CHAPITRE IV
ï>cs grands changemeiils opérés par l'esprit philosophique dans l'art de raisonner et de s'instruire.
Le boij esprit est un présent du Ciel , mais les bonnes méthodes sont le résultat d'un long travail. Nous ne les avons trouvées que lorsque nos erreurs et nos succès nous ont insensiblement rendus plus attentifs, et nous ont engagés à tracer la route qui conduit plus sûrement au but , et à marquer les écueils devenus célèbres par le naufrage des premiers navigateurs.
Avertis par toutes nos sensations qu'il n'y a dans la nature que des individus j c'est-â-dire des êtres distincts et déterminés, nous n'avons pensé que bien tard à en déduire cette conséquence fondamentale, que les premiers éléments de nos connaissances ne sont que la représentation ou les traces des objets individuels que nous découvrons. D'abord , nous considérons séparément ces objets pour en examiner les qualités*, nous les unissons ensuite pour étudier leurs rapports ^ nous les classons après les avoir comparés 5 nous distinguons l'individu de l'espèce , Fespèce du genre. Alors nous créons les abstractions ; nous généralisons nos idées , pour étendre la vue de notre esprit sans la fatiguer , et pour la régler sans la distraire. Il ne faut pas être philosophe pour être capable de ces opérations , que chacun fait par instinct , avant d'avoir appris à les faire par réflexion -, mais il a fallu devenir philosophe pour les observer.
C'est faute de les avoir observées que Descartes et Malebranche, trouvant en eux des idées abstraites et générales
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dont ils n'avaient pas découvert la génération, supposèrent qu'elles sont innées , ou que nous les voyons en Dieu* Mais est-il possible de croire avec Malebranche que- Dieu se manifeste à chaque homme, dans tous les instants de la vie, par une révélation immédiate? n'y a-t-il pasun ordre naturel et progressif dans lequel notre entendement se développe et se forme?
Nous naissons avec la faculté d'avoir des idées , et non avec des idées faites , comme nous naissons avec la faculté de vouloir , et non avec des volontés préparées d'avance à notre insu , et mises pour ainsi dire en réserve. La raisoii a son enfance comme le corps. Cest une vérité d'expérience échappée à Descartes, que nos idées ont leur origine dans nos sensations : car un sourd de naissance n'a aucune idée des sons , et un aveugle dans le même cas n'a aucune idée des couleurs. C'est une autre vérité également confirmée par l'expérience, que nous n'avons d'abord que des idées particulières, comme les objets auxquels elles serapportent. Les notions abstraites', les idées générales et composées que nous formons ensuite , ne sont que les» sommaires de nos idées particulières : on peut les regarder comme des points d'optique, des perspectives intellectuelles que nous nous ménageons pour embrasser d'un' coup-d'œil une multitude d'objets qui nous paraissent avoir des rapports communs.
Le mal est que, pendant long-temps, les abstractions et les généralités ont été présentées comme la source de nos connaissances , tandis qu'elles n'en sont que l'effet et le produit. Que d'erreurs n'a-t-on pas vues sortir de cette première erreur I Dans toute discussion, on partait d'une proposition bien généralisée , pour y enchaîner des objets qui souvent n'en dépendaient pas, ou pour en supposer d'autres qui n'existaient point. Des hommes qui ne savaient point analyser avaient peu de moyens de revenir d'une proposition fausse , et ils étaient journellement exposés à mille méprises dans l'application d'une proposition vraie. On ne pouvait transformer les abstractions en principes
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isaus les réaliser : c'est ce que l'on fit. On supposa que des aperçus, qui ne sont que les diverses manières dont notre esprit envisage les choses pour la facilité de ses conceptions, avaient hors de nous une existence indépendante des choses mêmes; un monde imaginaire fut formé par nos mains. On crut avoir fait une découverte toutes les fois qu'on abusa d'un mot. Le temps que l'on eût pu employer utilement à étudier ce qui est , on l'employa à expliquer ce qui n'est pas. On avait la présomption de tout savoir, parce qu^on était travaillé par la maladie de vouloir rendre raison de tout ; et ce ne fut pas un des moindres inconvénients des abstractions réalisées , que celui de persuader aux hommes qu'ils n'ignoraient rien.
Quand nous avons été assez mûrs pour remonter à la Véritable origine de nos connaissances , toutes ces illusions ont disparu. Convaincus que nos idées générales ne sont alimentées que par nos idées particulières , nous avons compris que le premier pas à faire pour notre instruction, dans quelque matière que ce soit , est de réduire ces idées générales, c'est-à-dire nos idées abstraites et composées, à des idées simples ou aux éléments qui les composent. J'appelle idées simples ou élémentaires celles qui sont dégagées de toutes nos combinaisons intellectuelles , et qui répondent directement aux premières impressions que nous recevons des objets. Lorsque je parle de la couleur en général , j'énonce une idée abstraite et composée ; lorsque j'éuumère les différentes couleurs, je réduis mon idée composée à des idées simples , puisque je retourne aux traces que je conserve des impressions faites sur moi par les différentes couleurs énumérées , et qui ont été les éléments dont j'ai composé ensuite l'expression abrégée et indéfinie de couleur.
Les idées simples ne sont plus susceptibles de décomposition : elles ne peuvent être rendues que par des termes synonymes ou équivalents -, elles conduisent aux objets mêmes qui les produisent -, et alors notre tâche est d'examiner ces objets.
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Ainsi , par l'analyse des idées, nous arrivons à î'abseï^ ration des choses. L'observation exacte des choses nous fournit ensuite les matériaux nécessaires pour étendre et pour recomposer plus sûrement nos idées. L'observatioB et l'analyse peuvent seules affermir et réformer nos connaissances acquises, et nous donner les moyens d'en acquérir de nouvelles ; elles sont le seul remède contre les erreurs, et le vrai secret des découvertes.
Qu'était-ce que l'ancienne logique? Une forme, un costume que l'on donnait à la raison ^ dans l'espoir de la reconnaître j mais qu'importe la forme si l'on ne s'occupe pas du fond ? Je ne nie point l'utilité relative des anciennes formules (i) , je me plains de leur insuffisance.
L'artifice du syllogisme contribuait peut- être à nousrendre plus conséquents : pouvait-il nous rendre plus raisonnables? L'argumentation en forme était employée par tous les partis avec un succès égal. Dans les derniers siècles l'esprit de controverse l'avait fait dégénérer en une espèce d'escrime entre des kommes plus jaloux de se com=' battre que de s'éclairer.
Raisonner, c'est lier des idées-, c'est en découvrir la dépendance et la connexité ♦, c'est en former une chaîne.^ Le premier anneau de cette chaîne doit être attaché à quelque chose de réel 5 et il ne doit y avoir aucune solution^ de continuité entre les autres.
Tout homme a sans doute des idées (2) : car tout homme sent son existence , et il sent ce qui se passe en lui. Vivant au milieu d'une foule d'êtres qui l'environnent , il reçoit à chaque instant des impressions qui entrent par toutes les portes de son âme, et qui y pénètrent sans obstacles et sans efforts. Mais il y a loin des notions vagues et confuses qui naissent de ces impressions involontaires aux connaissances réfléchies et raisonnées qui constituent la scien-
(1) La Logique de Port-BoyaL , paf exemple , a rendu un très grand service à l'esprit humain dans le temps où elle a paru. ^•2. ) Je prends le mot idée dans le sens le plus général.
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ce. Je u'en veux pour exemple que les équivoques que l'on fait tous les jours dans la société sur les mots : honneur^ vertu ^ nature, religion^ préjuyé, vérité, force, puissance, droit, devoir, loi, youvernement , souveraineté, liberté, égalité , propriété.
Si Ton veut s'entendre et être entendu, ne faut-il donc pasavanttout fixer et déterminer les idées en les analysant, c'est-à-dire en y attachant un sens précis , en déroulant tout ce qu'elles renferment, en les réduisant aux termes les plus simples et les plus clairs?
Les idées sont le nouvel être que nous donnons, par la pensée, aux impressions passagères que nous recevons immédiatement par nos sens extérieurs ou par notre sens intirïie; elles sont toujours moins vives et moins présentes que ne l'ont été ces impressions: il peut donc arriver qu'elles ne les rappellent que très imparfaitement. D'autre part, si les impressions que nous recevons, et qui sont en nous, ne sont jamais équivoques, il est incontestable que nous pouvons facilement nous tromper sur les objets ou sur les faits qui les ont produites. J\'est-il donc pas essentiel de confronter sans cesse nos idées avec ces faits ou avec ces objets, pour savoir si elles leur sont conformes? La véritable science n'est-elle pas fondée sur cette conformité?
Que dans toutes nos discussions les faits soient constants, que nos idées soient fixées avec exactitude, nous ne serons point exposés au ridicule de lier des notions chimériques, de chercher les causes de faits qui n'existent pas, ni au danger de raisonner sur des choses qui ne sont pas telles que nous les supposons. Nous aurons pré venu une foule de méprises, et la plupart des questions seront terminées.
J'ai dit que la fin de tout raisonnement est de lier ou d'associer des idées et d'en découvrir la dépendance, la subordination , la connexité. Les sources ordinaires de cette connexité sont l'identité ( i ), la ressemblance, la contiguïté de temps ou de lieu, l'enchaînement des effets et des causes.
(i) L'identilé esl surtout le caractère des démonslralious dans les
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Dans la recherche de ces différents rapports, nous avoû3 besoin de distinguer l'évidence, la certitude, la simple préoomptiou. Vévidence est le résultat immédiat de la perception du sentiment ou de celle de l'esprit : elle dispense de toute preuve. Les preuves sont nécessaires pour acquérir la certitude ; la simple />re<somp/eow n'est appuyée! que sur des vraisemblances ou des probabilités.
J'appelle preuve tout moyen intermédiaire que j'em-* ploie pour aller, d'une vérité que je connais , à une autre vérité que je cherche, et qui me découvre une connexité réelle entre celte seconde vérité et la première^
Les dififérents objets de nos connaissances n'appartiennent point à un seul et même ordre de choses; ils ont été rangés dans ces trois classes distinctes : les faits de la nature^ les faits de Vart , les faits de Vhomme, Les faits de la 7iature embrassent tout ce qui est en nous et hors dé nous, indépendamment de nous-mêmes. Les codes des nations, leurs traités et leurs annales nous offrent tout ce qui peut nous intéresseser dans ce que nous appelons les faits de riiomme. L'homme , combinant les faits de la nature , a produit les faits de Vart^ qui renferment tout ce que l'on peut regarder comme l'ouvrage de notre intelligence et de notre industrie. Tout ce que l'on peut dire on écrire relativement à ces différentes espèces d'objets se téault à des raisons concluantes, à des expériences certaines , à des témoignages irréprochables. Mais on sera forcé de convenir, par exemple, que la voie de l'autorité et des témoignages est la première et la plus naturelle de toutes les voies, quand il s'agit de la recherche des faits de l'homme-, tandis que des expériences certaines et bien observées sont la base principale de nos connaissances , dans la recherche des faits de la nature.
Il y a donc divers ordres de preuves, puisqu'il y a divers ordres de vérités. L'essentiel est de ne pas s'en rap-
sciences exactes. Ainsi , quand j'établis que deux et deux font quatre , je ne dis autre chose sinon que deux et deux font deux et deux.
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porter à des auloritës ou à des témoignages pour des choses qui ne peuvent être garanties que par de bonnes raisons ou par l'expérience, et de ne pas exiger des raisons quand il ne faut que des témoignages ou des autorités. C'est avoir fait bien des progrès que de connaître, dans chaque matière, le genre de preuve dont elle est susceptible, et de sa^ voir appliquer à chaque sujet la preuve qui lui est propre*
La certitude est acquise lorsque, dans un sujet quelconque, on a legenre et le degré de preuveque ce sujet comporte^
En quelque matière que ce soit, le caractère essentiel de la certitude est d'écarter tout doute raisonnable.
Je sens que, selon la qualité des sujets et des preuves^ non seulement la certitude écarte le doute, mais qu'elle écarte encore la possibilité même de toute hypothèse contraire au fait ou à l'objet prouvé : cela se vérifie toutes les fois qu'une telle hypothèse impliquerait contradiction ; mais cette espèce de certitude n'est attachée qu'aux sciences exactes, ou à quelques objets susceptibles d'une dé-^ monstration géométrique, ou équivalente. Nous serions bien malheureux si nous croyions être obligés de douter dans toutes les occasions où nous ne la rencontrons pas (i). Que deviendraient les sciences qui importent le plus à notre instruction et à notre félicité? L'univers entier ne serait bientôt plus à nos yeux qu'une vaste et vaine déeo-^ ration de théâtre. Nous argumenterions de ce qui n'est pas et de ce qui peut être, pour contester ce qui est. Nous méconnaîtrions notre situation et notre nature. Désormais le raisonnement ne serait employé qu'à détruire la raison même.
En tout la vérité est ce qui est (2). S'assurer dans chaque matière de ce qui est, par tous les moyens qui sont en
(i) On sait , pal'les ouvrages des anciens , à quels excès et à quelles absurdités on était conduit par le scepticisme absolu d'Anaxarque , Arcésilas , Carnéades etPyrrhon.
(2) « Veritas essendi et veritas cognoscendl idem sunt , nec plus a se invicem différant quam radius directus et reflexus. » ( Bacon's ivorh ,
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notre pouvoir, c'est donc arriver à la vérité. Ce qui n'est que possible n'est encore rien pour nous. J'ai vu Rome 5 cependant elle pourrait ne point exister, la chose n'impliquerait point contradiction. En conclurai-je, en dépit de ma propre expérience , que Rome n'existe pas , ou du moins que je n'ai aucune certitude qu'elle existe?
Marcher de l'inconnu au connu, et de la possibilité à l'acte, révoquer en doute ce que ^nous sentons, ce que nous voyons, ce que nous entendons, par la simple considération que le contraire est possible , ce serait courir après l'ombre lorsqu'on lient le corps-, ce serait abandonner la réalité pour se réfugier dans la fiction.
A défaut de démonstrations ou de preuves capables de fonder la certitude, nous sommes obligés de recourir aux conjectures, aux vraisemblances, aux probabilités, qui ne peuvent autoriser que de simples présomptions. 11 serait absurde d'exiger des preuves ou des démonstrations lorsqu'on ne peut obtenir que des vraisemblances et des conjectures. Mais il serait dangereux de se contenter trop îégèrement de simples conjectures et de pures vraisemblances lorsqu'on peut obtenir des démonstrations ou des preuves proprement dites. Nous devons continuer nos recherches, nous devons suspendre notre jugement , jusqu'à ce que nous ayons assez d'éléments assurés pour le former, à moins que la nécessité des circonstances ne nous force à prendre un parti ou à rendre une décision.
Malheureusement la plupart des hommes aiment mieux se tromper que de ne rien croire : l'incertitude ne leur plaît pas. L'auteur d'un sytème s'arrête à ce système, vrai ou faux, comme à une découverte -, il croit mériter le repos après le travail 5 l'ardeur de jouir augmente sa précipitation. Dans le public, plus un système est conjectural, mieux il réussit , parce qu'il flatte davantage l'imagination, qui s'accommode toujours mieux des choses ingénieuses que
in-fol. , Loudon , 1760 , vol. 1, Inslaur. inagn. , lib. 1, De dignit. et augment. scient. , p. 4i')
des vérités exactes : delà le facile et long règne des erreurs. L'esprit philosophique prévient, du moins en partie, ces dangers , en tournant notre attention vers les objets de discussion et de raisonnement, en nous rendant capables, par l'observation et l'analyse, de démêler la force et la faiblesse d'un système, et en nous habituant à lier nos connaissances à des notions sensibles, à des perceptions imme'diates, à des idées simples et élémentaires.
Dans presque toutes les sciences, de simples conjectures ont guidé nos pas : c^est le crépuscule qui yrécède le jour ^ on entrevoit avant que devoir. Quelquefois la démonstration même ne vient qu'après le tâtonnement.
Le système du monde, que Newton nous a démontré, avait été entrevu par des yeux qui n'avaient pas encore assez observé pour bien voir.
Il ne faut pas mépriser les conjectures, mais les apprécier 5 elles doivent aider nos recherches, et non commander notre assentiment. Nous devons prolonger nos doutes toutes les fois que, sans inconvénient et sans danger, nous pouvons suspendre ou refuser notre adhésion.
L'art de conjecturer est, en général, d'une grande utilité dans quelques sciences spéculatives , telles que la physique et l'histoire. Il est absolument nécessaire dans les sciences pratiques, telles par exemple que la médecine, la jurisprudence et la politique. Cet art consiste à distinguer le vrai rigoureux d'avec ce qui n'est que probable, « à observer, dit un auteur moderne (1), les gradations « insensibles d'une lumière qui commence à poindre dans « l'obscurité, et à saisir avec sagacité les caractères fu- « gitifs des choses , et leurs plus légères nuances, pour « pressentir ce que l'on ne peut parfaitement connaître. »
Les conjectures ne sont relatives qu'à des objets pour lesquels on n'est point encore parvenu à la démonstration, ou qui ne laissent aucun espoir d'y parvenir. Elles ne sauraient toutes avoir le même degré de probabilité.
(1) D'Alembcrt.
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Quelquefois, dans un même sujet, elles se combattent; quelquefois elles se prêtent un mutuel secours. C'est là que l'esprit philosophique triomphe , et que , décomposant par l'analyse les circonstances d'un même fait , il en saisit tous les rapports et découvre le fil presque -imperceptible qui doit nous conduire dans le vaste labyrinthe des vraisemblances.
Lorsque , dans un même sujet , les conjectures se combattent, l'esprit philosophique les pèse plutôt qu'il ne les compte, à moins que , toutes choses étant égales, la circonstance du nombre ne devienne décisive. Lorsqu'elles se réunissent, lorsqu'elles se prêtent un mutuel secours , on n'a point l'embarras du choix ; il arrive même souvent que plusieurs adminicules, plusieurs présomptions, dont aucune en particulier n'est concluante, opèrent , par leur concours, une conviction entière.
C'est une règle générale que les conjectures, pour n'être pas une source d'erreurs et d'égarement, doivent être dégagées de toute hypothèse arbitraire. Une conjecture ne peut mériter ce nom que lorsqu'elle est fondée sur quelque motif capable de donner un certain ébranlement à l'esprit. Si elle ne peut nous montrer clairement l'objet que nous cherchons, elle doit du moins nous le faire soupçonner. Le caractère de la preuve est d'être concluante, et de l'être toujours: car une preuve qui n'est pas toujours concluante ne l'est jamais. Le caractère de la conjecture est d'être apparente et vraisemblable. Les preuves soumettent la raison , les conjectures ne font souvent que la remuer. Les premières décident, les secondes préjugent. Celles-ci, selon leur degré de faiblesse ou de force, viennent se placer plus ou moins avantageusement dans l'intervalle qui existe entre le doute absolu et la conviction parfaite.
Leibnitz regrettait qu'il n'y eût pas une méthode qui servît à régler le poids des vraisemblances, et à discerner les apparences du vrai et du faux-, mais, entre douter et croire, il y a des nuances infinies que tout Tart humain ne saurait déterminer avec précision.
La logique en matière de raisonuement, et la critique en matière de faits, sont tout ce que l'art a pu imaginer jusqu'ici pour rendre les hommes judicieux et raisonnables. La logique et la critique sont le fondement de nos connaissances en tous genres, et l'instrument des autres études ; mais au-delà de la philosophie , au-dessus de toutes les méthodes de l'art, s'élève cette justesse d'esprit, qui est un véritable don de la nature , ce hon sens , qui est si utile dans le monde, tandis que ce qu'on appelle esprit le trouble ou l'égaré si souvent.
Le hon sens, qui discute, et le ge'me , qui enfante et qui crée, sont, au fond, la même chose. J'observerai seulement que le bon sens, lorsqu'il est joint à une pénétration vive , à une vaste profondeur, et qu'il obtient le nom de génie, franchit, par une soudaine illumination (1), et comme par instinct, les plus grands intervalles; il embrasse plus d'objets à la fois ♦, il marque subitement la liaison de plusieurs théorèmes éloignés les uns des autres 5 il ne cherche pas, il devine, il sent, il voit. Mais ne nous y trompons pas : c'est toujours l'esprit juste, le bon sens, qui fait le fond du génie; il est la règle de tout: il distingue rhomme raisonnable de celui qui ne l'est pas , le vrai savant de celui qui n'a qu'un savoir confus et mal ordonné, le véritable grand homme de celui qui n'est que héros. Avec cette qualité de plus , le cardinal de Retz fût devenu peut-être un second Richelieu, et Charles XII le plus grand homme de l'univers.
Le bon sens est toujours utile dans la science, parce qu'il sait s'arrêter aux choses convenables , aux choses qui sont à sa portée. La science sans le bon sens est souvent pernicieuse, et toujours ridicule.
C'est le bon sens, c'est l'esprit juste , à qui seul il est donné de ne point s'égarer dans le dédale des conjectures, et de les comparer avec sagesse. C'est lui qui sert à gou-
(1) Bossuel.
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verner les états , comme à conduire les affaires des particuliers-, à diriger sur des faits mobiles, toujours prêts à s'e'chapper, l'application de'licate des principes de la jurisprudence et de la médecine, comme à résoudre les problèmes les plus compliqués de la politique.
Il y a des règles simples et primitives , que les hommes sensés de tous les siècles ont connues et qui servent de base à toute bonne manière de voir et de conjecturer.
La multitude croit aux prédictions des éclipses comme elle croit à la pluie et au beau temps que lui annoncent les astrologues. Pour accorder sa confiance, elle ne demande pas à comprendre comment ces choses arrivent; c'est assez qu'elle ne puisse imaginer pourquoi elles n'arriveraient pas. Elle est aveuglément entraînée par toutes les opinions, par tous les bruits 5 et même plus une opinion est extraordinaire et impertinente, et plus elle devient croyable à ses yeux. L'homme sensé réfléchit avant de croire ; sans négliger ce qu'il entend, il veut vérifier par lui-même ce qui est. A défaut de preuves directes, il raisonne par analogie. S'il est incertain sur le principe , il a recours aux exemples; il combine le passé avec le présent , et par là même il se met en état de lire dans l'avenir. 11 étudie le caractère des hommes avec lesquels il doit vivre ou traiter. S'il n'est pas suffisamment éclairé par son expérience personnelle , il consulte l'expérience commune, qui est le résultat d'une foule de perceptions sensibles. Voilà le bon sens de tous les pays et de tous les siècles.
x\ussi y a-t-il souvent une grande différence entre deux hommes qui discutent ou qui traitent le même sujet. On peut s'en convaincre en comparant d'Ossat et Duperron. Ils ne sont jamais si différents que dans les lettres où ils rendent compte en même temps de la même négociation ou du même événement. Mais c'est le plus ou moins de justesse, de sagacité, de pénétration et de profondeur, qui établit les différences : or, toutes ces qualités ne sauraient être le fruit de l'art.
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Cependant comme il n'y a aucune faculté de l'esprit qui ne doive plus ou moins sa perfection à l'art et à l'exercice, il est certain que, s'il y a un moyen de déveloj)per, dans les génies éminents, les germes précieux que la nature y a placés, et de suppléer, dans les autres, aux bienfaits de la nature, c'est celui d'une exacte philosophie. Qui peut douter que la raison, exercée par l'habitude de l'observation et de l'analyse, ne devienne plus capable de bieu voir, de bien conjecturer, de faire des découvertes plus importantes et en plus grand nombre? Ou a dit, avec vérité, que celui qui inventa la charrue, dans des temps grossiers, eût été un Archimède dans un siècle de lumières.
En remontant à l'origine de nos connaissances, n'avonsnous pas appris à en discerner les véritables principes? J\'avocs-nous point reconnu que les princi[)es ne sont point nos préceptes , nos abstractions, nos généralités, mais des faits simples, au-delà desquels nous n'avons plus aucune donnée, et qui sont comme la première pierre de rédilîce; des faits tels que les qualités sensibles de la matière dans la physique, les perceptions immédiates dans la métaphysique, et dans la morale les affections communes qui constituent le cœur humain? N'avons-nous pas «ornpris que, s'il nous est utile, pour obvier à la limitation de nos faibles intelligences, de classer les objets, de généraliser nos idées, et de les réduire en maximes, il est égament indispensable de les analyser, pour nous assurer de la vérité de nos résultats, et que c'est la preuve d'une règle d'arithmétique par une autre?
L'esprit de précision et d'exactitude que nous avons acquis par toutes ces opérations philosophiques ne nous a-t-il pas convaincus qu'en tout il est nécessaire de travailler avec ordre , qu'il ne faut rien ajouter aux faits que l'on observe-, qu'il importe de les avoir présents, sans en omettre aucun : et qu'une seule circonstance oubliée peut changer l'état de la question, et causer un paralogisme dangereux?
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Enfin les nouvelle méthodes, j)lus conformes à la marche même do notre entendement, n'ont-elles pas rendu nos recherches plus sûres? Ne nous ont-clies [)as mis à porte'e de corriger d'ancieimes erreurs, d'élablir des vérités nouvelles, de résoudre et de refaire, pour ainsi dire, toutes les sciences? Je conviens que, sans le génie, sans le talent, toutes les méthodes de la philosophie ne produiront jamais que des hommes médiocres-, mais je dis que, sans les rrgles d'une saine philosophie, le génie et le talent feront rarement des hommes supérieurs.
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