CHAPITRE XXI
De Tapplication de lesprit philosophique à l'hisloire.
Toute nation qui connaît et cultive les lettres a des historiens , c'est-à-dire des hommes qui recueillent des faits , et qui rédigent leurs narrations avec plus ou moins d'élégance. Mais il faut avoir déjà fait de grands progrès dans la philosophie, pour que la manière d'étudier, d'écrire et même de lire l'histoire, puisse parvenir à un certain degré de perfection. Cette partie de la science humaine est une des plus importantes pour les hommes-, deux choses essentielles y sont à considérer: la certitude et l'instruction. Or , il a fallu être très avancé dans l'art d'une saine critique , pour pouvoir s'assurer de la certitude des faits historiques, et il a fallu une grande connaissance de l'homme et de la société, pour pouvoir présenter ces faits IL ,
îi DE l'usage et de l'abus
de la manière la plus instructive pour les particuliers et
pour les peuples.
Ce que nous n'avons pas vu nous-mêmes , nous ne pouvons le connaître que par le témoignage des autres. Dans mille circonstances de la vie, et sur une foule d'objets, nous sommes obligés de nous reposer, sur la foi d'autrui , des choses dont la connaissance nous est nécessaire ou utile: car nous n'occupons qu'un point dans la durée comme dans l'espace, et les choses qui se passent au-delà de ce point, soit par rapport au temps , soit par rapport au lieu, seraient pour nous comme si elles n'étaient pas, ou comme si elles n'avaient jamais été , s'il n'y avait aucun moyen d'en faire arriver la connaissance jusqu'à nous.
Quel est le degré de foi, plus ou moins grand, que l'on doit ajouter aux témoignages? Telle est l'importante question dont la philosophie s'est occupée pour découvrir les divers degrés de probabilité ou de certitude qui peuvent accompagner les faits historiques.
Pendant long-temps , tout Tart critique avait été réduit à restituer des passages , à vérifier les variantes d'un texte ; les savants n'étaient occupés qu'à faire des recherches dans les temps antiques, à bâtir des systèmes de chronologie, et à discuter des dates. Nous manquerions de reconnaissance, si nous ne rendions justice aux pénibles travaux des Scaliger , des Petau , des Sirmond , des Usher , des Marsham , des Bochart •, mais on peut dire que ces travaux, qui avaient leur utilité, n'atteignaient pas le but principal des recherches historiques. On pesait trop peu la certitude historique dans ses rapports avec les circonstances morales qui peuvent nous inspirer ou nous faire perdre la foi qui doit être accordée ou refusée aux faits dont l'histoire conserve le dépôt. Mais le siècle de l'érudition n'était point encore celui de la philosophie. Bayle, qui , le premier, voulut porter la lumière dans la science des faits historiques , n'y porta qu'un scepticisme outré. Il nia la possibilité de toute certitude historique, sous prétexte que Siméon Métaphras
avait fait un traité de Tart de composer de saints romans. La raison réprouve ce scepticisme, et Bolingbroke, qui n'est pas suspect de crédulité, a condamné Bayle.
Le véritable esprit philosophique est aussi éloigné des illusions d'une croyance sans mesure que des doutes désespérants d'une incrédulité sans bornes.
En général, des témoignages au-dessus de tout reproche et de toute objection sont, en matière de faits transitoires ou passagers , les seuls garants que nous puissions avoir de leur certitude-, et il faut convenir, d'après notre propre expérience , que nous éprouvons , dans les choses qui nous sont transmises par de semblables témoignages , îa conviction attachée aux choses mêmes que nous avons vues.
L'essentiel est donc de fixer les règles d'après lesquelles les témoignages doivent être pesés.
Nous ne parlerons pas du témoignage verbal , c'est-àdire des simples traditions. Comment s'assurer que ces traditions, dont personne n'a le dépôt, sont fidèles, et que la chaîne n'en a point été interrompue? Le judicieux abbé Fleury observe que la mémoire des faits ne peut se conserver long-temps sans l'écriture -, que c'est beaucoup si elle s'étend à un siècle ; que les faits qui passent de bouche en bouche, par des témoins intermédiaires , s'altèrent facilement, et que l'on ne peut trouver aucune sûreté dans les récits qui nous sont ainsi transmis. De là, on a écarté avec sagesse les traditions purement populaires, on a débrouillé le chaos de l'histoire, et on l'a débarrassé de toutes les fables sur l'origine des sociétés, et de toutes les fictions des premiers siècles. On a posé pour règle que l'on doit tenir pour suspect tout ce qui précède les temps où chaque nation a reçu l'usage des lettres. On va peut-être trop loin quand on prétend que , lorsqu'il y a des interruptions ou de grands vides dans une histoire , on doit encore tenir pour suspect tout ce qui les précède -, mais incontestablement rien n'est plus incertain que cette partie de l'histoire ancienne dont les faits ne sont rapportés que par
des auteurs qui n'ont écrit que plusieurs siècles après: ce qui exclutlacertitudedepresquetouteThistoireanciennede l'Egypte ou de l'Orient, pour les temps antérieurs à la conquête des Grecs, et douta peine il s'est conservé quelques vestiges 5 tout ce qui précède les olympiades, chez les Grecs, et à peu près la seconde guerre punique ; chez les Romains , en un mot, les origines de toutes les nations , excepté celles du peuple juif, dont on ne perd point la trace, et qui reposent sur les plus anciens et les plus authentiques monuments qui puissent conserver le souvenir des actions des hommes. Dans des temps plus rapprochés de nous , nous tombons dans la même incertitude , quand les mémoires des contemporains manquent. J'en prends à témoin la plus grande partie de l'histoire du moyen âge -, non qu'elle soit précisément dépourvue d'auteurs contemporains , mais leurs mémoires sont défectueux, et les lacunes si' grandes qu'il n'est pas possible de les remplir. Rien n'est plus sage que ce que dit Fontenelle (i) sur l'histoire ancienne : « Si « d'un grand palais ruiné on trouvait les débris confusé- <( ment dispersés dans l'étendue d'un vaste terrain, et qu'on « fût sûr qu'il n'en manquât aucun , ce serait un prodi- « gieux travail de les rassembler tous, ou du moins , sans V « les rassembler, de se faire, en les considérant, une « idée juste de toute la structure de ce palais*, mais s'il « manquait des débris , le travail d'imaginer cette struc- « ture serait plus grand, et d'autant plus grand qu'il (( manquerait plus de débris, et il serait fort possible que « l'on fît de cet édifice différents plans qui n'auraient rien « de commun entre eux. Tel est l'état où se trouve parmi « nous l'histoire des temps les plus anciens. Une infinité <t d'auteurs ont péri 5 ceux qui nous restent ne sont que « rarement entiers. De petits fragments , et en grand « nombre , qui peuvent être utiles , sont épars çà et là, « dans des lieux fort écartés des routes ordinaires , où l'on
(1) Eloge de M. Bianchini.
DE l'esprit philosophique. 5
« ne s'avise pas de les aller déterrer ; mais ce qu'il y a de « pis , et ce qui n'arriverait pas à des débris ciatériels , « ceux de l'histoire ancienne se contredisent souvent, et « il faut trouver le secret de les concilier , ou se résoudre « à faire un choix qu'on peut toujours soupçonner d'être « un peu arbitraire. Tout ce que des savants du premier « ordre et les plus originaux ont donné sur cette matière, « ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d'an- (( tiquité j et il y a encore lieu à des combinaisons nou- « velles , soit que tous les matériaux n'aient pas été em- « ployés, soit qu'on en puisse faire un usage plus heureux , (( ou seulement un autre assemblage. »
Quand il s'agit de la certitude des faits historiques, il faut donc s'arrêter à des écrits , et à des écrits faits par des hommes qui aient vécu dans le temps où se sont passés les faits qu'ils racontent 5 il faut du moins que ces hommes aient vécu dans un temps voisin ; et encore, dans ce cas, la certitude n'est jamais complète. Lorsque l'auteur est contemporain, lorsqu'il a été ou qu'il prétend avoir été témoin, dès lors, si l'ouvrage n'est ni supposé, ni altéré, nous tenons le fait directement de la bouche ou de la plume d'un témoin icrimédiat. Il ne s'agit plus que d'examiner quelle espèce de confiance on doit à ce témoin.
Le degré de foi et de confiance doit se mesurer, et sur la nature du fait que le témoin raconte , et sur le caractère ou l'autorité du témoin lui-même.
Pour apprécier les faits en eux-mêmes , il faut les confronter avec la nature, avec la raison , avec le bon sens, avec la commune expérience. Il y a mille distinctions à faire et mille nuances à saisir entre Vahsurde et le mer^ veilleux , V extraordinaire et le vraisemhlahle. Tout ce qui offense évidemment le bon sens et la raison est une absurdilé : les témoignages humains , en quelque nombre qu'ils soient , et quel que soit leur poids , ne pourront jamais nous autoriser à y croire. Les actions et les faits dont on ne trouve pas la solution dans les choses naturelles XX^nn^ui àMînerveilleux , et offrent toujours de graadi
motifs de doute. Dans ces cas , on ne doit cëdei* qu'a de^ preuves plus claires que le jour. Il faut des preuves graves pour accréditer les choses extraordinaires , qui ne trouvent aucun appui dans la commune expérience , dans l'ordre accoutumé des choses. La présomption de vraisemblance étant constamment attachée aux faits qui ne sortent pas du cours réglé des événements , ou qui sont conformes à la conduite générale des hommes , il faut des preuves moin* fortes pour étayer ces faits.
Un fait peut être vrai sans être vraisemblable y ou vraisemblable sans être vrai.
Un fait vrai, sans être vraisemblable, est celui qui , par ses circonstances et ses caractères, étonne la raison, et qui la subjugue par la force des témoignages ou des documents sur lesquels il est appuyé. Un fait est vraisemblable, sans être vrai , lorsque ce qui nous parait devoir être n'est réellement pas , et que les présomptions sont en opposition avec les preuves.
Dans l'histoire, ainsi que dans toutes les autres sciences, le vrai est essentiellement distinct du vraisemblable, et on ne doit se contenter du vraisemblable que quand oa ne peut atteindre le vrai.
Je dois avertir que je ne parle ici du vraisemblable qu-e par rapport à la nature des faits, considérés en eux-mêmes: car, sous un autre point de vue , le vraisemblable est quelquefois attaché plutôt au degré de la preuve qu'au caractère du fait. Ainsi , on dit toujours , en parlant d'un événement extraordinaire , qu'il devient vraisemblable par le nombre et par la qualité des personnes qui le racontent ou l'attestent.
On ne peut bien juger des faits qu'en remontant au temps où ils se sont passés. La plupart des hommes de notre siècle sourient lorsqu'on leur parle des institutions de Lycurgue. Un égoïste, un efféminé , est tenté de révoquer en doute le patriotisme généreux de Léonidas et la vertu de Caton. Le mal est qu'entraînés par tout ce qui nous environne , nous transportons perpétuellement nos idées,
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nos préjuges et nos mœurs , dans des siècles où Ton avait d'autres mœurs, d'autres préjugés et d'autres idées. Quelle source plus féconde d'erreurs ! A ceux qui veulent ainsi rendre modernes tous les siècles anciens , un écrivain célèbre adresse les paroles que les prêtres d'Egypte adressèrent à Solon : 0 Athéniens y vous n'êtes que des enfants 1
11 ne suffit même pas déjuger les faits d'après l'allure générale du siècle dont ils forment les annales : il faut encore les combiner avec le génie particulier du peuple dont on étudie l'histoire -, avec les lois politiques , civiles et religieuses de ce peuple j avec le degré de civilisation et de lumières où il était parvenu à chacune des époques dont on s'occupe*, avec les circonstances successives de prospérité et de malheur, de grandeur d'âme et de décadence, dans lesquelles il pouvait se trouver à chacune de ces époques-, enfin , avec toutes les révolutions subites ou insensibles qui agissent sans cesse sur les institutions et les mœurs d'une nation ou qui les bouleversent violemment.
Les Romains ne ressemblent point aux Carthaginois : il ne faudrait donc point argumenter de tout ce qui nous a été transmis sur la foi punique pour nier les prodiges que la religion du serment opérait chez les Romains.
A des époques différentes , Rome ne ressemble plus à elle-même. Le tableau des maux effroyables que la censure a faits dans un temps de tyrannie et de corruption rendra-t-il donc incroyables les biens infinis que l'on avait retirés de la même institution , dans un temps plus heureux ?
Jugera-t-on les peuples libres par la stupeur , l'abattement et les vices des peuples esclaves?
Partout, quand certaines circonstances changent , les hommes ne changent-ils pas aussi? La phjsionomiedela nation française est-elle aujourd'hui ce qu'elle était sous les derniers règnes? Les efforts de cette nation contre les forces combinées de l'Europe n'ont-ils pas produit une
révolution étonnante dans Tari terrible de faire la guerre? Wont-ils pas produit une révolution encore plus étonnante dans les limites des empires et dans la politique des peuples? N'en prépârent-ils pas une plus générale dans les idées , les opinions et les principes qui régissent les sociétés humaines?
Ce que nous disons sur la manière d'apprécier les faits qui intéressent un corps de peuple s'applique aux actions privées des individus. Chaque action doit être confrontée avec la vie entière de l'individu auquel on l'attribue. Les hommes les plus recommandables font des fautes , et ils ont leurs imperfections. Les scélérats les plus déterminés ont des intervalles lucides-, Néron même a eu ses beaux jours. Mais il est des choses qui sont incompatibles avec tout le reste de la conduite. Une lâcheté n'est point à supposer dans Turenne •, les vices honteux obscurément imputés à Socrate fuient devant la réputation de sa haute vertu. Il faut des preuves bien fortes , bien irrécusables , pour faire cesser la juste présomption d'intégrité attachée à la possession constante de l'état d'honnête homme , d'homme vertueux , de grand homme.
Après nous être assurés de la nature des faits généraux ou particuliers qui nous sont transmis , après avoir calculé leurs divers degrés de vraisemblance , nous devons passer à l'examen des témoins qui nous les transmettent.
La philosophie récuse les orateurs et les poètes. Les ouvrages d'éloquence et de poésie ne sont souvent que des ouvrages d'ostentation ou de simple agrément. Les orateurs ont leur parti ♦, les poètes ont leur Mécène. La poésie est le domaine de l'imagination. Lors même que les poètes traitent des sujets vrais , ils cherchent à ^les embellir par des fictions. Homère^ n'a peint les hommes que dans les divinités de la fable.
Il est des écrivains qui , pour leur instruction et celle des autres, tiennent registre de ce qui se passe sous leurs
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yeux, et transmettent à la postérité les faits et les événements de leur siècle. La philosophie pèse le rôle (i) qu'ils jouaient eux-mêmes dans le monde, leur caractère, leurs intérêts, leurs préjugés, leurs lumières, leur langage.
Etaient-ils simples témoins ou acteurs dans la scène? L'acteur qui est sur le théâtre, et qui voit le jeu secret de toutes les machines, est à portée de mieux connaître ce qui arrive ; le simple témoin , dans le silence des passions, est capable d'en mieux juger. Mais si l'on peut craindre que celui-ci soit moins instruit , celui-là n'est-il pas plus suspect? L'acteur qui écrit prend souvent un langage d'apprêt, comme en agissant il prenait son habit de parade. On est autorisé à espérer plus de sincérité de la part du simple témoin. César, qui n'avait que de grandes choses à raconter dans sa propre vie, conserve le ton de Thistorien en parlant de lui-même. Le cardinal de Retz n'a pas dissimulé ses propres vices. En méprisant ses petites intrigues , on lui sait encore gré de la franchise avec laquelle il les expose. Mais combien d'autres n'ont présenté que de ridicules éloges de leurs succès, si souvent fortuits ou équivoques , et de fades apologies de leurs fautes? On regrette que Turenne n'ait pas écrit ses campagnes j mais le livre tombe mille fois des mains quand on lit les mé-
(i) Pour juger combiea ces précautious sout nécessaires , il n'y a qu'à jeter ua coupd'œil sur les événeaieuts qui se passent sous nos yeux. Quel est l'homme en France qui pourrait nous rendre un compte fidèle et exact des révolutions dont nous sommes les témoins? et quel est riiorame auquel nous croirions pouvoir accorder exclusivement notre confiance ? Au milieu d'une mullilude de sectes , d'intérêts et départis divers , la vérité sur les points importants échappe à l'œil le plus observateur. Chacun ne voit que son but et ses idées ; ilinterprète les faits plutôt qu'il ne les raconte. On ignore presque toujours les causes secrètes , et on ne voit que les résultats. On sexagère rimportance de ce qu'on sait; on suppose difficilement l'importance de ce qu'on ignore. Ce n'est peut-être que dans cinquante ans que l'on pourra écrire une histoire de la révolution française ; et combien de choses demeureront inconnues à cause du silence de quelques témoins, ou incertaines à cause du défaut de sincérité de quelques autres î
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moires ou les confessions de certains hommes , d'ailleurs justement célèbres. Règle générale : on doit attentivement comparer ce que raconte un écrivain qui a rédigé sa propre histoire, avec les relations que de simples témoins font des mêmes faits. Si l'on ne doit pas toujours croire ce que dit le premier, on doit savoir pressentir et supposer ce que les seconds peuvent omettre.
Il est des choses qui sont toujours obscures et qui échappent aux yeux de tous les contemporains , quand elles ne nous ont pas été révélées par les hommes mêmes qui étaient dans le secret. Savons-nous quel fut le degré de la complicité de César dans la conjuration de Catilina? On a élevé des doutes plausibles sur la réalité du complot formé contre Venise par le marquis de Bedmar (i). La mort de Charles XII a fait naître vingt conjectures ou relations diverses -, on ne sait encore si elle fut l'ouvrage d'un assassin ou du canon de Fredericshall.
Les faits les plus connus passent à travers le caractère, les passions , les préjugés de l'historien , et s'y teignent.
Les écrits de Grégoire de Tours , qui vivait dans un siècle où l'on était trop crédule pour des choses qui sont sûrement arrivées, si elles sont entrées dans les desseins de la Providence, mais quHl ne faut pas supposer sans des preuves évidentes (2) , sont pleins de miracles et de prodiges. L'auteur mêle toujours le merveilleux aux récits les plus ordinaires.
Sous la plume de quelques prélats ou de quelques moines panégyristes (5), Constantin n'a point de faiblesses ,
(1) L'auteur ]^araît avoir pressenti ici ce que vient de démontrer M. le comte Daiu , dans son intéressante Histoire de Venise ^ contre l'autorité du spirituel abbé de Saint-Réal.
{Note de L'éditeur sur la i''^ édition.)
(2) Montesquieu.
(3) Les moines, charf;és, sous !a première race des rois de France, d'écrire la vie de ces rois, ne donnèrent que celles de leurs bienfaiteurs, et ils ne désignèrent les autres règnes que par ces mots : Nihii fecit ; d où il est arrivé qu'ils ont donné le nom de rois fainéants à des princes d'ailleurs très estimables.
îît Julien n'a plus de qualités ; sous celle de quelques philosophes outrés , saint Louis , si célèbre comme législateur par ses établissements , comme capitaine par ses expéditions d'outre-mer, et comme homme d'état , par les premiers coups qu'il a portés à la barbarie féodale et aux prétentions ultramontaines , cesse d'être un grand prince parce qu'il n'a pas résisté à la fureur de son siècle pour les croisades.
Combien d'historiens , par leurs interprétations malignes, dépravent ce qu'ils touchent?
\J Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleuiy, qui était à la fois religieux et philosophe, ne ressemble point à celle du janséniste Racine , qui n'était qu'un homme de parti (i).
Pour un Suétone , qui a écrit , avec fidélité , la vie des tyrans, mille esclaves, tels que les Mamertin , les Eumènes, les Nazaire, flattent leurs vices et leur prêtent des vertus qu'ils n'ont pas. Ce que l'esprit d'adulation opère dans les gouvernements absolus , l'esprit de faction l'opère dans les républiques , où l'on est aussi esclave des passions et des préjugés d'un orateur ou d'un tribun qu'on l'est ailleurs des préjugés et des passions d'un despote.
Toutes les affections dont les hommes sont susceptibles peuvent agiter l'âme d'un historien. Il importe donc de reconnaître les différents langages delà simplicité, de la flatterie, de la prévention et de la haine. Il faut examiner un historien comme on examinerait un témoin en justice : celui dont le style montre de la vanité , peu de jugement, de l'intérêt ou quelque autre passion, mérite moins de créance qu'un autre qui est sérieux , modeste , judicieux, et dont les vertus et la sincérité sont d'ailleurs connues. Dans chaque nation on doit préférer l'habitant
(i) Les jansénistes ont refait à Bruxelles le Dictionnaire lùstoricjue des hommes fameux , par une société de gens de lettre ; ils ont présenté , dans ce Dictionnaire , un livre de vie ou de mort pour ceux qui apparlienneiit ou qui nappartiennent pas à leur secte.
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à l'étranger. Les étrangers et les ennemis sont suspects ^ mais on prend droit sur ce qu'ils disent de favorable au parti contraire. Je renverrais, sur ces différents points , à la préface très philosophique de V Histoire ecclésiastique de Tabbé Fleury, si je ne savais que dans notre siècle on ne lit guère une préface, et moins encore celle d'une histoire ecclésiastique j mais les gens sensés y recourent et s'en trouvent bien (i).
La moralité d'un historien est-elle appréciée, on examine s'il est seul à parler des faits qu'il raconte, s'il est appuyé, si du moins il n'est pas contredit 5 si ses relations se concilient avec les actes publics et officiels, les mémoires privés, les lettres missives et les divers documents, se rapportent, en un mot, avec toutes les autres connaissances que nous avons des lieux et des temps.
C'est ainsi que l'esprit philosophique , en nous apprenant à juger ceux qui écrivent l'histoire, et en déterminant quels doivent être, suivant la nature des faits , les divers degrés de force dans les témoignages, et d'autorité dans les témoins, est parvenu à distinguer le vrai historique du vraisemblable , et le vraisemblable du fabuleux et du faux.
Mais à quoi nous serviraient les faits les mieux constatés, si nous ne devions en retirer aucune instruction utile? C'est pour régler notre conduite au milieu des hommes avec lesquels nous vivons , que nous avons besoin d'étudier et de connaître ceux qui ne vivent plus.
Les maximes et les préceptes ne nous suffisent pas , il faut des exemples, a Peu de gens , dit Tacite (2), distin- « guent , par le raisonnement , le juste de l'injuste , l'utile
(1) Certains écrivains pliilosoplies du dlx-huilième siècle, et entre autres d'Alembert, fout mise à contribution sans la citer, apparemment pour accréditer, par leurs noms, d'uliLes maximes, que les préventions régnantes auraient repoussées , s'ils les avaient produites comme sortant de la plume d'un écrivain religieux et d'un prêtre,
(2) a Pauci prudenliâ , honesta ab deterioribus , iililiâ ab noxiis discernunt ; plures alioriim cvenlis docenlur. » Ârinal.
DE l'esprit PfîILOSOPHIQUE. l5
« du nuisible. La plupart s'instruisent par ce qu'ils voient « arriver aux autres : l'exemple parle aux passions et les ^< engage dans le parti du jugement. » Selon Bolingbroke, le génie, même sans culture, au moins sans la culture de l'expérience, est ce qu'on croyait autrefois qu'étaient les comètes , un météore éclatant , irrégulier dans son cours et dangereux dans ses approches, de nul usage pour aucun système , et capable de les détruire tous.
Un autre objet de l'histoire (i) est d'élever un tribunal pareil à celui des Egyptiens, dont parle Diodore , et où les hommes et les princes soient jugés , et condamnés ou absous, après leur mort (2). L'histoire est une sorte de vie a venir, que les grands et les héros redoutent, et qui n'est indifférente que lorsqu'on pousse le vice et la scélératesse jusqu'à l'abjection la plus profonde, jusqu'au mépris absolu de soi-même.
Nos histoires modernes n'ont pas toujours rempli ces deux grands objets. Pendant long-temps elles n'avaient point de physionomie -, tout s'y réduisait à éclaircir quelques chartes; à fixer les faits marquants qui peuvent aider, par des noms , par des lieux et par des dates , à présenter la généalogie , les alliances (5) et les anecdotes des familles régnantes ou de quelques familles illustres-, à raconter des
(1) Mémoires de Duclos.
(2) Il y a à. la Chine un tribunal de l'histoire, composé de mandarins chargés d'écrire la vie des princes et les annales de l'empire. Tous les voyageurs parlent de ce tribunal.
(3) h Histoire de la maison de Brunswick , par Leibnitz , est de ce genre. Je ne parle de cette histoire particulière que pour relever le mot de Fonleneile dans l'éloge qu'il a fait de ce grand philosophe. Qui pourrait penser que Fontenelle, qui se piquait tant de philosophie , n'a pas craint de dire qu il faudrait peut-être que Ihistoire fût réduite
aux faits qui peuvent être constatés par des contrats de mariage , par des actes de naissance ou de décès, par des titres de famille et par des traités de souverain à souverain ? Il faut convenir que de pareilles histoires ue seraient pas plus propres à l'instruction qu'au délassement.
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batailles , et à taire tout ce qui n'avait pas ébranlé ou eo^ sanglante la terre.
On savait parfaitement le nombre des guerres qu'un peuple avait été forcé de soutenir, et celui des conquêtes qui l'avaient agrandi ou démembré', on* ne connaissait ni ses moeurs^ ni ses lois, ni les ressorts de son gouvernement, ni son administration intérieure.
On ignorait l'art d'analyser les événements^ on était à la fois minutieux et inexact dans les détails, parce qu'on les recueillait sans vues et qu'on les plaçait sans discernement. A la vérité, il a existé une époque, dans nos temps modernes, pendant laquelle la sécheresse de nos récits historiques ne doit pas être uniquement imputée à celle de nos historiens. A la chute de l'empire romain , l'histoire des nations parut finie j on ne vit plus ni vertus publiques, ni caractère national; la barbarie couvrit le monde 5 l'humanité sembla retomber dans l'état sauvage. On a très bien dit que la nature se reposa quatre siècles avant de produire Charlemagne. Des historiens auraient pu présenter avec intérêt ce long et terrible sommeil de la nature humaine. Ce qui est certain , c'est qu'on n'a pas mieux écrit les annales des peuples quand on a eu de meilleurs matériaux et en plus grand nombre.
Qu'est-ce que l'histoire, quand elle ne tient registre que de certains faits? Qu'est-elle, surtout, quand elle semble ne parler de ces faits que pour en marquer l'époque , sans assigner leurs causes plus ou moins sensibles, sans observer leur liaison avec d'autres faits? Qu'importe à un militaire qui veut s'instruire, de savoir que Catinat a triomphé dans un tel combat, si la cause qui a déterminé la victoire lui demeure inconnue? Un homme d'état gagneraitil beaucoup pour son instruction à connaître les événements qui ont fait éclater une révolution, si on ne déroule pas à ses yeux les circonstances lentes et progressives qui avaient peut-être rendu la révolution inévitable avant ces événements mêmes?
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Le grand avantage de l'histoire, telle qu'elle doit être écrite, est de présenter non de simples faits isoles, comme ceux qui nous sont fournis par l'expérience journalière, mais des exemples complets, c'est-à-dire des faits dont on puisse voir à la fois le principe et les suites. L'histoire est, par sa destination naturelle, un cours de sagesse pratique. Pour la rendre aussi utile qu'elle peut l'être, l'esprit philosophique Ta liée , d'une part, à tout ce qui peut intéresser la politique , la morale et la société ; d'autre part, il a porté, dans la recherche des objets historiques, l'observation et l'analyse qui ont opéré tant de prodiges dans les autres sciences. Un historien ordinaire expose les faits ; un historien philosophe remonte aux causes et déduit les conséquences^ dans l'univers moral, il étudie les actions humaines et les événements qu'elles produisent, avec la même circonspection qu'il étudie les phénomènes de la nature dans l'univers physique.
Quand l'histoire ne conserve que le dépôt de certains faits, elle est doublement défectueuse, en ce qu'elle ne montre les hommes que d'un côté, et qu'elle montre encore plus les événements et les actions que les hommes. Mais elle est absolument nulle , lorsque, se bornant à raconter des événements et des faits, sans en indiquer les rapports, elle n'ofli-e qu'une lecture presque toujours aussi insipide qu'oiseuse.
Il y a trois sortes d'histoires : les vies particulières ou les mémoires, les annales des diverses cités ou des nations diverses , et celles du monde dans l'espace d'un siècle ou de plusieurs. Je ne parle point des abréviateurs, qui n'ont souvent que le talent de nous donner un mauvais livre à la place d'un bon, et qui, en cherchant à plaire aux hommes qui se contentent d'extraits et d'abrégés, font oublier des originaux estimables et font perdre le goût des connaissances approfondies (i). C'est un mal d'abréger une
(i) De toutes les manières d'abréger les hisloriens il n'y en a pas de pire que l'abrévialion par dictionnaire. Quand je vois un diction-
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bonne histoire , et celle qui a besoin d'être abre'gée me'rite
peu d'être lue : elle est à refaire.
Je dois dire un mot des compilateurs. On les dédaigne trop; ils ont été utiles, ils le sont encore -, ils n'édifient pas, mais ils ramassent les matériaux de l'édifice. Si, dans les événements , le jeu de la mine leur échappe , ils savent du moins en marquer le lieu, en retrouver les traces, recueillir et conserver les ruines et les débris des monuments. Avec de simples compilateurs on n'a point d'histoire, mais sans eux on n'en aurait peut-être jamais eu.
L'esprit philosophique assigne à chaque espèce d'histoire son utilité propre, et il eu fixe les caractères.
D'abord il n'y a eu, dans chaque pays, que quelques recueils d'anecdotes locales sur l'origine et la conduite des premiers chefs, des premiers bienfaiteurs de la cité (i). Les histoires particulières, mais plus suivies, de chaque nation,
naire historique , il me semble voir un bel ouvrage décomposé , dont les pensées particulières , au lieu de continuer à former un tout , seraient détachées l'une de l'autre et rangées par ordre alphabétique. Des tables bien faites auraient l'avantage des dictionnaires sans en avoir les inconvénients.
Constantin Porphyrogénète , au dixième siècle , fit ses Pandectes po' Utiques , grande compilation où l'on voyait rangé , sous certains titres, tout ce que les anciens historiens avaient écrit sur certaines matières, et où l'on pouvait s'instruire de ce qui s'était fait dans les différents cas où l'on se trouvait , sans avoir la peine de lire ces historiens. Ce dessein , louable en lui-même, est devenu funesle à lousles siècles suivants. Dès qu'on eut pris f habitude de ne consulter que ces abrégés, on regarda les originaux comme inutiles , et l'on ne se donna plus la peine de les copier : on cessa ainsi de reproduire plusieurs ouvrages importants Zozime a abrégé Ihistoire d'Eunape , et c'est, peut-être, ce qui nous l'a fait perdre. L'abréviateur Justin est aussi probablement la cause de la perte de l'histoire de Trogue Pompée.
(i) On célébrait dans les chansons ruhniques les triomphes d'Odin ; les bardes chantaient les exploits des Bretons , des Gaulois , des Helvétiens ; les scaldes chantaient ceux des Islandais et des Danois ; les sauvapes de l'Amérique chantent , dans toutes leurs fêtes , de longues ballades historiques de leurs chasses et de leurs guerres. Tels sont, chez tous les peuples, les premiers matériaux de l'histoire.
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ne sont venues qu'après j il a fallu ensuite un grand fonds de connaissances acquises, pour concevoir l'idée d'une histoire ge'ne'rale, c'est-à-dire de cette espèce d'histoire gui , ne se re7i fermant ni dans les murs d'une ville^ ni dans les limites d'un empire, ouvre les annales de l'univers connu, lie à la même chaîne les événements qui intéressent les divers peuples de la terre ^ et, formant un tout régulier de toutes les parties détachées , offre, sous untnême point de vue, tout ce qui s^est passé de înémorahle dans la grande société du genre humain.
Partout le premier âge de l'histoire a été celui des fables ; le second , celui des descriptions et des portraits 5 le troisième , celui de la discussion et des maximes. C'est que partout la crédulité et une fausse érudition ont précédé les lettres et les beaux-arts, et que partout les lettres et les beaux-arts ont fait des progrès plus rapides que la philosophie (1).
Cependant, ne méprisons pas trop les historiens du premier âge : leur crédulité et leur fausse érudition à part, ils racontent les faits et ils exposent les usages de leur temps avec une simplicité admirable. Si quelquefois ils entrent dans des détails plus propres à gâter le goût qu'à le former, quelquefois aussi ils savent intéresser et plaire, parce qu'ils ne négligent pas les détails. On ne croit pas lire, mais voir. Le sire de Joinville , qui a vécu du temps de Saint- Louis , et qui en a écrit la vie , sera éternellement lu et cité.
Quand les lettres et les beaux-arts commencent à prospé-
(1) Ce que je dis ici n'est point eti contradiction avec "ce que j'a dit dans le chapitre précédent. Je renvoie le lecteur aux premières pa- . ges de ce chapitre. Gela ne contredit pas non plus ce que j'ai dit de la > littérature allemande, qui forme une exception dont j'ai donné les raisons particulières. Mais eu Grèce, où l'on doit aux historiens linvenjj lion de la prose , que l'on faisait avant eux sans le savoir, comme le I Bourgeois gentilhomme , ils ne sont venus qu'après les premiers poètes.
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rer, ce qui forme le moyen âge , la plupart des historiens ne sont que des écrivains moins jaloux d'instruire que de briller -, ils ne racontent que ce que les poètes chantent 5 il leur faut des victoires et des catastrophes. Sans être politiques comme Tite-Live , ils sont rhéteurs comme lui ; leurs ouvrages ne sont pleins que de narrations saillantes et de portraits fortement colorés. Cette mauvaise manière d'écrire l'histoire est portée à l'excès dans V Histoire du Parlement d^ Angleterre , par Raynal. Avec des récits de batailles qui ne prouvent que la rhétorique du narrateur, et avec des portraits de fantaisie, qui font plus d'honneur à son esprit qu'à son jugement , presque toutes nos histoires modernes se ressemblent. Les hommes et les peuples n'y sont guère distingués que par leur nom, et les événements que par leurs dates. Vertot , à qui l'on peut reprocher le luxe des descriptions , est du petit nombre des historiens de son^temps qui ont su peindre sans faire des portraits»
Sous prétexte de ne pas blesser la décence, de ne pas compromettre la gravité du sujet et la noblesse du style , on négligeait les discours, les actions , les circonstances, qui peuvent le mieux nous faire apprécier les personnages de l'histoire. C'est ce qui fait qu'avec tant d'auteurs qui ont écrit la vie de nos rois , nous n'avons pas un Suétone. Nous connaissions de Turenne tout ce qui constitue en lui le héros , mais il a fallu qu'un philosophe moderne , en nous rappelant l'anecdote du marmiton George, nous prouvât que, dans Turenne, les talents du grand général n'étaient pas déparés par les vertus et les qualités de l'homme. On ne s'occupait des peuples que quand ils faisaient parler d'eux par leur ambition ou par leurs malheurs, et des individus que quand ils s'étaient arrangés pour paraître sur la scène. L'histoire n'était qu'une décoration de théâtre : on voyait les acteurs , jamais les hommes.
L'antiquité nous offrait pourtant de grands modèles , pour nous diriger dans la manière d'écrire l'histoire; mais
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nous n'élions pas encore assez mûrs pour en profiter. Machiavel , Guichardin , Davila , Fra-Paolo , Philippe de Comines , de Thou, Mariana , de Solis , Garcilasso de la Vëga , Zarate , Grotius , Clarendon , Burnet , sont une preuve que, sans distinction de siècles, il y a eu des historiens judicieux et profonds , dans tous les temps de troubles , à la suite de ces temps , ou après quelques grandes découvertes , parce qu'alors les leçons de l'expérience remplacent celles de la philosophie.
Mais quand on vit dans le long calme d'une vaste et ancienne monarchie, où aucun homme n'est un spectacle pour un autre homme, et où les sujets, étrangers aux opérations mystérieuses du gouvernement, ne sauraient avoir l'intérêt qu'ont les citoyens dans les gouvernements libres, à observer les ressorts de la société j quand, dans un pareil état de choses, il faut tout attendre de l'accroissement insensible des lumières, les progrès de la raison ne peuvent être que lents. C'est ce qui fait que sous les gouvernements absolus on ne compte guère que des littérateurs, des théologiens et des savants. Ce n'est qu'à la religion que nous sommes redevables de nos premiers orateurs. Rollin, qui, en écrivant son histoire romaine, avait sous les yeux les Poîybe, les Salluste, les Tacite , a faiblement entrevu les grandes vues et les grandes maximes que Montesquieu a puisées dans ces auteurs , et qu'il a si supérieurement développées dans son immortel ouvrage, Des causes de la grandeur et de la décadence de Vempire romain, Bossuet est le premier parmi nous qui, dans son éloquent Discours sur l'histoire universelle^ a porté l'esprit de combinaison et de lumière dans la recherche et le rassemblement des faits historiques 5 c'est le premier qui a su s'élever à ces grandes règles, d'après lesquelles un historien doit comprendre dans sa pensée tout ce quHl y a de grand parmi les homtnes , et tenir, pour ainsi dire , le fil de toutes les affaires des peuples de F univers.
Hume, qui vivait sous un gouvernement libre, a écrit en philosophe l'histoire d'Angleterre 3 et nous n'avons
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point encore d'histoire de France. On ne lit presque plus! le P. Daniel. On parle pourtant encore avec raison de Mëzerai, qui a du jugement, de la franchise et du courage. L'abbé Dubos, dans son livre De F élahlis sèment de la monarchie française dans les Gaules ^ n'a fait qu'un système pour combattre le comte de Boulainvilliers, qui en avait fait un autre. Velly, Villaret, Garnier, ont e'crit purement; mais tout se réduit là. On voit luire un rayon de philosophie dans V Ahrégé chronologique du président Hénault. Mably en montre davantage dans ses Recherches ^ mais il ne s'est proposé que d'éclaircir quelques points de notre ancien droit public , et de combattre ceux qui avaient écrit avant lui sur l'origine du gouvernement féodal. L'Histoire des parlements , par Voltaire , n'est qu'un ouvrage d'humeur, un paoïphlet au-dessous de la réputation de cet écrivain, hç, Siècle de Louis XI F et celui de Louis XFj par le même auteur, sont deux morceaux d'histoire qui ne se ressemblent pas : le premier est brillant , il manifeste les talents du grand littérateur, et il offre les vues de l'observateur éclairé^ le second, fait avec trop de précipitation etde négligence, est moins un ouvrage philosophique qu'un ouvrage de circonstances, pour soutenir les intérêts, les opinions et le crédit de certains philosophes. Les Mémoires de Duclos sont vraiment ceux d'un philosophe*, les Discours sur l'histoire de France , par Moreau , ne sont que les amplifications d'un rhéteur-, V Esprit de la liyue\ par Anquetil, et quelques autres morceaux du même écrivain, sont estimés et méritent de l'être. Nous aurons toujours à regretter VHistoire de Louis XI, par Montesquieu : cet ouvrage fut brûlé par mégarde dans le cabinet de ce grand maître. Que de lumières éteintes pour nous et pour
nos neveux î
Personne ne savait mieux que ce grand homme classer les faits sous de vastes points de vue , et déduire de ces faits les plus grandes maximes. Mais combien n'a-t-on pas abusé, après lui, de l'admirable méthode qu'il a employée avec tant de succès ! Chacun a voulu dogmatiser et devenir
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législateur. Au lieu de l'esprit de lumière, on n'a porté que l'esprit de système ; chaque philosophe ne s'est occupé qu'à accréditer ses opinions et ses pensées particulières. Voltaire, par exemple, a prétendu faire une histoire universelle philosophique; il n'a fait qu'une histoire anti-ecclésiastique. Il est à regretter que cet homme, qui connaissait si bien la société ; qui avait, plus que personne, le tact exquis des convenances, et qui semblait être né pour écrire l'histoire avec autant de philosophie que de grâce, n'ait été historien que pour se rendre le détracteur de l'Eglise, lorsqu'il pouvait être le conseil des états et des souverains. Je reproche à Gibbon (i) , d'ailleurs si bon observateur dans tout le reste , ses trop longues et très partiales dissertations sur l'établissement du christianisme. Il met ses conjectures à la place des faits -, il pousse la chose si loin , que la violence n'est plus que du côté des martyrs, et la douceur et la patience du côté des tyrans. Certains historiens semblent avoir formé le plan de bouleverser toutes les notions reçues sur les choses et sur les hommes. Dans le moment où ils voudraient ensevelir dans l'oubli les antiquités juives, ils creusent et fouillent la terre pour découvrir les antiquités égyptiennes et chinoises. Tous les personnages fameux sont élevés ou abaissés, selon les idées que l'on veut faire prévaloir.
Julien, dont on a dit peut-être trop de mal, et dont bien certainement on a affecté depuis de dire trop de bien, ne doit qu'à son apostasie le rang distingué qu'il occupe, dans certains écrits , parmi les grands empereurs. Les moines , dans leur solitude , créaient des saints à leur gré; les philosophes modernes , dans leur cabinet , créent arbitrairement des sages , des héros et des grands hommes.
On reprochait à Machiavel de fonder sur des exemples particuliers et trop isolés ses maximes générales; aujourd'hui
(i) Il a renouvelé le système de Dodwell , dans son Traité De paucitate martyrum , auquel D. Ruiiiart avait si savamment répondu.
on fait plus : on pose des maximes ge'nérales, et puis on arrange les faits. Ainsi, pour soutenir le principe de la tolérance religieuse , on a fait honneur aux anciens d'une tole'rance démentie par la mort de Socrate , par la condamnation de Diagoras et de Protagoras , par l'accusation d'Anaxagore et d'Aspasie; par la fuite forcée d'Aristote, qui ne voulait pas , disait-il , qu'on fît une nouvelle injure à la philosophie ,• par les lois des douze tables, chez les Romains 5 par les décrets du sénat contre les cultes égyptiens, par l'abolition de la religion des druides, par les Tiolences contre les juifs et ensuite contre les chrétiens. On met en problème tout ce qui a été établi jusqu'à nos jours , et on fait sortir de la poussière des fables surannées. Fontenelle relève les oracles pour rabaisser les prophètes. On ne veut plus être superstitieux dans les choses religieuses, et on le devient dans les choses humaines. En politique , on canonise tous les crimes des factions , dans la crainte de blesser les droits des peuples. Je ne citerai point les écrits honteux et dégoûtants de Prudhomme et de Lavicomterie (1). Mais des hommes qui ont plus de droits à la confiance ont osé faire un reproche à Hume de sa partialité dans les jugements qu'il porte contre les excès commis pendant les révolutions d'Angleterre.
Ce n'est pas tout. Quelques philosophes ne regardent plus les faits historiques que comme une base sur laquelle on peut bâtir les systèmes les plus arbitraires. Jadis on commençaitpar des fables et on finissait par des mémoires et des réalités : c'estle vice de tous les premiers historiens. Nos écrivains modernes, qui, dans la plupart de leurs systèmes, commencent par la raison et finissent par l'imagination , commencent, dans l'histoire , par des réalités , et finissent par des fictions. Kant, en Allemagne, nous annonce (2) qu'il
(1) Les Crimes des rois de France , les Crimes des reines de France , les Crimes des papes , les Crimes des empereurs , etc, Prudhomme a 1erminé le recueil par les Crimes de la Convention nationale de France.
(2) Conjectures sur le commencement de l'espèce humaine.
ne se sert de l'Ecriture Sainte que comme d'une carte géographique pour se conduire, et qu'il saura bien remplir les lacunes et combler les intervalles d'un fait à l'autre. Le même auteur propose le plan d'une histoire générale sous (i) un point de vue cosmopolite, dans laquelle on partirait du principe que les événements et les actions qui résultent du libre arbitre sont sujets à une loi générale et immuable de la nature, comme tous les autres phénomènes de la nature même. L'objet de cette histoire , selon Kant , serait de prouver que , dans l'espèce humaine, l'individu n'est rien , que la perfection n'est pas faite pour lui, et qu'elle n'est faite que pour l'espèce entière. « On « verrait , ajoute-t-il , que , malgré les jeux de la liberté, <( il y a une loi régulière qui produit ces jeux , et que notre « espèce tend à une perfection finale , malgré les désordres <^ apparents qui semblent l'en détourner. Les premières « générations n'ont fait qu'ouvrir la carrière , les dernières <( auront la jouissance du bonheur suprême. Ce bonheur « est le perfectionnement d'une société civile générale , « suivant la justice. Tant que les peuples seront séparés , <( les hommes seront faibles et méchans. Il faut un gou- « vernement universel, ou il n'y en a point de solides. ■« Les guerres sont des excès qui conduisent là , non dans « l'intention des hommes, mais dans les plans de la nature. « Les disputes des individus ont fait établir des gouver^ « nements particuliers; les guerres des peuples produi- « ront un gou vernement'général . Sans ce bien, que j'espère, « l'état sauvage vaudrait mieux. Nous sommes civilisés « jusqu'au dégoût. Il ne faut pas, en parcourant les évé- « nements des siècles , s'arrêter à des faits ou à des maxi- « mes de détail. L'histoire del'homme, en grand, est l'exé- « cution d'un plan secret de la nature , pour arriver à une <( constitution parfaite, intérieure et extérieure, comme « le seul état où l'homme peut développer toutes ses fa-
(i) Idée de ce que pourrait être une histoire universelle dans les vues d'un citoyen du monde , par M. Kant , 178/4.
« cultes; mais commeot trouver un fil à travers tant de « désordre? La nature n'est jamais sans plan: on peut « donc trouver un système. L'histoire grecque doit être « choisie comme le fondement de l'édifice. Les Grecs in- « fluèrent sur les Romains , les Romains sur les barbares, « qui les détruisirent. L'Europe donnera un jour des lois <( à tout le reste du monde. »
Je demande à Emm. Kant quels sont les conseils que nous aurions à prendre de l'histoire , si les jeux de la liberté humaine étaient régis par une loi aussi invariable et aussi impérieuse que celle qui régit les phénomènes du monde physique. Je lui demande si , dans son système , l'histoire pourrait avoir d'autre but que celui de nous rendre inconsolables d'être nés trop tôt. Pourquoi nous dit-il que les individus ne sont rien , et que l'espèce seule compte? Qu'est-ce donc que l'espèce séparée des individus qui la composent? Y a-t-il autre chose que des individus dans la nature? Je lui demande encore s'il n'y a pas toujours eu des révolutions successives de bien et de mal chez les diverses nations , si l'on n'a pas vu tomber les Grecs quand les Romains se sont élevés. Je lui demande enfin s'il viendra un jour où les hommes naîtront sans passions, et où ils ne seront plus bornés et sujets à l'erreur; et si les climats , le sol , les mers , les rivières, les distances , n'influeront pas éternellement sur le caractère et les habitudes des peuples et sur les limites des empires. Quand le philosophe de Kœnigsberg aura résolu ces problèmes , d'une manière satisfaisante , on pourra s'occuper avec lui du soin de changer la manière d'étudier et d'écrire l'histoire. En attendant, je puis lui adresser les paroles que Saint- Lambert (i) adresse aux philosophes du jour : « Ne rem- « plissons pas l'esprit humain de chimères*, elles ne ser- (( viraient qu'à nous dégoûter de notre état présent. Nous
(t) Analyse historique de la société, faisant suite aux Principes des mœurs.
i( avons fait quelques découvertes: sachons en jouir. Nous « savons aujourd'hui que le peuple dans lequel on voit « l'amour du travail , la justice , le courage, peu d'envie j (( et une grande disposition à aimer, est le plus heureux « peuple de la terre. Augmentons encore nos vertus •, mais « restons contents d'être des hommes , ne prétendons pas « devenir des dieux. C'est une btdie machine que l'aëro- « stat 5 cherchons quelques moyens de la perfectionner et « d'en faire usage , mais ne concevons pas la folle espé- « rance de nous en servir un jour pour aller souper dans « la lune , ou passer quelque temps à la campagne , chez « nos amis de Saturne et de Jupiter. »
Je crois que , dans l'histoire, il faut se réduire à observer les actions connues des hommes, et ne pas vouloir s'enquérir des prétendus secrets de la nature. Il faut déduire de ces actions les maximes qui peuvent nous être d'une utilité présente 5 et si nous voulons lire dans l'avenir, nous ne devons le faire qu'avec la circonspection convenable à des êtres qui n'ont qu'une prescience très limitée. Sans doute, nous ne devons pas nous borner à chercher des exemples, nous devons en pénétrer l'esprit. Il est des maximes de conduite qui sont toujours vraies , parce qu'elles sont conformes à l'ordre invariable des choses. Mais n'oublions jamais qu'il faut distinguer ces principes de tous les autres, et qu'il faut être sobre à transformer en règles de morale ou de politique des faits ou des événements qui n'ont été souvent que le résultat des jeux du hasard ou de la fortune. En Allemagne, les contemporains de Kant sont heureusement éloignés d'adopter son système historique •, et c'est à leur saine philosophie que Ton est redevable d'une multitude d'ouvrages excellents. Schmidt(i), d'abord professeur à Wûrtzbourg,
(1) Il est mort à Vienne en 1794- Le premier volume de son Histoire des Aiiemands parut en 1778 , et le cinquième en 1781. Il a donné, depuis , une suite à cet ouvrage sous le titre dHistoire moderne des Allemands , dont le premier volume a élé publié en 1785 , et le dernier en i 790.
et ensuite conseiller de la cour impériale, est auteur de V Histoire des Allemands. Quoiqu'il y ait quelques inégalités dans le mérite de cet ouvrage , il faut convenir que Fauteur s'y montre impartial, philosophe éclairé, écrivain soigneux, exact et élégant. On se plaint seulement de ne plus retrouver la même impartialité, le même soin et le même style, dans les derniers volumes publiés depuis que M. Schmidt avait été placé à la cour de Vienne. Les Développements historiques de la constitution d'Allemagne, par M. Piitter (i), déjà connu par des discussions profondes sur le droit public de son pays, méritent d'être distingués parmi tant d'écrits de ce genre : il ne manque à l'ouvrage qu'un coloris plus brillant et plus animé. M. Heinrichs (2) a publié plusieurs volumes d'une Histoire de la nation et de V empire d^ Allemagne , qui n'est point encore achevée. Cet ouvrage offre des vues moins profondes que les deux premiers , sur la politique 5 mais il présente plus de détails, et même quelques morceaux très intéressants , sur les mœurs, les arts et les sciences. On doit à M. Spittler (3) les Histoires du Wirtemherg et du Hanovre, dans lesquelles on trouve la politique des divers princes d'Allemagne développée avec autant de sagesse que de sagacité. Parmi les historiens allemands, rien n'égale , pour la composition et pour le coloris , V Histoire de la guerre de trente ans , par M. Schiller (4),
(1) Il est professeur à Gœllingue , avec le litre de conseiller privé de justice. C'est à la reine d'Angleterre qu'est dû le livre dont nous parlons : elle avait désiré que l'auteur composiàt sur ce sujet un ouvrage qu'elle pût lire avec plus de profit que ceux qu'il avait publics jusque alors. Son histoire parut en 1786 ; elle est en trois volumes.
(2) Il esl proi'esseur à Jéna. Le dernier volume de son ouvrage qui ait paru a été imprimé en 1 797.
(3) Il était professeur à Gœllingue , et depuis quelques années il a passé au service du duc de Wirtemberg en qualité de conseiller. On l'accuse d'être un peu maniéré dans son slyle.
(4) On n'imaginera pas facilement quelle est la cause qui rend presque illisible aujourd'hui cet excellent ouvrage. Par complaisance pour son libraire, l'auteur consentit à ce qu'il l imprimât dans le format des almanaclis , dont le public d'alors était ridiculement engoué.
professeur à Jëna. M. Mùller (1), dans son Histoire de la confédération helvétique , a mérité d'être comparé à Salluste. La ville de Hambourg , topographiquement et historiquement décrite, par M. Hess, suédois, est un morceau d'histoire qui mérite d'être distingué : il embrasse tout le temps de la confédération anséatique, qui , pendant deux siècles , a eu l'empire des mers dans le nord de l'Europe. M. Hegewisch, professeur à Kiel , a fait V Histoire de Charlemagne , celle de Maximilien h^, et celle de la civilisation d! Allemagne. Il y a beaucoup de philosophie dans ces trois ouvrages; le dernier, surtout, offre des vues et des faits qui sont d'un intérêt universel. On y voit que la découverte de l'art de l'imprimerie n'appartient pas tout entière au hasard , qu'elle est le produit d'une suite progressive d'inventions particulières, combinées par un esprit observateur, et que ce sont les cartes à jouer qui sont le germe d'où est sorti cet art important , qui a fait tant de bien et tant de maux. Nulle part on ne manque de bonsmodèles.
Jamais l'esprit philosophique n'a été plus nécessaire pour rédiger l'histoire : car, aujourd'hui, tout homme qui se voue à cette partie intéressÊfnte de la science humaine doit combiner une foule de faits et étendre ses idées au loin. Il ne peut plus rien y avoir de purement local ni de purement individuel, même dans l'histoire particulière de la plus petite nation. Les intérêts des peuples sont trop mêlés désormais pour que les histoires ne soient que particulières. On a toujours à mouvoir des masses et à saisir un ensemble général; mais c'est dans une pareille position que l'on doit se préserver aussi, plus que jamais , de l'esprit de système, plus dangereux encore dans l'histoire que dans toutes les autres sciences, parce qu'il peut avoir
(1) Il était professeur à Mayence ; U est acluellement conseiller de li €Our impériale à Vienne. Son ouvrage est encore incomplet.
une influence plus directe sur la politique des gouvernements et sur la conduite des hommes.
Montaigne, dégoûté des histoires des peuples et des histoires générales, par la manière défectueuse avec laquelle elles étaient rédigées, ne faisait cas que des vies particulières. c( Ceux qui écrivent ces vies , dit-il , d'autant « qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événements, « plus à ce qui se passe au-dedans qu'à ce qui arrive au- « dehors , me sont plus propres. Voilà pourquoi c'est mon « homme que Plutarque. »
Montaigne a raison 5 mais il ne faut pas outrer ce qu'il dit. L'objet de l'histoire n'est pas seulement de nous faire connaître tel homme ou tel autre, mais de nous faire connaître les hommes. Le génie d'un individu, considéré dans sa conduite particulière, est très différent du génie ou de l'esprit général d'une nation. Je ne suis pas de l'avis de ceux qui pensent qu'en connaissant parfaitement les penchants de chaque particulier, on pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple. Car outre que cette connaissance est impossible, elle deviendrait toujours fautive par une foule de circonstances absolument indépendantes de ^oute volonté humaine, et par la fermentation, plus ou moins grande, que pourrait produire, à chaque instant, le rapprochement ou la lutte de tant de penchants divers. Il faut avoir vu agir les hommes rassemblés , pour avoir des données sur le résultat de leur réunion. On ne peut donc creuser les profondeurs du cœur humain , quautmit que Von sait étudier la rtiultitude dans les individus , et les individus dans la multitude.
La philosophie n'a point négligé les vies particulières. Nous lui sommes sans doute redevables de plusieurs ouvrages distingués en ce genre. Néanmoins elle a donné plutôt une meilleure tendance aux écrivains qu'elle n'a produit des écrits qui puissent être cités comme des modèles.
Le premier effet de la philosophie, dans ce genre d'his-
DE lV.sprit philosophique. 29
toire , a été de ne plus se borner à la vie des princes et des héros, et de l'étendre à celle des magistrats, des gens de lettres, des artistes, et de tous ceux qui se sont rendus recommandables par des talents , par des vertus , ou qui ont paru devoir fixer l'attention par leur caractère^ par quelque contraste frappant, par quelque singularité piquante. Middleton nous a donné VHistoire de Cicéron; Fléchier, celle de Théodose ^ un Anglais anonyme, la Vie de Socrale ^ tout récemment Lally Tolendal nous a donné celle du comte de Strafford; un autre, celle du philanthrope Howard. Nous avons les f^ies des peintres ^ par Félibien ; des Mémoires sur la vie de Racine^ par son fils*, la Fie de Voltaire ^ par Condorcet (1). Turpin , auteur estimable, a publié quelques Essais sur Vhisioire des hommes illustres de France^ après lui , on a tenté celle des Hommes qui se sont le plus distingués dans le marine. Le duc de Nivernais (2), si connu par son amour pour la littérature et par ses qualités sociales, a consacré les derniers jours de sa vieillesse à l'amitié, et il a publié quelques Notices sur la vie de Vahhé Barthélémy, En Allemagne , on est inondé de vies particulières. En France, Fontenelle avait ouvert Ja carrière des éloges *, d'Alembert et Thomas l'ont parcourue avec un grand succès. Cependant , puisqu'il faut parler avec justice, je dirai que d'Alembert est trop géométriquement monotone dans sa rédaction, et qu'il a semé, dans ses compositions de cette espèce, trop de sousentendus philosophiques , et de ces froides épigrammes, qui n'appartiennent point au sujet, et qui ne sont liées qu'à un but secret de l'auteur, indépendant de l'ouvrage. Thomas a une grande richesse d'idées et d'expression 5
(1) Dans ceUe Vie , Condorcet, avec l'inlenlion de faire de Vollaire un philosophe , n'en a fait qu'un misérable brouillon ou un sectaire intrigant.
(2) On lui est aussi redevable de quelques vies de troubadours.
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mais il s'est peut-être trop occupé de briller par l'expression et de paraître riche en idées (i).
La philosophie a posé les règles d'après lesquelles les vies particulières doivent être rédigées. Elle veut que Ton cherche l'homme privé sous les dehors de l'homme public (2); que, par les actions, on sache lire dans le cœur*, qu'on recueille les discours qui expliquent ou trahissent les actions ; que l'on distingue les faiblesses d'avec les vices j que l'on saisisse, non pas seulement les choses qui marquent , mais les traits qui fuient ; que l'on étudie les relations fines , délicates et souvent imperceptibles, qui peuvent exister entre les qualités du cœur et celles de l'esprit*, que l'on observe les contradictions morales dont se compose l'âme humaine, et qu'on découvre leur source 5 que l'on suive les effets combinés du caractère d'un homme et de son talent, de ses affections et de ses principes, de
(i) Nous ne devons pas passer sous silence VÉtoge du chancelier de i'Hospital , par Guibert; celui de La Fontaine , par Chamfort; celui de madame de Sévigné , par madame Necker , et quelques ouvrages en ce genre par La Harpe.
Je n'ai garde de confondre les vies particulières avec ces recueils d'anecdotes qui se sont si fort multipliés , et que Ton peut regarder comme la bibliothèque portative de ceux qui sentent plus le besoiu de s'amuser que de celui de s'instruire.
(2) J'ai ouï dire , par exemple , sur les lieux et h des hommes dignes de foi, que Frédéric-le-Grand , roi de Prusse, était né avec un tempérament faible et une disposition physique à la peur. Ce prince prit la fuite à la première bataille qui fut donnée sous ses yeux *. Un de ses officiers , qui lui était très attaché , courut après lui et farrêta. Le prince revint à lui même ; il prit la ferme résolution de se roidir contre les dangers. Son âme forte l'emporta sur sou tempérament, et il devint un grand général et le plus courageux des hommes , par un effort puissant de sa volonté , et , comme l'on dit , par son ferme propos. Cet exemple prouve jusqu'à quel point il dépend de soi de devenir grand, et de quoi l'homme est capable quand il veut fortement.
* La bataille était gagnée , qu'il était encore caclié sou» un pont.
DE l'esprit philosophique, 3i
ses devoirs et de son intérêt, de ses dispositions naturelles , de ses vertus ou de ses connaissances acquises-, en un mot , que Ton décompose tout l'homme , que l'on ne s'arrête point au prince , au héros , à l'écrivain , à l'artiste , mais que l'on arrive jusqu'à la personne.
Les philosophes ne se sont pas contentés de prescrire des règles à ceux qui écrivent les vies particulières -, ils en ont prescrit pour la plus grande utilité de ceux qui les lisent. Ils se sont élevés contre l'usage où l'on était , dans les écoles publiques, de ne présenter d'abord à la jeunesse que des histoires générales, de ne leur offrir que des peuples en masse et des événements qui sont absolument étrangers à tous ceux qu'ils sont capables de voir et d'entendre. La lecture de l'histoire des peuples ne peut devenir profitable que quand on a déjà une certaine maturité ou une certaine expérience. Tacite et Polybe sont les livres des observateurs consommés. Les jeunes gens ne doivent rien généraliser^ il faut que l'on commence à meubler leur tête de faits et de préceptes particuliers. Ils doivent étudier l'homme pour pouvoir un jour observer et juger les hommes.
Mais si les histoires des peuples , si les histoires gêné-' raies , ne peuvent convenir ni à tous les âges , ni à toutes les situations , ni à tous les goûts , elles sont pourtant nécessaires pour offrir les tableaux , les résultats et les maximes que l'on chercherait vainement dans les vies particulières. Rédigées par les Robertson, par les Hume, par des philosophes qui savent lier les faits , remonter aux causes , et indiquer les conséquences , elles présentent un immense recueil d'expériences morales faites sur le genre humain. Le jeu des passions y est représenté en grand. Ce ne sont plus de simples particuliers , mais des nations inquiètes et en mouvement, qui se heurtent et se choquent; qui , désunies par l'intérêt , se rapprochent par la guerre , et dont les malheureuses dissensions couvrent la terre de carnage et l'abreuvent de sang. Les plus sublimes vertus se manifestent à côté des plus grands crimes. Ici la liberté
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s'établit -, là c'est la tyrannie. Les mœurs d'un peuple semblent avoir leurs périodes comme les saisons. On voit naître, croître et vieillir les empires. On distingue les causes réelles de leur prospérité, de leur décadence et de leur chute 5 d'avec celles qui ne sont qu'apparentes. Dans un temps , c'est l'empire de la destruction qui s'établit d'un bout du monde à l'autre-, à une époque différente, c'est l'empire du commerce qui , en s'étendant , raffermit les liens de la fraternité universelle. Avec Mably et Condilîac , on admire les prodiges qu'ont opérés les nations vertueuses et pauvres •, avec Raynal (i), dans son Histoire des étahlissements des Européens dans les deux Indes , nous sommes frappés des ressources, des richesses, du îuxe,de la splendeur des nations riches et corrompues. Nous démelons , dans les grandes révolutions et dans les grandes découvertes qui ont changé la face du globe, les raisons et les motifs qui ne nous permettent plus de confondre les temps anciens avec nos temps modernes. Nous pesons la destinée brillante et privilégiée de certains peuples , qui semblent avoir été plus particulièrement appelés à faire de grandes choses, et nous séparons ce qu'ils doivent à leur sagesse d'avec ce qu'ils ne doivent qu'à la fortune. Quelquefois nous sommes témoins de l'influence d'un seul homme sur tout son siècle. Nous étudions le génie , le gouvernement , le caractère particulier de chaque peuple 5 mais à travers la prodigieuse diversité des coutumes , des cultes , des préjugés , des temps, des climats ,
(i) Il serait à désirer que, dans cet ouvrage, si supérieur à tous ceux que le même auteur avait publiés anparavant , Raynal eût supprimé des déclamations dangereuses, et qui ne sont pas toujours du meilleur goût. On prétend qu'à la fin de sa vie il préparait une nouvelle édition pour retrancher ces hors-d'œuvre , qui , à ce que l'on assure , ne sont pas tous sortis de sa plume. Il préparait encore VHistoire de la révocation de l'édit de Nantes , sous un point de vue commercial ; il voulait déveopper la révolution opérée par ce grand événement sur les manufactures et le commerce de l'Europe, enrichie à nos dépens.
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nous entrevoyons , dans nos besoins réciproques et dans DOS affections primitives, les fondements indestructibles de la société humaine. En écartant, par le souffle de la pensée , l'amas de poussière qui s'est amoncelé autour de rédifice, nous découvrons la beauté originelle du premier plan et l'antique solidité de l'ouvrage.
Nous suivons partout les progrès des lumières. L'histoire nous découvre même le berceau des nations , pour nous montrer comment elles passent de l'état sauvage à la barbarie, et de la barbarie à la civilisation. Nous observons avec éionnement , dans le développement de nos counaissances , combien l'homme est riche dans son indigence même, puisqu'il a tout fait, tout inventé avec un petit nombre de vérités, avec quelques notions simples et éparses, fécondées par son industrie et par son génie. S'il n'a pas créé la terre , il l'a rendue plus habitable et plus propre à être sa demeure. Les opinions qui ont régné dans certains siècles, et qui ont disparu dans d'autres, nous apprennent à ne pas toujours céder aux opinions dominantes, comme nous apprenons, par celles qui ont survécu aux temps, qu'il ne faut pas toujours les mépriser. Le tableau de nos controverses, si souvent occasionées par des abus de mots ou par des futilités inintelligibles, nous invite à nous tenir eu garde contre les logogriphes littéraires, politiques ou religieux , qui ont si souventdégradé l'esprit humain ou désolé le monde. Enfin, le tableau de nos erreurs nous avertit de nous méfier de nous-mêmes, et de n'être ni précipités dans nos recherches, ni présomptueux dans nos découvertes, ni entêtés dans nos jugements.
Ainsi rhistoire, par les soins de la philosophie, qui nous a appris à la lire et à la rédiger , offre partout de grands encouragements et de grandes leçons pour les sciences et pour les arts , de grandes autorités pour la politique , et de grands exemples pour la morale. Quelles lumières ne retirerions-nous pas de cet immense dépôt de faits et de II. 5
maximes , si , par un malheur qui semble attaché à nos imperfections et à notre faiblesse, nous n'éprouvions, dans mille occasions diverses, que les fautes et les instructions des pères sont perdues pour les enfants 1
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