CHAPITRE XIII
De quelques syslèmeç particuliers qui , sans avoir le danger du malérialisme, ont comme lui leur source dans une fausse application des sciences expérimentales à la métaphysique.
Le matérialisme et rathéisme sont incontestablement l'abus le plus grave et le plus dangereux que Ton ait fait, en métaphysique, de nos progrès et de nos découvertes dans les sciences naturelles*, mais il est d'autres excès qui dérivent de la même source, et qui, sans entraîner des effets aussi funestes, nous ont jetés dans des idées exagérées et dans une foule d'illusions.
On a voulu décomposer les facultés de l'âme humaine,
comme l'on décomposerait les ressorts de la machine la
plus connue et la moins compliquée. On a cru pouvoir
soumettre toutes nos forces morales et intellectuelles au
calcul. Depiles, dans un Essai ^ a entrepris de peser les
talents des plus grands peintres qui ont paru. Un autre
écrivain , qui a voulu redresser le système de cet auteur,
va plus loin que lui : il pense qu'avec des observations
fines et adroites sur les différentes espèces de talents qu'il
faut avoir pour réussir dans un genre , et en combinant les
effets que produisent certaines qualités de l'esprit, on
pourrait arriver aux éléments nécessaires pour prononcer
avec équité sur le mérite de plusieurs concurrents, ou pour
apprécier la valeur relative des grands hommes qui ont
couru la même carrière, en quelque genre que ce soit. Je
doute que des quantités morales, qui échappent presque
toujours à l'œil le plus attentif, et qui sont pour Tordi-
naire si diversement appréciées par les hommes, puissent
donner prise à des observations telles qu'il les faudrait pour fonder un art soumis à des règles certaines ou convenues.
Jusqu'ici les philosophes s'étaient contentés de raisonner sur les rapports qui peuvent exister entre la moralité d'un homme et ses traits extérieurs. Plusieurs auteurs ont publié leurs conjectures à ce sujet-, mais ils ne les ont données que comme des probabilités. Aujourd'hui , nous partons de nos connaissances anatomiques pour établir que si le corps influe sur l'âme , il est également vrai que l'âme se peint, selon des règles constantes, dans la structure et dans les mouvements du corps. Lavater, aussi distingué par son génie que par ses vertus , mais né avec une imagination aussi vive que son coeur était sensible, a porté dans cette matière l'esprit de système jusqu'à vouloir prouver q\ie\a phî/sîognomonie estune véritable science qui peut se réduire en règles et en principes , et dont la découverte et les progrès sont capables d'honorer notre siècle. Je conviens qu'en général les traits de la physionomie ne sont point étrangers aux afiections de l'âme*, je conçois que l'impression fréquente et habituelle de ces affections peut laisser des traces permanentes et durables : voilà comment la physionomie peut annoncer le caractère, et nous mettre quelquefois à portée de juger l'un par l'autre. Maiî il sera toujours plus sûr de juger les hommes par leurs actions que par leur visage. Je ne voudrais pas que des observations si rarement désintéressées, si souvent fautives, devinssent la base de nos jugements. Des auteurs ont soutenu que chaque âme fabrique son corps : est-il plus vrai que chaque âme fabrique sa physionomie ? Observons les faits particuliers; mais gardonsnous de les transformer en règles gc'nérales. Refusons surtout le nom de sciences à des explications mystérieuses, qui supposent des connaissances que nous n'avons pas et que nous n'aurons vraisemblablement jamais. 1^ Je ne fais pas le dénombrement de tous les faux systèmes de métaphysique vers lesquels l'esprit général de no-
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Ire temps nous porte-, mais je remarquerai que Terreur , chez l'homme, est toujours à côté de la vérité*, que nous ne pouvons faire de progrès dans une science sans qu'une autre en soufiVe -, que le même esprit qui favorise notre avancement sur certains objets semble reculer ou dënatu-* rer nos connaissances sur d'autres 5 que le cours de notre instruction peut être comparé au flux et au reflux de la mer, dont l'effet est d'apporter sur le rivage quelques matières nouvelles , et d'éloigner une partie de celles qui s'y trouvent. J'ajouterai que la métaphysique et la physique sont deux sciences qui ont plus particulièrement éprouvé une succession alternative de lumière et d'obscurité :' on dirait que ce sont deux hémisphères qui ne peuvent être éclairés en même temps.