‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 42 sur 87 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des causes générales qui ont favorisé le développement et les progrès de l'esprit philosophique.

Nous avons vu comment l'esprit philosophique s'est formé. En considérant aujourd'hui le développement rapide qu'il a reçu, n'allons pas croire que nos écrivains philosophes ont tout fait par la seule force de leur génie. Si leurs talents et leurs succès ont beaucoup influé sur leur siècle , leur siècle a beaucoup influé sur leurs succès et sur leurs talents. Tout changeait ou se préparait à un changement quand Descartes parut (1). Nevrton , ses contem-

(1) Jamais on ne vit pins de ces hommes entreprenants et actifs , qui font des choses extraordinaires , qui veulent ouvrir des routes , et changer ou en bien ou en mal tout ce qui est établi , qu'entre le seizième et le dix-septième siècles.

Découverte de l'Amérique par Christophe Colomb en 1/(92 ; découverte des Indes par Vasco de Gama en i497'' conquête du Mexique par Cortez en i5i8; expédition de Magellan vers les Ten-es Australes en 1619 ; en i525 , conquêtes du Pérou par Pizarre . et établissement du proleslanlîsme dans la moitié de l'Europe ; en i5/i3, Copernic publie le vrai syslème du monde; en iSyy, Drake fait le lour du monde (Tycho-Brahé vivait dans le même temps. } ; en 1609, Jncque Melius fait le j^remier télescope; Kepler , à. la même époque , invente la théorie célèbre du cours des planètes , et Galilée découvre la théorie du mouvement dans la chute des corps; il vivait encore, ainsi que Bacon , lorsque Descaries naquit à Lahaie , en Touraine, le 3o mars 1696. Thomas a trop légèrement affirmé que le philosophe français n avait jamais lu les œuvres de Bacon , et qu'on apprenait de lui-même qu'il n'avait lu Galilée quetrèslard. Cette circonstance n'était point nécessaire à la gloire de Desca; tes. Ses lettres , et sa vie écrite par Baillef, établissent au contraire qu'il connaissait les ouvrages du chancelier d'Angleterre , et la lettre pnr laquelle on voudrait prouver que le phi-

porains, et tous ceux qui sont venus après lui, ont trouvé les choses disposées à toutes les révolutions étonnantes qui se sont opérées, en peu d'années, dans les sciences, dans les arts, dans les mœurs, dans les coutumes et dans les systèmes qui avaient jusqu'alors gouverné l'espèce humaine.

Nous sommes toujours plus ou moins formés par les circonstances dans lesquelles nous vivons. Au milieu de l'ignorance et de la barbarie, on a vu quelques hommes rares s'élever , par les seuls efforts de leur raison , au-dessus des préjugés de leur temps , et faire étinceler quelques rayons de lumière dans une nuit obscure *, mais les mêmes hommes auraient produit de plus grandes choses dans des circonstances plus heureuses. Sans Grotius et Cujas , Montesquieu n'eût peut-être pas fait son Esprit des lois ; mais à l'époque où Grotius et Cujas écrivaient, ils n'auraient pu faire cet ouvrage. Le siècle de Malebranche n'était pas encore celui de Condillac. Newton n'a peut-être sur Descartes que l'avantage d'être né plus tard.

Que sont devenues les découvertes les plus importantes, lorsqu'elles ont été faites dans un temps où l'on n'était pas prêt à les recevoir ? Elles ont été perdues pour les contemporains : c'étaient des plantes jetées sur un sol ingrat. La direction de l'aimant vers le nord a été connue plus d'un siècle avant que l'on songeât à faire usage de la boussole. Il s'est écoulé trois siècles entiers entre l'invention des

losophe français n'avait lu que très tard Galilée ne se rapporte qu'à quelques découverles en mécanique , ou à quelques inventions d'optique que Descartes pouvait fort Lien ignorer , quoiqu'il eût connaissance des principaux ouvrages de Galilée. Les écrivains du dix-huitième siècle remontaient rarement aux sources , et manquaient généralement de cet esprit de recherches qui est, pour les philologues, les historiens et les critiques, ce que l'esprit d'observation est pour les naturalistes, les physiciens et les |)hiIosophes. Voyez General view of llie progress of metaphysicai, eiliical, and poUtical phUosopliy , since t/ie revival of lelters in Europe y by Dugald Slewart. ln-4°. Edinburgh, 1816.

( Note de l'éditeur.

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lunettes simples à un seul verre (1) et celle des lunettes à deux verres (2). Un moine anglais crée la chimie, et trouve le secret de la poudre à canon. Comment est rempli l'intervalle qui existe entre cette première e'poque et celle du degré de perfection auquel la chimie a été portée par les recherches , les talents et les soins des Lavoisier et des Fourcroy?

Il faut une disposition générale dans les esprits pour que le goût des arts et des sciences puisse naître , et cette disposition n'est produite que lorsqu'un événement imprévu rompt subitement nos anciennes habitudes , ou lorsque le temps, les minantpeuàpeu, nous prépare insensiblement de nouveaux besoins : car le besoin est le principe créateur ainsi que le gage naturel de nos jouissances. Ce sont ensuite nos premières connaissances acquises qui accréditent les connaissances nouvelles^ elles se prêtent un mutuel appui, elles s'élèvent, elles s'étendent , elles se greff'ent les unes sur les autres; elles se multiplient sous toutes les formes, elles varient leurs fruits à l'infini.

Le siècle de la philosophie a été préparé de loin par une multitude innombrable de causes. La boussole ouvrit rmiivers^ le commerce Va rendu sociable (5). Il a déplacé, uni, mêlé tous les peuples. L'histoire du commerce est celle de la communication des hommes : or les hommes s'éclairent en se communiquant. D'autres climats leur offrent d'autres mœurs, d'autres coutumes; ils comparent les talents aux talents, les lois aux lois, les usages aux usages; ils sont moins aveuglément attachés à leurs opinions en remarquant la prodigieuse diversité des idées qui régissent l'espèce humaine; ils voient en quoi les peuples se ressemblent et en quoi ils diffèrent; ilsretournent chez eux avec plus de vices, peut-être, mais avec moins de préjugés.

(i) Alexandre Spina , religieux, inventa en Italie, vers 1295, les verres concaves et convexes.

(2) Jacques Metius d'Alcmaer en fut finventeur.

(3) Montesquieu.

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Le commerce était déjà fort étendu, déjà nous lui étions redevables d'une multitude de connaissances et d'une grande masses de richesses, lorsque la découverte de l'Amérique, en nous montrant une nouvelle terre, et en ajoutant, pour ainsi dire, de nouveaux peuples au genre humain, vint tout à coup ouvrir de nouvelles routes à l'industrie, réveiller toutes les ambitions, et changer le cours ordinaire des actions et des pensées des hommes. Le monde, ébranlé par ce grand événement , prit une position nouvelle. Tous les gouvernements s'agitèrent à la fois-, la politique changea ses principes*, elle ne se borna plus à un territoire limité , elle sentit le besoin de s'assurer de l'empire des mers.

Le génie, porté sur les eaux comme l'esprit créateur, vola librement d'un pôle à l'autre. Il put, en parcourant toutes les régions, observer les divers âges de la nature, la surprendre dans son berceau en Amérique, l'étudier ailleurs dans ses premiers développements, et la retrouver ensuite parmi nous dans sa maturité.

L'art de l'imprimerie, qui fut inventé en Allemagne vers le milieu du quinzième siècle, et qui se perfectionnait de jour en jour, augmenta les ressources en multipliant les communications*, mais l'Europe n'était pas encore préparée à recevoir cette grande invention. Hors un petit nombre de savants, personne n'était en état de lire. Les écrivains manquèrent quelque temps à l'imprimerie. De sordides calculs, la jalousie des nations, le respect pour les privilèges existants, la répugnance naturelle à l'autorité pour les choses nouvelles, semblaient d'abord s'opposer aux progrès d'une invention qui a donné des ailes à la pensée, qui l'a mise à l'abri des ravages du temps et de la violence; qui, mettant chaque individu à portée de profiter des connaissances de tous les siècles, forme de toutes les intelligences une seule intelligence, et a, pour ainsi dire, donné une âme universelle au monde. La force des choses l'emporta : l'imprimerie s'établit partout, et partout elle répandit des flots de lumières.

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Presque dans le même temps l'Europe vit changer avec rapidité la religion et le système d'une grande partie des «tais chrétiens.

Les nouveaux dogmes des réformateurs déchirèrent l'Eglise; mais, pour soutenir ou pour combattre ces dogmes, il fallut s'instruire. Ainsi Ton vit sortir la lumière du sein <3u trouble et du désordre.

Les dissensions religieuses dont nous parlons contribuèrent plus qu'aucune autre chose aux progrès de l'esprit humain. On démasqua les abus; on discuta tous les droits. Les nations qui demeurèrent fidèles à la foi catholique s'éclairèrent sans éprouver aucun changement dans leur <;ro3^ance ; elles virent s'établir chez elles les principes de la liberté chrétienne sur les débris d'une superstition tyrannique; elles recouvrèrent leur dignité; elles fixèrent les limites qui ont élé posées de la main de Dieu même entre le sacerdoce et l'empire; et elles ne permirent plus de confondre les vérités sociales avec les vérités révélées.

Des écrivains modernes ont paru regretter que les Arnauîd, les Nicole, les Bossuet, et tant d'autres grands hommes, aient donné à des querelles théologiques un temps et des talents qu'ils eussent pu employer plus utilement, selon eux, pour l'instruction et le bonheur de leurs semblables ; mais on devrait, ce semble, observer que, lors même que ces querelles n'auraient pas eu pour objet le salut des âmes et les intérêts de la vérité, elles étaient singulièrement favorables aux progrès de la logique, de la métaphysique et de la philosophie , et que nous ne serions jamais arrivés au point où nous sommes, si les grands hommes qui nous ont précédés n'avaient pas aplani les voies. Il n'y a peut-être pas jusqu'aux malheureuses controverses dont le trop fameux ouvrage de Jansénitis a été l'occasion ou la cause qui n'aient aidé à perfectionner la raison, en exerçant le raisonnement. Ce qui est certain, c'est qu'il a fallu plus de courage et de science, plus de zèle et de vrai génie, pour détruire d'anciens préjugés, pour modérer tant de passions diverses, pour mettre un

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frein à la fureur des sectes el pour marquer des limites à l'autorité ecclésiastique, pour séparer les faux systèmes de religion d'avec la religion véritable, qu'il n'en faut de nos jours pour se livrer sans distraction à la culture paisible des sciences et des arts.

Quand on a discuté avec une certaine liberté les grands objets qui se rapportent à Dieu, on ne tarde pas à discuter avec plus de liberté encore les intérêts, les abus et les droits des puissances humaines. La révolution de la Hollande, et ensuite celle de l'Angleterre, eurent leur première cause dans les troubles religieux; et de ces révolu» tions , observées et méditées dans des temps tranquilles par des penseurs profonds, est née parmi nous, quoiqu'un peu tard, la grande science des gouvernements, dont la théorie paraît si facile à déterminer, et qui offre tant de dangers, d'embarras et de difficultés dans la pratique.

C'est pendant le cours de tant d'événements , c'est à la suite de tant de découvertes, c'est au milieu de tous les talents, de toutes les sciences , de tous les genres d'industrie , que l'on a vu se propager dans nos temps modernes cet esprit de lumière qui s'est insensiblement répandu sur tout, mais qui n'a pu se développer et s'étendre que lorsqu'un certain concours de circonstances a réveillé en nous la conscience de nous-mêmes, et a rendu à la raison humaine son indépendance naturelle, et le plein exercice de ses droits. Ainsi, après une éducation soignée, brillante, et à mesure que toutes ses facultés se développent, on voit croître et se perfectionner, dans l'individu qui s'éclaire, cette rectitude de jugement qui est le principe des salutaires pensées, et cette sage confiance en ses propres forces, qui, le disposant aux grandes choses, le prépare à devenir l'arbitre de sa gloire et de son bonheur.

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