CHAPITRE XX
Des causes de la décadence des belles-lettres et des beaux-arts.
On ue parle jamais de la littérature et des beaux-arts sans parler en même temps de leur de'cadence. « Une na- « tiou, dit Voltaire , croupit des siècles entiers dans la bar- (( barie ; on voit ensuite poindre une faible aurore , enfin « le grand jour paraît , après lequel on ne voit plus qu'un (( long et triste crépuscule. Maigre les soins de François l" « le bon goût n'a pu percer en France que sous Louis XIV. (< Les Grecs du bas-empire avouaient que le goût, qui ré- <( gnait du temps de Pe'riclès , était perdu cbez eux ; les « Grecs modernes avouent qu'ils n'en ont aucun. Quinti- (( lien reconnaît que le goût des Romains commençait à se « corrompre de son temps. Lopez de Vega se plaignait du u mauvais goût des Espagnols. Les Italiens s'aperçurent « les premiers que tout dégénérait chez eux quelque temps <( après leur immortel Seiccnto , et qu'ils avaient perdu la u plupart des arts qu'il y avait fait naître. L'Anglais Addi- (( son attaque souvent le mauvais goût de ses compatriotes « dans plus d'un genre, soit qu'il se moque de la statue d'un « amiral en perruque carrée , soit quand il témoigne son « mépris pour les jeux de mots employés sérieusement, ou « quand il condamne les jongleurs introduits dans les tra- « gédies. »
Depuis le milieu du siècle dernier un cri général se fait entendre en France pour annoncer que le bon goût y décline.
Les philosophes accusent de cette décadence les arts mêmes qui dégénèrent. L'imitation de la belle nature, disent-
DE l'espkit philosophique. 38 1
ils (i), est bornée par de certaines limites. Une génëratioa ou deux tout au plus atteignent et e'puisent le beau; la génération qui suit manque le but, pour vouloir le passer : on a alors plus de principes et un plus grand fonds de lumières pour bien juger, plus de bons juges et moins de bons ouvrages. On ne dit point d'un livre qu'il est bon , mais que c'est le livre d'un homme d'esprit. C'est ainsi , continuentils, que le siècle de Démétrius de Phalère a succédé immédiatement à celui de Démosthènes , le siècle de Lucain et de Sénèque à celui de Cicéron et de Virgile , et le nôtre à celui de Louis XIV. Les littérateurs et les artistes défendent , au contraire , leurs arts , et ils n'en imputent la décadence qu'à la philosophie même. Selon eux , c'est l'esprit d'analyse, la haine du merveilleux , la manie du raisonnement, qui ont étouffe le génie et l'imagination (2), et qui ont fait disparaître le bon goût.
Je dirai d'abord qu'un vice commun à ces deux systèmes est de n'avoir aucun égard à la multitude des causes diverses qui peuvent influer et qui influent réellement sur la décadence des lettres et des beaux-arts. Sans parler des événements politiques et des révolutions terribles qui , en un instant , peuvent replonger un peuple dans la barbarie et briser ses monuments , je crois qu'il est nécessaire de s'arrêter aux causes plus ou moins insensibles, simultanées ou successives , qui agissent constamment sur les hommes , et qui opèrent en eux des changements considérables , lors même qu'ils nVprouvent aucune de ces révolutions. L'imitation de la belle nature n'a pas des bornes si
(1) D'Alembert , Mélanges de littérature,
(2) Oa a banni les démons et les fées ; Sous la Raison les Grâces étouffées Livrent nos cœurs à l'insipidité.
Le raisonner tristement s'accrédite ; On court , hélas ! après la vérité.
Ah ! croyez-moi , l'erreur a son mérite. • Voltaire.
étroites que les philosophes voudraient le donner à entendre.
Sans doute l'homme, considère en lui-même, est borné ; mais cette triste vérité frappe sur les sciences comme sur les beaux-arts. Ce qui est certain, c'est que, si l'homme est borné, la nature ne Test pas. Elle offre sans cesse de nouvelles découvertes à nos recherches et de nouveaux objets à notre imitation. Une génération n'est point en droit de prescrire des bornes à celle qui la suivra', et nous ne devons pas être assez présomptueux pour imaginer que nos neveux n'auront plus qu'à glaner, après les abondantes moissons que nous avons faites. Mais, suivant les circonstances et les temps , on réussit dans un genre plutôt que dans un autre. Ainsi , à Rome, le temps de la république a été celui de l'éloquence*, le siècle d'Auguste a été celui de la poésie, et le siècle des Antonins celui des arts (i).
Les idées changent avec les événements et avec les mœurs ; les moeurs et les événements changent à leur tour avec les idées. Selon les pensées déterminantes d'un siècle, l'esprit prend une certaine direction , et alors les plus grands talents que la nature produit tendent vers cette direction commune. Les arts et les lettres ne dégénèrent pas ', mais il y a moins de littérateurs et d'artistes , ou, si l'on veut , il y a moins de grands talents qui se livrent à la littérature et aux beaux-arts. Ainsi, les sciences prennentelles un grand essor : un poème frappe moins qu'une découverte. Devient-on raisonneur: l'épopée est moins à la
{\) Saint-Evremont a remarqué que le siècle d'Auguste n'a brillé que par la poésie , el qu il faut chercher un peu auparavant le beau temps de l'éloquence. D'un autre côté , nos meilleurs écrivains en matière de peinture et de sculpture , Félibien et de Piles, paraissent avoir renvoyé le siècle des beaux-arts, chez les Romains, à fintervalle déterîniné par les règnes do Vespasicn et des Antonins. Les seuls noms de Pline, de Plolémée et de Galien , donnent lieu de placer vers le même temps le plus haut point des sciences. (L'abbé Terrasson. )
Dï: L'esprit philosophique. 585
mode que la poésie didactique. Nous devons au siècle de Pline les ouvrages admirables de Quintilien et de Tacite , que la génération précédente n'aurait peut-être pas été en état de produire. Pope , dans le siècle de Newton , n'eût pas fait le Paradis perdu ^ mais Milton , dans le sien, n'eût pas fait V Essai sur Vliomme, Tout ce qui est révolution ou changement n'est pas décadence.
Il y a des genres de littérature qui éprouvent des changements inévitables. Le théâtre, par exemple, ne peut rester le même quand les mœurs chanj^ent. Il faut plus de finesse dans la comédie quand il faut peindre des ridicules moins apparents •, la tragédie demande plus de mouvement et d'action quand on est réduit à des sujets tragiques qui ont moins de célébrité , ou quand on est obligé d'inventer de nouveaux sujets. La décadence ne commence alors que quand on va jusqu'à croire que l'action , dans la tragédie, peut suppléer à l'intérêt , et que , dans la comédie , la subtilité peut remplacer la finesse.
Le bon goût ne s'altère véritablement que lorsque les mœurs se corrompent , ou lorsqu'on abuse de l'esprit jusqu'à oser prétendre qu'il soit mis à la place de tout : un faux luxe gâte les arts et les artistes. Les gens riches , dont le goût est entièrement usé, demandent toujours à jouir, et les artistes, pour leur plaire, ne cherchent qu'à surprendre. Le beau ne suffit pas , il faut du nouveau. On cherche moins ce qui plaît que ce qui distingue. Le musicien se jette dans les difficultés, le peintre dans le maniéré, et l'architecte dans un absurde mélange de grec, de gothique et de chinois. Comme dans la société l'expression du sentiment est mise à la place du sentiment même, sur le théâtre l'esprit remplit alors l'office du cœur. Dans les pièces de Marivaux , de Dorât, et de tant d'autres auteurs, les maximes sont réduites en épigrammes,etles sentiments en maximes. Il n'y a plus d'ensemble dans les pièces : car les sentiments se lient aux sentiments , ils font corps, ils ont besoin d'être amenés et soutenus. C'est le feu électrique^, qui ne peut se com-
584 i^E l'usage et de l'abus
muniquer sans interruption que par une chaîne. Ces traits pétillants, au contraire, ces maximes caillantes , qui font aujourd'hui le fond de tant d'ouvrages, sont toujours isolées; elles ne peuvent être mises en communauté; elles deviennent les proverbes de la bonne compagnie , mais elles glissent sur toutes les âmes. Telle est la véritable source de la dépravation du goût.
La raison même se corrompt de son côté , et bientôt elle achève encore de corrompre le goût lui-même , car tout se tient. Les philosophes ont aussi besoin de briller et de surprendre. Ils ne veulent plus que se faire remarquer, et pour cela ils cessent de penser comme les autres. Après avoir abusé de l'esprit, on abuse du raisonnement. Dans les sciences , il y a bientôt autant de systèmes que de têtes. Dans la littérature et dans les beaux-arts, il se forme autant de goûts particuliers qu'il y a d'individus. On ne met plus rien en commun. Les livres gâtent les conversations, elles ne sont plus le rapprochement délicat des cœurs et des esprits •, on n'y cause pas , on y dogmatise , on y dispute , et on en bannit tout ce qui en faisait l'agrément, le sentiment et la gaîté. C'est le dernier période de la décadence du bon goût dans une nation qui , sans éprouver aucune révolution marquante, se corrompt insensiblement. Il ne faut donc pas imputer à la philosophie seule la triste influence des mœurs qui opère sur la philosophie même.
Jamais le véritable esprit philosophique ne sera défavorable aux lettres et aux beaux-arts. C'est, au contraire, ce que nous conservons de lumières, qui est seul capable de ramener le bon goût , à moins que des circonstances extraordinaires n'en ordonnent autrement. J'ai démontré les grands biens qu'une saine philosophie a faits à la littérature et aux beaux-arts. J'ajoute que les beaux-arts et la littérature ont exercé une réaction utile sur les sciences et sur la philosophie. Les savants et les philosophes se sont débarrassés du triste jargon de l'école •, ils ont su plaire en instruisant. Buffbn a peint dignement la majesté de la na-
DE l'esprit philosophique. 585
ture. Baiîly, d'Alenibert , Hume, Ferguson, et tant d'autres, ont porté, dans les sciences abstraites, la pureté et l'élégance du style. Dans tous les ouvrages de discussion, on a réussi à se rendre agréable pour se rendre utile. Les mémoires des voyageurs sont devenus plus intéressants par la forme de leur rédaction (i). Le langage des sciences a cessé d'être barbare; il est devenu , pour ainsi dire, sociable. \? Anacharsis de Barthélémy prouve tout ce que la plume d'un littérateur peut ajouter aux recherches d'un philosophe et à l'érudition d'un savant. Toutes les vérités ont été mises à la portée de tous les bons esprits , et la nécessité d'user d'une forme plus polie, dans la manière de s'exprimer, a contribué, plus qu'on ne pense, à faire disparaître les vaines subtilités et les aspérités rebutantes qui s'attachaient au fond même des choses, quand on n'employait qu'un langage mystérieux et inusité.
Je regrette que ces heureux changements ne se soient pas aussi universellement opérés en Allemagnequ'en Angleterre etenFrance. Cela vient, peut-être, de ce que les philosophes allemands sont presque tous professeurs d'université, et qu'ils cherchent plus à former des adeptes dans leurs écoles que des disciples dans la société. Cela vient peut-être encore de ce qu'en Allemagne , les savants et les philosophes croient moins avoir le public pour juge qu'ils ne croient être eux-mêmes les juges du public. Comme dans cette vaste contrée il n'y a point de grandes capitales dont le suffrage puisse commander celui des autres cil es, chaque écrivain philosophe se croit tout-à-fait indépendant des autres pour sa propre célébrité. 11 résulte de là un grand mal, celui de rendre certains philosophes incorrigibles, et d'en faire admirer d'autres dont toute la réputation s'évanouirait si le public pouvait la confronter avec leurs
(i) Tels sont les Voyages de Cook , de S^-dias, de Vaillor.t, de Volney, de Bougainville, de Forsler . dn comte Frc'déric-Léopold de StoUberg . de Coxe , de Saussure , oie. •*
ouvrages , et soulever le voile qui cache leur ténébreux idéalisme. Jacobi , qui mérite si bien d'être distingué , n'est pas un docteur de l'école. Sa philosophie n'est pas la grammaire des idées , mais celle des choses. Il n'a jamais fait les honneurs de la raison aux dépens du sentiment.
Malgré les rapports d'affinité qui existent entre la littérature, les beaux-arts et la philosophie, il est pourtant, entre ces choses , une ligne de démarcation qu'il ne faut pas franchir. La philosophie ne se propose que la recherche du vrai. La littérature et les beaux-arts, qui ne se proposent que celle de l'agréable et du beau , peuvent souvent se contenter du vraisemblable. L'esprit d'ordre, de méthode et de discussion, est indubitablement nécessaire à tous; mais on dessèche les arts d'agrément quand on veut y introduire une précision trop rigoureuse.
Les philosophes du siècle ont voulu bannir de partout ce qui leur paraissait contraire à une raison froide et didactique. Il n'y a plus eu d'orateurs, parce qu'on ne s'est plus prêté aux charmes de l'éloquence. On a cru qu'il ne fallait que convaincre, on a abandonné l'art plus séduisant de persuader. Cicéron et Démosthènes jetaient des flammes qui embrasaient la multitude. Chez nous, l'esprit des affaires commence à tout absorber. On s'adresse uniquement à la raison, qui résiste , et on ne s'adresse plus aux passions, qui se laissent entraîner. Des sermonneurs didactiques (i), dans nos chaires, ont remplacé les hommes véhéments et adroits qui savaient si bien secouer les consciences. Une logique sèche a glacé notre barreau. Des abstractions, des spiritualités pétillantes, sont devenues, sous le nom A' idées ^ les matériaux de tous les discours
(i) Voyez les Sermons du P. Elisée , laut prônés par les philosophes modernes , dans lesquels on découvre rexacliludc rigoureuse duccnipas de l'écrivain , du cféomèh'o , plutôt que le style pathéliquc de Torat'îur chrétien.
DE l'esprit philosophique. 587
académiques. On a évité les sentiments naturels comme àes lieux communs', on a été assez insensé pour croire [ju'on n'avait plus à parler à des hommes, mais à des sages. Les siècles raisonneurs ne sont pas des siècles poétiques. Le mot de Fontenelle sur l'idylle des Pêcheurs de rhéocrite a de quoi décourager tous les poètes (1). Le [nerveilleux de la mythologie des anciens paraît usé. Milton et Klopstock avaient pris leurs sujets dans les prodiges de la religion; on ne lit presque plus leurs ouvrages, parce qu'on ne veut pas plus des idées religieuses que de a fable. Les poètes philosophes se sont repliés sur l'his- ,oire 5 mais la Henriade prouve que l'essai a été malheureux. Ce n'est pas dans les faits purement humains qu'il 'aut chercher ce merveilleux qui est l'âme de l'épopée, et pi tend à élever l'homme au-dessus de lui-même. Le 3eau idéal a été banni*, on n'a plus permis dépeindre, sur aos théâtres , la vertu sans tache , ni l'héroïsme sans ■aiblesse. De là toutes ces pièces nouvelles , qui , sous prétexte d'être le résultat d'une connaissance plus prox)nde du cœur humain , dégradent l'homme , et semblent ivoir pour but, non de nous faire aimer ou admirer la i^ertu sans vices, mais de nous rendre le vice presque ai- Tîable , par la précaution odieuse de ne jamais le laisser >ans quelque vertu.
(i) « Deux pêcheurs , dit Fontenelle , qui ont mal soupe , sont cou- « chés ensemble dans une méchante petite chaumière qui est au bord H de la mer ; l'un réveille l'autre pour dire qu'il vient de rêver qu'il i prenait un poisson d'or , et son compagnon lui répond qu'il ne laist serait pas de mourir de faim avec une si belle pêche : était-ce la pei- « ne de faire une idylle? » On peut répondre à Fontenelle : « Deux )etits rois, chacun d'une méchante petite ville , se querellent pour une ille ; l'un d'eux se mutine , et s'en va pleurer dans son quartier : étaite la peine de faire V Iliade? » Ou , si on prend un exemple chez Fonene'ile même : a Tout un village danse à une fêle, excepté un paysan, larce qu'il y a une paysanne qui ne s'y trouve pas : élait-ce la peine de aire une lamentation de cent vers ?» Le mérite consiste à faire éclore les fleurs sur un fonds qui paraît sec et stérile. ( L'abbé Batteux. )
588 DE l'usage et Di2 l'abus
Dans tous les genres , on cherche à détruire l'illusion ^ en décomposant les ressorts cachés qui la produisent. On ne s'aperçoit pas qu'en découvrant les racines on dessèche l'arbre. La manie de se montrer philosophe et esprit fort est poussée à un tel point , que l'on rougirait presque de paraître sensible. On ne rit plus à la comédie, on y sourit. Les plus belles tragédies n'arrachent plus de larmes -, elles réveillent la critique ou donnent carrière au raisonnement. Les peintres, les musiciens , les poètes, n'ont pas beau jeu. Une multitude d'hommes médiocres n'aperçoivent jamais dans leurs ouvrages que ce qui peut prêter à la censure et fournir une occasion de paraître connaisseur. On est plus jaloux de l'honneur puéril déjuger que du plaisir de jouir. Les connaisseurs véritables comparent sans cesse ce qui est avec ce qui pourrait être. L'idée du mieux leur ravit la jouissance du beau; ils courent après une ombre, et ils abandonnent un plaisir réel. Ce n'est point au milieu d'un peuple trop raisonnable , que les lettres et les beaux-arts peu vent prospérer. Les arbres de la Thrace dansaient au son de la lyre d'Orphée, non parce qu'Orphée était un demi-dieu, mais parce que les Thraces étaient encore les hommes de la nature. Les prodiges de la musique , chez les Grecs , prouvent combien ce peuple était sensible. Ne bannissons pas la raison , mais n'étouffons pas le sentiment.
La littérature souffre d'autant plus de nos abus dans l'art de philosopher, que nous avons voulu, pour ainsi dire , corrompre la source même de toutes les beautés littéraires , en corrompant la langue. C'était un grand bien d'avoir fait passer, dans les ouvrages d'agrément et dans les discours oratoires , des mots énergiques que l'on avait empruntés des sciences 5 mais cette richesse a dégénéré en indigence, quand on a voulu que le langage de la littérature ne fût plus que celui des savants, et que l'on a entendu faire de l'éloquence et de la poésie avec de l'algèbre. Bientôt on a été plus loin, et on a retranché les ornements, comme des superfluités. Sous prétexte de dire beaucoup de choses eu peu de mots, on a multiplié
DE l'esprit philosophique, 389
les verbes; oq a dimiDué les expressions moelleuses et mesurées qui marquaient les nuances (1).
Le véritable esprit philosophique avait mis des bornes à l'empire de l'usage; il ne laissait au pouvoir du caprice national que ce qu'on nepouvait lui ôter. La ridicule manie de philosophera laissé au caprice de chaque'particulier le droit dese créer une langue privée. Chacun s'est cru en état d'écrire, comme chacun s'est cru en état de penser. Des mots nouveaux et monstrueux , inconciliables avec le génie de la langue, ont été répandus dans une foule d'écrits polémiques : il nous est arrivé ce qui arriva aux Latins , quand les Barbares soumis à leur domination voulurent écrire dans une langue qu'ils n'entendaient pas.
On n'a plus voulu du merveilleux ni du beau , on s'est réfugié dans le gigantesque : car il fallait imposer par quelque autre moyen. Nous sommes inondés de métaphores absurdes, de déclamations outrées; on ne cherche pas à être grand , on veut uniquement le paraître ; on exalte les têtes, dans l'impuissance où l'on s'est mis de remuer les âmes. Une saine philosophie avait posé les véritables règles (2) : le nouveau philosophisme n'en reconnaît aucune. Je sais que le goût est la conscience du beau , et que , comme la conscience , il peut parfois s'élever au-dessus des règles mêmes; mais il n'appartient qu'au génie de saisir les exceptions rares dans lesquelles on sait se rendre supérieur à l'art, sans aban-
(1) La Harpe , dans son ouvrage intiîulé ; Du fanatisme dans la langue révolutionnaire , a indiqué la plupart de ces abus (*).
(2) Nous devons à celle saine philosophie le Cours de littérature de La Harpe , la Poétique cl les Eléments de littérature de Mannontel , déjà si distingué par ses Contes m,oraux.
{*) Cette observation avait déjà e'té faite, n On introduit chaque jour de nouveaux verbes , ■ complètement barbares , dit Necker , et on les substitue 'a l'usage des substantifs. Aiusi
• l'on dit : influencer, utiliser, exceptionncr. Cette remarque semble subtile, mais elle
• indique qu'on n'e'prouve plus le besoin des expressions moelleuses et mesure'es : car Cg « n'est jamais par des verbes, dont le sens est toujours positif, mais par l'uuion des adjec- « lifs anx substantifs que les ide'tis acquièrent de la nuance et de la gradation. » Du pouvoir exécutif dans les grands étais , in-8", 1792, t. 2 , cb. XI , y. ao3. (Note de l'Éditeur.)
590 DE l'usage et de l'abus , etc.
donner la nature. Le pire de tous les désordres est le mépris pour l'instruction , qu'une ignorance présomptueuse proclame avec tant de hardiesse. On disait autrefois que Ton naissait poète et que l'on devenait orateur ; aujourd'hui chacun croit être l'un et l'autre, sans s'occuper des moyens de le devenir. 11 n'y a plus de hiérarchie dans la république des lettres. Les grandes prétentions se placent à côté des grands talents. Les littérateurs estimables que nous possédons encore n'obtiennent plus la considération due à leur mérite. Les ouvrages des anciens sont négligés 3 une espèce d'anarchie a gagné tous les esprits , et si l'on n'y prend garde, nous touchons à la confusion et au chaos. Les hommes distingués qui nous restent nous arrêteront sur le bord du précipice, et la France, je l'espère, continuera d'être la patrie du bon goût, comme la brillante capitale du monde littéraire.