‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 57 sur 87 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Comment nous sommes-nous élevés à la source du beau essentiel , et comment avons-nous appris à le distinguer du simple beau d'habitude ou d'opinion ?

Nous avons dit dans le chapitre pre'cëdent qu'un sentiment de plaisir nous fait discerner l'agréable et le beau. Pour dëcouvrircequi constitue le beau, ce qui constitue l'agréable, il est donc nécessaire de remonter à la source de ce sentiment. Mais une saine philosophie nous trace les limites sévères que nous ne devons point franchir. Dans cette recherche, ce serait une absurdité de vouloir remonter aux principes : ici, comme ailleurs, ils seront toujours voilés pour nous. Nous n'expliquerons jamais l'action des objets sur nos sens; la cause métaphysique de nos plaisirs nous échappera toujours. L'expérience peut seule nous instruire : elle prouve que certains objets plaisent et que d'autres ne plaisent pas. Le plaisir ou la peine que nous éprouvons est en nous 5 mais l'objet qui excite cette peine ou ce plaisir est hors de nous, il nous frappe*, nous sentons que nous sommes frappés, et que nous le sommes d'une telle manière. N'est- il pas évident que, si le même objet excite généralement la même sensation chez les hommes bien organisés, nous serons autorisés à conclure qu'il renferme des qualités capables de produire ou de réveiller cette sensation? Quelque système, par exemple, que l'on ait sur les couleurs, et en supposant même qu'elles sont dans nos yeux plutôt que dans les choses auxquelles nous les attribuons, il n'est pas moins certain que chacun des objets que nous apercevons a sa manière propre d'exister

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et de s'offrir à notre vue, et que consequemment, si nos yeux, en distinguant les objets, distinguent les couleurs, c'est qu'ils sont différemment ébranles par la différente manière d'être de chaque objet. Sans cela, il n'y aurait pas de raison de voir, dans chaque occurrence , une couleur plutôt que l'autre. Il y a donc toujours dans nos sensations quelque chose de réel , qui, loin de se confondre entièrement avec notre manière de sentir, agit sur elle et la modifie. L'illusion n'est à craindre que lorsqu'il y a défectuosité dans nos organes, erreur dans leur application, ou vice dans nos habitudes -, mais , en général , nos sensations , faites pour nous avertir de la présence des choses et pour nous éclairer sur leurs qualités , en constatent l'existence. Il est donc un beau réel , un beau qui n'est point arbitraire, puisque les hommes de tous les pays et de tous les temps en ont eu , plus ou moins , le sentiment et la conscience.

Mais où est le beau? A quels caractères peut-on le reconnaître? En quoi consiste-t-il essentiellement ?

Pour résoudre ces questions, il faut partir de quelques points fixes.

La nature embrasse tout. Si nous la connaissions parfaitement, nous n'aurions point à demander où est le beau, et en quoi il consiste*, nous découvririons que la grande chaîne des êtres dont l'univers se cpmpose forme un système qui est un, et dans lequel il n'est aucun olDJet, aucun fait particulier, qui ne concoure à la majesté, à la grandeur, à la beauté du système général. Mais l'esprit humain a des bornes-, ne pouvaût ni tout apprécier, ni tout voir, ni tout embrasser, il est obligé de choisir : de là, au milieu de l'immensité des choses naturelles dont les détails et l'ensemble lui échappent, il se fixe aux objets en petit nombre qui sont un peu plus à sa portée , et il cherche à démêler dans ces objets les nuances, les rapports , les qualités qui peuvent lui faire entrevoir cette belle nature que les beaux-arts se proposent d'imiter.

Le choix des choses , des fjpiits ou des convenances dont

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la réunion constitue , dans chaque espèce ou dans chaque genre, ce que nous appelons la belle nature, ne saurait être déterminé par une cause unique. Dans un être comme Thomme, qui a des sentiments et des idées , la notion du beau ne peut être que le résultat d'un concours de circonstances capables, à !a fois, de contenter la raison et d'intéresser la sensibilité : aussi la nature, dans ses ouvrages , semble apporter une attention particulière à faire, pour ainsi dire, la part de chacun de nos sens, de chacune de nos facultés-, on la voit, partout , joindre le calcul exact des parties nécessaires à chaque tout, et le mécanisme régulier de leur organisation ou de leur rapprochement, à la variété , à la fraîcheur et au coloris des surfaces. L'idée de la beauté suppose, sans doute, celle de l'harmonie ou de l'ordre*, le beau n'est même que la perfection de l'ordre particulier, ou spécial à chaque sujet ; mais la nature nous avertit, par sa propre conduite, qu'il ne s'agit pas là d'une perfection accompagnée d'ornements ou d'autres accessoires capables de la rendre sensible à l'imagination ou au cœur. Le squelette humain , tel qu'il sort des mains de l'anatomiste , n'est certainement pas l'homme tel qu'il sort des mains de la nature. Quelque bien ordonné que soit le mécanisme de l'organisation humaine, ce mécanisme ne peut produire l'impression qui suit la beauté, que lorsqu'il se montre sous l'élégance variée des formes et des attitudes, sous la molle élasticité des chairs , sous le duvet et l'éclat du teint , sous les traits animés de la physionomie. Dans l'idée que nous nous formons du beau, il ne faut donc pas vouloii- être plus clairvoyant , plus sage que la nature 5 il ne faut donc pas vouloir séparer ce qu'elle a uni.

Le but des beaux-arts n'est et ne peut être que l'imitation de la belle nature : car s'il nous appartient d'avoir la perception du beau , il n'appartient qu'à la nature de nous en oflrir le modèle. Ainsi, notre tâche est, et de chercher la perfection dans la nature , et ensuite de porter la nature dans les arts.

On demande si c'est le seutiment ou la discussion , la raison ou le goût , qui doit diriger nos recherches et pre'parer ou dicter nos jugements. Je crains bien que cette question , que l'on agite depuis si long-temps , qui a causé et qui cause encore de si grandes disputes , ne soit qu'une question de mots.

Il suffit de connaître la marche de l'entendement humain pour être convaincu que le sentiment et la discussion sont deux voies qui rentrent Tune dans l'autre , et qui sont également nécessaires pour arriver au but. Tout homme sent*, mais, en quelque matière que ce soit , on. ne s'instruit jamais si l'on ne sait observer ce que l'on a senti. Voyez la multitude : tout est vague, obscur et passager dans les impressions qu'elle reçoit , parce que , chez elle, le sentiment n'est ni éclairé, ni fixé par l'observation ou par la pensée.

On a beaucoup raisonné sur le goût ; on a multiplié les définilions. Est-ce un don de la nature ou un produit de l'art , une théorie ou une faculté , un sentiment ou une connaissance? On s'épargnerait toutes ces controverses inutiles si l'on pouvait se résoudre à ne pas diviser l'homme d'avec lui-même, et à ne pas le considérer séparément dans chacune de ses facultés, comme s'il pouvait se passer de toutes les autres.

Le (foût est une aptitude à démêler le beau. C'est un don de la nature, dans ce sens qu'il tient à des qualités que la nature seule peut donner -, c'est un produit de l'art, en tant qu'il ne se forme et qu'il ne se perfectionne que par l'étude et par l'exercice. Le goût n'est , à proprement parler, ni un sentiment, ni une connaissance ; mais il suppose l'une et l'autre, c'est-à-dire il suppose, à la fois, do la sensibilité et quelques connaissances, sinon de théorie, au moins d'expérience. Il naît de la sagacité et de la justesse de l'esprit •, il suppose un tact naturellement sur ou extrêmement exercé-, il apprécie les grandes choses, et il saisit les plus petites: il est arbitre souverain des convenances, et il donne la mesure des plaisirs délicats. Son examen, son jugement est si fin et si prompt, qu'il paraît être plu-

tôt Teffet du seatiment et d'une espèce d'instinct que de la discussion. La discussion est pourtr-ut nécessaire : car, pour être homme de goût , il ne suffit pas d'être né sensible, il faut devenir attentif. Une sensibilité exquise peut seule réveiller et fixer l'attention sur des beautés qui échappent aux âmes ordinaires; mais il n'y a aussi qu'une attention soutenue, ou, en d'autres termes , il n'y a que la discussion, qui puisse régulariser, recueillir et justifier les résultats' de la sensibilité. La sensibilité, lorsqu'elle n'est pas secourue par l'esprit d'observation , peut avoir une marche rapide, mais interrompue, inégale; elle s'élève, elle chancelle, elle tombe*, elle lance par intervalles des étincelles brillantes, mais toujours au milieu d'une fumée qui trouble la vue.

On prétend , il est vrai , que l'esprit observateur, porté à la combinaison et à l'analyse, émousse le sentiment par les perceptions froides et tranquilles qu'il mêle à tout; et je conviens qu'à force d'observations subtiles , on réduit quelquefois le sentiment en esprit. Mais ceux-là se trompent qui pensent qu'il ne faut que sentir pour connaître le sentiment. Si cela était, la connaissance la plus rare ne serait pas celle de soi-même. Sans doute il faut avoir éprouvé des sensations vives, pour pouvoir les connaître; qui n'aima jamais n'a pas le droit de parler de l'amour ; mais le moment où l'âme est affectée d'une passion est précisément celui où elle peut le moins en étudier la nature et la cause : l'observation est donc indispensable, si nous voulons que nos sentiments deviennent des connaissance». C'est par elle que nous étudions ce qui se passe dans les autres et hors de nous; c'est par elle que, retrouvant l'empreinte ou le vestige de ce qui s'est pusse en nous-mêmes, nous réveillons toutes nos facultés, nous les appliquons sur des objets (jui ne sont plus en présence , et nous reproduisons , du moins en partie , la même impression qu'ils nous avaient faite.

Si la mémoire , qui n'est que l'espace de l'âme, ne nous donne que des souvenirs, une imagination vive et active, qui revient sur le passé, reproduit nos premières sensa-

lions ou nous en fait éprouver de nouvelles. Loin de refroidir le sentiment , l'esprit d'observation , resserré dans de justes bornes, ne contribue qu'à le prolonger ou à le reproduire. L'homme n'est pas moins fait pour penser que pour sentir. Le sentiment et la pensée ne se reposent jamais. Je ne sais quelles idées pourrait avoir un être qui serait insensible; mais je ne sais pas non plus ce que deviendraient les sensations dans un être qui n'aurait pas la faculté de lier des idées. Le souffle de la pensée est nécessaire à l'action de la sensibilité, comme le contact de l'air €st nécessaire à l'action du feu. Pourquoi prononcerions- Dous donc entre le sentiment et la science , entre la raison et le goût , un divorce que la nature ne connut jamais?

Le beau n'est pas plus arbitraire que le vrai. 11 a des principes, et c'est en travaillant à découvrir ces principes, par la discussion, que l'esprit philosophique a donné un si grand développement à la littérature et aux beaux-arts.

Imiter la belle nature est, comme nous l'avons dit 9 le but commun des littérateurs et des artistes^ Mais la manière d'atteindre ce but ne saurait être la même pout les uns et pour les autres. Chaque art , chaque genre, a sou caractère, ses ressources et ses limites. Indépendamment des principes communs à tous les arts, chaque art a <ionc ses règles particulières. Mais comme l'on exagère tout ce qui est de mode , dès qu'on commença à devenit observateur, on multiplia les préceptes et les livres réglementaires; un pédantisme grotesque, sous le nom de rhétorique, s'empara de la littérature, voulut tracer et commander les mouvements des passions dans un discours ou dans un poème , comme la philosophie scolastique réglait autrefois la forme ou la marche d'un syllogisme. Dans les autres arts, la routine ne fut d'abord remplacée que par des théories plus propres à rétrécir le talent qu'à le diriger. On se hâtait de publier des règles et des maximes sur tout , sans se donner le temps et sans avoir encore le moyen de les faire bonnes. . Les principes du goût dérivent de la nature et de la

raison. Ils tiennent à un petit nombre d**observations incontestables sur noire manière de voir et de sentir. Mais nous ne les avons bien connus que lorsqu'à l'aide d'une métaphysique sage et éclairée , nous avons su analyser les causes de nos plaisirs, démêler le beau essentiel du beau de convention , distinguer les notions générales, et communes à tous les peuples, de celles qui sont modifiées par le caractère, le génie, le degré de sensibilité des nations et des individus. •

En général , les hommes sont trop habitués aux miracles de la vie pour pouvoir , d'eux-mêmes , se rendre attentifs aux beautés qu'ils ont sous les yeux. Quelques âmes privilégiées, qui savent se tenir religieusement en présence de la nature, cultivent les beaux-arts; et, qui le dirait? ce sont les prodiges journellement opérés dans les beaux-arts, qui rappellent le gros des hommes aux prodiges de la nature. Nous sommes indifierenls tant que nous sommes peu instruits. Il suffit de comparer les peuples sauvages aux peuples civilisés pour être convaincu que nous demeurons étrangers à tout ce qui nous environne, jusqu'à ce que nous ayons signalé notre existence par nos productions, jusqu'à ce que nous ayons, pour ainsi dire, refait à notre manière, et, en quelque sorte, copié de nos propres mains, le monde que nous habitons. Nous ressemblons un peu à ces insectes qui ne se croient établis que quand ils ont tissu leur toile.

Parmi les beaux-arts, il en est qui parlent plutôt aux sens qu'à l'imagination , à l'esprit ou au cœur. D'autres parlent plutôt à l'psprit, au cœur ou à l'imagination qu'aux sens. La peinture, la sculpture, Tarchitecture, la musique, peuvent être rangées dans la première classe; l'éloquence et la poésie dans la seconde. Le bon goût, en tout genre, est d'imiter la nature avec le plus de fidélité , de force et de grâce, qu'il est possible. Mais l'effet d'une imitation directe et proprement dite ne peut réellement se vérifier que sous la main du peintre et sous celle du sculpteur. La peinture et la sculpture sont, de tous les arts.

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les seuls qui puissent offrir à la vue la forme ou la figure des choses naturelles qu'ils se chargent de représenter. L'architecture, née du besoin, et perleclionnëe par le luxe, imite plutôt les procédés que les ouvrages mêmes de la nature: ainsi un architecte n'emprunte proprement de la nature que les idées de régularité et de symétrie que la nature elle-même observe, plus ou moins, dans ses diverses opérations. La musique, considérée seule et comme abandonnée à ses propres forces, paraît bornée à un bien petit nombre d'images; ses accords, presquetoujours,onl besoin de recevoirun sens. De là, sa véritable place est à côié d'une idée annoncée ou d'un sentiment exprimé. Quant à l'éloquence et à la poésie, elles n'opèrent que par des signes qui , agissant plutôt sur l'âme que sur les sens, sont bien moins une peinture qu'une seconde création des objets que l'on se propose d'itnîfpr ou d'exposer.

Comme, pour plaire en quelque genre que ce soit, il s'agit de remuer et d'intéresser tout l'homme, nous ne devons pas négliger l'intervention des sens dans les arts qui paraissent s'adresser plus particulièrement à l'esprit, au cœur, à l'imagination -, et nous ne devons pas négliger l'imagination, l'esprit ou le cœur, dans les arts qui paraissent n'aboutir qu'aux sens. Ainsi, le célèbre sculpteur qui a fait la statue colossale du czar Pierre, à Pétersboutg, n'a-t-il pas voulu parler à l'imagination et à l'esprit autant qu'aux yeux, lorsqu'il a représenté comme soutenu par un serpent le cheval qui porte cette statue, et lorsqu'il a placé le tout sur un piédestal qui n'est qu'un immense rocher à franchir? Quelle richesse d'idées et quelle expression de sentiment dans les tableaux des giands peintres ! D'autre part , Démosthène et Cicéron ont ils négi gé l'art des gestes et Pharmonie des paroles dans leurs harangues? Dans la poésie, la raison n'est-elle pas journei- * lement contrainte de faire de h'gfMs sacrifices à l'oreille?

Dans les sciences, on est réduit à chercher et à découvrir ; dans les beaux-aris , on est réduit à in)it<'r. Le savant doit être circonspect , et Pariiste doit être fidèle.

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Celui-ci doit se préserver de l'esprit d'exagération, autant que l'autre doit se défendre contre l'esprit de système. Le vrai peut fort bien , en mille occurrences , ne pas nous paraître beau ou aimable*, mais il n'y aura jamais de beau et d'aimable que le vrai. Tout ce qui est hors de la nature ne touche plus. La fiction même , si elle veut avoir quelque succès, est forcée de prendre le masque de la vérité.

Mais qu'est-ce donc que le vrai d'imitation , sans lequel le beau et l'aimable ne sauraient exister dans les ouvrages des hommes ? Il consiste à rendre ou à produire l'impression que fait naturellement l'objet ou la chose que l'on veut peindre ou représenter. Le vrai d'imitation est manqué , par exemple, si , lorsqu'on voudrait être triste , on n'est qu'ennuyeux; si l'on prend le faux pour le brillant, le guindé pour le gracieux, l'enflé pour le sublime*, si l'on se croit obligé d'outrer le spntimpnt ovi Vcsprit , pour montrer de l'un ou de l'autre. Le vrai d'imitation est encore manqué si on ne rend point le coloris de chaque chose j si l'on veut peindre les actions et les hommes , sans égard aux circonstances des lieux et des temps ; si l'on suppose arbitrairement des passions ou des affections inconnues au cœur humain -, en un mot, si, en quelque genre que ce soit , on choque les proportions , ou si on blesse les convenances naturelles.

Je ne parlerai point des ouvrages ridicules dans lequel» chaque mot est une invraisemblance et un contre-sens, ou une absurde hyperbole , et qui , par cela même , ont été condamnés à un éternel oubli.

Je range dans cette classe les sonnets du chevalier Marini , la plupart des poèmes de Saint-Amand , les tragédies d,e Théophile, les romans de mademoiselle de Scudéri , les rondeaux de Benserade, et presque toutes les lettres de Toiture. Mais je dois faire remarquer que toutes les fautes contre le vrai proviennent toujours ou d'un défaut de connaissances , ou d'un défaut de sensibilité , ou d'un défaut d'attention.

Les fautes contre le vrai , qui n'ont leur source que dans

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un défaut de connaissances ou d'instruction positive , se rencontrent quelquefois dans les plus admirables productions du génie. Par exemple, Montesquieu, tout en admirant l'expression sublime du Moïae de Michel-Ange , critique son altitude , et sa petite veste serrée , qui n'est pas même le costume oriental. Tintoret peint les Juifs, dans le passage de la mer Rouge , avec des fusils et des mousquets. Toutes les vierges de Raphaël (1) sont habillées eu paysannes italiennes. Rembrandt place à côléde la croix , sur le Calvaire, un cavalier en costume polonais. Shakespeare, avec un peu plus de géographie dans la lête , n'eut pas fait échouer sur les côtes de la Bohétne les personnages d'un de ses drames. 11 importe donc que les littérateurs et les artistes soient instruits; etc'esl à Tesprit philosophique que nous sommes redevables d'avoir indicjué les rapports convcuaUips d'affinité qui doivent exister entre les sciences et les beaux-arts.

On remarque un défautd'attention,de la partdel'artiste, dans le fameux groupe du Zûfocoo// : la taille des enfants n'a aucune proportion avec la taille du père (2). Mais , malgré cette défectuosité, ce groupe fait frissonner le connaisseur.

Le défaut de sensibilité se confond avecledélaut dégoût. Je sais qu'il est des hommes assez malheureusement nés pour qu'on ne puisse pas plus leur inspirer le sentiment du beau que Ton ne peut donner le sentiment de la vue

(i) M. Gorcia se croit obligé de justifier Raphaël. 11 prétend qu'on ne doil point exiger des peintres qu'ils étudient les historiens et les antiquaires, et qu'ils doivent rechercher avant loutà conserver rii.irnionie et la pro] orlion des couleurs. Rubens, qui était peintre aussi , pensait difléremnient, puisqu'il a cru devoir composer, dans lialérêt des artistes, son savant traité De re vestiariâ.

(2) Ne trouverait-on pas la raison de cette disproportion dans les vers suivants :

« Illi agmine certo

« Laocoonta p.'lunt, et iirimai^i p(iri>a ditornm ' « Corpora gnuCoruni serpeus aoipleius uler({ue

« Implivat; el miseros aïoisu depaiicilur artus.

Vite. 5 ^n., lib. U , V. 212-215.

(^Notes de l'éditeur. )

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à un aveugle. Mais Locke prouve que les enfauts apprennent à voir, ou, pour mieux dire, à juger, par la vue, de la distance des corps et de leurs figures. Le goût ne diffère pas de nos autres sens : l'organe ne se peut acquérir ; mais il se perfectionne par l'usage et par l'observation. Il est encore fort grossier dans une nation qui commence seulement à se polir ^ et, au milieu même de la nation la plus universellement éclairée , on distingue, dans chaque individu, le temps où le goût de cet individu se forme y d'avec le temps où il est formé. Quel est le lecteur de Corneille qui n'a pas senti l'extrême difl'érence des beaux morceaux de Cinna et de ceux du même auteur dans ses dernières tragédies? Voltaire, fait remarquer le goût perfectionné de Boileau dans son Art poétique , et son goût non encore épuré dans sa satire sur les eînharras de Paris,

L'effet le plus ordinaire d'imo ocuàlbilité peu exercée , ou mal dirigée, est de nous rendre plus ou moins incapables de saisir le vrai dans l'imitation de la belle nature. Dans un siècle plus avancé que le sien, Malherbe, cet homme d'ailleurs si étonnant , n'eût pas traduit par préférence le poènrîe italien du repentir desaint Pierre (i), dans lequel les larmes de cet apôtre sont comparées à des fleuves , et ses soupirs à des éclats de tonnerre ou à des vents déchaînés. Le Camoëns, dans sOn poème de la Lusiade^ n'eût pas eu de nos jours l'idée de faire dire la messe à Bacchus, et Vida n'aurait pas désigné le sacrement de l'eucharistie sous l'emblème de Ce'rès. Corneille, qui commençait à vivre dans un meilleur temps, mais qui dans ses premières années n'avait point encore atteint le degré de perfection auquel il parvint depuis , nous offre, dans sa tragédie de Clilandre^ le spectacle d'un amant dont la maîtresse perce l'œil avec une aiguille , et qui , sans se déconcerter, fait des raisonnements à perte de vue sur la pointe de cette aiguille.

L'esprit philosophique , en nous rendant plus familier

(i) Le lagrime di san Pielro, poema di Luigi Tansillo

Fart d'observer et d'étudier la nature, nous a mis à portëe de la mieux connaître -, et, en multipliant les méthodes qui contribuent à rendre l'esprit plus juste, il a contribué à rendre le goût plus sûr. Le raisonnement, sans la sensibilité, serait un guide trompeur; mais la sensibilité, sans règle et sans raisonnement, serait également un mauvais guide.

Le principe que le beau ne peut exister que dans le vrai nous a conduits à la découverte du beau fondamental et universel^ partout distinct du beau d'habitude, de préjugé ou d'opinion. J'appelle heau fondamental et universel celui qui est de tous les pays, de tous les temps, et qui résulte de la nature même des choses et de leurs rapports fixes et permanents avec nous.

Tout le monde convient qu'on est averti du beau par le plaisir. Ici, j'appelle plaisir tout ce qui nous attache à un objet par le sentiment. Lea clioses intpUectuelles peuvent nous donner et nous donnent souvent du plaisir. Car, quand on a une idée, on la sent, et conséquemment on en jouit. Mais le plaisir ne trompe-t-il donc jamais ? Ce qui plaît dans un pays ne déplaît-il pas dans un autre? Toutes les beautés ne sont-elles pas locales? N'y a-t-il pas autant de goûts différents qu'il y a d'hommes?

Ces questions n'ont besoin que d'être réduites à leurs véritables termes.

Il y a un beau universel comme il y a une raison commune. Ce beau n'est point une idée simple ni un sentiment isolé : c'est le résultat de tout ce qui plaît le plus généralement. Partout on préfère la lumière aux ténèbres, l'ordre à la confusion, la variété à la monotonie, le mouvement à la langueur. On aime à retrouver, dans les ouvrages de la nature comme dans ceux de l'art, une certaine symétrie, un certain balancement, un certain équilibre. En toutes choses, on répugne aux opérations vagues; toute action qui nous paraît sans but nous laisse sans intérêt. Dans tout ouvrage, dans toute entreprise quelconque, ou admire l'accord bien combiné des moyens avec la fin. Partout on connaît l'amour, l'amitié, la commisération.

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Partout on fait cas de la force, de l'adresse, du courage- "Partout la douceur est touchante, la colère impétueuse et la sagesse tranquille. Partout l'éloquence doit être persuasive, la poésie cadencée, la musique mélodieuse. Partout la sculpture doit saisir la vérité des formes, la peinture celle des couleurs, l'une et l'autre celle de Texpression. Partout l'architecture doit être régulière et solide. Partout les hommes, avides de découvertes et dejouissances, aiment tout ce qui les flatte, tout ce qui les surprend, tout ce qui les étonne, tout ce qui les émeut.

Tels sont les principes universels du heau; tels sont même, sous plus d'un rapport, les principes universels du hon^ qui, selon la remarque de quelques écrivains, n'est peut-être que le beau mis en action.

Si on entre ensuite dans les actaila, si on parcourt les différents peuples, et si on examine dans chaque pays l'état de la littérature et des beaux-arts, alors on rencontrera ce qu'on appelle les beautés îo cales.

Le goût dépend, en mille choses, du climat, des mœurs, de la religion, du genre de connaissances que l'on cultive particulièrement dans chaque contrée, de la forme du gouvernement et des institutions publiques. Toutes ces diverses causes produisent des différences qu'il n'appartient qu'à l'esprit philosophique d'apprécier*, lui seul distingue avec précision les effets qui dérivent de chaque cause particulière-, lui seul les compare avec justesse 5 lui seul peut se mettre au-dessus des rivalités, des jalousies nationales, et se rendre arbitre, dans chaque système local , de ce qui est mauvais , de ce qui est bon , de ce qui est plus ou moins arbitraire, de ce qui est l'ouvrage de la nature ou celui de la simple habitude , de ce qui est contraire aux principes du beau essentiel, et de ce qui n'en est qu'une modification forcée , ou du moins une exception raisonnable.

Les règles du bon goût exigent, par exemple, qu'il n'y ait rien de bas dans une métaphore *, elles veulent que cette figure de rhétorique ne soit employée que pour ajouter à

ridée ou pour l'expliquer. Mais les règles du bon goût ne sont pas blessées quand des insulaires puisent leurs métaphores dans la marine plutôt que dans toute autre source.

Sons un climat froid et humide, il j aura un goût d'architecture, d'embellissement , de vêtement , qui ne pourra être reçu chez des peuples qui vivent sous un climat chaud et ardent; mais cette différence n'est-elle pas commandée par la nature elle-même?

Dans les églogues de Théocrite et de Virgile, il est sans cesse question du murmure des fontaines et du bourdonnement des abeilles *, des troupeaux de chèvres agiles , tantôt suspendues à une roche escarpée, tantôt broutant îe cytise fleuri, à l'ombre mobile des pins ou à l'ombre épaisse des yeuses , peuplent tous leurs paysages. Thomsou, chantant sous un autre ciel, eu présence d'une autre nature , daos son poème d«§ Saisons, fait des descriptions toutes différentes. En comparant ces auteurs , il serait injuste de les juger d'après l'opposition du langage respectif qu'ils ont tenu : chacun d'eux a du parler relativement aux localités du pays dans lequel il vivait. Il faut seulement examiner si Virgile ou Théocrite ont mieux peint leurs tableaux que Thomson n'a peint les siens.

Le caractère de la poésie n'est pas le même chez un peuple où les femmes sont dans une sorte d'esclavage domestique, et chez celui où elles exercent un empire illimité.

Dans l'éloquence, la pureté de la diction, l'élégance du style, la justesse du raisonnement, sont utiles en toute occasion et en tout lieu; mais il est des moyens de persuasion qui réussissent dans un pays et qui ne réussissent pas dans un autre. Il faut parler à l'Anglais de sa constitution , de ses droits, de ses usages, de son commerce. En Espagne et en Italie, il faut tenir un autre langage qu'en France. Là, un orateur doit plus s'occuper à frapper l'imagination qu'à convaincre l'esprit. Ici , le soin de gagner fesprit doit passer avant celui de frapper l'imagination. L'éloquence des Italiens est uneespèce de pantomime, dont un discours rapide et improvisé semble n'être que

l'accessoire, et dans laquelle on paraît ne raisonner que par occasion.

Dans les républiques on cultive plus l'éloquence que la poésie, à moins que la poésie, comme chez les Grecs , n'y fasse partie du culte et de la liberté même. Dans les gouvernements absolus, où l'on ne laisse au talent que le droit de plaire, et au public que celui de s'amuser, on cultive plus la poésie que l'éloquence.

Chez une nation libre, les ouvrages portent, en général, le caractère de la franchise , de la fierté et de l'énergie. Chez les autres peuples, on remarque dans les productions plus de richesse et de finesse-, la satire même y est adou» cie par l'habitude des manières polies et des égards 5 tandis qu'ailleurs la liberté semble aiguiser la satire , et que pour un Horace on a dix Juvénal.

Chez une nation grave, on met à luuc plus d'uniformité et de pompe-, chez une nation gaie , plus de variété et de grâce. Les hommes qui vivent sous un climat froid se montrent ordinairement plus raisonneurs ; ceux qui vivent sous un climat modéré se montrent plus spirituels 5 ceux qui vivent sous un climat chaud sont plus exaltés.

Ou a dit que la comédie est le spectacle de l'esprit , que la tragédie est celui du cœur, et que l'opéra est celui des sens. La comédie s'occupe des ridicules -, ia tragédie représente les sentiments élevés et généreux, les actes héroïques de vertu , les grandes catastrophes produites par les grandes passions -, l'opéra se propose de nous conduire, par une sorte de magie, à l'enchantement. Les ridicules d'un peuple ne sont pas ceux d'un autre : les divers peuples ne peuvent donc avoir la même espèce de comédie. Le meilleur auteur est celui qui peint le mieux les ridicules de sa nation. Les pièces de Congrève et de Steele font , sur le théâtre anglais , un effet que n'y feront pas celles de Molière et de Regnard. Si nous comparons Congrève à Steele , nous dirons que le premier a peut-être une plus grande richesse d'idées , et que le second se distingue par plus de correction et de décence. Mais , si nous voulons

comparer Congrève et Steele à Molière et à Regnard , il faudra le faire d'après les principes généraux de Tart , et non d'après des choses qui ne tiennent qu'à des convenances locales. Il y a moins d'arbitraire dans les beautés qui constituent un bel opéra : car si les hommes diffèrent dans leurs opinions, dans leurs préjugés , dans leurs moeurs , leurs sens sont partout les mêmes. Tout est universel et absolu dans les beautés réelles dont la tragédie se compose: les différents théâtres ne peuvent raisonnablement varier que sur le choix de certains sujets , ou sur la conduite de certains incidents, plus ou moins adaptés aux opinions et aux mœurs de chaque nation.

La comédie est un genre presque tout local dans les beautés de détail , parce qu'il ne tient qu'aux formes , partout oi différentes et partout si variables , de la société. L'opéra doit beaucoup a un cortaÎQ prestige. La tragédie roule tout entière sur des sentiments ou des passions qui appartiennent vraiment à la nature. Aussi les ouvrages des auteurs comiques perdent toujours en vieillissant, et eu passant d'un pays dans un autre. Quelques unes des pièces de IViolière ne peuvent déjà plus inspirer le même intérêt. La lecture de Plante et de Térence ne rappelle que bien imparfaitement l'itnpression que leurs pièces devait faire dans le temps. Sophocle , Euripide , Shakespeare, Dry^den, Corneille, Racine. Crébillon, vivront éternellement. Un bon opéra ne réussit partout, et ne se survit à lui-même , que par les choses qui remuent la sensibilité naturelle, et qui font une impression générale. On peut dire que les auteurs comiques ne sont proprement que les hommes de leur siècle et de leur nation, tandis que les auteurs tragiques sont vraiment les hommes de toutes les nations et de tous les siècles.

Dans les ouvrages épigrammatiques et satiriques , dans ceux d'une classe de moralistes , tels que l'abbé de Choisy, La Bruyère, Saint-Evremont , Sterne, il y a, ainsi que dans le genre comique, beaucoup de choses qui tiennent uniquement à l'esprit du jour et à celui du pays dans le-

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quel on écrit. Le sel de la plupart des ëpigramines de Martial s'est affaibli pour nous. Les ëpigratntnes de Piron, quoique re'centes 5 ont un peu vieilli. Mais les grands ouvrages des poètes épiques, des poètes sensibles , et de tous les écrivains en vers et en prose qui ont cherché à nous découvrir les convenances de la nature , durent autant que la nature même. Homère et Virgile , La Fontaine et Fénelon, sont pleins de beautés qui n'ont rien de local , et qui appartiennent à la postérité et au genre humain.

Les beautés que nous appelons locales sont certainement des beautés très réelles , quoique plus ou moins brillantes , plus ou moins périssables. La philosophie nous apprend à ne pas confondre les beautés avec les choses qui ne sont que de convention, d'opinion, ou d'habitude.

L'influence de la philosophie nous a été très profitable en France, pour les heureux cliangements qu'elle a opérés dans notre musique. On sait que les modernes ont été obligés de créer de nouveau cet art. Les prodiges que l'histoire nous raconte de la musique des anciens étonnaient nos pères sans les instruire. Tous les modèles étaient perdus. On peut croire, avec l'abbé Dubos , que nous sommes redevables aux Pays-Bas du renouvellement de la musique , s'il est permis d'appeler du nom de musique un continuel remplissage d'accords. Ce qui est certain , c'est que l'Europe n'a eu pendant long-temps qu'une musique défectueuse et imparfaite. Tous les autres arts brillaient , lorsque celui-là languissait encore. Il est né sous le beau ciel, sur le sol riant de l'Italie, et au milieu des monuments et des modèles de tous les autres arts. Mais ITtalie même n'a compté de véritables musiciens que lorsque Pergolèse et quelques hommes de sa force ont paru. On peut regarder Pergolèse comme le Raphaël de la musique. On n'avait , avant lui et partout ailleurs , que de l'harmonie , des sons et un peu de cadence. L'harmonie est la base commune de l'art*, la mélodie seule en constitue les caractères. Il n'y avait donc pointa balancer entre la musique italienne, qui était mélodieuse, et la musique des autres nations, qui

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était sans mélodie. L'abbé Raguenet avait écrit , au commencement du siècle, pour nous éclairer : ses efforts furent inutiles. Rameau, qui voulut faire quelques changements, fut d'abord traité comme un novateur. Les Allemands luttèrent pendant quelques années , mais ils firent leur révolution avant nous. On ne conçoit pas comment une nation aussi délicate , aussi sensible , aussi changeante dans ses modes, aussi avide de jouissances et de nouveautés que la nôtre, fut si tardive à revenir sur ce point au beau réel , au beau essentiel.

Je crois que plusieurs causes , qui n'ont point encore été déduites , concouraient à cette aveugle obstination. Ces causes sont : la vanité, l'opinion , le despotisme des artistes , et Thabitude.

JNous n'éiionc: point humiliés de reconnaître les Italiens pour nos maîtres dans la peinture et dans la sculpture, parce qu'ils nous avaient précédés dans ces arts, et que nous n'avions point à comparer leurs productions avec les nôtres. De plus , leurs progrès , pouvant être attribués aux monuments de l'antiquité qu'ils avaient découverts dans leur territoire, étaient moins capables de réveiller la jalousie contemporaine. Mais, en fait de musique, chaque peuple avait pour ainsi dire arrangé la sienne , et aucun peuple n'était disposé à rendre hommage à la supériorité d'un autre. La France surtout, qui se distinguait déjà par sa littérature , et qui était parvenue , sous plus d'un rapport, au plus haut degré de gloire, répugnait à se donner des instituteurs dans quelque genre que ce fut , et principalement sur des objets d'agrément et de bon goût : car, relativement à ces objets , elle refusait de reconnaître même des égaux.

• D'autre part , il était dans le caractère français d'écarter la domination ultramontaine dans les beaux-arts , comme l'on avait écarté le joug de l'Inquisition et celui des ambitieuses prétentions de la Cour de Rome , dans les affaires ecclésiastiques. Notre nation, par le même principe d'indépendance , croyait devoir défendre sa musique

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comme elle avait défendu et comme elle continuait de défendre ses libertés. Les idées les plus étrangères les unes aux autres se confondent, pour donner le même résultat, sur des choses d'ailleurs très dillerentes, lorsqu'il ne s'agit que de fortifier et d'accroître un principe confus de rivalité et de guerre que la vanité a déjà fait naître.

Les artistes, en général, étaient intéressés à entretenir la prévention nationale , et on connaît l'influence de leur despotisme sur l'opinion publique, dans les arts qui ne sont exercés que par un petit nombre d'iiommes , et dont la connaissance proprement dite est si rarement le partage de ceux qui ne les exercent pas.

Nous étions d'ailleurs habitués aux sons bruyants de notre musique , et l'habitude n'a que trop souvent la force d'étouffer la nature. Je conviens qu'elle est quelquefois nécessaire pour nous fAÎre agréer des beautés réelles. En effet, s'il est des objets qui , dès le premier moment, saisissent notre âme , il en est d'autres qui ne nous plaisent que lorsque notre âme a été suffisamment ébranlée par leur action, et qui font alors sur nous une impression d'autant plus constante et plus profonde qu'elle a été moins subite et plus tardive. Mais' il est également vrai que l'habitude sert aussi à nous faire goûter, comme des beautés, des choses qui n'en sont pas. Sou empire s'établit par une foule d'actes répétés, dont la succession continue donne, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une nouvelle forme à notre sensibilité, et il se lie à une masse d'idées accessoires, dont le principe d'union nous échappe, et qui , par leur association , acquièrent une force irrésistible.

Mais tandis que notre musique était proclamée, par le gros des musiciens et par la multitude des amateurs, comme la plus brillante de l'Europe , quelques artistes célèbres osèrent nous en découvrir la défectuosité et les imperfections : car les bons esprits , les hommes éclairés, se livrent à leur raison , à leur génie, tandis que les esprits médiocres et bornés ne savent qu'être esclaves des préjugés de leur nation. Les philosophes se rallièrent au petit

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nombre d'artistes qui se déclarèrent pour le bon goût. D'Alembert écrivit en faveur de la musique italienne.!. -J.Rousseau publia sa fameuse lettre et fit un opéra. Ces deux grands auteurs justifièrent que, si c'est aux poètes à faire de la poésie, et aux musiciens de la musique, il n'appartient qu'aux philosophes, comme l'a dit autrefois un sage, de bien parler de l'une et de Taùtre. Les raisonnements et les discussions furent appuyés par les chefs -d'oeuvre des Gluck, des Philidor, des Grétry^ la philosophie et le plaisir prévalurent sur l'opinion, la vanité et l'habitude.

L'exemple que nous avons donné en abandonnant notre musique , d'autres nations le donneront un jour en adoptant les règles de notre théâtre. La grande loi des unités deleiïïps, de lieu et d'action j l'art délicat de n'amener sur la scène ni d'en faire sortir sans raison aucun personnage*, l'art, encuie plus g^rand, qui concentre les intérêts divers dans un seul, et qui offre, dans les détails, tant de difficultés à surmonter; enfin, l'obligation de n'introduire aucun interlocuteur parasite ou déplacé et de faire qu'aucun ne cesse de se ressembler à lui-même, ne sauraient être des choses locales ou arbitraires. Elles tiennent aux règles essentielles de l'imitation de la belle nature, qui veut que tout soit soumis à un certain ordre, que l'on évite les inutilités et les inconséquences, que l'on s'écarte du vraisemblable le moins qu'il est possible, et que l'illusion soit au moins gardée quand on est forcé de s'écarter du vrai. On me dira peut-être que les Anglais , les Allemands, les Espagnols, s'accommodent très bien de voir représenter en quelques heures , ou en quelques soirées, la vie entière d'un héros. Je réponds qu'il ne faut point prendre l'effet de l'habitude pour celui du bon et du beau. Dans les choses où l'on prend trop de licence, l'illusion cesse, ou devient moindre, pour peu que l'on réfléchisse ou que l'on raisonne. Pourquoi donc négligerionsnous de mettre, autant qu'il est en n-otre pouvoir, le plaisir d'accord avec la raison? N'avons-nous pas à craindre, quand nous viofons trop ouvertement la vraisemblance ôu

les convenances, que la raison, qui veille toujours, ne vienne , par ses observations importunes, troubler ou diminuer nos plaisirs ?

Au reste , ce serait une erreur de croire que , chez les nations éclairées, le beau d'habitude ou de convention soit absolument sans règle. Il y est autant éloigné d'une routine aveugle et sans principes que d'une discussion exacte et rigoureuse. Ce serait une autre erreur de penser que l'application des règles du beau essentiel doive être tellement rigoureuse, qu'il ne faille rien donner à Thabitude, ni laisser aucun espace à l'opinion.

Il est des pays où le bon goût n'a jamais pénétré. Ce sont ceux où les communications sociales ne sont jamais parvenues à un certain développement 5 où des superstitions grossières proscrivent certains arts, tels que la peinture et la sculpture des êtres animpe ^ et où Tiguorance, en géuéral, cat uu principe de religion et une loi d'état. Kous pouvons citer en exemple les nations musulmanes, qui n'ont jamais eu que peu d'ouvrages de goût, et presque tous dans le même genre. Mais dans les pays qui cultivent , avec le plus de succès, les belles-lettres et les beauxarts, le goût des individus est modifié par mille circonstances qui tiennent à l'âge, au sexe, à la profession, au genre de vie , au caractère personnel; comme nous avons remarqué qu'entre les peuples éclairés, le goût dépend, en mille choses, du climat, des mœurs, et des institutions. C'est dans ce sens que l'on répète tous les jours, dans le langage familier, qu'il ne faut pas disputer des goûts.

Les jeunes gens, ayant moins d'expérience que les hommes faits , ne sont pas toujours sensibles aux beautés qui, pour être goûtées , demandent une plus grande connaissance des règles. Mais, étant plus près de la nature et moins esclaves de l'habitude , ils sont ordinairement meilleurs juges des choses nouvelles, de celles qui n'ont besoin que d'être senties.

Les femmes ont un goût particulier pour tout ce qui flatte l'esprit et remue le cœur. Elles aiiïient, dans les arts

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et dans les livres, ce qu'elles aiment dans la socie'të. Elles ne veulent pas qu'on leur dise tout : pour les satisfaire, il faut qu'on leur donne beaucoup à deviner. Le plaisir de pénétrer un secret leur paraît préférable à celui d'en recevoir la confidence. Ce qui frappe ne les saisit pas autant que ce qui plaît; elles veulent un certain sérieux dans les choses frivoles et une certaine gaîté dans les choses sérieuses. La beauté ne leur suffit pas, elles exigent de la grâce : elles ne pardonneraient point à un auteur ou à un artiste qui manquerait des qualités nécessaires; mais elles ne lui savent gré que de celles qui sont aimables.

Indépendamment de l'âge et du sexe, combien d'autres causes n'influent-elles pas sur le goût des particuliers ?

Malebranche, trop livré aux idées d'une philosophie abstraite , ne pouvait supporter la lecture du meilleur ouvrage de poésie ; tandis qu'écrivain pur et brillant , il était lui-même poète dans ses ouvrages philosophiques.

On retrouve partout , dans le style de d'Aguesseau, l'ordre trop marqué, la symétrie compassée et trop uniforme, qu'il portait dans la distribution de son temps, de ses études, et dans toutes les actions de sa vie. Le génie de cet homme estimable n'avait point la sagesse pour compagne , mais pour tyran.

Celui qui vit dans la retraite fait cas de ce qui est profond , et ne se doute pas même de ce qui n'est que fin. II n'y a que les personnes très répandues qui n'épuisent pas leur attention sur les grands traits et qui s'habituent à tout voir, parce qu'elles s'habituent à tout comparer* ' Un esprit froid et juste ne cherche, dans un ouvrage d'agrément, que l'accord des idées. Un grammairien austère n'y cherche que la propriété des mots et la régularité des constructions. Un homme à imagination n'y fait cas que des images et du coloris. Un homme d'affaires , dont la sensibilité est desséchée par des occupations intéressées, ne sent rien, ou peu. Un autre ne juge d'une production littéraire que par les rapports fortuits ou accidentels

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qu'elle peut avoir avec sa profession. Enfin , dans tous les genres, il est des beautés qui font tressaillir les âmes délicates, et qui ne font que glisser sur les âmes communes.

Mais, malgré toutes ces différences dans les goûts particuliers, il existe un goût public, un goût général, qui ne trompe pas. La masse des hommes, à moins qu'elle ne soit égarée ou séduite, juge sainement de chaque chose, quoiqu'il y ait si peu d'hommes, dans celte masse, qui puissent juger sainement de tout.

Les connaisseurs qui ont l'avantage d'une vue longtemps exercée sont partout le plus petit nombre-, mais l'instinct de la majorité est toujours bon , s'il n'est étoufle par quelque prévention ou par quelque habitude nationale. Je sais qu'aucun homme ne ressemble proprement à un autre; mais tous les hommes ont dco rapports communs par lesquels ils appartiennent à leur espèce. Les différences qui existent entre les hommes sont la source de l'extrême diversité des affections et des habitudes individuelles *, mais les rapports communs d'organisation , d'intelligence et de sensibilité, par lesquels tous les hommes appartiennent à leur espèce, sont la source de leurs affections et de leurs inclinations communes. Or, c'est parce que les hommes ont plutôt entre eux des rapports et des ressemblances que des parités, c'est parce qu'ils ne sauraient s'accorder précisément sur les points dans lesquels ils diff'èrent , c'est consécjuemment parce que les préventions ou les habitudes individuelles et les goûts particuliers ne portent pas sur les mêmes objets , qu'il reste toujours, pour cha([ue objet, une pluralité saine et cap^ible de prononcer avec autant de justesse que d'impartialité.

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