CHAPITRE X
De l'alliéisme.
Les matérialistes croient n'être que conséquents en professant ralhéisme. Nous ne voyons pas Dieu , disent-ils , et nous voyons la matière. Nous voyons un enchaînement de causes et d'effets. Pourquoi des causes cachées dans le sein de la nature n'auraient-elles pas tout produit? Voyez le polype de Trembley : ne contient-il pas en soi le principe de sa régénération? Quelle absurdité y aurait-il donc à penser qu'il est des causes physiques par lesquelles tout a été fait, et auxquelles toute la chaîne de ce vaste univers est si nécessairement liée et assujettie , que rien de ce qui arrive ne pourrait ne pas arriver? Pourquoi ne pas supposer des causes dont l'ignorance absolument invincible nous a fait recourir à un Dieu plus incompréhensible que la nature? Nos connaissances physiques ne nous permettent pas d'attribuer les phénomènes au hasard ; mais détruire le hasard ce n'est pas prouver un être suprême , puisqu'il peut y avoir autre chose qui ne serait ni hasard , ni Dieu : nous voulons dire la nature elle-même. Pourquoi vouloir Dous élever au-dessus d'elle (i)?
Nous avons vu que c'est uniquement d'après des doutes que les matérialistes nient l'existence de l'âme humaine; c'est encore d'après des doutes qu'ils nient l'existence de Dieuc
Admettre un Dieu, c'est reconnaître l'existence d'un être
Cl) Œuvres philosophiques de La Mettric.
suprême qui n'est pas la nature , et dont la nature n'est que Touvrage. Un tel être existe-t-il?
J'appelle nature Fensemble des êtres qui composent l'univers.
Nous ne voyons pas Dieu, et nous voyons la matière, c'est-à-dire les qualités sensibles des corps. Mais voyonsnous les causes cachées que l'on suppose, par lesquelles on veut remplacer Dieu?
Le néant ne saurait de lui-même se convertir en être. Il y a donc un être éternel , existant par lui-même, et cause première de tout ce qui existe. De là , selon le mot sublime de l'Ecriture , Dieu est celui qui est. Mais , dit-on , pourquoi cet être éternel ne serait-il pas la matière? Pourquoi supposer un Dieu, si l'on n'a besoin que delà nature?
Sans doute, si la nature suffit, il faut s'en tenir à elle, et ne pas multiplier les êtres sans nécessité. Mais j'aperçois, entre autres choses, dans la nature, deux diff'érentes espèces d'êtres : les uns en qui je trouve sensibilité, intelligence, volonté, liberté, et le? autres dans lesquels je ne trouve que mouvement ou repos, étendue, formes et couleurs. En étudiant les êtres de cette seconde espèce et leurs révolutions, je vais, sans terme, d'un phénomène à un autre, avec l'ignorance invincible du lien secret qui les unit, et je ne puis jamais arriver au sentiment ou à l'idée d'une cause proprement dite. Dans cette série de faits ou de phénomènes qui se succèdent et dont j'ignore le principe, je découvre pourtant des lois d'après lequelles je puis veiller à ma conservation, d'après lesquelles je puis prévoir et calculer l'avenir. Je demeure convaincu , au milieu de toutes les révolutions qui me frappent, que la diversité est uniformité, et que le changement est constance; j'acquiers l'idée d'un ordre établi : car l'ordre n'est qu'une association ou une liaison régulière des choses, soit qu'on puisse les regarder comme simultanées, soit qu'on puisse les regarder comme successives. Mais où trouverai-je la cause première de cet ordre.
25o DE l'usage et DE l'ABUS
Pour éclairer celte importante question, je rne replie sur moi-même, je de'couvre en moi un principe intelligent et une volonté. Je sens qu'avec le secours de ma raison , je lie des idées et je les combine, et qu'avec ma volonté je réduis mes pensées en actions. La conscience que j'ai des opérations actives de mon intelligence me fournit l'idée d'un principe ordonnateur qui prépare et qui dispose. Dans l'énergie de ma volonté je puise l'idée du pouvoir, idée qui ne m'est fournie que par elle. Je veux mouvoir mon bras , il se meut : j'ai alors le sentiment de ma puissance, et je conçois ce que c'est que la puissance ea général.
Un tel sentiment et une telle conception ne sauraient me venir d'ailleurs. En effet, quand je vois un phénomène physique suivre périodiquement un autre phénomène physique, j'observe le fait matériel de cette succession, sans en connaître la source secrète. Je ne puis avoir le sentiment de ce qui se passe hors de moi , et je ne saurais avoir l'idée de ce que je ne conçois pas. Il en est autrement lorsque, par un a^cte de ma volonté, je fais mouvoir mon bras. Je ne puis certainement dire comment un acte de mon libre arbitrepeut produire cemouvement ♦, mais j'ai îaconsciencede ma volonté, et il m'est pareillement évident par ma conscience que mon bras se meut parce que je le veux. Conséquemment , je ne suis pas réduit à ne voir qu'un fait succéder à un autre fait; j'ai de plus le sentiment de la puissance qui subordonne l'un de ces faits à l'autre. Eclairé par mon sentiment intime, par ma propre expérience, j'attache l'idée de la puissance à l'idée d'une volonté, comme je ne sépare plus l'idée de Tordre de celle d'un principe intelligent qui le conçoit et le prépare. D'autre part, en continuant à me recueillir , je sens que je n'ai pas fait ce qui existe; je sens que je n'ai pas toujours existé , et que je ne me suis pas fait moi-même. Lorsque je cherche une cause première à tout ce qui est , me voilà donc insensiblement forcé, par le poids de ma propre
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conscience, à me courber devant une intelligence, devant une volonté suprême.
Les arts attestent la présence et l'industrie de Thomme. La nature atteste l'existence et l'action de la Divinité. Si nous reecontrons des ruines, des monuments dans des contrées désertes : Cette terre , disons-nous , a été foulée par des hommes. En contemplant l'univers et en étudiant riiomme, pourquoi serions-nous assez insensés pour oser dire, dans notre cœur : Il n'y a point de Dieu.
L'athée compare la nature au polype de Trembley, qui renferme , dit-on , en lui-même le principe de sa régénération. Mais dans le phénomène du polype, comme dans tous les autres phénomènes , je ne vois que des faits ou des révolutions qui se suivent, sans apercevoir la véritable cause de leur conuexité. On convient que nos connaissances physiques ne nous permettent pas d'attribuer les phénomènes au hasard. Le mot hasard est un terme vide de sens. Tout est régi par certaines règles. Nous appelons hasard on fortmie les cas dans lesquels ces règles nous échappent. La liaison nécessaire des causes études effets, que l'athée moderne met à la place du hasard, ne nous :)ffre non plus aucune idée précise. L'athée choque même .outes nos idées quand il déifie la nature , et qu'il donne le nom de nature à des causes physiques et secrètes auxquelles la chaîne des êtres est si bien liée et assujettie que rien Je ce qui arrive ne pourrait ne pas arriver. Quelle étrange hypothèse que celle de certaines causes physiques et aveugles qui auraient produit des êtres intelligents! Quelle plus Urange hypothèse encore' que celle qui, attribuant tout à une rigoureuse fatalité, nous offre la triste et décourageante pensée que rien de ce qui existe ou de ce qui arrive ne pourrait ne pas exister ou ne pas arriver?
Lorsque je fais une action , je sens que je puis en faire une autre, ou que je puis ne pas faire celle que je fais. Ma propre conscience dépose donc , au moins pour ce qui me concerne , contre cet aveugle mécanisme que l'on suppose
existant par lui-même, et contre cet enchaînement éternel , nécessaire et absolu, de causes et d'effets , qui , selon l'athée, constitue la nature, et en gouverne impérieusement les moindres phénomènes.
Je n'ai ni le sentiment ni l'idée de ce que je ne connais pas; mais je sens qu'en général, il pouraait exister autre chose que ce que je connais. Ma raison ne se refuse qu'aux choses contradictoires*, mon libre arbitre, qui ma déjà donné l'idée de la délibération ou du choix, et celle du pouvoir, me donne , en même temps, l'idée du possible, comme inséparable des deux autres ; et l'idée du possible , dérivée de celle d'un pouvoir qui délibère et qui choisit , exclut l'idée de la fatalité , et me force d'admettre pour la nature , comme je suis forcé d'admettre pour mes actions, un pouvoir intelligent par lequel tout existe, et qui gouverne tout. Car quelle première cause, autre qu'une volonté souverainement intelligente et libre, pourrions-nous assigner à tout ce qui existe^ c'est-à-dire à tout ce qui pourrait exister ou ne pas exister, sans que la chose impliquât contradiction , et conséquemment à des êtres dont l'existence est nécessairement l'ouvrage d'un premier être qui peut et qui veut ?
On a souvent demandé à l'athée si les lettres de l'alphabet, jetées au hasard et abandonnées à toutes les chances des causes physiques, pourraient jamais produire l'Iliade d'Homère, ou l'Enéide de Virgile? Il répond par le calcul des probabilités. Il me paraît que l'argument, tel qu'on le pose, n'est pas présenté sous son véritable point de vue. Il sera vrai , si l'on veut, qu'un arrangement quelconque pourra résulter du mouvement donné à des lettres de l'alphabet jetées au hasard et en quantité suffisante pour fournir à toutes les chances que l'on veut courir. Mais la question si les lettres de l'alphabet, jetées au hasard, pourraient produire l'Iliade ou l'Enéide , ne doit pas être réduite à de pareils termes. Les signes ou les figures sensibles qui forment la disposition matérielle de ces deux poëmes sont les seules choses qui offrent une prise au
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calcul des chances et des probabilités. Mais ces figures, par%lles-mêrnes , et dans leur être physique, ne sont rien si on ne peut y attacher un sens, c'est-à-dire si elles n'ont pas reçu cette vie morale qui seule fait le prix de l'ouvrage dans lequel elles sont rassemblées. Or, dans l'Iliade, dans l'Enéide et dans tout ouvrage quelconque, expliquera-t-on jamais par le simple calcul, et autrement que par l'intervention de l'intelligence humaine, la liaison qui existe entre tels sentimens ou telles idées et tels signes qui en deviennent l'expression? Il en est de même du grand livre de la nature. Chacun des caractères que nous en déchiffrons nous révèle l'intelligence suprême qui les a tracés.
Qu'est-ce donc que cette intelligence que je place audessus et hors de la nature^ et dont on a dit que le centre est partout et la circonférence nulle part (i)? Je l'ignore, et je n'en suis pas humilié, car je m'ignore moi-même. Si l'on me demande comment une intelligence , comment une volonté a pu de rien faire quelque chose, et quels rapports il peut y avoir entre une intelligence^ entre une volonté et la matière, je répondrai que je ne le conçois pas. Mais j'ai dans ma propre expérience la preuve qu'avec une intelligence et une volonté on fait des actes physiques. Je ne trouve pas plus de difficulté à ce que les volontés du créateur se changent en phénomènes , que je n'en trouve à ce que mes volontés se changent en actions. Ce que je sais bien, c'est que l'ordre physique ne serait pour moi qu'un océan sans rives si je ne me réfugiais dans un ordre intellectuel et moral.
J'ai déjà établi que c'est uniquement dans l'activité de notre raison , et dans l'énergie de notre libre arbitre, que nous avons puisé les idées de cause et de puissance, La nature n'existerait pas pour l'homme si elle ne le trouvait sensible, intelligent et industrieux. Il y a donc dans l'homme un principe actif par lequel la nature sort, pour
(i) Pensées de Pascal.
ainsi dire, une seconde fois, du néant, et qui renouvelle , qui commence même pour nous le grand ouvrage de la création. Ce principe, ce souffle de vie que je rencontre dans l'homme, et qui, comme l'aimant, n'attend que la présence du fer pour manifester son pouvoir, me découvre un principe supérieur dont l'homme ne m'oflre que l'empreinte et l'image. Ainsi, l'homme qui dit. Je pense ^ je sens ^ prouve jusqu'à l'évidence cet être infiniment plus grand, sans limitation et sans moyen, quia pu dire, /c suis.
Que l'athée cesse de nous objecter que Dieu serait plus incompréhensible que la nature. La nature nous manifeste Dieu, et Dieu explique la nature. Si l'essence d'un être créateur et conservateur du monde passe les bornes de nos faibles conceptions , notre esprit est forcé de se souînettre aux preuves de son existence. Dieu, considéré en lui-même, n'offre que des profondeurs impénétrables^ le monde, sans l'existence de Dieu, n'offrirait que des contradictions absurdes : il faut opter entre le plus nécessaire et le plus consolant de tous les mystères, et la plus dangereuse ainsi que la plus insensée de toutes les erreurs.
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