CHAPITRE y
Etat de In physique générale avant le dcveloppecnent de l'esprit philoso|)hique, et tableau de nos progrès dans toutes les sciences naturelles et expérimentales depuis ce développemeuL
Il paraîtra extraordinaire que je parle de l'esprit philosophique comme d'une chose qui a été long-lemps étrangère à la philosophie même, c'est-à-dire aux sciences qui sont ordinairement désignées par ce mot. J'en ai cependant assez dit jusqu'ici pour justifier que ces sciences n'ont pas toujours été dirigées par cet esprit de di;»cernement , d'ordre et de sagesse , qui connaît mieux les moyens dont la nature se sert elle-même pour nous instruire , et qui n'est qu'une raison souverainement éclairée.
Les théologiens s'étaient emparés de tout. La découverte du Nouveau-Monde, et quelques découvertes en astronomie, prouvèrent que tout n'est pas du ressort de la théologie. Les connaissances que Ton acquérait journelleujent décrédltèrent peu à peu les systèmes et les erreurs de l'école (i). La physique et la métaphysique rentrèrent dans le patrimoine des philosophes.
Nous verrons , dans le cours de Qet ouvrage, pourquoi , chez les peuples modernes, ces deux sciences lurent le premier, et, pendant longues années , le seul champ que la raison , livrée à ses propies forces , entreprit de culti-
(1) Dès Tannée i555. Marins Kizolins publia un Irailé 0 De veris pnncipiis et veràraiione plidosopliandl^ contra pieudo/j/Ulosaji/ios. «
Ter. Il suffit d'observer en ce moment que le véritable e»^ prit philosophique n'y pénétra pas d'abord. Affranchis de la tyrannie des opinions régnantes ^ les philosophes de ce temps ne s'occupèrent qu'à établir d'autres opinions. Platon , Epicure, Démocrite , furent opposés à Ari^stoe , que l'on détrônait; et, comme l'on passe toujours d'une extrémité à l'autre, comme Ton est surtout enclin à mépriser ce qui est enseigné sous l'impiessiou de l'autorité, on renonça même, sans examen et sans choix, aux vérités qu'Aristote nous avait apprises , et auxquelles nous sommes revenus depuis (i).
Mais les efforts de la liberté préparèrent les progrès réels de l'entendement.
On a dit que toutes les sciences sont sœurs. Je dirai qu'à proprement parler , il n'y a qu'une science, celle de la nature. Si notre esprit était assez étendu, assez vaste ^ assez rapide, pour embrasser d'un coup-d'œil l'ensemble des êtres , l'univers entier ne serait pour nous qu'une seule vérité , toujours présente à notre intelligence. Malheureusement il ne nous est*pas donné de tout saisir à la fois, et moins encore de remonter au premier et unique principe de tout. Le secret de cette grande science , ou, pour mieux dire, le mot de ce fie grande énigme que nous appelons la nature, nous échappe,.
Nous pouvons à peine, après les plus longues recherches, lier quelques si/llabes (2) , auxquelles nous nous hâtons d'attacher un sens. Condamnés , dès notre naissance, à ne trouver presque jamais que le travail après le travail , nous n'arrivons à quelques vérités détachées qu'avec effort. De là , le besoin que nous avons eu de créer les.
(i)ïl est remarquable qu'aujourd'hui plusieurs écrivains, et même des écoles entières, en Allemagne et (;n Anglolerre , se rapprochent des scolasliques, et les vengent des longs mépris qui avaient succédé à leur règne exclusif. I! ne s'agit que de trouver le bon métal que renferment les masses informes d'un grossier minerai.
(2) Mot d'un philosophe moderne.
îirls et les sciences particulières, dont Textrême diversité «st une suite de la faiblesse de noire raison. Tout ce que nous avons pu faire a été de tracer des lignes de communication entre ces diverses sciences et ces divers arts, pour qu'ils puissent se prêter un mutuel secours, et nous offrir quelque ensemble.
Cependant l'esprit humain , qui ne peut ni tout ignorer, ni tout connaître , est constamment travaillé du désir immodéré de tout découvrir. Notre ambition lutte sans cesse contre notre destinée : en conséquence, nous avons cherché , dans tous les temps , à imaginer quelque principe universel, auquel nous pussions lier la chaîne de nos connaissances , et qui pût nous aider à tout expliquer.
A défaut de causes connues, on a eu recours aux causes finales; on a fait des suppositions^ on a créé des fluides, des matières subtiles, des qualités occultes, des agents invisibles. Sans consulter la nature, et en s'éloignant d'elle, on a posé des délinitions et des principes arbitraires, qui ont été regardés comme autant de découvertes , et on n'a pas vu que ces prétendues découvertes n'avaient rien de réel , et qu'elles étaient comme les ombres, qui s'allongent au déclin du jour.
Chaque siècle, chaque philosophe a eu ses idées dominantes: la preuve en est dans les nombres de Pythagore, dans les atomes d'Epicure, didius Ventélechie d'Aristote , dans les formes substantielles des scolastiques.
Souvent on s'est servi des progrès faits dans une science pour régir trop impérieusement toutes les autres. Quelquefois une conception hardie, une grande pensée, une nouveauté piquante , a suftl pour donner une nouvelle impulsion aux esprits, et pour tout changer.
Descartes était géomètre profond. Son g('nie lui fit découvrir les rapports de la géométrie avec la physique; mais, à l'époque où il vivait , on n'était pas encore assez avancé dans la connaissance des faits de la nature pour que cette grande découverte , depuis si féconde en conséquences utiles , put subitement produire tout son effet. Le
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goût des spéculations et des notions abstraites dominais encore trop ce philosophe lui-même. Que Ton me donne du mouvement et de la matière, disait~il , et je ferai un monde; ce qui signifie, en d'autres termes, je bâtirai une hypothèse. Peut-il donc jamais être question de créer un monde? Ne s'agit- il pas uniquement d'étudier celui que nous habitons ?
Ce mot de Descartes devint l'écueil de la science. Chacun mit sa propre sagesse à la place de celle de l'auteur même de la nature. Au lieu d'extraire un monde intellectuel du visible, on voulut régler le monde visible d'après le monde intellectuel , que l'on construisait à sa fantaisie. On croyait avoir suffisamment accrédité une hypothèse quand on l'avait arrangée dans des proportions géométriques, ou quand on avait déduit géométriquement les conséquences dont on avait besoin. On raisonna, on calcula, lorsque avant tout il eut fallu observer.
Descaries supposa, par exem})le, qu'il est de la sagesse de Dieu de conserver dans l'univers la même quantité de mouvement; et de cette supposition arbitraire il déduisit, avec une précision géouîélrique, toutes les règles de la physique générale.
Les principes mathématiques conduisirent Clarke à réaliser l'espace et le temps. Maiebranche, à la fois métaphysicien et géomètre , fit une substance de l'étendue abstraite; et il déclara qu'il ne croirait point à l'existence des corps sans les dogmes du christianisme, qui supposent cette existence. Berkley, complètement idéaliste, ne regardait les corps que comme des fictions.
Leibnitz soutenait que, pour découvrir l'essence de la matière, il faut aller au-delà de l'étendue, et y concevoir une certaine force, qui n'est pns une simple grandeur géométrique, et qui est à la fois une tendance naturelle au mouvement, et une résistance au mouvement.
La matière telle que nous la voyons, disait-il , ne présente qu'une collection ou un amas de parties à l'infini : or la mullUude ne peut tetdr sa réalité que des uiii/és
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véritables qui la composent. Pour trouver les unités réelles tians la matière^ il faut, recourir à des atomes formels, indivisibles , incorruptibles , que j'appelle monades^ et qui sont comme les vies de tous les corps. Sous le nom de monades il rappelait et réhabililait les formes substantielles de l'école.
Le même auteur enseignait que tout est plein , parce que la matière est plus parfaite que le vide, et qu'il est de la sagesse de Dieu de faire ce qu'il y a de plus parfait.
Il expliquait tous les phénomènes en disant « que la « nature agit toujours par les voies les plus simples ; que <( rien n'existe ou ne se fait sans aucune cause suffisante; « que les changeujents ne s'opèrent pas brusquement et « par sauts, mais par degrés et par nuances, comme « dans des suiles de nombres et dans des courbes; que « dans tout l'univers un meilleur est mêlé partout avec un i( plus grand, et les lois de convenance avec les lois né- <( cessaires et géométrique?. »
Ces principes furent adoptés par Wolff, disciple de Leibnilz. Ils sont beaux et ingénieux; mais , dans leur apiplication , qui demeurera juge entre la nature et nous? JVe faudrait-il pas connaître tous les moyens dont elle a pu se servir pour pouvoir les apprécier, et pour choisir ensuite ceux qui paraîtraient les plus simples , les plus convenables, les meilleurs?
Aussitôt que l'on se fut assuré que les planètes tournent autour du soleil , on affirma, par la raison suffisante du convenable et àvxplus simple^ que leurs orbites étaient des cercles parfaits dont le soleil occupait le centre , et qu'elles le parcouraient d'un mouvement égal ; mais ce n'était là qu'une erreur, et la nature, en se manifestant à quelques observateurs attentifs , nous obligea de déplacer le soleil , de tracer une nouvelle route aux planètes , de précipiter et de ralentir tour à tour leur marche.
Des expériences certaines ont prouvé que Descartes s'est trompé dans sa théorie sur les lois du mouvement, pour avoir voulu déduire cette théorie de l'idée qu il s'ë-
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tait formée de la sagesse divine , si supérieure à toutes nos idées.
D'autres expériences ont démontré la fausseté du système d'optique de Fermât et de Leibnitz, qui avaient cru que c'est l'épargne du temps que la nature s'est proposée dans les lois de la réfraction de la lumière.
A force d'élre déjoués dans leurs combinaisons , \e» philosophes abandonnèrent enfin les qualités occultes, les abstractions, les hypothèses : ils rendirent universellement hommage aux principes de Newton.
Nos sens extérieurs sont les seuls ministres intermédiaires des relations qui existent entre nous et les sujets matériels qui sont hors de nous. Dans toutes les sciences qui appartiennent à la physique, le témoignage de nos sens est donc la véritable source de nos connaissances, et la base de toute certitude. Ce témoignage suffit pour nous convaincre que l'existence des corps n'est point un songe? l'illusion d'un songe ne saurait être continue. Quels signes , autres que des sensations constantes et uniformes, pourraient nous garantir la réalité des objets qui les produisent?
Les sens, dit-on, peuvent nous tromper; mais n'y a-til pas des règles pour nous rassurer contre ce danger? Ne sommes-nous pas avertis d'avoir égard, dans toutes les occurrences, à la nature du milieu, à la distance de l'objet, à la disposition de nos organes?
Ce qui est incontestable, c'est que la raison ne peut travailler utilement que sur les matériaux qui lui sont fournis par les sens : dorjc la bonne, la seule manière de philosopher en physique, est d'observer les objets qui s'offrent à notre attention, et de rendre sensibles, par des expériences, ceux qui s'y dérobent.
Il faut convenir que le grand art de l'observation avait été préparé par le doute de Descartes, c'est-à-dire par le doute universel et antérieur à toute instruction qui commande l'examen et rimpartialité;mais c'est par Newton que l'observation a été régularisée et réduite en méthode.
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Quels prodiges n'ont pas été opérés par l'art d'observer ! Il a multiplié nos recherches; il leur a donné une meilleure direction ; il a produit de plus grands et de plus utiles résultats.
Les hommes ont commencé par acquérir rapidement quelques connaissances sur des choses de première nécessité, et ils se sont rarement trompés sur les mo3^ens de satisfaire à leurs besoins les plus pressants; maiscommcy pour les premiers objets, la nature s'est bien plus offerte à eux qu'ils ne l'ont cherchée, on les a vus , dans la suite, s'abandonner avec indolence aux confidences spontanées de la nature. Cela explique pourquoi nous n'avons été redevables de nos premières, et peut-être de nos plus importantes découvertes, qu'au hasard.
Cela explique encore pourquoi, dans tous les pays et chez tous les peuples, on trouve tant d'orateurs, tant de poètes, tant de sophistes, avant de rencontrer un seul physicien.
J\'est-ou pas frappé d'étonnement quand on considère, dans les siècles qui nous ont précédés, rexlrême lenteur avec laquelle nos connaissances en physique se sont développées? Les histoires les plus reculées sont pleines des phénomènes de l'électricité, de l'aurore boréale , des pluies de pierre , de terre et de sang (i); et c'est seulement de nos jours que la science s'est emparée de ces phénomènes jusque alors abandonnés à la crédulité et à la superstition. On cite ces exemples entre mille autres pareils. Us prouvent, jusqu'à l'évidence, que l'on est hors d'état de rien découvrir par soi-même quand on ignore l'art d'observer. Si les découvertes sont souvent de bonnes fortunes, on est autorisé à croire qu'elles arrivent de préférence aux hommes qui ont Thabilude de l'observation.
Quel profit a-l-on retiré de la physique de pur raison-
(i) G. PUnii Nat> hist. lib. i n. 58; Julins Obsequens, De prodigds. cap. 73,86, 10/i, 107, 110, 111 : Tit. Livius» lib i, cap. 5i.
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n«ment, si vantée dans les siècles précédents? Les hommes eussent -ils jamais pu faire des progrès réels, si, au milieu des futiles controverses des sophistes, il ne s'était élevé par intervalles quelques bons observateurs ? Zenon, livré à des idées vagues, chercherait encore si les corps se meuvent*, des métaphysiciens subtils demanderaient s'ils sont des substances-, des sceptiques obstinés continueraient à douter s'ils existent, lorsque, par l'observation des faits qui sont sous nos yeux, Archimède a trouvé les lois de l'équilibre, Huyghens celles de la percussion, Torricelii et Pascal celles de la pesanteur de l'air, Newton celles du système du monde.
Si, dans nos temps modernes, nos découvertes ont ét^ si multipliées et si rapides, quelle a été la source de nos succès? D'où sont émanés dans le monde tant de mystères de la nature, tant d'inventions aussi étonnantes qu'utiles? De l'observation et de l'expérience.
On a laissé de côté toutes les inutiles et interminables questions sur le vide, sur le plein, sur le chaos, sur la divisibilité delà matière à Tinfîni, et sur une foule d'objets semblables. L'esprit humain s'est éloigné de ces contrées arides, de ces immenses solitudes -, il a porté ses conquêtes ailleurs.
Les hommes sensés ne demandent*plus si l'espace et le temps ont une existence réelle et indépendante, s'ils font partie de l'immensité divine, ou si ce ne sont que desimpies relations. L'espace, du moins par rapport à nous, n'est que Tordre dans lequel les corps existent et se meuvent, comme le temps n'est que l'ordre dans lequel les êtres, les phénomènes et les événements se succèdent. Arrêtons-nous à ces notions siinples et claires , si nous ne voulons retomber dans des discussions vaines, obscures et insolubles (i).
Nos connaissances n'étant que le produit de nos seosa-
(i) Nous rendrons compte ailleurs du syslèmc de Kant sur 1 espace et le teuips.
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lions, l'origine et l'essence des êtres sont ne'cessairement inaccessibles à noire intelligence. De là, nous nous sommes résignés à ignorer ce que c'est que la matière en soi; nous avons cru devoir nous réduire à étudier les qualités et les rapports qui nous la rendent sensible.
Nous avons renoncé à l'absurde prétention de tout définir: car définir une chose, c'est en expliquer la nature; or il n'y a que les mathématiques, la morale et la jurisprudence, ou le droit public, qui puissent fournirdes exemples de ces sortes de définitions proprement dites. Ainsi, quand j'avance que le triangle a trois côtés ^ qu'un contrat est l'accord de deux ou trois personnes sur un objet déterminé, que le vol est la soustraction frauduleuse de ce qui appartient à autrui, je présente à l'esprit l'essence même du vol, du contrat, du triangle. Mais, dans la plupart des sciences, on ne saurait remonter jusqu'à la nature des choses. Tout ce que l'on peut faire est de saisir, parmi les propriétés connues d'un objet, celles dont les autres dérivent ou paraissent dériver. Ces espèces de définitions sont sans doute imparfaites ; encore est-il rare d'en faire d'aussi bonnes. Plus nous connaissons de propriétés dans un sujet, plus il nous est difficile de discerner celle qui est le principe des autres. Le bon esprit se distingue par la manière réservée et circonspecte avec laquelle il définit. L'art de définir n'est le plus ordinairement, pour nous, que l'art d'analyser, c'est-à-dire l'art de parcourir et d'énumérer successivement les diverses propriétés qu'un objet renferme. Nous avons reconnu qu'en physique les définitions doivent presque toujours se réduire à la simple description des choses naturelles: en effet, on ne peut réellement les définir qu'en les décrivant. Ce n'est qu'en faisant des descriptions exactes des sujets, en examinant avec soin toutes leurs propriétés, en distinguant ce qui leur est propre de ce qui ne leur est qu'accidentel, qu'on peut parvenir à en acquérir la connaissance (i).
(i) Je regrette que dans ce siècle , où fou a fui. tant de dictioimai
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Aussi les hommes, ea s'éclairant, ont abjuré l'indiscrète curiosité de nos pères , qui , dans des traités volumineux sur le mouvement abstrait et concret , sur la force active et passive , sur l'élasticité, sur les parties élémentaires de la matière, avaient cherché à sonder les profondeurs que la nature nous cache. Le mouvement, la gravité, l'attraction, l'impénétrabilité, et les autres propriétés des corps, sont des faits qui tombent sous les sens, mais des faits desquels il faut partir pour notre instruction , sans nous enquérir du principe secret qui les produit. N'ayant point été associés au grand ouvrage de la création, et ne l'étant point au gouverneojent de ce vaste univers, nous ignorerons éternellement les causes premières, parce que notre condition ne nous permet pas d'arriver au premier anneau de la chaîne, c'est-à-dire à l'action immédiate que le créateur exerce sur tout ce qui existe.
Et même ijue faisons-nous quand nous raisonnons sur les causes secondes que nous croyons avoir sous la main? Quelles idées nous formons-nous de l'enchaînement de ces causes avec ce que nous appelons leurs effets? Pourrons-nous jamais connaître le véritable lien de leur connexilé?Ce que nous appelons cause est-il autre chose à nos yeux qu'un certain phénomène qui précède habituellement tels ou tels autres phénomènes? Mais le principe intrinsèque qui unit l'effet à la cause ne nous demeure-til pas inconnu , et ne lesera-t-il pas toujours?
C'est lorsque nous avons été assez forts pour apprécier notre faiblesse, que, dédaignant des théories vagues, nous nous sommes livrés à l'étude de la nature ou dès faits : car les faits sont la nature. Alors tout a changé de (ace dans l'astronomie, dans les diverses parties de l'histoire natudans larelle, chimie, dans la médecine, dans tous les arts.
res , on n'en ait pas fait un qui nous ail donné sur chaque matière les définitions que les choses ou les sujets divers peuvent comporter. Ce dictionnaire serait bien plus philosophique que tant d'autres qui portent ce nom.
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Nos recherches ont pris un nouveau cours. Aux systèmes mëtapljysiques inintelligibles qu'on publiait avec tant de solennité ont succédé les excellents mémoires des sociétés savantes, qui attestent à la fois et retendue et la rapidité de nos progrès dans l'art physique, c'est-à-dire dans l'art de faire des observations et des expériences.
Des savants ont été envoyés partout, aux frais des gouvernements, pour épier la nature j on a bâti des observatoires^ on a formé des collections; on a fondé des chaires expérimentales. Les Anglais ont établi jusque dans les Iodes des sociétés permanentes d'observateurs.
Après Galilée, Copernic, Tycho-Brahé et Kepler, l'astronomie languissait. Newton paraît, et fait époque dans cette vaste science. Depuis ce grand homme, quel développement n'a-t-elle pas reçu par les admirables travaux de Maupertuis, de Cassini , de Lacaille, de Chappe, de Lemonnier, de Zach, de Herschell (i), de La lande, de Laplace, de Lagrange, de Bouvard, de Delambre et de Messier !
Rai, Tournefort, Linnée, Haller, Jussieu (2), ont porté la lumière dans la botanique*, Wallerius, Cronstedt, Bergman, Werner de Freyberg (3), Kirwan, liaùy, font porlée dans la minéralogie. Leeuwenhœck nous a donné des instructions sur Thomme; Lyonnet, Réaumur, Bonnet, Rœ-
(1) En 1760 , le célèbre Kant, professeur de philosopln'e à l'Universilé de Kœni^jsbcrg , publia un ouvra^je mlituié : Histoire naturelle de l'univers el théorie du ciel, daprès le système de Newton. Ddus cet ouvrage , il pressentait , par la seule force du raisonnement . la nouvelle planèle qui a été découverte ensuite par Ilersciieil. L'astronome a rendu solennellement témoignage à la prescience du philosophe.
(2) Deux frères se sont illustrés sous ce- nom. ]\uus nommerons encore ici deux hommes auxquels la botanique est redevable : Dillenius et Uedwig.
(5) Ce savant n'a point publié d'ouvrage complet sur la minéralogie ; mais son système est développé dans les ouvrages de plusieurs de ses disciples , comtne dans le Musœum Lerkanum de M. Karsien, dans les écrits de MM. Wuddemman , Emmerling , etc.
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sel, nous eu ont donné sur les insectes; Pallas, Trembley, Levaillant , LacépèJe , sur divers espèces d'animaux (i)-, Saussure, Spallanzani, Ferber, Doloinieu, Deluc , sur la théorie de la terre. Adanson a écrit l'histoire naturelle du Sénég il , et Biifïbn l'histoire naturelle du monde (2). Quelle immense distance entre les ouvrages d'Aristote, de Théophiaste et de Pline, et ceux des naturalistes modernes I
Des dépôts précieux de toutes les productions de divers pays ont été formés à l'envi par les hommes puissants et riches. Le luxe a rendu un culte à la science. La nature, observée par le mérite modeste et laborieux , dans les déserts , dans le champ du pauvre , a eu ses temples et ses autels dans les palais des rois.
Avec ces secours, chaque peuple a mieux connu ses
(1) Nous ne saurions passer sons silence , en parlant de la physiologie animale , tant de laborieux savants qui l'ont enrichie et illuslrêe ; Muller , auleur de savants ouvrages ; Rcdi , qui , dans 'e siècle précédent, rectifia les idées sur la ffénéralion des insectes; Antoine Valisnieri , (jui a répandu des Uimièies sur le mystère de la génération ; Claude Perrault, célèbre par ses dissections de l'homme et des animaux; et enfin le savant Lister. Parmi ceux qui se sont distingués par Ténumératiou, la classification et la description des animaux , on compte : en Allemaffue, MM. de Geer et Arledi ; en Angleterre, MM. Ellis, Penant et Latham ; en France, MM. Brisson et (31ivier , et surtout M. Cuvier , auquel l'analomie comparée doit tant de progrès et d'observations imporcantes ; en Hollande , MM. Lanierie et Ladmiral. L'Italie se glorifie , dans celte branche de connaissances , de MM. Fonlana et Spallanzani.
(9) Valmont de Bomare nous a donné un Dictionnaire d'histoire naturelle. Dans ma retraite je manque des secours nécessaires pour nommer tous les grands auteurs , et pour l'aire mention de tous les grands ouvrages qui nous ont éclairés dans la science de la nature. On me pardonnera l'omission forcée des noms célèbres qui échappent à ma mémoire , et on rendra justice à ma bonne volonté. Je n oublierai pourtant pas les importants ouvrages de Faujas de Sainl-l<'ond , le Diction' naire de physique publié par bigaud de Luloul, Texcellent Cours de pliysique par Brisson , et l'inslitulion d un journal de physique , auquel tant de gens instruits coopèrent , et qui répand partout la lumière.
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ressources locales. La France n'a plus envié à la Perse ses turquoises (1), à l'Egypte ses granits (2), à l'Angleterre ses pierres mouchetées, à la Suède la plupart de ses mines.
Les marbres, les plantes et les SDimaux d'une contrée ont été amenés et naturalisés dans l'autre. Il s'est établi une sorte de communauté de biens, par laquelle, dans chaque coin de la terre, l'homme a pu entrer, pour ainsi dire, en participation de la terre entière.
Les nains des hautes montagnes de Madagascar, ceux de la Laponie , qui , selon les observations du P. Senovics et du P. Hell, ne sont que des Hongrois ou des Tartares dégradés; les noirs d'Afrique, qui changent de couleur par leur mélange avec les blancs , ou en s'établissant dans des régions moins brûlantes, ont prouvé combien ces divers climats modifient les mêmes espèces , et combien il serait absurde de supposer légèrement des espèces différentes , d'après des modifications variables , qui n'ont leur source que dans la différence des climats.
Les animaux, domestiques ayant été mieux observés, nous nous sommes occupés davantage et avec plus de succès* de leur éducation. De là la multiplication et le perfectionnement des haras, et tant d'autres établissements pareils. Quant aux animaux ovipares , l'art a même dérobé à la nature le secret de son pouvoir créateur pour les multiplier (5).
(1) Les rechercher de Réaumur ont prouvé non seulement que les turquoises sont des os fossiles pétrifiés, colorés par une dissolution métallique que le feu y lait étendre , mais encore qu'il y a en P'rance des mines de turquoises rpii ne le cèdent, ni en giosseur, ni en beauléj aux plus belles qui se Irouvent en Perse.
(2) M. Guellard a trouvé que la | référence qu'on donnait au granit dKgyple sur ceux que la France possède n'était fondée que sur la pré-
eniion et le peu d'examen qa on avait fait de ces derniers. (5) J'en appelle aiix expériences de Réaaraur sur l'incubation des
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Enfin , il n'est point d'être sur le globe qui ne soit entré dans le patrimoine de l'homme , et qui ne soit devenu l'objet de sa curiosilé ou de ses jouissances.
L'ancienne chimie a fait place à une chimie nouvelle, qui a tout change», jusqu'aux noms , et c'est aux Français que l'on est redevable de cette révolution importante. Déjà les principes en sont adoptés eu Angleterre -, l'Allemagne résiste encore, mais sa résistance fera notre triomphe.
On a vu disparaître la médecine spéculative, qui a été si long-temps le fléau de l'humanité. On ne parle plus des é.léments de Galien, des fourneaux de Paracelse , du duumvirat et do. Farchée de Van-Helmont, de l'âme rationnelle de Sthal. On se désabuse tous les jours du système de Brown (i). Hippocrate, oublié pendant deux mille ans, est rentré en grâce, parce qu'au lieu de bâtir des systèmes, il avait su observer la nature. Les recherches de Sanctorius sur la transpiration insensible, celles d'Harvey (2) sur la circulation du sang, les divers ouvrages de Sydenham , de Baillou , de Boerhaave, et de tant d'autres, ont fondé une tnédecine pratique , qu4 a pu s'appeler à juste litre Fart de guérir, et qui a été perfectionnée par les Huxan, les Tissot, les Bordeu (3), les Bar-
œufs. Il publia en 17/19 ^^^^^ ^^ faire éctore les pouUts au moyen de fours con>;lruils dans du fumier.
(1) Ce système règne en Italie, et pénèU'e en France. En Allemagne, M. Brown trouve plus de eontradicleurs que d adhérents. M, PfatT, professeur à lUniversilé de Kiel , a (raduit cet auteur , et a soumis son système à mie crjli(|ue aussi sévère qu'éclairée.
['ï) L'ouvrage immortel de ce grand homme est intitulé : « Exerci^ tatio anatomica de motu cordis ot sanguinis in animaitbus. »
(5) La science lui est redevable do deux ouvrages vraiment ingénieux : Reclieiclies sur les pouls par rapport aux crii-es. Paris, 1768, 2 vol. — lieclierclies sur le tissu muqueux de l'organe cellulaire. Paris , 1766 , ixk- 12,1 vol.
DE l'esprit philosophique. i6l
Ihez, les Tronchin, les Portai, les Seaac (i), les Lieutaud (2) , les Vicq-d'Azjr (3) , les Gaaiper (4).
L'auatornie a été cultivée avec plus de soin (5). A l'aide du procédé de Graaf , de Svranimeidam (6), de Ruisch , de Malpighi, de Lieberkuhn , pour l'iujection des liqueurs colorées daus les vaisseaux des corps organisés, on a découvert des vaisseaux que l'on ne soupçonnait même pas. Ferrein a constaté l'existence des artères lymphatiques, découvertes par deux grands anatomistes du Nord, Olaiis Rudbeck et Thomas Bartolinus. On doit à Asellius et à Pecquet la connaissance des vaisseaux lactés. On connaît les recherches de Mascagni, de Hunter, de Newton et de Cruishank, sur les mêmes objets. L^anatomie a encore été enrichie par les travaux d'Albinus , et par ceux de Haller , qui nous a donné d'admirables éléments de phy-
(1) Célèbre par son traité Du cœur.
(2) Médecin très laborieux , auteur de l'ouvrage classique intitulé exposition anatomique de la structure du corps humain,
(5) Arraché , au milieu de ses travaux , aux scJenceséplorées , il s'est immortalise par son Traité d'anatomie et de physiologie , avec des planches coloriées (Paris, 1786, in-fol.). J. L. Moreau, médecin, vient de publier un éloge très éloquent de Vicq-d^Azyr.-
(4) Hollandais d un génie supérieur, auteur dun grand nombre d'ouvrages.
(5) Vésal, médecin flamand , mort en i564 , est le premier qui ait •débrouillé l'anatomie. La dissection d'un corps humain a passé pour un sacrilège jusqu'à François l", et Ton a une consultation que Charles-Quint demanda aux théologiens de SaJamanque, pour savoir si, en conscience , on pouvait disséquer un corps dans Tobjet d'en connaître la structure.
(6) Swammerdam est de plus l'auteur de cette merveilleuse Bible de la nalure {Biblia naturœ, seu historia insecloram in cerias classes reducta^ necnon cxemplis et anolomico variorum animalculorum examine illuslrata. Leyde, 1707, ia-foL), qui nous découvre l'infini dans les parties les plus limitées de la création Gomme la dit un de ?ios plus aimables poètes (l'abbé Delille ), en rapprochant le monde microscopique du monde «ihéré qu'explore le télescope des astronomes ,
I/iniitii s'arrêtait , l'iniiui recommence.