‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 54 sur 87 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Que faul-il penser de l'opinion des auteurs qui nient la possibilité d'administrer des preuves philosophiques de l'existence de Dieu e8 de l'immorlalilé de l'âme?

Quelques professeurs allemands , qui déclarent n'être ni matérialistes ni athées, apportent le plus grand soin à prouver que l'on ne peut administrer aucune preuve proprement dite de l'existence de Dieu , de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme.

Il y a deux sortes de preuves , dit Kant : les preuves à prio7'i et les preuves d'expérience , autrement appelées empiriques c Descartes a voulu démontrer à priori l'existence de Dieu, c'est-à-dire il a voulu la démontrer par l'idée même que nous avons d'un être nécessaire et infini; mais il n'a pas vu qu'on ne peut conclure de l'idée à la réalité. D'autres ont pris à témoin de l'existence de Dieu tout ce que nous voyons dans l'univers ; ils se sont fondés sur des preuves d'expérience. Mais l'expérience, qui ne va jamais au-delà des faits que l'on observe, suppose-t-elle autre chose que l'univers même? On est tombé dans les mêmes inconvénients quand on a raisonné sur la spiritualité et sur l'immortalité de l'âme. On suppose que notre âme est une substance spirituelle, parce qu'on se forme l'idée d'une substance immatérielle; on suppose qu'elle est immortelle , parce qu'il n'entre point dans l'idée que nous nous formons d'une substance simple et indivisible d'être sujette à dissolution. Je conviens , dit Emmanuel Kant, que tout cela peut être ; mais il faudrait que l'expérience concourût avec nos raisonnements àprioxi^OMX constater que tout cela est : or l'expérience' ne nous découvre que

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de simples inodifîcatioQs qui peuvent très bien n'être que les métamorphoses de la nature. Néanmoins , dans Topinion où paraît être ce philosophe que les vérités de l'existence de Dieu, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, sont utiles au genre humain, il ne les établit point en philosophe, mais en législateur : il les décrète (i).

Je soutiens au contraire que les vérités de l'existence de Dieu, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, sont des vérités philosophiques , c'est-à-dire des vérités constatées par des preuves proprement dites. Exactement parlant , rien de ce qui est ne peut être connu ni prouvé à priori. L'existence est un fait, et un fait, quel qu'il soit , ne peut être fondé que sur ce qu'Emmanuel Kant appelle des preuves empiriques , c'est-à-dire sur l'expérience. Des idées et des preuves à priori supposeraient , non la science qui s'acquiert, mais une prescience de toutes choses qui n'a jamais été ni ne peut être le partage de l'homme. Je sais que Descartes a cru prouver à priori l'existence de Dieu, en disant que l'idée que nous avons d'un être nécessaire est la preuve la plus démonstrative de cette existence; mais je ne sais pourquoi Emmanuel Kant, si entêté partout ailleurs des idées à priori, blâme si légèrement le fond de la démonstration de ce philosophe. Descartes n'a péché que dans la forme; sa démonstration est mal faite, sans être erronée. Il sentait fortement en lui l'idée d'un être nécessaire, mais il était trop imbu de son système des idées innées pour entreprendre d'analyser cette grande

(i) On sait que, sous le trop fameux Roberspierre , la Convention nationale de France , par un décret ridicule , et comme oza l'aurait pu faire chez des sauvages , proclama un être suprême et Timmortalité de lame. Ce que je voudrais pouvoir oublier pour l'honneur de ma nation, et ce qui ne peut être expliqué que par l'excès de la tyrannie sous laquelle ou gémissait alors, c'est que les communes à Tenvi félicilèrent la Convention de ce décret , comme d'un trait de lumière que des anges auraient bien voulu faire luire au milieu de la barbarie et du chaos.

idée et d'ea montrer la geDération : s'il l'eût fait, on ne lui eût jamais reproché de n'avoir établi l'existence de Dieu que sur une abstraction» Descartes commence par où il aurait fallu finir. Sans doute , l'existence d'un être nécessaire, infini, souverainement intelligent, n'est pas prouvée par cela seul que nous pouvons nous former, plus ou moins arbitrairement , une idée quelconque d'un pareil être ; mais elle est prouvée par les faits qui produisent en nous cette idée et qui lui prêtent un appui réel. En remontant à ces faits, Descartes eût présenté sa preuve d'une manière moins neuve et moins piquante, mais plus concluante et plus solide. Je ne dois pas laisser échapper cette occasion sans remarquer combien il importe à la découverte et à l'établissement de la vérité que nous n'ayons pas de faux systèmes sur l'origine de nos idées et sur le principe de la connaissance humaine. L'admirable Fénelon^ dans son excellent Traité de l existence de Dieuy a su faire marcher de pair les preuves sensibles et les preuves abstraites.

Il est vrai que, selon Kant, dont la philosophie nous déloge impitoyablement de partout, sans nous laisser une pierre sur laquelle nous puissions reposer notre tête , l'existence de Dieu ne saurait être prouvée par l'expérience, ou , ce qui est la même chose , par les faits. S'il faut l'en croire, l'expérience ne peut jamais aller au-delà des objets qu'elle nous offre et qu'elle nous rend sensibles. Je réponds que ceci n'a besoin que d'explication. Sans doute, la vérité étant dans les choses, et non dans mon esprit , qui les voit et qui les juge, moins je mets du mien dans les jugements que je porte, plus je suis sûr de ne pas blesser la vérité. Ainsi, la règle qui soumet le raisonnement à l'expérience est confirmée par la raison même; mais soumettre le raisonnement à l'expérience, ce n'est pas renoncer au droit précieux de raisonner, c'est seulement s'abstenir de toute supposition arbitraire et ne raisonner que d'après les faits que l'expérience nous fournit. Si l'homme n'était capable de recevoir que des impressions

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aveugles, il ne pourrait voir dans chaque fait que le fait même; il aurait des sensations sans pouvoir acquérir des connaissances. Mais l'homme, quieslcapable déraisonner, et dont la raison a des limites moins étroites queTinstinct, voit, juge et conclut : de là, chez lui, tout fait donne lieu à une pensée, et peut devenir la preuve ou l'indication d'un notiveau fait-, il n'est pas nécessaire que je le tienne sous ma main , il suffit que son existence me soit démontrée par les faits que je connais et dont j'ai déjà l'expéri-ence personnelle.

Long-temps avant d'avoir pu pénétrer en Amérique, on aurait pu être certain, par la figure de la terre, de l'existence d'un autre hémisphère. Un astronome qui prédit des éclipses le fait d'après l'observation exacte des phénomènes qui ont précédé, accompagné ou suivi celles qui se sont vérifiées sous ses yeux ou sous les yeux de ses maîtres. Il n'a point encore l'expérience d'autres faits qui lui donnent la certitude de ces éclipses. Les faits que nous connaissons déjà sont*, dans les sciences, ce que sont, dans la navigation , les pointes de rochers qui s'élèvent au milieu d'une mer immense : ils marquent la position et la route. On peut aussi les comparer aux vents frais qui annoncent au navigateur inquiet et fatigué la terre qu'il ne voit pas encore. Ainsi Dieu est annoncé et prouvé par l'univers. Les corps que je connais reçoivent et communiquent le mouvement, mais ne le produisent pas : il y a donc un premier moteur^ puisqu'il ne peut point y avoir d'effet sans cause. Ce premier moteur, qui donne tout et qui ne reçoit rien, renferme nécessairement en. lui-même le principe d'un mouvement spontané; or je ne rencontre les traces de ce principe que dans les êtres intelligents et libres : le premier moteur est donc un être qui a une intelligence et une volonté. Toutes ces conséquences sont directes, elles naissent immédiatement des faits dont j'ai l'expérience : elles sont donc prouvées par ces faits, c'est-à-dire par l'expérience même.

Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit sur la spiritualité

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et sur l'immortalité de l'âme, mais, quoi qu'en dise Em^^ manuel Kant, je n'ai besoin que de connaître la matière comme étendue et divisible, pour être assuré qu'elle ne pense pas. Je n'ai besoin que de connaître les rapports et la tendance de mon être intellectuel et moral, pour être convaincu que cette tendance et ces rapports ne peuvent se terminer à la vie présente. Les objections latérales ne peuvent rien contre les preuves directes. Quand ma conclusion est une suite, une dépendance immédiate d'un fait dont j'ai l'expérience, il peut y avoir obscurité, il n'y a plus incertitude. Que l'on y prenne garde , je ne parle que des conséquences immédiates ^ et non des conséquences ar-^ hilraires ou éloignées. J'appelle conséquences arbitraires ou éloignées toutes celles qui n'ont point une liaison naturelle et proprement dite avec les faits desquels je les déduis. Par exemple, les faits et les choses que nous éprouvons dans la vie présente nous annoncent et nous prouvent une vie à venir -, mais les raisonnements que nous pouvons faire sur les détails de cette seconde vie ne sont plus des conclusions appuyées sur des faits. La certitude manque alors, parce que nos spéculations ne sont plus que notre ouvrage, et parce que notre raison cesse de nous réfléchir la lumière qu'elle reçoit de l'expérience; mais toutes les fois que des faits incontestables dirigent mes conclusions, et qile mes conclusions sont le résultat direct et juste de ces faits , j'ai toute la preuve que je puis exiger, et toute la certitude que je puis obtenir dans l'examen et la recherche delà vérité. A moins que l'on ne prétende que, hors des mathématiques, il n'y a ni démonstration ni certitude, je soutiens que l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme humaine, doivent être rangées dans la classe des vérités les plus rigoureusement démontrées*

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