CHAPITRE XI
De l'immortalitc de Jâaie et d'une vie à venir
Il existe donc un être suprême, auteur de tout , légisîaleur dans Tordre moral et premier n)oteur dans l'ordre physique. Le dogme de l'immortalité de l'âme humaine va sortir du dogme de l'existence de Dieu, combiné avec les connaissances que nous avons des facultés de l'homme.
Le matérialiste, qui n'aperçoit en nous que des corps organisés, et qui tout au plus n'y voit qu'un mécanisme plus délié que celui des autres corps, ne nous assigne d'autre destination que des changements successifs de formes et le passage perpétuel d'une série de phénomènes dans une autre. Mais n'avons-nous pas prouvé qu'indépendamment de cette écorce que nous appelons le corps , il existe daîis l'homme un principe actif qui sent , qui pense , qui veut , et qui a la conscience de lui-même; un principe dont les facultés, incompatibles avi^c les qualités connues de la matière, ne sauraient s'identifier ou se confondre dans un n-jêiiîe sujet, et qui, dans chaque individu de notre espèce, constitue le véritable moi humain? Nous demandons si ce principe, qui sent les révolutions du corps tant qu'il lui est uni , s'éteint quand le corps se dissout. Quelle j)1lis misérable question , s'écrie-t-on , que celle de savoir si la mort est ou n'est pas la fin de la vie ?
Je réponds que cette objection , présentée d'une manière SI piquante dans les termes, est en elle-même plus misérable que la question.
Pourquoi les philosophes les plus voués au matérialisme sont-ils journellement obligés, pour pouvoir raisonner et
s'entendre, de distinguer Thomme moral de l'homme physique? C'est que, sans cesse ramenés par l'expe'rience à la Yeritable science des choses, ils sont forcés de distinguer par l'expression ce que la réalité ne permet pas de confondre. Le langage des matérialistes est une réfutation continuelle de leur système.; ce doit être un état pénible pour eux que d'être perpétuellement en contradiction avec euxmêmes.
J'ai déjà suffisamment développé les faits qui fondent la distinction , reconnue par l'universalité des philosophes, entre l'homme physique et l'homme intellectuel ou moral; mais je dirai que les mêmes faits me forcent à reconnaître dans l'homme une vie morale ou intellectuelle, absolument diflérente de sa vie physique. La question de l'immortalité de l'âme humaine ne se réduit donc pas à examiner vaguement si la mort est la fin de la vie; mais si la mort, qui n'est que la dissolution du corps , et qui est le terme de la vie physique de l'homme, doit également être le terme de cette autre vie que nous appelons intellectuelle ou morale^ et que nous trouvons liée à un principe simple et indivisible , qui conséquemment ne saurait, par sa nature , être susceptible de dissolution. Comme Ton voit, il suffit de bien poser la question pour prouver que la mort de Tâme n'est pas une suite infaillible de celle du corps , et que, dans l'homme , l'être intelligent peut survivre à son enveloppe matérielle. A la vérité , par cela seul qu'une chose est possible, nous ne sommes pas autorisés à conclure qu'elle est ; mais la possibilité est au moins un rayon précurseur de la preuve.
La grande difficulté dans la question de l'immortalité de l'âme vient, dit-on, de ce que cette immortalité ne peut jamais être qu'une hypothèse ; car comment un philosophe acquerra-t-il la certitude d'une vie à venir dont personne n'a ni ne peut avoir l'expérience?
Cette objection, plus spécieuse que solide , suppose que nous ne pouvons jamais avoir la certitude que des faits présents ou matériellement vérifiés ; mais ce principe n'est
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proprement et rigoureusement applicable qu'aux faits de l'homme, qui dépendent toujours d'une volonté arbitraire, ambulatoire et incertaine. S'agit-il des faits de la nature , des phénomènes du monde physique : nous avons , dans maintes occasions, la certitude de ce qui arrivera , par la connaissance des lois d'après lesquelles nous voyons se succéder les faits qui sont arrivés , et ceux qui arrivent ou qui se passent journellement sous nos yeux. Cette certitude est fondée sur l'expérience d'un ordre constamment établi. Or je soutiens que la même certitude, ou pour mieux dire qu'une certitude plus grande , que même le plus haut degré de certitude, se rencontre dans les choses qui appartiennent au monde moral , parce que l'ordre qui régit ces choses est fondé sur des règles non seulement constantes, mais immuables et mille fois plus connues que celles par lesquelles le monde physique est gouverné.
Dans le monde physique, nous ne voyons que composition ou décomposition, mouvement ou repos. Des milliers de globes roulent sur nos têtes, des milliers d'insectes rampent sous nos pieds; savons-nous pourquoi tous ces êlres existent? éprouvons-nous le besoii^ de le savoir ? A l'exception des choses qui tiennent à notre subsistance et à nos commodités, la création ne serait-elle pas muette pour nous si l'espèce de culte que nous rendons à la nature en la contemplant n'était soutenu et vivifié par les sentiments et par les idées que le spectacle de l'univers fait naître dans notre âme , et qui nous élève au-dessus de la nature même? Ainsi, partout où l'instinct se tait, ce n'est qu'en notre qualité d'êtres intelligents que nous nous emparons autant qu'il est en nous du monde physique.
Mais si, hors des objets, en petit nombre, qui touchent à notre conservation , l'étude du monde physique n'est pour nous qu'une incursion dans une terre étrangère, il en est autrement du monde moral : tout nous y est personnel, r^en n'y appartient à la pure spéculation 5 la conscience même du rnoi anime toutes nos recherches, et garantit !• . J7
25S DE l'usage et DE l'ABUS
tous nos résultats. Tandis que nos connaissances physiques n'empruntent que d'un sentiment moral tout l'intérêt qu*elles nous inspirent , nos connaissances morales ont une vie qui leur est propre , et qui se communique ellemême à tout.
Dans le monde physique , il n'existe d'autres rapports entre les êtres qui le composent que ceux résultant des lois générales par lesquelles ces êtres sont impérieusement régis. Tout être purement matériel est toujours à sa place , parce qu'il remplit toujours aveuglément l'objet auquel il est destiné» Les êtres sensibles, intelligents et libres, sont les arbitres de leur conduite •, ils violent sans cesse les lois de la nature et leurs propres lois. Il existe donc pour eux une responsabilité qui est étrangère aux êtres physiques. De là je vois naître un ordre de choses entièrement distinct des lors qui gouvernent la matière.
Pour connaître cet ordre, suivons les faits. Tout est extérieur dans les phénomènes du monde physique ; mais les phénomènes du monde moral sont , par leur essence , dérobés à tous les yeux. Les pensées de l'homme, ses sentinients , ses désirs, ses volontés, ses projets, ne sont que des opérations secrètes de son âme , tant qu'il ne les manifeste pas. Quel est donc cet être intérieur et absolu y qui, placé au milieu de l'univers , sait se rendre indépendant , qui pénètre tout et se rend inpénétrable , qui plane avec une entière liberté sur tous les objets que la pensée peut embrasser et que le sentiment peut atteindre? Sous quelles lois, sous quelle garantie la responsabilité reconnue d'un tel être existe-t-elle?
Les hiommes sont témoins et juges des actions des hommes; ils distribuent l'estime et le blâme, les peines et les récompenses: mais qui sera témoin et juge des pensées ou des motifs qui produisent ces actions? C'est pourtant le motif qui constitue la véritable moralité de l'acte : on n'est point vertueux si on n'a pas intention de l'être. Que d'erreurs, que d'injustices dans les jugements humain^! Combien de fois a-t-on présenté, dans la question que nous traitons, le spectacle affligeant du crime impuni ,
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souvent heureux, et de la vertu opprimée! Quelque justes d'ailleurs que soient les hommes , les crimes cachés et les vertus obscures ne sauraient être de leur ressort. Qui pourra jamais sonder les profondeurs du cœur humain? La justice, qui ne se rapporte qu'aux actions utiles, ou dangereuses pour nos semblables , est uniquement faite pour les besoins variables et les intérêts passagers de la société-, mais ne découvrons-nous pas de nouveaux rapports pour l'homme dans ces sentiments sublimes qui soutiennent ou élèvent son âme, dans ces grandes pensées qui l'embellissent, dans ces prodiges secrets de force ou de faiblesse, de misère ou de grandeur, de perfidie ou de générosité, de résignation ou de désespoir; en un mot, dans tous ces phénomènes intérieurs, éclairés seulement par la conscience, cet astre indivisible qui lance parfois des étincelles au dehors, mais qui est constamment attaché à un autre ciel que celui qui tombe sous nos sens.
La conscience 1 quel mot ai-je prononcé? Que je plains l'aveuglement de ceux qui n'en parlent que comme si elle était l'unique enfer du méchant et le seul dédommagement du juste! La conscience réfléchit sur chaque individu la lumière qu'elle reçoit elle-même de la raison suprême; elle est le signe, le lieu, et non le terme de nos rapports avec réterneile équité; tous les senliinents qu'elle réveille, tous les jugements qu'elle porte, dirigent les regards de noire âme vers une nouvelle région. Je ne nie point que le remords ne soit déjà une peine, par les chagrins cuisants qui l'accompagnent et qui nous déchirent; mais il devient encore un présage par les sombres terreurs qui s'y mêlent. Si le crime suffit pour autoriser Faction de la justice humaine, un repentir sincère et louchant, qui ne peut être jugé par les hommes , nous découvre une autre justice. Le malheureux qui ouvre son âme à ce sentiment, qui déclare cet a[)pel à la clémence divine, et qui expire sur un lit de douleur, dans les fers ou sous le glaive de la loi , attend la miséricorde après la torture, et il voit poindre l'aurore d'un nouveau jour. Je le demande à tout esprit raisonnable et de bonne foi, le repentir, ce
compagnon secourable de notre faiblesse, n'est-iî pas évidemment la preuve et le gage de notre immortalité? D'autre part , si je jette les yeux sur l'homme juste , je le trouve heureux par le témoignage de sa conscience. Mais n'a-t-il pas toujours à lutter contre ses passions et contre celles des autres? Son cœur n'est-il pas continuellement travaillé par cette méfiance délicate qui lui fait craindre, à chaque instant, de rencontrer un écueil pour la vertu dans sa vertu même? J\'aurait-il donc plus rien à attendre pour son bonheur? Ah! son espérance le précipite au-devant d'un avenir dont la perspective encourage tous ses efforts et le console de tous ses sacrifices. Notre conscience, où naissent nos plus sérieuses craintes et nos espérances les plus élevées, nous porte donc sans cesse vers une nouvelle terre et vers un nouveau ciel. J'ajoute que les rapports dont elle est le lien sont de nature à ne finir jamais : car la communication qu'ils nous ouvrent n'est pas seulement avec des êtres semblables à nous, mais avec celte sagesse éternelle , avec cette haute intelligencee par qui tout est, et qui subsistera éternellement.
Au surplus, le sceau de l'immortalité fut gravé dans notre âme avec celui de la perfectibilité. L'homme, comme être physique, n'a qu'une existence limitée dans sa forme, dans ses progrès, dans sa durée. Mais qui peut assigner des limites à son existence intellectuelle et morale. Il dispose des choses qu'il connaît, il poursuit celles qu'il ne connaît pas. Tout ce qui est compréhensible est du ressort de sa raison. Tout ce qui peut être aimé, admiré ou senti, est du ressort de son cœur. Il se montre partout comme le roi de la nature, et il s'élance jusqu'à son auteur. Qu'y a-t-il d'extraordinaire quand on dit quf tout est fait pour l'homme, puisque, de tous les êtres connus, l'homme est le seul qui sache user de tout? Les mystères qu'il rencontre l'étonnent, et ne le découragent pas. Si son ignorance semble attester sa faiblesse, le sentiment pénible de cette ignorance constate son aptitude et sa force. Pourrait-il se trouver malheureux d'ignorei la vérité , s'il n'était appelé à la connaître? Il a honte de
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ises imperfectioûs, tant est profond chez lui le sentiment qu'il a de sa noble destinée. Son âme active se proportionne à tous les objets qui l'occupent. Ainsi , les grandes vertus naissent des grandes occasions , les grandes circonstances font les grands hommes» Que dirai-je de l'instinct particulier qui pousse notre espèce vers le bonheur , et de ces méprises journalières qui nous font poursuivre si ardemment des plaisirs trompeurs et de frivoles jouissances? Tardons-nous à reconnaître l'erreur? Ces jouissances et ces plaisirs ne sont que des situations*, le bonheur qui fait l'objet de nos recherches est un état. Courant sans cesse après cet état qui fuit, l'homme parcourt avec inquiétude tous les objets qui s'offrent à lui , sans pouvoir se reposer sur aucun. Moins occupa de ce qu'il est que d^ ce qu'il sera , il s'abandonne à une éternelle agitation , il ne vit jamais, il espère toujours de vivre (^i). Ahl !a vie présente n'est donc que le songe de la vie? ne tiendrons-nous jamais la réalité?
Ces arguments ne sont pas des preuves , s'écrient les sophistes. Mais que faut-il donc? Nos besoins physiques ne sont-ils pas l'unique preuve de notre droit à toutes les choses nécessaires à notre conservation et à notre subsistance? S'avise-t-on pourtant de contester ce droit ou de le révoquer en doute? Or la même relation n'existe-t-elle pas entre notre amour inné pour la vérité et notre vocation à la découvrir et à la contempler un jour ^ entre nos sentiments, notre manière d'être , et notre destination; entre le besoin que nous avons d'être heureux et notre droit à toutes les choses nécessaires au bonheur? Nos idées du juste et de l'injuste , le mol intérieur qui échappe à tous les regards humains, notre perfectibilité, nos affections morales , nos facultés intellectuelles , ne nous donnentelles pas la conscience et conséquemment la certitude de nos rapports secrets et impérissables avec l'auteur de toute perfection et la source de toute justice? J'affirme que le soleil se lèvera demain , par l'expérience que j'ai de
(1) J.-J. Rousseau.
sa marche*, j'affirme que mon âme ne périra pas , par l'expe'rience que j'ai de ses relatioDS. S'il existe quelque différence entre la première affirmation et la seconde, elle est tout à l'avantage de celle-ci. Car dans le cours périodique des astres , et dans les autres phénomènes du monde physique , je ne vois que les jeux de la toute-puissance du Créateur, j'ignore les vues particulières de sa sagesse; dans la grande question de l'immortalité, j'ai pour principe de conviction sa volonté même ; le dépôt de cette volonté est dans mon propre cœur-, elle se manifeste dans les liens sacrés par lesquels des êtres sensibles, libres, intelligents, sont nécessairement unis à celte justice primitive et essentielle qui a fondé l'ordre moral , et qui peut seule en être la sanction. Niezl'immortalité de l'âme , tous nos rapports avec l'Etre-Suprême sont détruits , nous devenons étrangers à la sollicitude et à la puissance du Créateur, l'homme n'est plus qu'un mystère désespérant pour l'homme ; que l'âme soit immortelle , l'ordre moral a une garantie, l'homme est expliqué, la providence est justifiée.
Je ne crois pas avoir besoin de réfuter ceux qui prétendent que Dieu est trop grand pour consentir à s'occuper, de nous. L'homme serait-il donc plus à dédaigner que le plus misérable des insectes? Rien de ce qui a été jugé digne, dans le moment de la création, de trouver place parmi les œuvres de la toute-puissance de Dieu , pourrait-il jamais devenir étranger à sa providence? Dieu a commandé une fois pour gouverner toujours. Les différentes lois d'après lesquelles il a créé les différents êtres sont celles d'après lesquelles il les régit et les conserve; et ces lois, qui sont son ouvrage, comment seraient-elles incompatibles avec sa grandeur?
Mais, dit-on, si le Créateur destinait les hommes à être plus heureux et plus parfaits qu'ils ne le sont , pourquoi n'allait-il pas plus directement à ses fins? N'eût-il pas pu prévenir dans ce monde les abus et les désordres qui le ravagent, au lieu de se réserver le droit de punir ces désordres et ces abus dans l'autre? Je demanderai à mon
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tour : Pourquoi les hommes souftrent-ils de Tintempërie des saisons? Pourquoi sont-ils sujets aux infirmités et aux maladies? Pourquoi leur enfance est-elle si longue, et / leur existence physique si courte et si rapide? Pourquoi naissent-ils avec des passions? Pourquoi sont-ils libres de faire le mal comme le bien? En dernière analyse, toutes ces questions aboutiraient à celle qui fut proposée par uq prince indien à des missionnaires qui voulaient l'instruire, €t auxquels il demanda : Pourquoi y a-t-il quelque chose? Je répondrai à nos sophistes ce que tout homme raisonnable aurait pu répondre à ce prince , qu'en tout , le principe des choses nous est inconnu, et que nous sommes réduits à raisonner sur les faits dont notre conscience ou nos sens nous donnent la certitude. Faut-il répéter ce que je crois avoir déjà dit? Nous connaissons peu et nous ne connaissons qu'à demi. Dans les sciences qui font le plus d'honneur à nos progrès , les vérités ne sont ramassées que par pelotons. Nous voyons des masses particulières , jamais i'ensemble. Il y a toujours quelque interruption dans la suite, dans la chaîne de nos connaissances. En métaphysique, par exemple, la raison démontre la prescience de Dieu, le sentiment ne nous laisse aucun doute sur la liberté de l'homme; mais les anneaux intermédiaires qui concilient ces deux dogmes importants nous échappent. Sur quelques objets nous n'avons que des vérités solitaires qui figurent comme des habitations isolées au milieu d'un vaste désert. Dans une telle situation , qu'exige de nous une saine philosophie ? Que nous n'argumentions pas d'une vérité contre une autre , et que les choses qui nous sont inconnues ne nous fassent pas abandonner celles que nous connaissons. Au sein de l'obscurité qui nous environne , nous n'entrevoyons un faible crépuscule que par des fentes étroites et inégalement placées de distance en distance : serait-il sage de les fermer, sous prétexte que nous nous efïbrcerions en vain de les élargir ?
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