou sont susceptibles d'être mus. Savons-nous ce que c'est que le mouvement? Nous trouvons le sentiment et la pensée dans les corps organisés* nous voyons Je sentiment et la pensée se développer, s'affaiblir avec les corps, et en suivre toutes les révolutions. Pourquoi ne regarderions-nous donc pas le sentiment et la pensée comme de simples attributs des corps organisés ? ou comme les purs effets d'une organisation

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i57 plus ou moins parfaite ? N'est-ce pas l'organisation seule qui distingue l'homme de la bête? Connoissonsnous toutes les propriétés de la matière ? Si l'on ne peut convenir que la matière puisse penser, est-il plus aisé de se faire une idée d'une substance qui n'est pas matière?

Cette manière d'argumenter est contraire aux règles d'une saine dialectique : on marche de l'inconnu à une affirmation dogmatique. Qu'est-ce que la matière? qu'est-ce que l'esprit? Ces questions sont insolubles : nous ne connoissons pas l'essence des choses. Le terme matière n'est qu'un mot pour exprimer le sujet quelconque qui nous offre les diverses modifications et les diverses propriétés que nous rencontrons dans les différens corps. Le terme esprit n'est pareillement qu'un mot pour exprimer le sujet quelconque auquel nous attribuons les opérations et les facultés de notre âme, c'est-à-dire le sentiment, la pensée, la volonté. Nous sommes convenus de donner le nom de substance à ce sujet caché , matière ou esprit, que nous ne connoissons pas et que nous désignons par des signes pour pouvoir nous entendre et mettre un certain ordre dans nos idées. Ainsi, n'abusons pas des mots, gardons-nous d'y attacher de fausses idées pour suppléer à celles que nous ne pouvons avoir, et n'imitons pas cet aveugle-né qui , ayant souvent ouï dire que l'écarlate est une couleur éclatante, s'étoit persuadé que cette couleur ressemble au son d'une trompette.

Allons droit à la difficulté. Les termes matière et esprit ne sont que des signes de convention dont l'usage a été introduit pour indiquer, par un seul mot ,

i58 DE L'USAGE ET DE L'AÈtJS soit le fond et l'ensemble de toutes les choses qui ap^ partiennent à l'ordre physique, soit le fond et l'ensemble de toutes celles que nous jugeons ne pouvoir appartenir à cet ordre; mais ce qui n'est point de convention, ce qui est très-réel, ce sont les faits sur lesquels nous appuyons cette distinction.

Le matérialisme s'arrête à ce seul point : Je trouve le sentiment et la pensée dans des corps organisés, et je vois le sentiment et la pensée suivre toutes les révolutions que ces corps éprouvent. Sur ce simple aperçu il conclut que le sentiment et la pensée sont de purs attributs de la matière, en convenant pourtant qu'il ne conçoit pas comment la matière peut sentir et penser. Mais je dis d'abord au matérialiste : Pourquoi, par votre seule puissance , transformez-vous un doute , que vous avouez ne pouvoir résoudre, en une conclusion que vous affirmez dogmatiquement? Je lui dis, en second lieu : Avez -vous observé tous les faits? et pourquoi vous pressez - vous de conclure avant d'avoir tout observé? Comme vous je rencontre le sentiment et la pensée dans des corps organisés ; mais deux, choses peuvent être unies sans s'identifier et sans se confondre. Voyons donc si le principe qui sent et qui pense n'est pas en nous très-distinct du corps même que ce principe anime. Je ne veux pas aller plus que vous au-delà de l'expérience ; mais je veux, pour h découverte de la vérité , m'aider de tout ce que l'expérience constate.

Le sentiment, par exemple, a des degrés et non des parties; de l'intensité, et non de l'étendue; certains caractères , et non certaines formes : la conscience du

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i59

moi est une, indivisible. Ce que je dis du senlinient Rapplique à la volonté, à la pensée 5 j'affirme alors, d'après tous ces faits dont j'ai l'expérience, que le principe qui sent , qui veut, qui pense, et que j'appelle esprit, n'est pas le même que celui qui me présente des formes, de l'étendue, des parties, et que j'appelle matière-, puisque ces deux principes ou ces deux sujets nous offrent des propriétés, non-seulement indifférentes, mais incompatibles. On objecte que nous ne connoissons pas toutes les propriétés de la matière : qu'importe? il peut y avoir dans la matière plus que ce que nous y voyons; mais du moins ce que nous y voyons y existe. Or, il faut raisonner d'après ce que l'on connoît, et non d'après ce que l'on ne connoît pas; il ne faut pas se permettre de supposer des choses qui puissent impliquer contradiction avec celles que l'on connoît.

Que font pourtant les matérialistes ? mettons le vice de leur système à découvert. Nous avons vu qu'après avoir avoué qu'ils ne conçoivent pas que la ma* tière puisse penser , ils affirment qu'elle pense. Demandons-leur raison et de leur doute et de leur affirmation. La raison de leur doute est fondée sur la différence et l'incompatibilité que nous remarquons nous-mêmes, entre les propriétés connues du sentiment ou de la pensée , et les propriétés également connues de la matière. S'ils affirment ensuite , malgré cette différence, malgré cetteincompatibilité manifeste, que la matière pense, c'est qu'ils supposent dans la matière des propriétés autres que celles que nous y connoissons; mais pour que ces autres propriétés que

iGo DE L'USAGE ET DE L'ABUS nous ne connoissons pas, puissent rendre la matière compatible avec Ja pensée, il faudroit, deFaveu du matérialisteJûi-même, qu'elles fussent d'une nature opposée a celle de toutes les propriétés que nous rencontrons actuellement dans tous les corps connus. Des qualités opposées ou incompatibles supposent-elles le même principe ou le même sujet? D'après quoi jugeons-nous qu'il existe une matière? Est-ce d'après la connoissance que nous avons du fond même de la substance à laquelle nous donnons ce nom? On n'oseroit le prétendre. Nous affirmons l'existence de la matière,d'après les qualités positives que nous apercevons dans les corps. Nous affirmons l'existence d'un principe qui n'est pas corps , d'après des qualités ou des faits incompatibles avec les qualités et les faits dont les corps nous offrent l'observation et l'expérience. Par l'observation et par l'expérience, nous ne voyons dans la matière que ce qui tombe sous les sens; et nous sommes tous d'accord que ce qui tombe sous nos sens, l'étendue , la forme , la couleur, ne sauroient nous représenter ce que la conscience nous découvre dans nos opérations intellectuelles. Si nous analysons la matière j^ar la pensée, nous arrivons à la divisibilité à l'infini , nous ne pouvons jamais atteindre la faculté de sentir et de concevoir , qui fuit devant nous, tant que nous rencontrons de l'étendue et des parties. L'hypothèse des monades, des atomes, et d'autres élémens indivisibles , sort de la sphère de toutes les choses connues dans l'ordre physique. Quels sont donc ces élémens qui n'ont plus ni étendue, ni parties, puisqu'on ne peut plus en admettre la divisibilité? Quels sont ces*

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. ï6i principes dont la manière d'être est si peu assortie aux propriétés que nous regardons comme essentielles dans tous les corps? Nous voilà donc arrivés au point où , pour faire de l'esprit , un simple attribut de la matière, on est forcé de spiritualiser la matière ellemême. Nous n'éprouvons pas le même embarras , quand nous analysons les opérations de notre âme. Elles sont constamment d'une nature différente de tout ce que nous voyons dans les corps; elles aboutissent toujours à ce sentiment intime, à cette conscience du moi, qui est essentiellement une, que nous ne pouvons concevoir sous aucune image, sous aucune forme physique , et qui, sans division, sans incertitude, et d'une manière absolue, vivifie toute notre existence ^ en lie tous les ressorts les plus secrets , et nous constitue, pour ainsi dire, nous-mêmes dans nous-mêmes.

Il existe donc en nous un principe un , indivisible, qu'il n'est pas possible de confondre avec le corps et par lequel seul il nous est donné de sentir , de concevoir, et de connoîtrele corps lui-même.

Les lumières qu'a produites l'an ato mie comparée ne sauroient affaiblir cette conséquence. On prouve, par exemple, quenous avons plus de fibres que les animaux; on prouve que notre organisation est absolument différente de la leur. Qu'en conclure? Faut-il dire avec Helvétius, que notre âme est dans nos mains? Mais la nature a accordé des mains aux singes , et il est dès hommes qui naissent sans mains. Ces hommes cessent-ils pour cela d'appartenir à l'espèce humaine , et les singes sont-ils des hommes? Faut-il dire, avec d'autres auteurs, que l'a me n'est autre chose que la I. M

162 DE L'USAGE ET DE L'ABUS parfaite harmonie de nos organes et de nos fibres? Mais ces organes et ces fibres dont nous avons fait la découverte , ne sont-ils pas ce que nous appelons matière, et n'ont-ils pas toutes les dimensions et toutes les propriétés connues de la matière? Donc, d'après ce que nous avons établi , la faculté de sentir et de penser ne peut être confondue avec les fibres et les organes quels qu'ils soient, La parole est l'incarnation de la pensée; mais la pensée et la parole sont deux choses très-distinctes. L'organe de la parole n'est réellement qu'un mode de communication de nos idées et de nos sentimens à nos semblables. D'autres organes facilitent ou établissent la communication du dehorsavec l'intérieur, commela parole ouvre celle de l'intérieur avec le dehors. Mais les organes et les fibres et en générai toutes les parties de notre organisation sont instrumens, et non cause efficiente de ce principe que nous appelons âme. L'organisation est plus délicate et plus parfaite dans l'homme, parce que leprincipe qui anime l'homme exige un instrument plus délié : mais il sera éternellement vrai de dire que l'esprit est au corps ce que la vie est au mouvement, ce que le sentiment ou la pensée est à la parole.

On a souvent demandé si les bêtes ont une âme : Descartes le nioit. Le père Bougeant, dans un ouvrage très-ingénieux , s'est décidé pour l'affirmative. Bonnet dit que l'âme des bêtes est une chose probable. D'autres soutiennent que cette âme n'est que sensitive. Buffon a renouvelé le système de Descartes, mais dans des vues opposées à ce philosophe. Descartes, en accordant une âme aux bêtes, eût craint de ne

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pas assez marquer la distance qui les sépare de l'homme. Buffon, en accordant une âme aux bêtes, eût craint d'être forcé, par majorité de raison, d'en accorder une à l'homme même. On a très-bien dit de lui qu'il parloit de l'âme humaine avec la Sorbonne et de la matière avec ses amis. Les vrais philosophes abandonnent toutes ces hypothèses; ils se réduisent à observer les faits, c'est-à-dire à remarquer les différences qui distinguent l'homme des animaux ; et ils ont reconnu que, parmi ces différences, la principale, celle de laquelle toutesles autres paro^ssent dériver, est la perfectibilité qui dans l'espèce humaine n'est pas seulementle caractère propre de chaque individu, mais celui de l'espèce entière. Au surplus, toutes les questions sur l'âme des bêtes sont indifférentes à notre question : car si les bêtes sont de pures machines, elles n'ont ni sentiment, ni idées; tout n'est que matière et mouvement en elles. Si elles sentent, et si, même comme quelques-uns le prétendent , elles ont une certaine dose d'intelligence, il est certain que ce principe sensitif et intelligent est nécessairement d'une autre nature que celle des choses que nous désignons par le mot matière. Nous n'aurions jamais à nous plaindre de ce que les bêtes auroient une âme, et nous aurions toujours à nous féliciter de la supériorité de la nôtre. Mais abandonnons tous ces problèmes, puisque nous n'avons pas assez d'élémens assurés pour les résoudre. Sachons nous borner aux objets qu'il nous est possible de connoître.

La dernière ressource des matérialistes est d'objecter que, dans l'homme, le principe qui sent , qui

164 DE L'USAGE ET DE L'ABUS pense, qui veut, suit presque toutes les révolutions du corps; mais l'influence réciproque du corps sur l'âme et de l'âme sur le corps, prouve leur union et non leur identité. L'union n'offre qu'un mystère, l'identité impliqueroit contradiction.

C'est par une suite de l'union de l'âme avec le corps, que nos idées viennent originairement des sens , et que nous avons besoin de signes pour les fixer , pour les faire circuler : mais on dit trop , et vraisemblablement on ne s'entend pas quand on avance qu'il n'y a en nous que sensibilité physique , et que toutes nos idées , tous nos raisonnemens ne sont que des sensations continuées. La sensibilité est la disposition générale qui nous rend susceptibles de sentir. Nous appelons sensation l'impression que fait sur nous un objet présent qui nous frappe. La trace ou l'image qui nous reste, et que nous appelons idée , survit à cette impression. En comparant l'idée avec l'impression qui l'a produite , nous en reconnoissons l'identité : de là sort la pensée. Comme entre une sensation et l'idée que cette sensation a produite , nous apercevons l'identité , entre deux sensations et deux idées nous apercevons la différence : voilà le jugement. On a dit avec vérité que le jugement est l'accord des idées , comme la musique est l'accord des sons. Comparer plusieurs jugemens à la fois , en déduire des conséquences et en former un ensemble, c'est raisonner. Le talent , l'imagination et la mémoire ne sont et ne doivent être que les ministres delà raison. Il y a loin, comme l'on voit, du raisonnement à une pure sensation. Si toutes nos idées, tous nos raisonnemens, toutes nos opérations

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i65 les plus intellectuelles, ont un côté sensible, il est également vrai que toutes nos perceptions les plus sensibles ont un côté intellectuel. L'homme qui n'auroit que des sensations et qui conséquemment n'éprouveront que des impressions passagères , ne feroit que se heurter contre les objets , sans pouvoir jamais les comparer ni les connoître. Tout est passif dans les sensations ; les autres opérations de Fcsprit sont spontanées. Les sensations sont l'ouvrage de la nature - les jugemeris, les raisonnemens sont l'ouvrage de l'homme.

À côté de la pensée qui fixe les objets dont elle est enrichie par les sensations, je découvre la liberté et la volonté, ces deux grands attributs du moi humain. Par la volonté unie à la liberté, nous faisons mouvoir les organes de notre corps, et nous dirigeons les opérations de notre esprit. Nous commandons à nos passions et à nos facultés. Nous produisons le mouvement dans notre être physique, et nous produisons des révolutions subites dans notre âme. Nous reproduisons des objets oubliés, nous condamnons à Foubli ceux qui s'offrent d'eux-mêmes; car la réflexion , l'attention , la mémoire sont aux ordres du cœur. Nous manifestons au dehors ce qui nous plaît. Nous étouffons nos sentimens et nos pensées,ounous les réduisons en actes; nous réglons tout selon notre bon plaisir ; en un mot, nous exerçons un pouvoir intérieur et actif, qui renferme quelque chose de semblable au pouvoir créateur, puisqu'il appelle à l'existence les conceptions les plus compliquées de notre entendement et toutes les actions de la vie humaine , comme le créateur lui-

même a donné l'être à toutes les merveilles de la

nature.

Les matérialistes osent soutenir qu'ils ne peuvent reconnoître dans l'homme ni volonté , ni liberté proprement dite; qu'ils n'y voient qu'un pur machinisme, attendu, disent-ils, que l'homme veut et agit sans motifs : autant aimerai-je entendre dire que la volonté et la liberté ne peuvent coexister avec le sentiment et avec la raison dans un même sujet.

Sans doute le libre vouloir, le libre arbitre d'un être sensible et intelligent sont toujours plus ou moins réfléchis , plus ou moins raisonnes. La spontanéité absolue des actions, sans aucun motif déterminant , n'est qu'une abstraction, comme la ligne mathématique; mais les motifs qui font vouloir et agir , dirigent et ne forcent pas. Il ne faut pas dire, avec Helvétius, que des actes vraiment libres ne seroient que des effets sans causes. Maisil faut dire quenos actions sont libres, parce qu'ellessontlerésultatd'une délibération plus ou moins précipitée, sur diverses causes dont chacune peut produire un effet différent.

L'homme est régi par la nature .moins impérieusement que ne le sont les êtres purement physiques , ou les animaux. Il se détermine par lui même j il a la puissance de résister puisqu'il a celle de choisir; il est, sous plus d'un rapport , arbitre souverain de sa destinée. Bonnet , malgré la pureté de ses intention*,. se trompe et il parle contre l'expérience, lorsqu'il réduit la liberté au simple pouvoir de faire ce que l'on fait. Son erreur vient de ce qu'il rapporte tout à l'impression aveugle que les fibres reçoivent des objets par lesquels elles sont

frappées. Bonnet , absorbé par ses connoissances anatomiques , n'a pas été jusqu'au principe intérieur qui réfléchit sur les impressions reçues, qui les écarte ou les reproduit avec vivacité, qui les compare et les pèse , qui fait succéder la pensée à la sensation , et le choix à l'instinct. Considérons l'homme quand il agit. Avant l'action , il examine, il hésite, il délibère, il sent qu'il a le pouvoir de faire ou de ne pas faire. Pendant l'action , il sait qu'il exécute ses propres commandemens, sa propre volonté. Après l'action, il se repent de son ouvrage, ou il s'y complaît. Les regrets, les remords, le repentir n'attestent-ils pas,mêmeaprèsla chose consommée, que l'on avoit le pouvoir de faire ce quel'on n'a pas fait, ou de ne pas faire ce qne l'on a fait? Je conviens que notre libre arbitre rencontre des limites dans toutes les choses qui ne lui sont pas soumises; que son pouvoir est plus foible sur l'imagination que sur la mémoire , sur les passions que sur les idées , et qu'il peut être plus ou moins froissé par les circonstances du dehors et par nos dispositions personnelles. Mais de simples embarras ne sont pas des limites ; et il n'est personne qui, dans les momens les plus difficiles, nesente qne, si beaucoup de choses sont indépendantes de lui, il est toujours lui-même sous sa propre dépendance, qu'il peut victorieusement lutter contre les obstacles et opposer sa conscience à l'univers. Combien de faits, dans les vies privées et dans les histoires générales, attestent cette force mystérieuse, dont l'énergie s'accroît par la résistance , qu'aucune force ne peut vaincre , qui nous rend supérieurs aux hommes, à la nature , à nous-mêmes ; dont le siège est dans le

î68 DE L'USAGE ET DE L'ABUS retranchement impénétrable du cœur, et que l'on peut appeler à juste titre la toute-puissance humaine? Les annales du monde sont pleines de grandes choses faites par des hommes qui, dans le corps le plusfoibie, portoient le poids d'une grande âme. Quel est même le particulier assez malheureux, assez dégradé, qui n'aime pas à se rendre le témoignage qu'au moins, dans quelques occurrences, il a su triompher d'une habitude vicieuse , et se décider pour un principe contre une passion ? Enfin tout homme n'a-t-il pas la conscience de sa liberté , comme il a la conscience de sa pensée, et tous les sophismes contre la liberté pourront-ils jamais étouffer la conscience que nous avons de la liberté même ?

Un être sensible, intelligent et libre est ce que nous appelons un être moral , car la moralité est le résultat delà sensibilité, de l'intelligence et de la liberté. La sensibilité indique la source des actions et en mesure Peffet, l'intelligence en marque le but, et la liberté en détermine te choix. Une action libre est bonne ou mauvaise, morale ou immorale, selon qu'elle est conformé ou contraire au but que doit se proposer un homme qui a la commune intelligence et le cœur droit. Nous verrons , en traitant de la morale , quel est ce lut qui doit être la règle de nos actions, et quels sont les principes d'après lesquels il doit être fixé. La tâche du métaphysicien se borne à prouver qu'il existe un ordr'è moral.Or cet Ordre résulte des rapports qu'ont entr'eux des êtres sensibles, intelligens et libres , et autant ces rapports sont distincts de relations établies «ïatre des êtres qui n'ont pas les mêmes qualités , autant

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 1G9 Tordre moral diffère de l'ordre physique. Les lois un mouvement ne peuvent être celles de la liberté. Les lois des corps ne peuvent être celles des intelligences. L'existence d'un ordre moral repose donc sur des faits incontestables, puisqu'elle dérive de la constitution même de notre être.

Nous trouvons partout, chez les hommes , les traces permanentes de ce principe intellectuel et moral qui constitue le véritable moi humain, et qui distingue l'homme de tout ce qui n'est que corps , de tout ce qui n'est pas l'homme même. Nous ne pouvons confondre en nous les besoins avec les passions , ni les sensations avec les sentimens. Il entre dans les passions quelque chose d'idéal que l'on ne rencontre pas dans les besoins. Il y a dans le sentiment quelque chose de délicat que nous ne rencontrons pas dans les sensations. Ainsi ce que nous fait éprouver l'odeur d'un parfum , ne ressemble point au plaisir plus intérieur et plus spiritualisé que nous éprouvons en pratiquant des actes de bienfaisance. Si nous cherchons à donner un corps à toutes nos idées , nous cherchons aussi à donner une âme à tous les corps. Sous la main du sculpteur le marbre respire: le peintre vivifie la toile : par J'habileté d'un savant architecte un bel édifice nous offre une belle idée; spus la plume d'un observateur philosophe, la nature entière n'est plus qu'une vaste et grande conception : sans cesse nous transportons hors de nous la conscience du moi, pour l'appliquer à tout ce qui nous environne. Nous personnifions tout. Par un regard perçant de notre intelligence , nous démêlons dans chaque objet les nuances les plus

l o DE L'USAGE ET DE L'ABUS fines, les plus imperceptibles. J'en atteste la perfection à laquelle les langues des peuples civilisés de l'Europe ont été portées. Nous débrouillons le chaos. Nous composons et nous décomposons nos idées pour les recomposer encore. A l'image de Dieu , nous disons que la lumière se fasse, et la lumière se fait. A notre voix, le néant même prend un nom, et vient, pour ainsi dire, se placer à côté de l'être. Sans l'homme, l'Univers seroit sans témoin; et au milieu de l'Univers, l'homme se croiroit seul, s'il ne vivoit pas avec l'homme. Nous avons formé des sociétés , bâti des villes, et publié des lois. Nous atteignons parla contemplation les objets que nous nepouvons atteindre par notre industrie. Nous avons créé les sciences et les arts. Le souffle de vie qui nous anime se répand sur tout ce qui existe. Nos sentimens, nos pensées et nos volontés pénètrent, changent et ébranlent le monde. Le mouvement n'est que repos, tout est passif auprès de notre activité. La lumière des corps n'est qu'une ombre à côté du rayon céleste qui perce, analyse et modifie la lumière même. Enfin l'âme humaine est une espèce d'Olympe d'où partent . à chaque instant , ces conceptions brillantes, ces élans sublimes, ces volontés fortes, ces feux qui sillonnent le ciel , éclairent la terre et vivifient la nature entière.

Conçoit-on que le matérialiste puisse se refuser à ret ensemble de choses? Qu'il puisse regarder comme de pures machines, des êtres qui ont créé la mécanique et ont expliqué le mécanisme de l'univers ? Conçoit-on qu'au mépris de l'expérience , au mépris de tout ce qu'Usent, de tout ce qu'il voit, de tout ce

qu'il entend, de tout ce qu'il pratique, au mépris de la langue qu'il parle, et dont chaque expression le dément , il puisse méconnoître l'homme dans l'homme et ne fonder sa propre existence que sur le désaveu perpétuel de lui-même ?

tp DE L'USAGE ET DE L'ABUS

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