DE I/USAGE ET DE L^ABUS
vanité a été séduite*, la fureur de tout expliquer, dont on n^ guérira jamais entièrement les hommes, a été satisfaite, et la physique , dans laquelle nous nous distinguons avee tant d'éclat , et qui nous laisse tant d'espoir de faire sans cesse des découvertes nouvelles , est devenue cette science reine à laquelle nous avons impérieusement exigé que toutes les autres vinssent prêter foi et hommage.
Bonnet, métaphysicien et grand naturaliste, mérite d'être remarqué parmi les philosophes qui, les premiers, ont appliqué Tanatomie à la métaphysique^ et ont cherché à expliquer l'homme moral par l'homme matériel (i). Il fait le détail de nos organes. Il distribue leurs fonctions^ il distingue divers ordres de fibres*, et, sur cette distinction, il fonde celle de toutes nos facultés 5 il doute que nous puissions jouir et sentir sans le corps 5 il explique tout par le système fibrilairej il n'est pas ferme sur la spiritualité de l'âme j mais il admet son immortalité, rien ne s'opposant , dit-il , à ce qu'une portion de matière soit immortelle. 11 prétend que la liberté n'est que la faculté par laquelle l'âme exécute la volonté. Ainsi , selon lui , la liberté est subordonnée à la volonté, comme la volonté est subordonnée à la faculté de sentir , comme cette dernière faculté est subordonnée à l'action des organes , et comme cette action des organes l'est elle-même à l'action des objets. L'estimable Bonnet était religieux ; il n'entrevoyait pas les funestes conséquences d'un système qui , en dernière analyse, réduit tout aux lois de la mécanique et du mouvement. Ses contemporains , et ceux qui sont venus après lui, n'ont plus vu dans la nature que l'homme physique, et ils n'ont reconnu d'autre Dieu que la nature elle-même.
Selon La Mettrie (2) , « nous ne voyons partout autour « de nous que matière éternelle et formes qui se succèdent
(1) Essai analytique sur l'âme>
(2) OEuvres\phHosophiques. Lhomiiie machine, rhomme plante, etc.
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« et périssent sans cesse. Tout ce qui n'est pas phéno- « mène, cause, effet, science des choses en un mot, ne « regarde en rien la philosophie, et vient d'une source « qui lui est étrangère. On a cru qu'un peu de boue orga- « nisée pouvait être immortelle*, la nature désavoue cette « décision puérile. Ecrire en philosophe, c'est enseigner le « matérialisme. L'hypothèse d'un ordre moral n'est que « le fruit de la politique , comme les lois et les bour~ « reaux. »
« L'organisation physique , dit Helvétius (i), fait toute « la différence de l'homme et de la bête. Les hommes ne « seraient que des troupeaux fugitifs si la nature , au lieu « de mains et de doigts flexibles , eût terminé leur poignet « par un pied de cheval , tandis que les chevaux, avec des « mains d'hommes , auraient bâti des cités et publié des « lois. Tout n'est en nous que sensibilité physique: il n'y « a point d'ordre moral. On n'agit point sans motif: donc « point de liberté. Un traité philosophique sur la liberté « ne serait qu'un traité des effets sans cause. »
Diderot , le marquis d'Argens , Frédéric II , roi de Prusse, ont proclamé les mêmes systèmes en d'autres termes. La métaphysique de Priestley n'est qu'un traité d'anatomie. L'auteur du Système de la nature a prêché le matérialisme et l'athéisme en fanatique. Le scepticisme de Hume, de d'Alembert, et la versatilité de Voltaire, ont la même source que le matérialisme plus prononcé de leurs contemporains. Ce n'est qu'en Allemagne qu'on a encore la prétention d'être métaphysicien , même en détruisant toute métaphysique , et où le goût pour les idées à priori fait que ceux d'entre les écrivains qui sont matérialistes et athées ne font que se traîner sur de vaines attractions , à la manière des spinosistes , et remplacer une subtilité par une autre.
Tous les sectateurs du matérialisme partent du principe
(i) Dans soa ouvrage intiiulé : De l'esprit.
général posé par La Mettrie, que tout ce qui n'est pas phénomène, sciences des choses^ tout ce qui n'est pas fondé sur l'observation et sur l'expérience, est étranger à la philosophie. J'en conviens, j'ai établi moi-même ce principe dans le chapitre précédent -, mais, avant que de raisonner, il faut s'entendre, y ap^^eWe phénomène tout fait bien constaté ', j'appelle science des choses la science des faits *, je regarde l'observation et l'expérience comme les seuls moyens de constater et de vérifier les faits, et conséquemment de s'instruire. Jusque là nous devons tous être d'accord-, il ne s'agit plus que de s'expliquer sur ce qu'il faut entendre par le mot fait. Il serait impossible de restreindre l'application de ce mot aux phénomènes physiques, c'est-à-dire aux phénomènes que nous apercevons par nos sens extérieurs : car les idées qui se forment dans notre esprit , les raisonnements que nous en déduisons, sont des faits, et conséquemment des phénomènes que nous ne connaissons que par le sentiment intime, et dont pourtant nous sommes aussi sûrs que du fait même de notre existence. Il est donc des choses dont nous avons la conscience, l'expérience, et qui ne tombent pas sous nos sens extérieurs. Pourquoi ces choses seraient-elles étrangères à la philosophie , puisque la certitude qu'elles donnent, et qui s'identifie avec la conscience du moi, est plus immédiate et moins contentieuse que celle que nous donnent les objets physiques ?
Mais, dit-on, les phénomènes dont vous prétendez n'avoir la connaissance que par le sens intime ne sont produits que par vos sens externes et par l'action que les objets physiques exercent sur eux : il ne faut donc pas les distinger des phénomènes physiques. L'intelligenc, la mémoire et toutes les opérations de l'âme ne sont que des sensations continuées. Tout s'explique par l'économie des organes et des fibres.
Je conviens que nos idées viennent originairement de nos sensations *, je conviens encore que notre corps est organisé de la manière la plus convenable à notre intelli-
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genqp, mais cela ne prouve pas que nous ne sommes que matière 5 cela prouve seulement que nous ne sommes pas de purs esprits. L'homme est placé dans l'univers , et il €st à la fois un être intelligent et un être physique : or, puisque son intelligence est unie à un corps organisé, il faut que l'organisation du corps , auquel l'intelligence se trouve unie, puisse remplir le but de cette union 5 mais l'intelligence et le corps ne demeurent pas moins deux choses très distinctes.
Je pense et je suis corps ^ dit Voltaire j je rien sais pas davantage. Je réponds qu'il en dit plus qu'il n'en sait. Je l'estimerais plus sage s'il eût dit seulement î Je pense ^ et y ai un corps : car on sent que l'on a un corps , mais non que l'on est corps. Au sentiment de notre existence physique se joint en effet un autre sentiment, celui du principe pensant que nous portons en nous, et auquel nous ne pouvons attribuer aucune des dimensions , aucune des qualités sensibles que nous apercevons et que nous connaissons dans les corps. Voltaire n'a donc pas seulement le tort d'avoir dit plus qu'il ne savait, mais on peut lui reprocher encore celui de ne s'être pas suffisamment observé, ou de s'être menti à lui-même lorsqu'il a dit afjfirmativement : Je pense^ et je suis corps.
Les progrès que nous avons faits dans l'anatomie, et ceux que nous ferons dans la suite , ne pourront jamais rien prouver en faveur du matérialisme. On découvrira de nouveaux vaisseaux et de nouvelles fibres plus déliées que celles que nous connaissons; on apercevra un nouveau jeu et de nouveaux rapports dans les organes -, on sera autorisé à admettre la circulation de liqueurs plus spiritueuses : eh bien ! que saura-t-on de plus sur la nature du sentiment , de la pensée , de la volonté? Un savant anatomiste me dira très affirmativement , par exemple, qu'à la suite d'un tel mouvement physique dans les organes , dans les fibres ou dans les vaisseaux , je dois éprouver une telle affection morale ; mais pourra- t-il me dire ce que c'est que cette affection en elle-même, et comment elle a pu être
produite par le mouvement donné? Ne sentirai-je pas, toujours que les parties les plus internes de mon organisation, que tout dans mon corps est extérieur à ce principe profondément intime, qui me donne la conscience de tout mon être , qui est la source de toutes mes idées , et sans lequel il serait impossible de voir autre chose dans notre organisation qu'un mouvement sans vie, et une existence qui nous deviendrait absolument étrangère , puisque nous n'aurions pas même le sentiment que nous existons?
Qu'est-ce donc que ce principe de sensibilité et d'intelligence que nous appelons âme? Je l'ignore, et l'anatomiste ne peut pas plus éclairer sur cet objet le métaphysicien que le métaphysicien ne peut éclairer l'anatomiste. La Meltrie est forcé de convenir, dans plusieurs endroits de ses OEuvres philosophiques , et tous les fauteurs du matérialisme sont forcés de convenir avec lui, que l'on a beau concevoir dans la matière les parties les plus déliées, les plus subtiles , que l'on ne conçoit pas mieux pour cela que la matière puisse sentir et penser. Voilà donc l'anatomie mise à l'écart pour tout ce qui concerne la question de la spiritualité de l'âme.
Cependant les matérialistes n'affirment pas moins que l'âme est matérielle, et ils appuient cette affirmation sur des doutes. Les corps, disent-ils, se meuvent ou sont susceptibles d'être mus. Savons-nous ce que c'est que le mouvement? Nous trouvons le sentiment et la pensée dans les corps organisés; nous voyons le sentiment et la pensée se développer, s'affaiblir avec les corps, et en suivre toutes les révolutions. Pourquoi ne regarderions-nous pas le sentiment et la pensée comme de simples attributs des corps organisés, ou comme les purs effets d'une organisation plus ou moins parfaite? N'est-ce pas l'organisation seule qui distingue l'homme de la bête? Connaissons-nous toutes les propriétés de la matière? Si l'on ne peut convenir que la matière puisse penser, est-il plus aisé de se faire une idée d'une substance qui n'est pas matière ?
Cette manière d'argumenter est contraire aux règles
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d'une saine dialectique : on marche de l'inconnu à une affirmaticîn dogmatique. Qu'est-ce que la matière ? qu'est-ce que l'esprit? ces questions sont insolubles : nous ne connaissons pas l'essence des choses. Le terme matière n'est qu'un mot pour exprimer le sujet quelconque qui nous offre les diverses modifications et les diverses propriétés que nous rencontrons dans les différents corps. Le terme esprit n'est pareillement qu'un mot pour exprimer le sujet quelconque auquel nous attribuons les opérations et les facultés de notre âme, c'est-à-dire le sentiment , la pensée , la volonté. Nous sommes convenus de donner le nom de substance à ce sujet caché , matière ou esprit , que nous ne connaissons pas, et que nous désignons par un signe pour pouvoir nous entendre et mettre un certain ordre dans nos idées. Ainsi, n'abusons pas des mots, gardonsnous d'y attacher de fausses idées pour suppléer à celles que nous ne pouvons avoir, et n'imitons pas cet aveuglené qui , ayant souvent ouï dire que l'écarlate est une couleur éclatante, s'était persuadé que cette couleur ressemble au son d'une trompette.
Allons droit à la difficulté. Les termes matière et esprit ne sont que des signes de convention dont l'usage a été introduit pour indiquer, par un seul mot , soit le fond et l'ensemble de toutes les choses qui appartiennent à l'ordre physique , soit le fond et l'ensemble de toutes celles que nous jugeons ne pouvoir appartenir à cet ordre-, mais ce qui n'est point de convention , ce qui est très réel , ce sont les faits sur lesquels nous appuyons cette distinction.
Le matérialisme s'arrête à ce seul point : Je trouve le sentiment et la pensée dans des corps organisée , et je vois le sentiment et la pensée suivre toutes les révolutions que ces corps éprouvent. Sur ce simple aperçu, il conclut que le sentiment et la pensée sont de purs attributs de la matière , en convenant pourtant qu'il ne conçoit pas comment la matière peut sentir et penser. Mais je dis d'abord au matérialiste : Pourquoi, par votre seule puissance, transformez-vous un doute , que vous avouez ne pouvoir
résoudre , en une conclusion que vous affirmez dogmatiquement ? Je lui dis, en second lieu : Avez-vous observé tous les faits? et pourquoi vous pressez-vous de conclure avant d'avoir tout observé? Comme vous je rencontre le sentiment et la pensée dans des corps organisés; mais deux choses peuvent être unies sans s'identifier et sans se confondre. Voyons donc si le principe qui sent et qui pense n'est pas en nous très distinct du corps même que ce principe anime. Je ne veux pas aller plus que vous au-delà de l'expérience •, mais je veux, pour la découverte de la vérité , m'aider de tout ce que l'expérience constate.
Le sentiment, par exemple, a des degrés, et non des parties -, de l'intensité, et non del'étendue; de certains caractères,et non de certaines formes : la conscience du moi est une^ indivisible. Ce que je dis du sentiment s'applique à la volonté, à la pensée : j'affirme alors, d'après tous ces faits dont j'ai l'expérience, que le principe qui sent , qui veut , qui pense , et que j'appelle esprit ^ n'est pas le même que celui qui me présente des formes, de l'étendue, des parties , et que j'appelle matière, puisque ces deux principes ou ces deux sujets nous offrent des propriétés non seulement différentes, mais incompatibles. On objecte que nous ne connaissons pas toutes les propriétés de la matière. Qu'importe? Il peut y avoir dans la matière plus que ce que nous y voyons , mais du moins ce que nous y voyons y existe. Or, il faut raisonner d'après ce que l'on connaît, et non d'après ce que l'on ne connaît pas ; il ne faut pas se permettre de supposer des choses qui puissent impliquer contradiction avec celles que l'on connaît.
Que font pourtant les matérialistes? Mettons le vice de leur système à découvert. Nous avons vu- qu'après avoir avoué qu'ils ne conçoivent pas que la matière puisse penser, ils affirment qu'elle pense. Demandons-leur raison et de leur doute et de leur affirmation. La raison de leur doute est fondée sur la différence et l'incompatibilité que nous remarquons nous-mêmes entre les propriétés connues du
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sentiment ou de la pense'e et les propriété'» également connues de la matière. S'ils affirment ensuite, malgré cette différence, malgré cette incompatibilité manifeste, que la matière pense , c'est qu'ils supposent dans la matière des propriétés autres que celles que nous y connaissons; mais pour que ces autres propriétés que nous ne connaissons pas pussent rendre la matière compatible avec la pensée, il faudrait , de l'aveu du matérialiste lui-même , qu'elles fussent d'une nature opposée à celle de toutes les propriétés que nous rencontrons actuellement dans tous les corps connus. Des qualités opposées ou incompatibles supposent-elles le même principe ou le même sujet ? D'après quoi jugeons-nous que la matière existe? Est-ce d'après la connaissance que nous avons du fond même de la substance à laquelle nous donnons ce nom? On n'oserait le prétendre. Nous affirmons l'existence de la matière , d'après les qualités positives que nous apercevons dans les corps. Nous affirmons l'existence d'un principe qui n'est pas corps , d'après des qualités ou des faits incompatibles avec les qualités et les faits dont les corps nous offrent l'observation et l'expérience. Par l'observation et par l'expérience, nous ne voyons dans la matière que ce qui tombe sous les sens, et nous sommes tous d'accord que ce qui tombe sous nos sens , l'étendue , la forme , la couleur, ne sauraient nous représenter ce que la conscience nous découvre dans nos opérations intellectuelles. Si nous analysons la matière parla pensée, nous arrivons à la divisibilité à l'infini; nous ne pouvons jamais atteindre la faculté de sentir et de concevoir, qui fuit devant nous, tant que nous rencontrons de l'étendue et des parties. L'hypothèse des monades , des atomes , et d'autres éléments indivisibles, sort de la sphère de toutes les choses connues dans l'ordre physique. Quels sont donc ces éléments qui n'ont plus ni étendue, ni parties, puisqu'on ne peut plus en admettre la divisibilité? Quels sont ces principes dont la manière d'être est si peu assortie aux propriétés que nous regardons comme essentielles dans tous les corps''* Nous voilà donc arrivés au
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point OÙ, pour faire de l'esprit un simple attribut de la matière, on est forcé de spiritualiser la matière elle-même. Nous n'éprouvons pas le même embarras quand nous analysons les opérations de notre âme. Elles sont constamment d'une nature différente de tout ce que nous voyons dans les corps -, elles aboutissent toujours à ce sentiment intime, à cette conscience du nioi^ qui est essentiellement une, que nous ne pouvons concevoir sous aucune image, sous aucune forme physique , et qui , sans division, sans incertitude et d'une manière absolue , vivifie toute notre existence , en lie tous les ressorts les plus secrets , et nous constitue pour ainsi dire nous-mêmes dans nous-mêmes.
Il existe donc en nous un principe un , indivisible , qu'il n'est pas possible de confondre avec le corps , et par lequel seul il nous est donné de sentir, de concevoir et de connaître le corps lui-même.
Les lumières qu'a produites l'anatomie comparée ne sauraient affaiblir cette conséquence. On prouve , par exemple , que nous avons plus de fibres que certains ani- ^ maux; on prouve que notre organisation est absolument différente de la leur. Qu'en conclure? Faut-il dire, avec Helvétius, que notre âme est dans nos mains? Mais la nature a accordé des mains aux singes , et il est des hommes qui naissent sans mains. Ces hommes cessent-ils pour cela d'appartenir à l'espèce humaine , et les singes sont-ils des hommes? Faut-il dire, avec d'autres auteurs , que l'âme n'est autre chose que la parfaite harmonie de nos organes et de nos fibres? Mais ces organes et ces libres dont nous avons fait la découverte ne sont-ils pas ce que nous appelons matière , et n'ont-ils pas toutes les dimensions et toutes les propriétés connues de la matière? Donc, d'après ce que nous avons établi , la faculté de sentir et de penser ne peut être confondue avec les fibres et les organes , quels qu'ils soient. La parole est l'incarnation de la pensée 5 mais la pensée et la parole sont deux choses très distinctes. L'organe de la parole n'est réellement qu'un mode de communication de nos idées et de nos sentiments
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à nos semblables. D'autres organes facilitent ou établissent la communication du dehors avec l'intérieur, comme la parole ouvre celle de l'intérieur avec le dehors. Mais les organes et les fibres , et en général toutes les parties de notre organisation , sont instruments , et non cause efficiente de ce principe que nous appelons arne. L'organisation est plus parfaite et plus délicate dans l'homme, parce que le principe qui anime l'homme exige un instrument plus délié-, mais il sera éternellement vrai de dire que l'esprit est au corps ce que la vie est au mouvement , ce que le sentiment ou la pensée est à la parole.
On a souvent demandé si les bêtes ont une âme. Descartes le niait. Le père Bougeant , dans un ouvrage très ingénieux, s'est décidé pour l'affirmative. Bonnet dit que l'âme des bêtes est une chose probable. D'autres soutiennent que cette âme n'est que sensitive. Bufïbn a renouvelé le système de Descaries , mais dans des vues opposées à ce philosophe. Descartes , en accordant une âme aux bêtes , eût craint de ne pas assez marquer la distance qui les sépare de l'homme. Bufifbn, en accordant une âme aux bêtes, eût craint d'être forcé, par majorité de raison , d'en accorder une à l'homme même. On a très bien dit de lui qu'il parlait de l'âme hutnaine avec la Sorbonne , el de la matière avec ses amis.
Les vrais philosophes abandonnent toutes ces hypothèses; ils se réduisent à observer les faits, c'est-à-dire à remarquer les différences qui distinguent l'homme des animaux ; et ils ont reconnu que, parmi ces différences , la principale , celle de laquelle toutes les autres paraissent dériver, est la perfeciibilité , qui dans l'esprce humaine n'est pas seulement le caractère propre de chaque individu, mais celui de l'espèce entière. Au surplus, toutes les questions sur l'àrne des bêles sont indifférentes à notre question : car si les bêtes sont de pures machines, elles n'ont ni sentiment, ni idées; tout n'est que matière et mouvement en elles. Si elles sentent , et si même , comme quelques uns le prétendent , elles ont une certaine I. 16
dose d'intelligeDce , il est certain que ce principe seoski^f et intelligent est nécessairement d'une autre nature que celle des choses que nous désignons par le mot fna/ière, Nous n'aurions jamais à nous plaindre de ce que les bêtes auraient une âme , et nous aurions toujours à nous féliciter de la supériorité de la nôtre. Mais abandonnons tous ces problèmes , puisque nous n'avons pas assez d'éléments assurés pour les résoudre. Sachons nous borner aux objets qu'il nous est possible de connaître.
La dernière ressource des matérialistes est d'objecter que , dans l'homme, le principe qui sent, qui pense, qui ■veut, suit presque toutes les révolutions du corps -, mais l'influence réciproque du corps sur Fâme et de l'àme sur le corps prouve leur union, et non leur identité. L'union n'offre qu'un mystère-, l'identité impliquerait contradiction.
C'est par une suite de l'union de l'ame avec le corps que nos idées viennent originairement des sens , et que nous avons besoin de signes pour les lixer , pour les faire circuler *, mais on dit trop , et vraisemblablement on ne s'entend pas quand on avance qu'il n'y a en nous que sensibilité phj'sique , et que toutes nos idées , tous nos raisonnements , ne sont que des sensations continuées. La sensibililé est la disposition qui nous rend susceptibles de sentir. Nous appelons sensation l'impression que fait sur nous un objet présent qui nous frappe. La trace ou l'image qui nous reste, et que nous appelons idée, survit à cetti? impression. En comparant l'idée avec l'impression qui l'a produite, nous en reconnaissons l'identité : de là sort la pensée. Comme entre une sensation et l'idée qu'e cette sensation a produite nous apercevons l'identité , entre deux sensations et deux idées nous apercevons la différence : Toilà le jugement. On a dit avec vérité que le jugement est l'accord des idées , comme la musique est l'accord des sons. Comparer plusieurs jugements à la fois , en déduire les conséquences et en former un ensemble , c'est raisonner. Le talent , l'imagination et la mémoire ne sont et ne
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doivent être que les ministres de la raison. îly a loin , comme Ton voit, du raisonnement à une pure sensalion. Si toutes nos idées , tous nos raisonnements, toutes nos opérations les plus intellectuelles , ont un côté sensible , il est également vrai que toutes nos perceptions les plus sensibles ont un côté intellectuel. L'homme qui n'aurait que des sensations , et qui conséquemment n'éprouverait que des impressions passagères , ne ferait que se heurter contre les objets , sans pouvoir jamais les comparer ni les connaître. Tout est passif dans les sensations j les autres opérations de l'esprit sont spontanées. Les sensations sont l'ouvrage de 1^ nature •, les jugements, les raisonnements, sont l'ouvrage de l'homme.
A côté de la pensée, qui s'attache aux objets dont elle est enrichieparlessensations,je découvre la liberté et la volonté , ces deux grands attributs du moi humain. Par la volonté unie à la liberté nous faisons mouvoir les organes de notre corps, et nous dirigeons les opérations de notre esprit. Nous commandons à nos passions et à nos facultés. JVous produisons le mouvement dans notre être physique, et nous produisons des révolutions subites dans notre âme. Nous reproduisons des objets oubliés , nous condamnons à l'oubli ceux qui s'oiTrent d'eux-mêmes : car la réflexion, l'attention, la mémoire, sont aux ordres du cœur. Nous manifestons au dehors ce qui nous plaît. Nous étouffons nos sentiments et nos pensées , ou nous les réduisons en actes. Nous légions tout selon notre bon plaisir-, en un mot, nous exerçons un pouvoir intérieur et actif, qui renferme quelque chose de semblable au pouvoir créateur, puisqu'il appelle à l'existence les conceptions les plus compliquées de notre entendement et toutes les actions de la vie humaine, comme le créateur lui-même a donné l'être à toutes les merveilles de la nature.
Les matérialistes osent soutenir qu'ils ne peuvent reconnaître dans l'homme ni volonté, ni liberté proprement dite-, qu'ils n'y voient qu'un pur mécanisme, attendu, disent-:!s, que l'homme veut et agit sans motifs. Autant
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aimerais-je entendre dire que la volonté et la liberté ne peuvent coexister avec le sentiment et avec la raison dans un même sujet.
Sans doute le libre vouloir, le libre arbitre d'un être sensible et intelligent, sont toujours plus ou moins réfléchis , plus ou moins raisonnes. La spontanéité absolue des actions, sans aucun motif déterminant, n'est qu'une abstraction, comme la ligne mathématique; mais les motifs qui font vouloir et agir dirigent, et ne forcent pas. Il ne faut pas dire, avec Helvétius, que des actes vraiment libres ne seraient que des effets sans cause-, mais il faut dire que nos actions sont libres, parce qu'elles sont le résultat d'une délibération ^ plus ou moins précipitée, sur diverses causes dont chacune peut produire un effet différent.
L'homme est régi par la nature moins impérieusement que ne le sont les êtres purement physiques, ou les animaux. Il se détermine par lui-même : il a la puissance de résister puisqu'il a celle de choisir ; il est , sous plus d'un rapport , arbitre souverain de sa destinée. Bonnet , malgré la pureté de ses intentions, se trompe, et il parle contre l'expérience, lorsqu'il réduit la liberté au simple pouvoir défaire ce que l'on fait. Son erreur vient de ce qu'il rapporte tout à l'impression aveugle que les fibres reçoivent des objets par lesquels elles sont frappées. Bonnet, absorbé par ses connaissances anatomiques, n'a pas élé jusqu'au principe intérieur qui réfléchit sur les impressions reçues, qui les écarte ou les reproduit avec vivacité, qui les compare et les pèse , qui fait succéder la pensée à la sensation, et le choix à l'instinct. Considérons Ihorame quand il agit. Avant l'action, il examine, il hésite, il délibère, il sent qu'il a le pouvoir de faire ou de ne pas faire. Pendant Faction , il sait qu'il exécute ses propres commandements, sa propre volonté. Après l'action, il se repent de son ouvrage, ou il s'y complaît. Les regrets, les remords, le repentir, n'attestent-iis pas , même après la chose consommée , que l'on avait le pouvoir de faire ce que l'on n'a pas fait , ou de ne pas faire ce que l'on a fait? Je conviens que
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îiotre libre arbitre rencontre des limites dans toutes les choses qui ne lui sont pas soumises ; que son pouvoir est plus faible sur l'imagination que sur la mémoire, sur les passions que sur les idées , et qu'il peut être plus ou moins iroissé par les circonstances du dehors et par nos dispositions personnelles. Mais de simples embarras ne sont pas des limites j et il n'est personne qui, dans les moments les plus difficiles, ne sente que, si beaucoup de choses sont indépendantes de lui , il est toujours lui-même hous sa propre dépendance, qu'il peut victorieusement lutter contre les obstacles et opposer sa conscience à l'univers. Combien de faits, dans les vieè privées et dans les histoires générales, attestent cette force mystérieuse, dont l'énergie s'accroît par la résistance, qu'aucune force ne peut vaincre; qui nous rend supérieurs aux hommes, à la nature, à nous-mêmes*, dont le siège est dans le retranchement impénétrable du cœur, et que l'on peut appeler à juste titre la toute-puissance humaine î Les annales du monde sont pleines de grandes choses faites par des hommes qui dans le corps le plus faible portaient le poids d'une grande âme. Quel est même le particulier assez malheureux , assez dégradé , qui n'aime pas à se rendre le témoignage qu'au moins dans quelques occurrences il a su triompher d'une habitude vicieuse, et se décider pour un principe contre une passion? Enfin tout homme n'a-t-il pas la conscience de sa liberté, comme il a la conscience de sa pensée , et tous les sophismes contre la lib erté pourront-ils jamais étouffer la conscience que nous avons de la liberté même?
Un être sensible, intelligent et libre, est ce que nous appelons un être moral, car la moralité est le résultat de la sensibilité, de l'intelligence et de la liberté. La sensibilité indique la source des actions et en mesure l'effet, l'intelligence en marque le but , et la liberté en détermine le choix. Une action libre est bonne ou mauvaise, morale ou immorale, selon qu'elle est conforme ou contraire au but que doit se proposer un homme qui a la com-
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mune iotelligence et le cœur droit. Nous verrons, en traitant de la morale, quel est ce but qui doit être la règle de nos actions , et quels sont les principes d'après lesquels il doit être fixé. La tâche du métaphysicien se borne à prouver qu'il existe un ordre moral. Or cet ordre résulte des rapports qu'ont entre eux des êtres sensibles , intelligents et libres, et autant ces rapports sont distincts de relations établies entre des êtres qui n'ont pas les mêmes qualités, autant l'ordre moral diffère de l'ordre physique. Les lois du mouvement ne peuvent être celles de la liberté. Les lois des corps ne peuvent être celles des intelligences. L'existence d'un ordre moral repose donc sur des faits incontestables, puisqu'elle dérive de la constitution même de notre être.
Nous trouvons partout , chez les hommes , les traces permanentes de ce principe intellectuel et moral qui constitue le véritable moi humain , et qui distingue l'homme de tout ce qui n'est que corps , de tout ce qui n'est pas l'homme même: Nous ne pouvons confondre en nous les besoins avec les passions , ni les sensations avec les sentiments. 11 entre dans les passions quelque chose d'idéal que l'on ne rencontre pas dans les besoins. Il y a dans le sentiment quelque chose de délicat que nous ne rencontrons pas dans les sensations. Ainsi ce que nous fait éprouver l'odeur d'un parfum ne ressemblepoint au plaisir, plus intérieur et plus spiritualisé, que nous éprouvons en pratiquant des actes de bienfaisance. Si nous cherchons à donner un corps à toutes nos idées , nous cherchons aussi à donner une âme à tous les corps. Sous la main du sculpteur le marbre respire ; le peintre vivifie la toile ; par l'habileté d'un savant architecte un bel édifice nous offre une belle idée; sous la plume d'un observateur philosophe la nature entière n'est plus qu'une vaste et grande conception. Sans cesse nous transportons hors de nous la conscience du moi, pour l'appliquer à tout ce qui nous environne. Nous personnifions tout. Par un regard perçant de notre intelligence nous démêlons dans chaque objet les nuances les
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|)lus fines , les plus imperceptibles. J'en atteste la peiTection à laquelle les langues des peuples civilisés de l'Europe ont été portées. Nous débrouillons le chaos. Nous composons et nous décomposons nos idées pour les recomposer encore. A l'image de Dieu, nous disons: Que la lumière se fasse, et la lumière se fait, A notre voix le néant même prend un nom, et vient, pour ainsi dire, se placer à côté de l'être. Sans Thommc, l'univers serailsans témoin ; et, au milieu de l'univers, l'homme se croirait seul , s'il ne vivait pas avec l'homme. Nous avons formé des sociétés, bâti des villes et publié des lois. Nous atteignons par la contemplation les objets que nous ne pouvons atteindre par notre industrie. Nous avons créé les sciences et les arts. Le souffle de vie qui nous anime se répand sur tout ce qui existe. Nos sentiments, nos pensées et nos volontés pénètrent, ehangent et ébranlent le monde. Le mouvement n'est que repos , tout est passif auprès de notre activité. La lumière des corps n'est qu'une ombre à côté du rayon céleste qui perce, analyse et modifie la lumière même. Enfin , l'âme humaine est une espèce d'Olympe d'où partent, à chaque instant, ces conceptions brillantes, ces élans sublimes, ces volontés fortes , ces feux qui sillonnent le ciel, éclairent la terre et vivifient la nature entière.
Conçoit-on que le matérialiste puisse se refuser à cet ensemble de choses? qu'il puisse regarder comme de pures machines des êtres qui ont créé la mécanique et ont expliqué le mécanisme de l'univers? Conçoit-on qu'au mépris de l'expérience, au mépris de tout ce qu'il sent, de tout ce qu'il voit^ de tout ce qu'il entend , de tout ce qu'il pratique , au mépris de la langue qu'il parle , et dont chaque expression le dément, il puisse méconnaître l'homme dans Thomme, et ne fonder sa propre existence que sur le désaveu perpétuel de lui-même ?