‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 61 sur 87 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Des avantages dont la littérature est redevable à une saine philosophie,

Les choses oalurelles agissent immédiatement sur nous d'après les lois établies par la nature. Les arts, tels que la peinture et la sculpture, agissent sur nous aussi immédiatement que les choses mêmes dont ces arts sont l'imitation ou l'image. L'action des autres est moins simple et moins immédiate. L'architecture, par exemple, agit sur nos sens par ses formes et par ses masses-, mais il faut que la réflexion intervienne pour que nous puissions juger si ces masses et ces formes atteignent le but que l'on s'est proposé, et qui appartient tout entier à l'invention des hommes. Les sons de la musique nous font, par leur propre force^ une grande impression -, mais les applications et les analogies, qui étendent si fort l'empire de cet art, sont uniquement notre ouvrage. L'éloquence et la poésie placent entre la nature et nous des signes de convention qui rendent les objets sensibles à l'imagination, à l'esprit et au cœur, sans pouvoir les peindre à l'œil. Les sciences et la philosophie ont incontestablement fourni d'excellents matériaux et de bonnes méthodes à tous les beaux-arts, sans exception. Ce que nous a*vons déjà dit en fournit de grandes preuves. L'architecture s'est perfectionnée avec la mécanique. La chimie et l'anatomie ont été appliquées a la peinture (i). Les règles du calcul ont assuré la justesse des accords dans la musique. Mais l'influence des sciences et de la philosophie s'est montrée surtout dans tout ce qui a pu contribuer à la perfection de l'art de parler et d'étucrire, c'est-à-dire dans tout ce qui est relatif à lalittéra-

( i) Voyez l'ouvrage de Sue sur l'applicalion de l'anatomie à la peinture.

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ïc. J'entends parle mot lUtéralurecQ que les Romains appelaient la Grammaire, L'abbé Gédouin (i) nous apprend que l'on comprenait à Rome sous ce termegénëralement tout ce qui concerne la langue, c'est-à-dire non seulement l'habitude de bien lire, une prononciation correcte, une orthographe exacte, une diction pure et régulière, l'étymologie des mots, les divers changements arrivés au langage, l'usage ancien et l'usage moderne, le bon et le mauvais usages, les diff'érentes acceptions des termes 5 mais encore la lecture et l'intelligence de tout ce qu'il y avait* de bons écrits dans la langue maternelle, soit en prose, soit en vers. Or, il faudrait être bien aveugle ou bien injuste pour méconnaître tout ce que nous devons aux sciences et à la philosophie, relativement à ces dift'érents objets.

Dans chaque pays le peuple crée la langue, les savants l'enrichissent, les philosophes la règlent, les bons écri- Tains la fixent.

Chez les peuples modernes, il n'y a point eu de littérature nationale, tant que les savants, les artistes et les hommes d'affaires ont écrit dans les langues mortes ou étrangères. C'est la principale raison pour laquelle l'Allemagne, qui comptait depuis si long-temps un grand nombre d'hommes célèbres , n'a vraiment de littérature que depuis vingt-cinq à trente ans.

Le besoin et le désir de perfectionner la langue maternelle sont nés plus tard dans certains pays que dans d'autres *, et là où ce désir et ce besoin se sont manifestés plus tard, nous remarquons que les moyens de perfection étaient aussi plus difficiles. L'Italie, où le climat favorise le génie, comptait déjà deux auteurs célèbres, Boccace et Pétrarque, au moment même du renouvellement des lettres en Europe. Cette heureuse conti'ée a été le berceau de la poésie moderne. La fierté des Espagnols et leur imaginationexaltée s'accommodaient mieux de lapompede leur idiome que de toute autre langue. Leur langue fut perfec-

(1) Dissertation sur l'éducation.

tionnee presque aussitôt que celle des Italiens. En France^ la révolution s'y fit plus tard. Ou y était trop distrait par les occupations guerrières, par les dissensions civiles. C'est la puissance royale qui, pour s'affermir, [appela la littérature (i) j et le plus despote des ministres institua l'Académie française. Ce tribunal littéraire, établi au milieu d'une grande capitale, lui donna le ton et le reçut d'elle à son tour. L'habitude de bien parler et de bien écrire devint la preuve d'une éducation soignée 5 elle annonçait qu'on vivait à la cour, ou que l'on était digne d'y vivre. Alors l'émulation devint insensiblement générale, et les progrès furent rapides.

Dans presque toutes les langues , on a tout sacrifié à l'harmonie et à l'ordre indiqué par les passions. C'est ce qui a produit la fréquence des inversions dans les langues, mais le français, par le son et par la configuration de ses mots, qui ne permettent pas de marquer les divers cas par des terminaisons différentes, fut obligé de suivre l'ordre naturel des idées. De là cette langue, dans sa construction et dans sa marche, est devenue , plus particulièrement qu'aucune autre , celle de la raison.

Cicéron conseillait à son fils de réunir l'étude du grec à. l'étude du latin (2). Nos premiers savants joignaient ensemble l'étude de la langue latine et de la langue française. Ils ne négligeaient pas le grec, et l'on ne saurait croire combien leurs connaissances dans ces deux anciennes langues, sans

(1) Le développement de celte pensée se trouve dans un ouvrage récemment publié : « Le dix-septième siècle a fondé la langue , dit

«l'auteur, par la raison qu'il a donné son complément à l'unité, a L'établissement de l'Académie française devait être contemporain de « l'achèveraent de la France..., C'est une sorte de sacerdoce créé pour M garderie symbole defunité.... , la matrice officielle de l'idiome na- « lional. »Dtt régime constitutionnel , 2* édit. , Paris, Gustave Pissin , i83o, p. 67.

(2) « Tamen ut ipse, ad meam utililatem, semper cum graecis îalina conjunxi , neque id in philosophiâ solum , sed etiam in dicendî exercitatione feci , idem libi censco faciendum. » Cicero . De o/ficiis , lib. I, cap. 1.

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îesquelles il ne peut y avoir de vraie et de solide érudition. les aidèrent à perfectionner la nôtre.

A mesure que les diverses relations entre les peuples se multiplièrent et s'étendirent, on fut obligé, pour les intérêts du commerce et de la politique, d'étudier les langues modernes. Bientôt l'esprit philosophique les compara, et on le vit insensiblement s'élever aux principes de la grammaire générale, qui seuls peuvent fonder toute bonne gram* maire particulière. Un des grands prodiges de l'esprit humain est peut-être celui d'avoir réduit l'usage des mots en préceptes. Le besoin rend les signes nécessaires. Le hasard nous les fait trouver*, mais il n'y a qu'une raison éclairée qui puisse donner un ensemble et une forme régulière aux matériaux confus du besoin et du hasard. Une h OUI le grammaire est une logique parfaite^ dirigée par une ?néiaphi/sique fine et déliée. Je sais qu'on n'arrive pas d'abord à cette hauteur-, il y a loin, sans doute, de la routine des premiers rudiments à la Grammaire générale de Lanceîot, à celle de Beauzée , aux discours de Dumarsais , à la Grammaire philosophique de l'abbé de Condillac ou à celle de l'abbé Sicard. Dans les langues , l'usage est le premier législateur et pendant long-temps il est le seul. Mais l'usage même, dans le moment où une nation commence à soupçonner qu'elle peut donner quelques règles à la parole^ est toujours plus ou moins raisonné^ et si l'on y réfléchit , on découvre toujours quelque motif dans les choses les plus bizarres en apparence. Ce qui est certain , c'est qu'une langue ne peut véritablement s'accroître , s'enrichir et se perfectionner que lorsqu'elle commence à prendre une forme régulière.

Dans une nation gaie et essentiellement sociable, comme la nation française, l'esprit , l'imagination et le sentiment perpétuellement mis en jeu par toutes les petites combinaisons utiles et agréables qui peuvent rapprocher les hommes , ont dû faire des efforts incroyables pour multiplier les signes de communication. Le nombre de ces signes s'est subitement proportionné à celui des besoins.

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L'art de parler s'est développé avec l'art de plaire. La palitesse du langage et celle des manières ont marché de pair. Le génie, aidé de l'esprit de société, a bien plus deviné la perfection qu'il n'a eu la peine de l'atteindre (i).

En Angleterre, où cet esprit de société existait moins ^ les progrés de la langue nationale ont été plus lents» Dans l'Allemagne, divisée en une foules de petits états et de petites capitales, il a été long-temps impossible d'avoir une langue commune. Ce que l'on appelait l'allemand n'était qu'un mélange informe d'idiomes particuliers, qui y malgré ce qu'ils avaient de semblable , différaient encore trop pour qu'on pût espérer d'en former une même langue. Aussi, jusque vers le milieu de ce siècle, les savants allemands n'ont écrit qu'en latin ou en français.. Le français était devenu la langue universelle du nord de l'Europe (2). On étudiait ensuite l'anglais pour les sciences 5 mais presque jusqu'à nos jours on n'a étudié l'allemand que pour la guerre.

Partout les arts et les sciences absolument nécessaires ont déjà fait des progrès , lorsque les grâces et les règles de la diction ou du style sont encore à naître 5 mais partout aussi la langue s'épure et la masse des hommes se polit plus ou moins promptement, à mesure que les esprits s'éclairent : il n'y a que l'Allemagne qui , par un certain concours de circonstances , s'est éclairée long-temps avant que de se polir. C'est ce qui explique pourquoi , dans cette vaste contrée , les mœurs, les coutumes et les vertus antiques n'étaient point affaiblies par les connaissances nouvelles j pourquoi les hommes y étaient si instruits, tandis que leur langue demeurait si informe-, enfin pourquoi on y a compté tant de savants , tant de philosophes, avant que d'y pouvoir compter un seul littérateur. Les Alle-

(1) Pour s'en convaincre , on n'a quà suivre les progrès rapides de notre langue dans le style de Pascal , comparé à celui des auteurs qui vivaient de son temps.

(2) Voyez l'éloquent discours de Rivarol sur ^'universalité de la laU' gue française.

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îiiànds, chez qui des obstacles de toute espèce retardaient les progrès de leur langue naturelle, furent forcés , pour mettre à profit leurs lumières acquises , de recourir à des langues faites. Le français fut naturalisé dans toutes les cours. Frédéric-le-Grand , roi de Prusse, avait toujours dédaigné de parler sa propre langue, il ne la connaissait même pas.

Quand une langue est formée , l'art de la parole et de ♦ récriture est le plus étendu, le plus beau et le plus puissant de tous les arts. Avec des mots, il produit des idées, des images et des sentiments. Les mots n'ont aucune force par eux-mêmes , ils n'en ont que par le souvenir du sens qui y est attaché ; mais ce souvenir est si rapide , que chaque mot agit presque aussi promptement sur nous que la chose même dont il n'est que l'expression. Avec des mots, on peint tout ce qui est , on réalise ce qui n'est pas ; on crée un monde intellectuel au milieu du monde visible; on rend sensible ce que l'œil ne peut voir, ce que l'oreille ne peut entendre , ce qu'aucun de nos sens ne peut saisir. . Tous les objets rendus flexibles et mobiles sous l'empire de l'imagination, qui les modifie, les façonne , les place et les déplace à son gré, s'accroissent de toutes les choses accessoires qui viennent s'y mêler; et en tout, une sorte de beau idéal, qui est le miracle de l'art, environne, décore et fait ressortir les beautés réelles de la nature. Enfin avec des mots on éclaire , on attendrit , on exalte : j'en atteste les effets de l'éloquence et de la poésie. Quel homme qu'un Démosthène qui commande à tant d'autres hommes î L'âme d'Homère ne passait-elle pas tout entière dans celle de l'immense multitude qui entendait chanter et réciter les vers de ce poète?

Mais l'usage des mots a besoin d'être dirigé par une saine philosophie. C'est elle qui nous apprend qu'un poème, qu'un discours, est un tout dont chaque mot doit indiquer une idée , et ^chaque phrase un sentiment , un rapport ou un jugement -, un tout, dans lequel l'ordre des sentiments et des idées doit régir celui des phrases et des

mots; un tout dont toutes les parties doivent fidèlement concourir à un re'sultat commun. On est, sans doute, ëtonnë que des règles aussi simples n'aient pas toujours été reconnues et pratiquées. Il est pourtant vrai que Tordre, la justesse, la précision et l'ensemble sont précisément ce qui manque aux premières productions du génie. A côté des grandes idées et des plus belles images , on trouve dans Milton des digressions savantes, oiseuses et du plus mauvais goût. Dans le barreau de France, on ne raisonnait point , on ne savait pas discourir avec suite, avant Patru. Cochin est le premier orateur vraiment philosophe qui ait fait retentir nos tribunaux.

Si l'arrangement , la méthode et le fond des idées sont des choses essentielles dans un ouvrage , l'heureux choix des expressions en est le principal ornement. Or, pour ce choix 5 il est nécessaire de connaitre la métaphysique de la langue dans laquelle on parle et on écrit.

Je sais que chaque idée fortement conçue est , pour ainsi dire, aimantée , et qu'elle attire à elle l'expression la plus convenable *, mais il faut que les matériaux soient sous la main de l'écrivain ou de l'orateur pour que cette puissance d'attraction s'exerce efficacement. Des idées mal rendues sont des rayons de lumière que de petits corps opaques croisent dans leur route. Or n'est-ce pas la philosophie qui nous a mis en possession de toutes nos richesses de signes en nous apprenant à classer les mots ; à discerner ceux qui désignent les choses et ceux qui n'en marquent que les nuances 5 à distinguer dans chaque mot le sens propre , qui n'est que la signification originaire , et le sens figuré , qui se vérifie lorsqu'on transporte à un objet intellectuel une expression naturellement applicable à un objet sensible , ou quand on transporte à un objet sensible une expression naturellement applicable à un objet intellectuel -, et le sens analogique, qui se vérifie, par exemple, lorsque , parlant de l'éclat de la lumière et de l'éclat des sons , nous transportons au sens de l'ouïe une expression originairement faite pour celui de la vue? N'est-ce pas la

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philosophie qui a découvert cette espèce de commerce d'importation , qui se fait journellement dans les ouvrages de littérature , de certains mots qui n'avaient d'abord été consacrés qu'aux sciences? JX'est-ce pas elle qui, en nous éclairant, par des observations délicates, sur la manière dont les différents mots , simples ou abstraits , agissent sur nous , par leur son ou par leur signification , nous a appris à user de toutes nos ressources? Ne sommes-nous pas redevables à la philosophie des Synonymes de l'abbé Girard? JV'a-t-elle pas fourni l'idée du nouveau dictionnaire de la langue française , annoncé par Rivarol , au nom d'une société de gens de lettres , et dans lequel on se propose de remarquer avec soin toutes les nuances possibles des différents sens dans lesquels une même expression peut être présentée, et la manière dont ces différents sens sont venus les uns des autres ? Un dictionnaire aussi utile ne devrait-il pas exister dans toutes les laugues? Ne nous manifesîerait-il pas la marche graduée et le développement successif de toutes nos idées?

L'art de bien parler ou de bien écrire , soit en vers , soit en prose, et en quelque langue que ce soit, est l'art de rendre ou d'exprimer les choses d'une manière propre à nous les faire remarquer , ou de nous les faire sentir avec tout le degré d'intérêt dont elles sont susceptibles. Horace, ce poète du bon sens et du bon goût , nous dit que les deux grandes écoles de cet art sont la philosophie et le monde. La philosophie en a posé les règles, et c'est l'usage du monde qui nous dirige dans leur application. Malheureusement , la philosophie a son pédantisme , comme la fausse érudition a le sien. De là ce nombre incroyable d'ouvrages dans lesquels les règles ont été multipliées à l'infini , et dont les auteurs , jaloux de donner des lois au talent ou au génie, ressemblent à des esclaves qui veulent enchaîner leur maître. Autrefois il était difficile de s'instruire parce qu'on manquait de bonnes méthodes^ aujourd'hui il est peut-être devenu difficile de s'instruire parce qu'on en a trop. Mais il n'est pas moins vrai que les hommes n'ont

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atteint un certain degré de perfection dans Vart de parler et d'écrire que lorsque la philosophie a été appliquée à la littérature, et que les littérateurs ont eu plus ou moins de philosophie. Sans la Poétique d'Aristote, Horace et Boileau n'eussent peut-être pas été aussi versés dans les règles de leur art. Déniosthènes et Cicéron étaient orateurs et philosophes. Le génie est une plante qui croît sur le sol de la nature *, mais, sans les soins d'une raison éclairée, les productions du génie ne sont souvent que des fruits sauvages. Il n'a peut-être manqué à Milton, pour réunir aux idées sublimes et à la vaste imagination d'Homère l'élégance soutenue et l'admirable diction de Virgile, que d'avoir vécu après Locke ou du temps d'Addison. Le Tasse, qui n'a écrit qu'après l'Arioste , nous ofifre cet ensemble, cette unité , cette belle ordonnance , dont celui-ci ne paraissait pas même se douter. Newton et Pope étaient contemporains. Corneille eût été moins inégal , si , dès l'aurore de sa raison , il eût vu luire la nouvelle lumière qui guida les premiers pas de Racine. La littérature allemande, née subitement de nos jours, après la guerre de sept ans, et pendant les intervalles de paix qui ont suivi cette guerre , n'a point eu d'enfance. C'est que les Allemands , ainsi que j'ai eu l'occasion de l'observer , étaient déjà très instruits ; c'est qu'ils étaient déjà philosophes. Ils ont eu une grammaire presque avant que d'avoir une langue (i). Dans un court espace de temps, ils ont brillé dans tous les genres, et ils les ont tous épuisés : j'en prends à témoin La Messiade de Klopstock, qui marche à côté des plus grands poètes épiques, les odes du même auteur, les poèmes et les idylles de Gessner , qui a su se frayer uae route nouvelle ; les poésies tendres et délicates du professeur Jacobi 5 les chansons guerrières et les poésies anacréontiques de Gleim ; les odes , les cantiques , et les discours éloquents du chancelier Cramer-, VObéron, le iMusarium de Wie-

(1) Celle deGoltsched.

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land, qui a la fécondité, l'esprit et ruuiversalité de Voltaire j les bagatelles erotiques et les drames de Gerstenberg; les ballades et les romances de Biirger^ les pièces fugitives d'Hœlty, dont lecaractèreest d'inspirer une douce émotion; les poèmes dramatiques deSchilleretde Goethe; les poésies simples et naïves de Claudius; les idylles, les élégies et les chansons de Voss; les fables d'Hagedorn , de Gellert et de Pfeffel ; les drames et les comédies de Kotzebue : les iambes , les tragédies , et Vile ou la Colonie d'amis établis dans une île déserte , du comte Frédéric-Léopold de Stollberg; les tragédies et les pièces fugitives du comte Christian , son frère; enfin, tous les ouvrages de ces deux hommes, dont les vertus égalent les talents et les lumières. Ces auteurs sont contemporains, et ils sont presque tous encore vivants.

En France , ce sont les progrès de la philosophie qui ont arrêté ceux du faux clinquant qui se glissait dans quelques auteurs de la fin du siècle de Louis XIV, qui avait quelquefois séduit Fléchier, qui fait tout le fond des ouvrages des jésuites Porée , Laxante et Neuville. La raison, d'accord avec le bon goût , a proscrit ces pointes compassées, ces jeux de mots, ces cliquetis d'antithèses, cette longue et fatigante uniformité de contrastes éternels que l'on retrouve trop souvent dans les poésies de Santeuil ; enfin tout ce faux luxe littéraire qui avait pu imposer, pendant quelques instants, à une nation vive et ingénieuse , mais qui sert plutôt à masquer une indigence réelle qu'à prouver le bon usage de la richesse.

L'objet de l'art de bien parler et de bien écrire est , comme celui des autres arts , l'imitation de la belle nature*. Nous avons déjà vu comment l'esprit philosophique a fixé les limites de tous les beaux-arts, d'après les moyens que chacun d'eux peut employer. Nous avons vu qu'il est des beautés dont l'imitation , proprement dite, appartient plus directement au peintre et au sculpteur qu'à Torateur et au poète , et qu'il en est d'autres dont Fimitation appartient plus directement au poète et à l'orateur qu'au sculp-

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teur et au peintre. Mais je dois faire observer ici que l'art de parler et d'écrire a un caractère d'universalité que n'ont pas les autres arts. Car les mots employés par la parole ou par l'écriture ont, comme la monnaie, une valeur représentative de toutes les autres valeurs. Je dois dire encore qu'entre tous les beaux-arts, l'art de parler et d'écrire est celui qui peut, avec le plus de succès, orner, étendre ou agrandir une image, ou une idée principale, parune multitude d'images ou d'idées accessoires, souvent plus frappantes que l'image ou l'idée principale elle-même. Il n'y a point depeintrequi pût nous rendre la chute des anges comme Milton l'a décrite. « Ils marchaient, dit ce poète, à travers des « vallons obscurs et tristes ^ ils traversaient des contrées « qui étaient les sombres demeures des souffrances, des <{ malheurs et des fléaux de toute espèce *, ils escaladaient « des montagnes couvertes de glaces , et d'autres qui voie missaient des torrents de feu. Il ne s'offrait à leur vue et (( sous leurs pas que des rochers menaçants, des volcans « enflanmiés , des mondes de morts et de cadavres , des « abymes de putréfaction et d'horreur. » La description de la mort d'Hippolyte, dans Racine, n'est-elle pas plus féconde en images que ne pourrait être un simple tableau relatif au même sujet? Quel est le peintre qui pourrait, avec la même étendue et la même grâce, nous offrir sur la toile les brillantes descriptions que nous rencontrons dans le poème des Jardins^ de l'abbé Delille, et dans celui de l' Imagination ^ par le même auteur ? Les touches sombres et fières de Michel-Ange , dans son magnifique tableau du Jugement dernier, pourraient-elles jamais avoir Tefïtit que produisit la peinture éloquente de ce jugement terrible faite par Massillon , dans son sermon sur le petit nombre des élus ? A la voix de cet orateur, une grande assemblée se lève par un mouvement spontané , et frissonne.

Dans Tart de parler et d'écrire, le choix des choses et des mots fait tout. Dans cet art il faut éviter ce qui est trop ordinaire, et surtout ce qui est bas , avec le soin que l'on doit apporter, dans la peinture et la sculpture, à éviter

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tout ce qui n'est que laid. Si l'on parle ou si l'on ^crit sur (les objets communs, il faut le faire d'une manière qui ne soit pas commune. Les choses basses dégoûtent toujours; quand on les entend, on voudrait pouvoir se cacher ; elles ne produisent en nous qu'ua sentiment triste et pénible, c'est-àdire cette sorte de pudeur qui n'est que la honte de nos imperfections. Dans tous les sujets quelconques il faut de la clarté , une certaine élégance et un certain degré d'énergie ou de force. J'emploie, dans cette occasion, les mots énergie et force , comme des termes indéfinis et capables d'indiquer en tout , et même relativement aux objets les plus simples et les plus doux, tout ce qui peut, avec le plus d'efficacité , produire l'impression que chaque objet comporte. Sans la clarté on n'est point entendu ; sans Vélégance on n'est point remarqué, sans Vénergie ou sans la force on n'est point senti. Je ne sais si je me trompe, mais je crois avoir observé que , si nous aimons , dans l'art , ce qui ressemble à la nature, nous aimons aussi , dans la nature . ce qui ressemble au perfectionnement de l'art. Cela suffit pour fonder la règle que nous devons nous éloigner autant d'une trop grande simplicité que d'un raffinement excessif. Le juste milieu n'est pas un point mathématique; il embrasse un assez grand espace laissé à la liberté, au caractère, au talent , au génie particulier de chaque écrivain. Le bien ne finit que lorsque l'excès commence. Virgile et Racine sont, d'après l'avis général , les deux auteurs quise sont tenus à la distance la plus égale des deux extrémités.

Si partout c'est l'intérêt de nos plaisirs qui a multiplié les divers genres de^littérature, partout aussi c'est l'esprit philosophique qui a donné un but moral à tous les genres. L'éloquence ne doit être que l'auxiliaire de la vertu et de la vérité. L'épopéedoit présenter une grande action, une entreprise héroïque couronnée par un grand succès. L'office de la comédie est de corriger les mœurs en amusant l'esprit. Le but de la tragédie est de montrer les affreux dangers des passions sombres, furieuses, et désordonnées dans les san-

glantes catastrophes qu'elles produisent. La pastorale est l'expressioa et le jeu innocent de l'amour, tel qu'il existe dans la simplicité de la nature , et séparé des vices de la société. La fable est une morale allégorique mise à la portée de toutes les conditions et de tous les âges. Les romans même ont été moralises. L'abbe Terrasson a voulu nous instruire dans son roman de Se'thos; Fénelon a donné de sages et sublimes leçons aux rois dans son Télémaque» Montesquieu dans sqs Lettres persanes^ Voltaire dans Candide ^ se sont proposé de corriger des erreurs , des ridicules et des vices. Marmontel a fait un cours de politique dans son Bèlisaire. Mais on a poussé trop loin la fureur des romans philosophiques. Ce genre d'ouvrages aura toujours le défaut de nous présenter les hommes autrement qu'ils ne sont 5 et les aventures telles qu'elles n'arrivent jamais. On n'apprend point à bien voir quand/On ne s'habitue point à considérer les objets dans leur grandeur naturelle. Celui-là aurait de bien mauvais yeux qui n'aurait jamais vu les choses qu'avec un microscope. De plus, l'habitude et la facilité d'étudier des sujets graves , dans des ouvrages frivoles , a le grand danger de nous rendre frivoles dans les matières les plus graves. Tel entend un tambour^ a dit J.-J. Rousseau , qui se croit général. Que d'hommes qui se croient théologiens , philosophes ou politiques consommés , lorsque , par délassement el par ennui , ils ont lu le poème de la Religion naturelle, par Voltaire, ses fades quolibets sur les Pe??sées de Pascal , ou quelques lettres de la Nouvelle îléloïse ! Ce n'est pas que je veuille bannir de la littérature l'esprit philosophique, dont je reconnais plus que personne les avantages et les services 5 mais je voudrais en bannir tout ce qui tombe en système de philosophie : car les systèmes de philosophie nesontcerlainement pas toujours des productions de l'esprit philosophique.

Il est un ton et des ornements "propres à chaque genre, et à chaque objet diflerent, dans chaque genre. Le sublime du bon goût , dans la littérature ainsi que dans les autres arts, est de bien saisir les convenances en toute occasion.

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ïl ne faut point faire des pastorales avec l'esprit de Fontenelle, ni des fables avec le ton si peu naturel de Laraotle. Ce qui nous plaît dans l'incomparable La Fontaine, c'est cette élégance naïve, ces parenthèses ingénues, ces observations incidentes , qui donnent à l'apologue les apparences piquantes d'un simple récit ou d'une véritable anecdote. La Fontaine nous rend presque dupes , parce qu'il a l'air de l'être. On dirait qu'il a été du secret dans toutes les petites aventures qu'il nous raconte, et qu'il a vécu en société avec les animaux , avec les plantes, avec les arbres qu'il personnifie. Il a laissé bien loin derrière lui Esope et Phèdre. C'est l'auteur le plus original qui €xiste dans notre langue, et c'est peut-être le seul dont on puisse dire que l'invention du genre, dans lequel il a trouvé de bons modèles, lui appartient encore plus qu'à ses modèles mêmes. Racau est notre meilleur poète dans le genre pastoral et dans toutes les peintures simples de la nature. Madame Deshoulières en approche quelquefois. Les pastorales italiennes et celles de Gessner sont supérieures à celles de Racan. Nous avons dans le style épistolaire l'admirable recueil des lettres de madame de Sévigné, qui, en écrivant au hasard, et par occasion, a fait, sans s'en douter, le plus piquant de tous les livres. Racine et Crébillon , Molière et Regnard , ont fixé tous les genres qui appartiennent au théâtre. Bossuet tonnant sur la tête des rois, Bourdaloue secouant les consciences, Massillon scrutant et persuadant les cœurs, lord Chatam et Burke discutant les plus grands intérêts de l'état dans une assemblée politique , Cochin et d'Aguesseau déjouant la fraude et l'injustice des particuliers dans les tribunaux , nous offrent des modèles dans tous les genres d'éloquence. Si Ton pouvait décomposer le mérite des auteurs célèbres dans chaque genre, on découvrirait qu'à un grand fonds- de talent se joignait beaucoup de cet art acquis qui consiste dans la connaissance plus ou moins profonde des hommes et des choses. Il faut connaître les choses pour en parler avec justesse; il faut connaître les hommes pour en parler I. 24

avec fruit. La logique des passions n'est pas la logique ordinaire; le langage du sentiment est autre que celui de la raison. Quand on veut instruire, on peut encore s'occuper du soin de plaire; mais il faut entièrement faire oublier que l'on veut plaire, si l'on veut fortement émouvoir. Les étincelles de l'esprit ont de l'éclat sans chaleur;- ce qui brille distrait , et ne touche pas. ïl est donc impossible que l'on puisse faire utilement intervenir l'esprit dans les affaires du cœur. Ce serait mal juger l'âme humaine que de croire qu'elle peut, dans le même temps, appliquer toutes ses facultés et partager ses forces , sans les affaiblir» Une grande passion préoccupe, absorbe, celui qu'elle agite» Elle est donc incompatible avec les jeux étudiés de l'esprit, et avec tout ce qui tient du raffinement de l'art. C'est aux passions à parler aux passions ; c'est au cœur à parler au cœur. Si l'imagination est regardée comme leur auxiliaire, c'est ordinairement pour leur prêter ses couleurs , et quelquefois ses images. Il y a plus d'affinité entre l'esprit et la raison. La raison, si elle veut affermir son empire, ne doit point dédaigner les ornements de l'esprit. L'esprit , s'il veut conserver son crédit, ne doit jamais blesser la raison. L'imagination même peut s'interposer entre ces facultés, pourvu qu'elle en reçoive la loi et qu'elle ne la donne jamais. Mais comme, dans l'art de la parole et de l'écriture, c'est avec des mots que l'on agit sur les diverses facultés de notre âme, et qu'elles agissent elles-même, il est essentiel de connaître non seulement la propriété de ces mots et le sens qu'on y attache, mais encore l'espèce de magie qu'ils exercent sur nous par leurs sons plus ou moins imitatifs et par l'harmonie qui peut résulter de leur arrangement. Quelquefois des mots entassés les uns à côté des autres , et qui semblent ne présenter aucune idée déterminée , font un grand effet. Nous en avons un exemple dans la description faite par Virgile de la forge de Vulcain sur le mont Etna. On voit que, dans cette occasion, le poète a fait moins d'attention au sens précis qu'au bruit sombre et confus de vers. En général , une des grandes

rm l'esprit PÏIÏLOSOPHIQtTE. 07 1

difficultés de Fart déparier et d'écrire est de savoir jusqu'à quel point on peut sacrifier Félégance et la pureté à réoergie, la correction à la facilité, la justesse rigoureuse à l'harmonie du styîe : c'est là qu'une sage philosophie doit oublier moins que jamais que, s'il ne faut pas sacrifier les droits de la raison à l'influence de nos sens , il faut aussi ménager cette influence pour l'intérêt de la raison elle-même.

L'esprit cherche des ressemblances , dit Locke, et lejuyement cherche des différences. C'est donc au jugement à diriger et à régler le goût. Dans la littérature et dans tous les beaux- arts, ce n'est qu'en cherchant et en découvrant toutes les différences qui existent dans la réalité, que l'on se met à portée de saisir les véritables ressemblances dans l'imitation. Les hommes ordinaires croient que des choses qui ne sont que semblables sont les mêmes, et souvent ils jugent réellement semblables celles qui ne le sonf qu'en apparence; ils n'ont jamais qu'une idée ou une sensation. Les hommes plus attentifs ou plus exercés découvrent, dans la même chose, une infinité de rapports qui échappent aux autres, et se donnent une infinité d'idées ou de sensations que les autres n'ont pas : c'est l'avantage des bonnes vues sur les Ynauvaises. Les ressemblances plaisent à tout le monde, et il n'est pas d'homme assez grossier pour n'en saisir aucune : c'est ce qui fait qu'il y a un goût général qui ne trompe pas. Mais le peuple, c'est-à-dire presque tous les hommes , n'aperçoivent le plus souvent que les ressemblances vulgaires : s'ils veulent, par exemple, peindre ou ou se représenter la colère, elle ne s'offrira jamais à eux que sous les traits communs de la fureur, de l'irritation ou de l'emportement. Ils ne se douteront pas de toutes les modifications diverses qu'une même passion peut recevoir des circonstances dans lesquelles se trouve la personne qui en est agitée , des habitudes, du caractère et de la condition de cette personne.

Homère , doué de cet œil pénétrant qui saisit toutes les différences, nous peint avec d'autres traits, et avec des

couleurs différentes, la colère d'Ajax , celle d'Agamemnon et celle d'Achille. Quelle admirable variété dans les diverses peintures que l'Arioste nous fait de famour ! Sous la plume de ce poète , cette passion , en apparence si connue , se reproduit sous mille formes différentes , selon que les personnages changent , et chaque nouveau récit semble nous offrir le spectacle d'une^passion nouvelle, d'uue passion que Ton connaît pour la première fois. D'où vient que certains auteurs , en traitant les mêmes sujets que d'autres, paraissent traiter des sujets différents, tandis que souvent, dans des sujets différents , on retrouve les mêmes idées et les mêmes formes? C'est que les premiers de ces auteurs , sachant s'élever jusqu'à la nature , ont avec pénétration cherché et découvert des différences , lorsque les seconds , uniquement frappés des ressemblances , se résignent à vivre sur le fonds commun. Boileau n'a point cessé d'être original en devenant l'imitateur inimitable d'Horace. Je ne prononce point entre Crébillon et Voltaire ; mais je dis que Voltaire , en affectant de traiter les mêmes sujets que Crébillon , a su s'en faire distinguer. L'abbé Delille , dans ses Georgiques françaises , ne fait point oublier Virgile ; mais il se place à côté de lui.

Ce qui tue la plupart des ouvrages de littérature, ce sont ces peintures générales, ces hors-d'œuvre, ces descriptions de remplissage, ces ornements de commande , que l'on pourrait indifféremment déplacer et transporter d'un ouvrage dans un autre. Ces abus n'ont lieu que parce que les littérateurs médiocres s'arrêtent aux divers points dans lesquels certaines choses se ressemblent , sans remarquer ceux dans lesquels elles diffèrent , ou dans lesquels elles peuvent différer. L'essentiel est de donner à chaque chose une physionomie qui lui soit propre •, chaque ouvrage doit être un tout , dont aucune partie ne puisse être détachée sans nuire au tout lui-même. Les idées acquises nous préoccupent , les grands modèles nous intimident ; mais ayons le courage d'étudier la nature , et nous reculerons lesbornes de l'art. Nous croyons inhabitées toutes lescon-

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trëes que nous ne connaissons pas -, avec le flambeau de Texpérience , avec celui du génie , allons en avant : comme la baguette d'Armide , l'observation changera des déserts stériles en terres subitement couvertes des plus riches moissons.

Les sciences appartiennent au monde. Ceux d'entre les beaux-arts qui s'adressent directement aux sens se manifestent par des signes capables de frapper tous les hommes ; mais la littérature , qui ne se sert que de signes de convention , paraissait avoir quelque chose de local j on eût dit que, dans chaque pays, elle trouvait ses limites dans celles du territoire , et qu'elle était une espèce de propriété nationale et exclusive pour chaque peuple. De là , chaque peuple , porté par l'habitude à ne regarder comme naturelle et comme raisonnable que sa propre langue , croyait que toute autre langue était étrangère aux beautés de la littérature. En France , on répétait assez souvent qu'il ne pouvait point y avoir de littérature en Angleterre. Les Italiens avaient pendant long- temps répété la même chose contre les Français. 11 n'y avait aucune communication littéraire d'une nation à l'autre. Toutes les nations se payaient d'un mépris égal , au lieu de s'éclairer mutuellement 5 elles ne s'accordaient toutes que dans la préférence qu'elles croyaient devoir donner aux anciens sur les modernes ; partout on ne regardait ceux-ci que comme des gens de fortune qui n'étaient devenus riches qu'en dépouillant les autres 5 mais les hommes de chaque pays continuaient d'ailleurs à penser que les beautés de la littérature ancienne étaient des plantes qui ne pouvaient prospérer que sur leur sol et sous leur climat.

L'esprit philosophique, en remontant à l'analogie , au génie particulier de chaque langue , et en s'élevant aux principes de la grammaire générale, nous a insensiblement débarrassés de tous ces préjugés. En suivant l'histoire des peuples, on a suivi les progrès plus ou moins tardifs, plus ou moins lents, de leur littérature et de leurs langues-, mais on s'est convaincu que , sous la plume du génie , toutes

les langues sont également propres à chaque genre d^otî-' vrage , quoiqu'elles ne le soient pas également à exprimer une même idée. On a remarqué que chaque langue a soe» harmonie et son élégance ; que l'anglais , favorable à la raison par son exactitude, l'est encore au sentiment par sa simplicité; et que l'allemand, qui paraît si hérissé de consonnes , est plus dur à l'œil qu'à l'oreille. La richesse des langues n'a plus été appréciée d'après la stérilité de plusieurs mots consacrés à exprimer une seule chose , mais d'après l'abondance plus réelle des mots divers qui expriment les diverses nuances d'une même idée. Chaque peuple est devenu moins présomptueux et plus raisonnable , parce qu'il a mieux senti et ses avantages et ses imperfections. Les Français peuvent se féliciter , par exemple , de ce que leur langue est plus amie de l'ordre qu aucune autre ^ mais souvent leur indigence les oblige d'employer les mêmes mots pour exprimer des notions différentes. Il est vrai que ce qui peut les consoler , c'est qu'il a été remarqué que , plus ou moins , cette indigence leur est commune avec tous les autres peuples. Un défaut général , dans toutes les langues, est de n'avoir pas des mots propres pour chaque chose , de ne pouvoir offrir souvent que des expressions prises dans un sens figuré , c'est-à-dire qui ont été étendues à des objets pour lesquels elles n'étaient pas originairement faites , et qui ont demeuré eux-mêmes sans aucun signe propre et particulier. Il est même des expressions qui , par une bizarrerie remarquable , ne sont jamais prises que dans leur sens figuré^ et ont cessé d'être employées dans leur sens propre. Ainsi , comme l'a observé un auteur moderne, le mot français aveuglement ^ naturellement relatif à l'état d'un homme qui a perdu la vue j n'est plus en usage que pour désigner l'obscurcissement de l'esprit ou de la raison.

Les connaissances et les découvertes , qui nous ont rendus juges plus sévères pour nous-mêmes, nous ont rendus juges plus impartiaux pour les autres. Nous avons reconnu que la nature n'est absente nulle part , et que le

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talent et le génie sont partout où est riioniine. Nous n'avons plus pensé qu'à mettre en société toutes les beautés exprimées dans les diverses langues. Le monde littéraire n'a plus formé qu'une patrie, qu'une seule république pour les gens de goût de tous les pays; les traductions se sont multipliées; l'art de traduire s'est perfectionné ; et l'esprit philosophique a découvert et promulgué toutes les règles de cet art si utile, dont le principe fondamental est de conserver le caractère de l'auteur traduit.

On convient généralement que le caractère d'un auteur est ou dans les pensées, ou dans le style, ou dans l'un et dans l'autre. D'Alembert observe que quand le caractère d'un auteur est dans les pensées^ il se perd moins en passant dans une langue étrangère ; que les écrivains qui joignent à la finesse des idées celle du style sont plus difficilement traduits que ceux dont le caractère est uniquement dans les pensées ; que ceux , au contraire , dont l'agrément est dans le slyle, n'oftrent presque point de ressources aux traducteurs. Il dit en conséquence que Corneille est plus facile à traduire que Racine, et que Racine est plus facile à traduire que La Fontaine •, il ajoute que Salluste, qui dit beaucoup de choses en peu de mots , est moins difficile à traduire que Tacite , qui sous-entend beaucoup et qui dit beaucoup plus qu'il n'exprime.

Une traduction ne peut jamais être l'image parfaite de l'auteur traduit , mais le portrait peut être plus ou moins ressemblant. On a , en Angleterre, de bonnes traductions de quelques pièces de Racine (i). Les ouvrages français sont plus difficiles à traduire pour un Allemand

(i) Les Allemands ont une excellente traduction d'Al/ialie, par Cramer. Les Anglais possèdent les excellentes traductions eu vers de Pope et de Dryden , qui ont naturalisé Homère et Virgile dans leur île. L Italie se vanle avec raison de la traduction de VEnéide par Annibal Garo. On rencontre des beautés dans celle plus moderne des poèmes d'Homère et d'Ossian par Gesarotli. Davanzali et Alfieri ont traduit l'un ïacile l'autre Salluste avec vin égal succès.

que pour un Anglais 5 mais la langue allemande est merveilleuse pour la traduction des ouvrages grecs , parce que, de toutes les langues modernes, c'est celle qui est la plus favorable aux inversions si usitées dans les langues anciennes , et celle qui a le plus grand nombre de mots compose's. Nous pouvons présenter comme des modèles les traductions, en langue allemande, de V Iliade d'Homère et des Dialogues de Platon^ par le comte Frëdéric-Léopold de Stollberg j celles plus littérales encore de presque tous les poètes grecs et romains, par Voss; les traductions de Sophocle, des hymnes d'Homère (1), de plusieurs idylles de ïhéocrite, de Bion et de Moschus, de quelques odes d'Anacréon, des hymnes de Callimaque et de Proclus, des poèmes de Léandre et Héro , et de beaucoup de pièces choisies des anthologies grecques, du comte Christian de Stollberg •, enfin la traduction de la Politique d'Aristote , par Schlosser.

Les comtes de Stollberg, dans leurs traductions, ont su conserver l'esprit de la plus pure antiquité. Voss , homme plein de connaissances et "de talents , s'est frayé une nouvelle route dans l'art de traduire : il a rendu presque mot à mot la diction d'un auteur traduit , comme on peut le voir dans ses traductions de V Iliade et de V Odyssée

(1) Entre autres d'un hymne à Gérés , qui 7 après avoir été perdu pendant si ]Iong-temps, a été retrouvé, il y a environ douze années *, par le zèle et les soins dignes d'éloges du professeur Christian-Frédéric Mathœi , à Moscou , dans la bibliothèque d'un monastère. II en fit parvenir une copie très exacte au comte de Stollberg , dont la traduction parut avant l'original dans le Muséum allemand de novembre 1780. M. Matthœi a depuis donné une fort bonne édition du texte , accompagné de remarques très savantes et très ingénieuses. Cet hymne a été regardé de tout temps comme appartenant à Homère ; Pausauias le dit comme un fait reconnu. Il est incontestable qu'Ovide l'a imité en plusieurs endioits. Ce poème retrouvé est un fragment d'un hymne dédié à Bacchus, que Diodore de Sicile attribue à Homère , et dont il cite neuf vers.

* Ceci a été écrit en 1799. {Noie de l'éditeur.)

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d'Homère, de Thëocrite, de Virgile et des Métamorphoses d'Ovide.

La langue française , surtout dans la poésie , se prête peu à la traduction des ouvrages des anciens 5 nous avons cependant quelques beaux morceaux d'Homère et de Virgile traduits en vers français. Je cite avec plaisir les livres de TEnéide, traduits par l'abbé Delille. M. Vanderbourg vient de traduire quelques odes choisies d'Horace , qu'il va faire paraître , et que je regarde comme la difficulté vaincue. Mais nous avons de bonnes traductions en prose de poèmes étrangers : celle de Roland Furieux , par le comte de Tressan -, les traductions de plusieurs ouvrages anglais , par Letourneur -, celle de la Jérusalem délivrée^ par Lebrun *, celle de l'Enfer du Dante, par Rivaroi 5 celle de Gessner , par Huber ; et la dernière traduction de la Lusiade (1).

Pour moi, voici le vœu que je crois pouvoir hasarder : je désirerais que les traductions pussent ressembler à la conversation de certains étrangers de beaucoup d'esprit, qui, parlant hardiment et facilement notre langue, pensent dans la leur et traduisent dans la nôtre. J'ai souvent regretté que les termes énergiques et singuliers qu'ils emploient ne soient pas adoptés, et que l'usage soit trop inflexible contre ces nouvelles acquisitions.

Je ne saurais penser comme ceux qui voudraient que l'on ne traduisît que les beaux morceaux des ouvrages anciens ou étrangers. Il serait souvent trop périlleux d'abandonner ce choix aux traducteurs -, de plus , on ne verrait jamais l'ensemble d'un ouvrage, et on ôterait aux traductions leur principal avantage, celui de nous mettre à portée de comparer les défauts aux défauts , et les

(1) Je ne prétends pas exclure toules celles dont je ne parle pas? mais je crois que celles dont je parle suffisent comme exemple de ce que nous pouvons dans l'art de traduire.

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beautés aux beautés, et de distinguer, dans les ouvrages de tous les pays et de tous les temps , ce qui appartient aux mœurs, aux habitudes particulières d'uu peuple, de ce qui appartient aux principes du beau absolu et universel .

Comme , par les traductions , nous avons mieux connu les richesses de nos temps modernes , n©us avons mis plus de lumières et plus de confiance dans le jugement que nous avons porté sur les productions de l'antiquité. Dans le parallèle que Ton faisait journellement des anciens avec les modernes , on donnait toujours la préférence aux anciens. Cela choquait Fontenelle, qui disait, avec beaucoup d'esprit ;, que la question de savoir si les anciens valaient mieux que nous se réduisait à savoir si les arbres d'autrefois étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. Mais J.-J. Rousseau a très judicieusement observé que la question ne serait pas inepte si l'agriculture avait changé. On ne peut nier que les anciens n'aient été nos instituteurs, comme les Egyptiens l'avaient été des Grecs, et les Grecs des Romains; mais on peut devenir supérieur à ses maîtres. Ce sont les circonstances qui font tout. A mon avis, toutes les questions de préférence sont vaines et oiseuses. Je demande seulement qu'on n'admire dans les anciens que les beautés réelles auxquelles on applaudit quand on juge les modernes.

Dans tous les genres de littérature, les temps modernes nous offrent des hommes qui peuvent être dignement comparés à ceux qui brillaient dans l'antiquité. On serait injuste si l'on méconnaissait le caractère de simplicité et de grandeur qui se manifeste dans les belles productions des anciens 5 ce caractère tenait peut-être à la nature de leurs gouvernements et à leurs moeurs. Xénophon , honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des Dix-mille : Ils inourureat, dit-il, irréprochables dans la guerre et dans Varnitié, On lisait ces mots gravés sur un marbre aux Thermopyles : Passant^

va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour ses saintes lois (1). Ces choses sont simples, sublimes, elles vont au cœur. Nous n'avous point encore atteint les anciens dans la sculpture: nous présumons favorablement de leur peinture et de leur musique, que nous ne connaissons pasj mais dans la poésie nous avons nos Homère, nos Virgile , nos Horace. Ce sont les grands intérêts de la patrie qui avaient produit les grands orateurs de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome. L'éloquence est née dans nos temps modernes avec les grands intérêts de la religion. D'abord la chaire a eu ses Démosthènes : depuis un siècle en Angleterre, et en France depuis notre révolution, la tribune a les siens. Il faut rendre justice aux progrès des anciens dans certains arts-, mais il me paraît que les modernes ont plus universellement réussi dans tous. En général, l'esprit d'ordre et de méthode et un certain ensemble caractérisent les productions des modernes, et il y a peut-être de plus beaux détails dans celles des anciens; mais, je le répète, réduisons-nous à n'admirer que le beau, et le beau partout (1).

(1) Celte épitaphe est de Simonides; elle fut placée aux Thermopyles par ordre des Amphictyons.

(2) Dans ce parallèle, que je viens de présenter , des anciens avec les modernes , je u'ai jias entendu faire entrer les sciences dans lesquelles le temps et les (découvertes nous ont donné une supériorité incontestable.

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