‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 64 sur 87 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Pourquoi !es philosophes modernes ne se sont-ils occupés que très lard de la morale, et quelle a été leur marche dans celte importante science ?

Le but de l'histoire est de peindre les hommes tels qu'ils soDt; la morale se propose de les rendre tels qu'ils doivent être. Les anciens s'étaient attachés plus particulièrement à l'étude de la morale. La raison en est que leur religion n'avait que des rites , et qu'elle ne se mêlait en aucune manière de l'enseignement public ; chez eux , la morale était confiée aux législateurs et aux philosophes. Les prêtres conservaient le dépôt des pratiques et des anciennes traditions , mais c'étaient les philosophes et les législateurs qui prêchaient la vertu et la règle de mœurs. Le célèbre Panœtius recommandait la sagesse et les devoirs, tandis que l'augure Scœvola ordonnait les sacrifices et les cérémonies du culte. •

Aussi , quel développement n'avait-elle pas reçu par les soins de tant de grands hommes qui la cultivèrent avec tant d'éclat 1 Elle fut quelquefois altérée par les subtilités des sophistes*, mais ne semble-t-il pas que ce sont les Pythagore, les Socrate, les Platon, qui l'ont fait descendre du ciel pour régir et pour gouverner la terre? C'est de la hauteur que la sagesse humaine peut atteindre, que les stoïciens ont publié les maximes les plus capables de rendre l'homme meilleur et de l'élever au-dessus de lui-même. Ils n'ont outré que les choses dans lesquelles l'excès, loin de défigurer la vertu, ne fait que la rendre supérieure aux forces de la nature. C'est à leur école que se sont formés tant de

citoyens utiles, et les princes les plus dignes de gouverner les hommes, tels que les Marc-Aurèle et les Antonin. Leur doctrine a été long-temps comme le feu sacré qui épurait toutes les actions humaines.

Depuis rétablissement du christianisme , il existait un sacerdoce chargé d'annoncer toute vérité , de recommander tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, tout ce qui est juste , tout ce qui est aimable; de donner des conseils aux parfaits, et des préceptes à tous(i). La religion chrétienne étant devenue dominante dans tous les états qui l'embrassèrent, l'enseignement de la morale fut le partage exclusif de ses ministres. Gomme ils avaient reçu la mission de prêcher la vertu et de distribuer les choses saintes, on les chargea même de l'éducation de la jeunesse et de toute l'instruction publique.

Dans les premiers siècles de l'Eglise, les règles des mœurs prêchées et développées par les Lactance , les Chrysoslome, les Augustin, les Jérôme, les Grégoire de Nazianze, les Ambroise , les Justin , les Athanase , les Cyprien et les Cyrille , conservèrent ce caractère d'évidence , de grandeur et de dignité, que le génie et la piété de ces grands hommes imprimaient à tout ce qui sortait de leur bouche ou de leur plume; mais, dans la suite, ce fut un inconvénient de n'avoir d'autres professeurs de morale que des scol astiques, amis des abstractions , ou des hommes qui ne considéraient jamais que le point théologique, et qui étaient étrangers, par état et par devoir, aux affaires de la société.

(i) «Ut filii lucis ambulalae : fructusenim liicis est in omni bonitalc, et juslitiâ, et veritate, probantes quid sit beiieplacitumDeo. » S. Paul., Eph., cap. V, V. 9 et lo.

« Ut digne aiibuletis vocalione quâ vocati estis , cum omni humilitate et mansuetudliie . cum patienliâ , supportantes inTicem in caritate. » 76., cap. IV, v. i et 2.

o De caelero , fratres, quaecunique suut vera , quaecumque pudica , quœcumque jnsta , quaecumque sancta, quaecumque amabilia , quaecumque bonae famae, si qaa virtus, si qiin laus disciplinic, haec cogitale. • /(/., PliUipp.y cap. IV. v. 7.

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On ne vit paraître que des livres ascétiques, des ouvrages de controverse, des discussions oiseuses et métaphysiques sur la béatitude formelle ou intuitive , des recueils de décisions versatiles sur les divers cas de conscience, ou des dissertations sur ce qu'on appelait les objets dogmatiques de la morale. Je distinguerai pourtant les admirables Essais de Nicole et les excellents Traités de Bossuet et de Fénelon (1).

Un plus grand inconvénient encore tut de subordonner entièrement les vérités sociales à l'enseignement des ecclésiastiques, et de fournir à ceux-ci le prétexte et surtout l'occasion d'envahir toute juridiction. La morale embrasse tout. Tout ce qui est contre la morale , disait-on, est un péché; les péchés sont de la juridiction de l'Eglise : donc elle demeure juge et arbitre suprême de tout ce qui intéresse les mœurs privées et publiques. Avec ce principe d'attraction , les ministres du culte cherchèrent à usurper, plus ou moins directement, tout le pouvoir temporel des états.

Un autre inconvénient , non moins grave , fut de faire trop dépendre l'évidence du droit naturel des preuves de la vérité de la religion positive. Il arrivait de là que les gens du monde confondaient la morale avec les dogmes et avec les pratiques religieuses, qu'ils la reléguaient dans les séminaires et dans les cloîtres, et que tous ceux qui étaient ou qui devenaient insensibles aux motifs supérieurs de la révélation ne se croyaient plus liés par la morale même.

Les grandes querelles que l'on voyait s'élever entre le sacerdoce et l'empire éclairèrent, peu à peu, les magistrats de tous les gouvernements. Ils revendiquèrent le droit inaliénable de veiller eux-mêmes sur cette partie de la morale, quia toujours appartenu aux sociétés humaines, qui

(1) Je ne parle pas des prédicateurs, parce que le genre d'instruction dont ils sont chargés n'appartient pas proprement à la morale , enseignée comme science.

a t'tc naturelle avant que d'être r('v('It'(;, qui a existé avant riusiitution du sacerdoce, et dont le di'pôt oi la conservation importe essentiellement à la sûreté et au bonheur des empires. On comprit encore qu'il était utile que les hommes eussent une morale, fondée sur la nature et la raison, indépendamment dételle ou de telle autre religion positive.

« Quelque soin , dit l'abbé Gédoyn (i) , que l'on prenne (( d'inspirer des sentiments de religion aux enfants , il « vient un âge où la fougue des passions, le goût du « plaisir, les transports d'une jeunesse bouillante, étouf- « fent ces sentiments. Si on leur av^ait dit que les mœurs « sont de tous les pays et de toutes les religions , que ron « entend par ces mots les vertus morales («ue^la nature a « gravées dans le fond de nos cœurs, la justice , la vérité, « la bonne foi, l'humanité, la bonté, la décence; que ces (( qualités sont aussi essentielles à l'homme que la raison « même, dont elles sont une émanation ; un jeune homme, c< en secouant, peut-élre, le joug de la religion, ou s'en fai- « sant une à sa mode , conserverait au moins les vertus <( morales, qui, dans la suite, pourraient le rapprocher des « vertus chrétiennes; mais, parce qu'on ne lui a prêché « qu'une religion austère, tout tombe avec cette religion. )>

On sécularisa donc la morale, et c'est le premier changement que l'esprit philosophique ait fait dans cette matière. Pour être conforme à la raison, il n'en devint pas moins funeste dans ses conséquences.

La religion positive est un fait. La morale gît en droit; «lie a été naturelle avant que d'être chrétienne. Quand il n'y aurait point de révélation, quand il n'y aurait point de religion positive , la morale nous obligerait par sa propre force et comme droit naturel.

Tous les peuples ne suivent pas la même religion ; la morale essentielle est commune à tous les peuples. Quelle

(i) Sur l'éducation.

relation pourrait- il y avoir entre des nations qui professent des cultes différents, s'il n'existait, entre elles, des liens indépendants de tout culte particulier, et formés par l'humanité elle-même?

Une société peut subsister sans telle ou telle autre religion positive*, mais aucune société ne pourrait subsister sans la véritable morale et sans des idées quelconques de religion naturelle.

Il importait donc, sans ôter à la morale l'appui qu'elle trouve dans la révélation , de découvrir les fondements qu'elle a dans la nature. Nous n'avions, dans aucune science, autant de matériaux et de principes que dans la morale. Toutes les recherches profondes et toutes les sublimes leçons de la sage antiquité nous avaient été transmises par les ouvrages des philosophes grecs, par le Manuel d'Epictète, par les Offices et les Traites du consul romain, par les Pensées de Marc-Aurèle.

Il y avait peu de découvertes à faire. Nous n'avions qu'cà réunir les rayons de lumière qui étaient épars , à classer les principes nés , pour ainsi dire, avec le genre humain , a en déduire les conséquences , et à former un seul corps de doctrine de toutes les vérités utiles. Mais on ne revient guère sur un objet sans réformer , plus ou moins et bien ou mal, tout ce qui a été fait et tout ce qui a été dit auparavant. Les anciens avaient appuyé la morale sur le sentiment (1); la plupart des écrivains modernes n'en ont cherché la source que dans les abstractions et les calculs de la raison. La morale religieuse s'occupait de l'homme intérieur, de la perfection de chaque individu -, la plupart

(1) Il est vrai que les anciens disent aussi que la moralité d'une action est laconformilé de cetie action à la raison ; mais chez eux le mot raison était un terme indéfini qui exprimait tout ce qui distingue fhomme de la bête , c'est-à-dire non seulement la faculté de penser et de raisonner, mais encore la manière de sentir, l'instinct moral, et toutes les affections communes. « Ce nest pas la raison , dit Aristote , qui est le « principe de la raison , mais quelque chose de plus élevé , (jui se fait

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fies iriol'alisîo.s philosophes iront phis vu (jue l'homme civil, el ils ne se sont occupés que de la société. On avait pensé qu'il était utile d'établir la nécessité d'une morale naturelle et indépendante de toute religion positive •, on n'a pas craint d'avancer ensuite que toute bonne morale était incompatible avec toute idée religieuse quelconque; bientôt on a nié l'existence de Dieu , l'immortalité de l'âme, et la liberté humaine , et on a osé dire que la morale pouvait exister sans ces dogmes; enfin le temps est venu où l'on a voulu se débarrasser de la morale même. Selon La Mettrie, cette science n'est que le fruit arbitraire de la politique ; elle n'est ni F ouvrage de la nature^ ni celui de la philosophie et de la raison, et tous les prétendus principes delà loi naturelle ne sont que nos principes accoutumés.

Je n'ai garde d'imputer ces faux systèmes de philosophie à Tesprit philosophique; je pense au contraire que l'esprit philosophique eût suffi pour les prévenir, si l'on ne s'était écarté de ses véritables voies, qui sont l'observation et l'expérience. Avec des observations attentives et bien faites , on n'eût pas cherché à mettre en opposition la lumière de la raison avec celle du sentiment; on eût distingué les choses naturelles d'avec les choses accoutumées ; on n'eût pas confondu la morale et la politique, l'individu et la société. En consultant mieux l'expérience, on n'eût pas nié des vérités éternelles , que l'expérience a garanties dans tous les lieux et dans tous les temps; on ne se fût pas livré à de vaines théories qu'aucune expérience ne justifie ni ne réalise.

Mais plusieurs causes ont concouru à notre déviation de la véritable route. Chez les peuples naissants, les hommes sont plutôt confédérés que concitoyens, et ils sont

« senlir par la vertu. C'est pour cela que les anciens , continue-t-il, ont « do!iné le nom de bienheureux à ceux qui , sans avoir raisonné et voulu « d avance, ont parfaitement agi. C'est qu'ils avaient en eux un prino cipe plus élevé que le raisonnement et la volonlé réQéchie. » PItii, mor. àEud., liv. 7, ch. 1/;.

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plus régis par les mœurs que par les lois -, ils ont quelques principes naturels de morale avant d'avoir des principes positifs de législation. De petits peuples libres, tels qu'étaient les Grecs , qui étaient sans cesse menacés au dehors et agités dans l'intérieur, avaient besoin des vertus héroïques, de l'amour de la patrie, du courage, et de toutes les qualités qui tiennent fortement à l'âme. De là , chez eux , le sentiment moral devait être très actif, et l'esprit général fut dirigé vers ces sciences pratiques qui règlent les actions et forment le cœur. Mais, quand ceux qui se ravisent déparier de morale naissent et vivent dans des sociétés vastes , tranquilles , polies et usées, tout prend une autre tournure. Alors on trouve partout des habitudes formées , des coutumes reçues. On est si frappé de l'admirable mécanisme de la société, qu'on n'a pas mêcne l'idée de remonter jusqu'à la première impulsion donnée par la nature. On croit que les institutions et les lois font les hommes; on oublie que ce sont des hommes qui ont fait les lois et les institutions , et qui ont dû trouver dans le cœur humain l'appui et les matériaux de leur édifice. De là, on est porté à croire que tous les principes tiennent à l'habitude ou à la convention , et qu'il n'y a d'autre empire sur la terre que celui de l'opinion ou de la politique.

A cette pretnière cause de nos erreurs s'en est jointe une autre: nous avons voulu appliquer à tout l'esprit de géométrie, auquel nous sommes redevables de si grands biens; nous n'avons fait cas que des sciences auxquelles la méthode du calcul pouvait être applicjuée. De là , nous avons voulu régir la morale même par cette méthode; nous nous somtnes livrés aux abstractions; nous avons calculé les devoirs, mesuré et combiné les passions, comme l'on mesure et l'on combine les quantités et les forces. Ce point de vue a séduit les meilleurs esprits. Locke (i),

(i) Essai philosophique concernant l'entendement humain ^ liv. IV, chap. III, sect. 18, p. 447, deuxième édition de la Iraduclion de Coste. '

par exemple, a dit que Ton peut géométriquement déinOQtrer la morale , comme l'on démontre les sciences les plus exactes, pourvu que l'on parte de quelques points convenus, tels que le droit de propriété.

D'autres ont cru que, pour rendre les hommes bons, il ne faut que leur apprendre à calculer leur véritable intérêt. Enfin , quelques philosophes, fiers de nos succès dans les sciences physiques et expérimentales , ont voulu tout régler , tout expliquer , par les principes de la mécanique, et réduire les lois de la morale à celles du mouvement.

Cependant, ne faisons pas l'injure à notre siècle de croire que la véritable morale a été entièrement méconnue et abandonnée. En France, les Instruclions du chancelier d'Aguesseau à son fils^ les écrits de Vauvenargues, les Eludes de (a nature par Bernardin de Saint-Pierre , les Fracjmenls posthumes de l'abbé Barthélémy j en Angleterre, les ouvrages de Ferguson, de Hutcheson et de Smith; en Allemagne, ceux de Jacobij dans les Provinces-Unies, ceux de Hemsterhuis , prouvent que ce siècle peut se gloriiier d'avoir produit des moralistes célèbres et dignes des meilleurs temps. Mais nos erreurs nous avertissent de ne pas trop nous enorgueillir de nos lumières.

Demander s'il est une ?norale 'naturelle^ c'est-à-dire s'il est une morale indépendante de la coutume, de nos habitudes, et de toutes nos institutions positives, c'est demander, en d'autres termes , si l'art est antérieur à la nature, si la coutume et l'habitude, qui ne sont que des choses acquises dans l'homme , ou si des institutions qui ne sont que l'ouvrage de ses mains, ont existé avant l'homme même. Le droit n'est pas né des règles, les règles sont nées du droit. Il y a une physique, parce qu'il existe des corps; il y a une morale, parce qu'il existe des êtres sensibles, intelligents et libres. La physique a sa base dans les propriétés des corps , et dans les divers rapports qu'ils ont entre eux; la morale a son fondement dans les qualités des êtres sensibles, intelligents et libres, et d^^ir

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les différents rapports que la conslitutiou originaire de ces iHres nous offre.

Que serait la morale, dit-on, sans nos conventions sociales, sans la société? Je demande à mon tour, et avec plus de raison : Que serait la société, que deviendraient nos conventions sociales, sans la morale? La société est Tunion des hommes , mais elle n'est pas les hommes, îl faut nécessairement supposer les hommes existant comme individus, avant que de pouvoir les supposer réunis en corps de peuple. Chaque homme a donc une existence qui lui est propre, et qui est indépendante de toute convention. Chaque homme a donc des qualités et des rapports, qu'il porte dans la société, qui s'y développent, mais qui ne sont pas institués ou étahlis par elle. J'appelle morale naliirelle tous les principes de conduite qui dérivent de ces qualités et de ces rapports. Un contrat, par exemple, est l'accord de deux ou de plusieurs volontés; mais les rapports d'équité et de bonne foi, par lesquels le contrat doit être réciproque et inviolable, lui sont nécessairement antérieurs, puisque ces rapports seuls peuvent nous faire entrevoir la possibilité et nous garantir l'existence et la durée du contrat même.

On argumente de la diversité des coutumes et des usages reçus chez les divers peuples, pour prouver qu'il n'y a point de morale naturelle et universelle. Autant aimerais je que l'on argumentât de la diversité des langues pour prouver que le don de la parole n'est pas une faculté naturelle et universelle chez les peuples. Partout on a distingué le juste etl'injuste, Thonnête etle déshonnéte, le viceet la vertu. Partoutou areconnu des qualités estimables, et d'autres qui l'étaientmoins ouqui ne l'étaientpas. Lapreuve de ce que j'avanceest dans les mots consacrés, da-is tous les idiomes, à exprimer ces difîerentes choses. Je conviens que, dans le? détails, on a réputé licite dans certains pays ce qui n'étai pas réputé tel dans d'autres -, mais les coutumes et les loi. écrites des peuples ne sauraient nous autoriser à con dure que les peuples ont regardé comme bon et louabl

tout ce qu'ils n'ont pas prohibé et proscrit par leurs coul unies et par leurs lois. Solon (i) n'avait promulgué aucune loi contre le parricide : en conclura-t-on que de son temps , les Athéniens n'avaient pas regardé le parricide comme un crime? N'est-il pas certain, au contraire , d'après le témoignage de tous les historiens , que leur législateur ne s'était abstenu de publier des lois contre ce forfait que parce qu'il aurait cru calomnier et dégrader la nature humaine, en le présentant comme possible? On cite Sparte, où le vol commis avec adresse était encouragé dans les jeunes gens -, mais Sparte avait besoin d'hommes audacieux et adroits. Par un consentement unanime, tout le peuple propriétaire avait ratifié cette légère modification faite au droit de propriété, par la perspective d'un plus grand intérêt politique. Il n'y a plus de vol quand les personnes qui peuvent être volées consentent elles-mêmes la cession de leur propriété, sous certaines conditions.

Il y a des républiques qui ont fait des lois somptuaires, qui ont poursuivi les simples vices , qui ont recommandé y sous des peines, la tempérance et la frugalité. Les mêmes lois n'ont pas été portées dans nos gouvernements : en conclura-t-on que, dans nos gouvernements, les vices ne sont pas des vices, ou que l'excès du luxe n'y est point im mal? Il faudra seulement cooclure quenos gouvernements ont cru, sur certains objets, avoir moins besoin de lois coercitives que d'autres gouvernements , dont la constitution demandait des mœurs plus pures et plus austères. 11 ne faut donc pas argumenter du silence des lois positives contre la morale naturelle*, mais il faut regarder la morale naturelle comme le supplément et le principe des lois positives. La société nous laisse libres dans

(i) «Solo quùm inlenogaretur cur nullum suppliciuin conslituisset in eum qui parenlem necassel , respondlt se id neminem faclurum putasse. Sapienlor fecisse dicilui", quùm de co nihil sanxerit quod anleà commissum nonerat, ne non lam prohibere quam admonevc "videretur. » CicEiio, pro Sexto Rose. Amer., cap. 26 , u. 70,

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tout ce qu'elle croit n'être pas de nécessite pour le salut du peuple; mais comme nous sommes hommes avant que d'être citoyens , et comme nous ne cessons pas d'être hommes en devenant citoyens, la raison et la conscience, qui sont les plus belles prérogatives de l'humanité, demeurent toujours pour nous conduire, soit que nous agissions sous l'impression de la force publique, soit que cette force cesse de nous contraindre. C'est ce qui fait que l'on a toujours distingué le licite d'avec l'honnête. Les lois et les gouvernements passent, mais l'intelligence et l'équité naturelle ne passeront jamais.

Je sais que, chez des peuples barbares, ignorants et grossiers, des coutumes atroces sont autorisées par la superstition et par la loi. Ici on sacrifie des victimes humaines; là, un fils croit faire un acte méritoire en donnant la mort à son père , accablé d'infirmités et de vieillesse. Ailleurs, l'épouse survivante vient, surlemême bûcher, mêler ses cendres à celles de l'époux prédécédé. Mais d'abord , il faut remarquer que la plupart de ces pratiques horribles sont plus déraisonnables que tyranniques ; qu'elles oflfensent plutôt l'humanité dans leurs effets , qu'elles ne sont inhumaines dans le principe qui les a produites (î); et que souvent elles tiennent à des idées fausses et outrées de courage , de religion et de fidélité. C'est ainsi que Ton a dit que l'abus des meilleures choses produit souvent les pires. J'observe , en second lieu , que certaines idées acquises peuvent, sur certains points, détourner la véritable application de nos sentiments naturels. Mais existe-t-il un peuple à qui toute notion de justice, de bonne foi, d'humanité, ait été étrangère (2)? Comment

(1) Par exemple , chez des hommes à qui la douleur élait plus sensible que la mort , on regardait comme un acte d'humanilé d'abréger les jours d'un vieillard infirme.

(2) TN'onsans doute : on sait que ramitié est la religion de plusieurs peuplades américaines, d'ailleurs sauvages et féroces. {Esprit des usages des différents peuples, par M. Meunier, t. ÏII.) Les Canadiens méritent

lïîcme pourrait subsister une société dans laquelle, au milieu de quelques pratiques barbares ou de quelques préju-

d'êlre révérés pour le lendre amour cju'ils portent à leurs enfants. Chez les IBrésJliens l'hospitalité est si rcspecléc , qu'ils regardent comme une offense la démarche d'un étranger cjui , revenant dans la contrée , ne loge point chez ses anciens hôtes. Ils mangent cependant leurs prisonniers de guerre. {Voyap;es de Léry.^ Les Groënlandais font profession ])articulière dun respect mutuel les uns pour les autres ; ils n'ont presque pas de termes injurieux dans leur langue. {Voyages de Crantz.) Les Osliaques sont célèbres par leur bonne foi et par leur fidélité à remplir leurs engagements, {iltstoirc des voyages.) Les Esquimaux ont un fonds d'humanilé qtû les rond extrêmement sensibles au mallieur d'autrui. (Foyaqes d'ElUs.) Les Caraïbes s'aiment entre eux , et leur sensibilité \a si loin les uns pour les autres , quoa en a vu mourir de douleur eu aporenant que leurs compagnons étaient tombés dans l'esclavage. Ils traitent avec beaucoup d'humanité non seulement les étrangers , mais même les captifs qu'ils prennent sans résistance , et ils témoignent une grande compassion pour les femmes et pour les enfants. ( Histoire des voyages. ) Les sauvages de la Louisiane exercent les plus horribles cruautés sur leurs prisonniers. Lorsque ces abominables sacrifices sont consommés, la nature outragée semble reprendre ses droits ; une terreur secrète et une consternation générale succèdent aux fureurs de la vengeance ; les meurtriers ne s'occupent plus que d'aj^aiser les mânes des tristes victimes de leur iérocilé. [Extrait d'an manuscrit.) Les Tartares qui ]ia]>î!ent au-delà du fleuve Ségalîeu doivent être distingués pour leur vie patriarchale et leur libéralité. Les Californiens sont remarquables par leur longue et vive douleur après la perte de leurs amis. [Voyac^esdeLaPeyrouse.) Les Chingulais sont très charitables, et prélèvent une sortede dîme sur tous leurs aliments, pour la donner aux pauvres. {Foyage de Ceyian , par Robert Knox.) Le divin plaisir de faire du bien à son semblable ; apanage do la richesse , est ce qui constitue, chez les Ilottenlols, la distinction des rangs. {Sparman.) Les Maracaltes tiennent à déshonneur d'avoir dans leur famille une fille qui n'ait pas été chaste, Les Gailas ont im serment qu'ils ne violent jamais. [Voyage du P. Loho.) On peut voir, dans lés Recueils du P. Labat , que chez les nations les plus abruties on rencontre encore , par intervalles , des sen tlments d'humanité. Presque partout la fidélité conjugale est respectée et l'adultère est un crime. Montaigne, qui se plaît à confondre les dogmes de la morale avec les caprices de l'usage , est forcé de convenir que chez les cannibales môme, elle consiste à avoir du courage à la guerre et à aimer leurs femmes, ce qui prouve évidemment que la nu'.urc ne perd jamais tous ses droits.

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gés extraordinaires , ces notions ne seraient pas prédominantes dans le cours géne'ral de la vie (i)? Des êtres ignorants se trompent et se sont trompés. Des êtres libres et sujets à des passions abuseront toujours, plus ou moins, de leurs facultés et de leurs forces; mais les abus et les passions ne prouvent pas plus contre la morale, que les erreurs et la folie ne prouvent contre la raison.

J'ai dit que la morale a son fondement dans les qualités des êtres sensibles, intelligents et libres, et dans les rapports que la constitution originaire de ces êtres nous offre. Il s'agit donc de connaître et de fixer ces qualités et ces rapports, pour remonter aux véritables principes de la morale. Mais faut-il, dans nos recherches , nous en rapporter à la raison ou au sentiment? Dans cette question , très agitée par les philosophes modernes, je répéterai ce que j'ai dit sur les matières de goût , que le sentiment et la raison sont également nécessaires pour nous diriger , et qu'il ne nous appartient pas de séparer des choses que la nature a si étroitement unies dans la constitution de notre être.

La raison observe , juge et combine, mais elle ne crée pas : il faut donc lui ofltVir des faits à observer, à juger et à combiner. Cela est vrai dans la morale comme dans toutes les autres sciences. Selon l'ingénieuse expression d'Hamann , « la simple spéculation n'est qu'une vierge qui seule ne produit rien. » Il faut donc, en morale comme en physique, chercher nos principes, non dans de vaines idées, qui ne sont jamais que des hypothèses, mais dans les choses mêmes , dont nos idées ne doivent être que les traces de la représentation.

Tout être a sa manière déterminée d'exister; tout existe donc pour un but : car, partout où j'aperçois un ordre, je

(i) De l'aveu de lîayle lui-même, les règles {jénérales des mœurs se sont conservées presque partout. Continuation des pensées diverses , p. 76a.

découvre , ou je suis au moins forcé de supposer un dessein. La nature (i), qui n'abandonne jamais ses propres ouvrages, marque son dessein ou son but, dans les êtres animés, par l'instinct dont elle les gratifie, et par les moyens qu'elle leur fournit pour répondre à leur destinée. Je sais que le mot instinct déplaît à ceux d'entre les philosophes qui , voulant fonder la morale uniquement sur la raison , refusent d'admettre tout ce qu'ils ne peuvent expliquer, ou tout ce qui n'est pas le fruit du raisonnement. On veut se rendre compte de tout^ on veut tout analyser. De là , tout ce qui n'a pas de terme de comparaison , tout ce qui porte sa certitude immédiate avec soi-même, est constamment écarté par l'orgueil philosophique. Le jugement, jaloux de l'autorité de ce sens intime que nous appelons Vinsiinct^ entièrement indépendant de l'art de raisonner, aime mieux croire à la force de l'habitude qu'aux inspirations de la nature. Comment l'esprit raisonneur^ habitué à comparer et à conclure, pourrait-il reconnaître un instinct qui ne serait pas son ouvrage ou le résultat de ses conclusions ? Cependant , faut-il bien se résigner à admet-tre des choses que nous n'avons pas faites , et qui sont indépendantes de toutes nos conceptions? Le mot instinct^ que nous prononçons si souvent , sans y attacher aucune idée précise, n'est certainement pas un mot vide de sens. L'instinct se compose de besoins , de désirs ou d'affections. Les idées sont acquises; les besoins sont innnés , ils sont en nous , ils ne viennent pas du dehors. Le besoin de la faim , par exemple, est indépendant de toute réflexion ^ il précède la vue et le choix des aliments qui doivent le satisfaire; il est inhérent à notre manière d'é-

(i) J'avertis que quelquefois le mot nature est pris dans cet ouvrage comme l'ensemble de tous les êtres et de tous les faits qui composent l'univers , et qu» quelquefois il est pris pour l'auteur même de la nature. Il ue [>eut y avoir d'écpiivotjue à cet égard , parce que , dans clia» qiiC occasion , le sens cle la phrase sufHt pour déterminer celui dans lequel j'entends ie mol nature.

DE 1 /esprit philosophique. 4y

lie 5 il est Touvrage de la nature, et non celui de l'habitude. Je suis donc autorisé à appeler instinct, tous les désirs, tous les besoins , toutes les affections dont nous avons le sentiment immédiat, et qui , sans milieu, nous sont directement inspirés paria nature elle-même.

L'homme a son instinct comme tous les autres êtres animés ; mais , dans cet instinct , il est des besoins et des désirs qui lui sont communs avec ces êtres; il en est d'autres qui lui sont particuliers , en sa qualité d'être intelligent et libre. Les animaux que nous avons sous les yeux suivent aveuglément leurs lois naturelles sans les connaître. L'homme les connaît, et ne les suit pas toujours. C'est un agent libre, qui se conduit avec discernement et avec choix, et qui est , en quelque sorte , sa propre loi à lui-même. Mais, s'il n'avait en lui aucun principe inné ou naturel de discernement et de choix , on ne pourrait attacher aucun sens raisonnable aux mots intelligence et liberté'. Ce principe, nous l'appelons instinct naturel ou conscience, La conscience est, dans les êtres sensibles, intelligeuts et libres , ee que la gravitation est dans les corps. Il y a cette différence entre l'instinct moral, ou la conscience et la raison , que la raison est un pouvoir purement observateur et délibérant, et que l'instinct moral ou la conscience est le flambeau qui éclaire les objets de la délibération. L'instinct moral ou la conscience est exactement à la raison ce que la lumière est à la vue.

Mais quelle base , dit-on , donnez-vous à la morale ? Si vous l'appuyez sur un instinct obscur et indéfinissable , vous livrez chaque homme à ses propres illusions ; vous vous exposez au danger de ne former que des enthousiastes et des inspirés. La raison seule peut nous conduire avec sûreté ; tout est arbitraire sans elle -, en abandonnant ses principes, on n'a plus que des craintes timides ou de folles espérances -, on met dans les choses , même naturelles , une sorte de révélation à la place de la connaissance , et on substitue pour ainsi dire la foi à la conviction. Que la raison soit donc notre guide ; à elle seule il appartient de H. 4

5Ô DE l'usage et de l'ABTJS

(léûnir le bien et le mal ; à elle seule il appartient de poser les règles des moeurs. Sans elle, la morale ne pourrait jatnais s'honorer du nom de science.

Je réponds qu'il faudrait prouver que l'homme est une pure intelligence , avant de l'inviter à n'écouter que les conseils d'une raison purement spéculative 5 mais, puis- ([u'il est à la fois sensible et raisonnable , pourquoi devrait-il renoncer au sentiment, qui est aussi naturel en lui que la raison ? Vainement objecte-t-on que l'instinct mo^ rai , la conscience, le sentiment , sont des choses indélinissables; et que nous ne devons point admettre, comme philosophes , ce que nous pouvons croire d'ailleurs comme hommes (1).

Toutes les idées simples , toutes les perceptions immédiates, ne sont-elles donc pas indéfinissables? En sontelles moins le fondement de toutes les connaissances humaines ? Dire que ce qui n'est pas susceptible de définition n'est pas susceptible de preuve , et que le philosophe ne doit admettre que ce qui est prouvé, c'est avancer la plus étrange des propositions : car ce sont précisément les choses les plus évidentes qui ne peuvent être ni définies ni prouvées , et qui servent de preuve à tout.

N'abusons pas des mots révélation et connaissance , foi et conviction , Nous ne connaissons le mal physique que par la révélation qui nous en est faite par nos sens-, cène sont point nos raionnements, ce sont nos sensations, qui nous avertissent de l'existence des corps , et qui nous la révè-

(1) «La ralsou qui ne se décide que d'après les expéiiciices et d'après « les observations n'est qu'une raison croyante, qui ne peut ni exa- ,« miner, ni savoir, ni prouver... La vraie philosophie ne doit pas ad- « mettre ce qui n'est pas prouvé... La philosophie n'appartient pas à « l'essence de l'humanité...; ellenest autre chose que la logique pure, 0 et appartient tout entière à la liberté pure de la raison ; elle ne gît « qu'en abstraction ; elle est purement artificielle... Le pur savoir ne « peut consister que dans une abstraction indépendante de toute réa- « lité.« Sur les paradoxes de la plus moderne philosophie, parReinhold , p. /|8, 5i, 55. 56, 57, 69.

DE l'esprit philosophique. 5i

΀ut. Tout ce qui se manifesle à nous directement , et sans le secours d'aucune preuve, nous pénètre par une sorle d'inspiration ou de révélation immédiate. En conclurat-on que, relativement à tous ces objets , l'homme peut croire , mais que le philosophe est autorisé à douter ? Il faut convenir qu'alors la philosophie ne serait plus qu'une maladie de l'esprit , bien loin de pouvoir en être le conducteur et le guide. Le philosophe , tel qu'on ne craint pas de le supposer ici, ne serait plus un homme raisonnable, mais un homme qui mentirait perpétuellement à sa raison.

Sans doute il y a un genre de certitude qui ne comporte que la croyance ou la foi ; mais pourquoi la foi ou la croyance serait-elle indigne du philosophe, dans le cas où l'on ne pense pas qu'elle soit indigne de l'homme ? Pourquoi surtout mettre la foi ou la croyance en opposition avec la confiance due à des vérités prouvées ? Enfin , pourquoi prétendre que tout ce qui n'est pas susceptible de définition et de preuves ne comporte que la croyance ou la foi? Quand j'éprouve l'impression du plaisir ou de la douleur, je ne suis pas réduit à croire : je sens. Je crois que le soleil se couchera ce soir -, mais , dans le moment où il luit , je fais plus que de croire à sa clarté, je la vois. Le mot foi ou croyance n'a été employé jusqu'ici qu'aux choses que l'on est autorisé à supposer pa^; des motifs plus ou moins graves , plus ou moins décisifs , et non à celles dont la présence est constatée par une intuition et par une perception immédiate et actuelle. Ces derniers objets sont manifestes par eux-mêmes*, ils sont sensibles et évidents.

Au reste, ia foi n'est pas la crédulité. La crédulité est une foi sans motifs et sans preuves*, la foi est une croyance que des preuves, plus ou moins fortes, motivent et justifient. La crédulité peut être indigne du philosophe ; mais la foi est nécessaire au philosophe comme à l'homme. Une chose ne peut être sensible ou manifeste sans être certaine, mais elle ne peut être certaine sans être manifeste ou sensible, c'est-à-dire sans tomber actuellement sous les sens. Tous les faits historiques qui portent sur des

ëvënemeuls passés dont nous n'avons pas été les tëmoins, mais qui sont constatés par des témoignages irréprochables, tous les calculs astronomiques sur les phénomènes à venir, sont dans ce dernier cas. On les croit, puisqu'on ne les voit ni ne les sent ; et cette croyance est fondée sur une véritable certitude philosophique. Maison n'a pas besoin de la croyance , et on n'a besoin d'aucune preuve, pour être assuré des choses qui s'cftïent à nous plutôt que nous n'allons à elles , et dont la présence immédiate est constatée par l'intuition ou par le sentiment. Dans ces choses , on n'a pas seulement la certitude , mais l'évidence. Je l'onde donc la morale sur la base la plus certaine et la plus incontestable, lorsque je la fonde sur l'instinct moral , sur le sentiment , sur la conscience que j'ai de mes propres afïections , c'est-à-dire sur une des principales sources de l'évidence même.

On avance que le sentiment peut donner lieu à des illusions, et que la recherche de la vérité, par cette voie, peut produire un faux enthousiasme. Je dis qu'il ne faut [)as plus mépriser le sentiment parce qu'il y a des enthousiastes, qu'il ne faut mépriser la raison parce qu'il y a des sophistes. J'aurais tort si je prétendais qu'il ne faut consulter que le sentiment, sans lui associer la raison •, mais je ne fais que m'appuyer sur la nature même de l'homme, lorsque je soutiens que la raison et le sentiment doivent également nous conduire, lorsque je soutiens que science et coiiscience sont absolument inséparables.

Je crois avoir établi, ailleurs, que le sentiment a son ressort, comme la raison a le sien. Le sentiment me donne la perception imrnédiate du bien et du mal, du plaisir et de la peine. La raison observe les indications qui lui sont données par le sentiment; elle étudie leurs différents caractères; elle constate leur identité et leur source, et elle fixe leurs résultats. Dans la morale, ainsi que dans tous les autres objets de nos recherches, nous n'atteindrons jamais les premiers principes des choses; mais dans l'ordre physique, ce n'est que par nos sens extérieurs, et, dans

DE l'esprit philosophique. 55

Tordre moral et intellectuel, ce n'est que par le sentiment, que nous pouvons nous assurer des faits qui sont les vrais principes des sciences.

Ceux d'entre les auteurs qui ne fondent la morale que sur la raison, et qui répudient le sentiment, se perdent dans de vaines généralités, ou dans des abstractions métaphysiques. Je cite en preuve La critique de la raison pure deKant. Cet écrivain prétend que, pour découvrir les vrais principes de la morale, il faut nous séparer de tout, et nous élever dans un inonde purement intellectuel. « Là (( nous trouverons , dit-il , qu'abstraction faite de toutes « les affections du cœur, les vrais principes de l'ordre « moral sont, i" qu'un être raisonnable doit agir de telle « manière qu'il puisse vouloir que la règle d'après laquelle « il agit devienne une loi générale (i); 2° que tout être « raisonnable a sa fin en lui-même, et, conséquemment , « qu'un homme, qui est un être raisonnable, ne doit jamais « être employé comme simple moyen par un autre hom- « me (2). » Le seul énoncé de ces propositions prouve à le fois l'abus et l'insutRsance d'une raison purement spéculative, en matière de morale.

Les plus sages philosophes de l'antiquité, et le christianisme, nous avaient dit : « Ne faites point aux autres ce u que vous ne voudriez pas qui vous fût l'ait, et faites

(1) « Lex ea ad quam lu actioue moiali uiiicè respici oportet , el per qiiain solam delenninala voluntas, boua vocari ineretur, sic habet : serapor ila est agcudiini , ni veile possiimis , nonnatu subjeclivain cui nos obsequimur, iti loco principii universalis coastitui ; slve eâ sempef nlenduin est normâ ngendi . quse oinaom siinul naluiam raoralem ob-

-ksequio adslringat. Philosophiœ criticce secundum Kantium expositio sysiemalica, auloie Cour. Freder. à Scliniidl-Pliiseldeck , t. IL Critica ralionis pralicœ commentatio, introducl. summo moriim princlpio, secl. i ,

(2) « Eus génère et naiuva ralion.ibilis, (incm sui iti se habet ; qnamobrci-j nemo débet eo lanquàm iiicdio simpliciter uti , sed revereri ipsam, taaquàm sai causain exisleritem et in se finilaui oporlet.» Ibid,-. ?ect. 2 , § 22 , p. 49.

« pour eux ce que vous voudriez qui vous fût lait. » Cela est clair et simple; cela nous offre bien plus clairement, et d'une manière bien plus pratique, la solution du problème sur la règle de conduite que Kant nous donne à découvrir, et que nous de'sirerions, dès qu'elle serait connue, pouvoir rendre générale et universelle. Cette règle est l'amour des autres dérivé de l'amour de soi , et l'amour de soi donné pour mesure de ce que l'on doit aux autres. Les moindres inconvénients de la méthode de Kant sont de faire chercher ce que l'on sait déjà, et de nous faire douter si l'on sait bien ce que l'on cherche.

Les plus sages philosophes de l'antiquité, et le christianisme, d'accord avec la nature, nous avaient montré nos semblables dans tous les hommes, et en avaient conclu que nous devions traiter tous les hommes comme nos semblables. Que fait Kant? il abandonne cette sage logique du cœur, pour la remplacer par celle des idées, dans une matière où toutes les bonnes idées doivent partir du cœur. 11 dit que tout être raisonnable a sa fin en luimême; que l'homme est un être raisonnable, et que, conséquemment, un homme ne peut justement servir de simple moyen à un autre homme ou à d'autres hommes. Mais comment savons-nous qu'il y a des êtres raisonnables autrement que par l'expérience personnelle que nous avons de notre aptitude à raisonner? Comment pouvons-nous savoir qu'un être raisonnable renferme en lui sa propre fin, autrement que par la conscience que nous avons do nous-mêmes? Comment savons-nous encore que les autres hommes ont les prérogatives essentielles que nous pouvons réclamer, sinon parce que nous les voyons faire partie de la même espèce, et être semblables à nous?

Que signifient les mots avoir sa fin en soi, servir ou être employé comme simple moijen ? Ces mots sont susceptibles d'une foule d'acceptions différentes. Quand on parle de la fin de l'homme, ou de la fin de tout être raisonnable, de quelle fin entend-on parler? Quand on avance que l'homme ne doit point être employé comme un simple moyen, en-

DE l'esprit nULOSOPHlQUE. 55

l€ud-ou établir eotre les hommes une sorte d'égal ilé ou d'indépendance absolue, qui détruirait toute sociabilité? La nature n'a pas lait les hommes absolument égaux , mais semblables. Elle a établi des rapports, et non des parités. Pour dérouler toutes les abstractions que l'on donne pour principes, il faudrait des volumes. Le caractère des vérités premières, le caractère des grandes vérités, est d'être à la portée de tout le monde, c'est-à-dire d'exprimer, sinon ce que tout le monde observe, du moins ce que tout le monde sent (i).

Une maxime n'est pas philosophique parce qu'elle est contentieuse et vague, mais parce qu'elle est lumineuse cl féconde. Les propositions de Kant ne déterminent rien. Il est facile d'en abuser, et l'usage qu'on peut en faire est nul : car cet auteur est forcé lui-même de faire intervenir le ministère de la volonté , pour donner un but à la spéculation , puisqu'il dit que nos actions doivent être telles, que nous puissions vouloir que la règle d'après laquelle nous les faisons devienne une loi universelle. Mais quel est donc ce principe actif de volonté, qui seul peut nous faire discerner une règle de conduite d'avec une autre, el nous faire préférer l'une à l'autre? C'est ce principe nécessairement antérieur à toute combinaison , ou à toute spéculation sur les questions de choix ou de préférence , que j'appelle instinct moral ^ seiHiment ^ conscience.

M. Reinhold , dans ses Recherches sur les fondements

(2) « La règle de la raison , dil Confucius , qui coinpriîud les devoirs « réciproques duu roi et de ses sujels , d'un père et d'une mère et de " leurs enfants , d'un mari et de sa femme , des jeunes gens et des • vieillards , des amis et de tous ceux qui ont commerce ensemble, n'est « point au-dessus de la porlée de chaque parliculier. Mais les maximes « que certaines gens se forgent , qu'ils font passer pour sublimes el « au-delà de nos forces , telles (jue sont certains juincipes étranges , « abstrus, et qui ne conviennent point à ces cinq sortes de personnes, « ne pcuvttut point être comptés parmi les règles de la raison.» Extraits de Confucius, par le père Couplet.

et les hases de la moralité^ reconnaît l'existence de la CQi^ science , de Vinsiinct moval. Il avoue que cette existence est prouvée par des expériences intérieures ♦, il entre , sur cet objet , dans des détails qui prouvent autant la bonté de son cœur que lajijstesse de son esprit*, mais, à l'entendre, expérience et philosophie sont des choses indépendantes^ l'une de l'autre. « La phi!osophie^ dit-il, doit aller au- « delà de tout fait^ elle ne doit faire valoir les intuitions. « et les sensations qu'autant qu'elle est capable de s'en <( rendre raison par les efforts de la raison pure. » De là , il consacre un chapitre de son ouvrage à l'étude de la morale, d'après les règles simples du bon sens, du sens naturel, et il parle de la marche transcendante de la philosophie, relativement aux mêmes objets, dans un autre chapitre , qui n'est plus celui du sens naturel ni du bon sens.

Loin de reconnaître, avec M. ReinhoW, que l'expérience et la philosophie sont deux choses indépendantes , je pense que l'expérience est la source de toute bonne philosophie , et que la philosophie, sans l'expérience, ne serait qu'un rêve sans réalité. La philosophie n'est que le sage emploi que nous faisons de toutes nos forces , pour acquérir des connaissances-, or, les connaissances supposent nécessairement des objets qui puissent être connus , et l'on convient que l'existence de ces objets ne peut être constatée que par l'expérience intérieure et extérieure.

Prétendre que le propre de la philosophie est de ne faire valoir les faits constatés par l'expérience, c'est-à-dire les faits qui tombent sous nos sens extérieurs, ou les intuitions et les sensations de la conscience , qu'autant qu'on est capable de s'en rendre compte par les seuls efforls de la raison pure, c'est avancer une proposition qui conduit au scepticisme le plus absolu : car comment pouvoir se rendre raison de l'existence des choses, puisque nous n'en connaissons pas les premiers principes? Comment pouvoir se rendre raison de nos sensations et de nos intuitions, puisque nous ne pouvons connaître le lien secret

DE l'esprit philosophique. 5^

qui les unit aux objets qui les produisent? Quelle est cette raison pure, si vante'e par nos modernes, qui pourrait, en allant au-delà de tout fait et de toute expérience, se placer dans un état antérieur à son existence , et se donner une vie indépendante de son être ? Quelle serait cette force intellectuelle d'une nouvelle espèce, qui, méconnaissant ses propres limites, aspirerait au droit insensé d'être plus puissante qu'elle-même? Z« raison pure , selon la judicieuse observation d'un philosophe allemand (i), ne serait jamais qu'un contenant sans contenu, qu'une fiction platonique. Ce sont les phénomènes intérieurs et extérieurs qui seuls alimentent la raison humaine. Les phénomènes sont prouvés par l'expérience •, mais, quand on est arrivé là, l'expérience est à elle-même son unique preuve.

« Il est impossible, dit Hume (2), depouvoir rendre rai- « son de tout ; il ne saurait y avoir, pour des êtres bornés « comme nous, une progression de raisonnements à l'in- « fini. » Si vous demandez à un homme pourquoi il aime sa santé , il vous dira que c'est parce qu'elle le rend heureux, et que la maladie lui donnerait mille angoisses. Si vous lui demandez pourquoi il aime à être heureux, et pourquoi il craint la peine et les angoisses , il vous dira que c'est parce que la peine est une peine , et que le plaisir est un plaisir. Faudra-t-il douter de ce que l'on sent, parce qu'on ne pourra transformer une sensation ou un sentiment en une idée spéculative , ou en une conception raisonnée? Ne serait-ce pas calomnier, ne serait-ce pas compromettre la spéculation , que de la mettre ainsi en opposition avec la nature? M. Reinhold a senti lui-même le besoin de nous rassurer, en nous annonçant que la plupart des philosophes , dans leur conduite et dans les actions de la vie, valent mieux que leur philosophie (3).

(1) llerdcr, Mélacritique de La raison paie ^ t. I, iwx cominenceuirjir.,

(2) Recherches sur les principea de la morale.

(5) Sur les paradoxes de la plus moderne philosophie , p. ^5.

Nous disceruons le beau et le défectueux par le goût 5 le. bien et le mal moral , par la conscience; le vrai ou le faux ^ par la raison. Principalement dans la morale, notre première et véritable mesure est le sentiment. Le ministère de la raison se borne à vérifier et à recueillir les affectionshonnêtes du cœur. Il peut y avoir des occasions , complipliquées et délicates , où le raisonnement est nécessaire pour apprécier la moralité d'une action; mais la justice et l'humanité sont toujours présentes à l'âme. Dans les sciences autres que la morale, nous cherchons les rapports de proportion, de similitude, de contiguité, d'eff'ets et de causes; no.us nous efforçons d'acquérir des connaissances, ou d'assurer nos connaissances acquises; mais, dans la morale, il ne s'agit jamais de chercher des faits ou des rapports inconnus : on n'a à juger ou à régler que ce que l'on connaît. Le principe qui produit l'approbation ou la désapprobation n'est pas une découverte que l'on fait , mais un sentiment que l'on éprouve. Il en est de la beauté morale comme de la beauté naturelle : on la sent bien plus qu'on ne la démontre. C'est par notre sens intime que nous jugeons d'une action bonne ou mauvaise, et non par les relations extérieures qui s'offrent à nous dans les actions mêmes, tjn homme qui commet un homicide involontaire fait le même acte matériel que celui qui tue de dessein prémédité. Cependant les deux actions ne nous aff'ectent pas de la même manière, puisque nous réputons l'une innocente, et l'autre criminelle. La bonté morale est sensible par elle-même; elle luit en nous, et cette lumière se réfléchit du dedans au dehors , et non du dehors au dedans. Il ue laut donc p.is chercher hors de la conscience le discernement du bien et du mal , la distinction du juste et de l'injuste. Sans elle , comment des actions parfaitement égales dans leurs relations extérieures pourraientelles nous paraître différentes? Où s'arrêterait le raisonnement, si le sentiment ne le fixait pas? Aussi l'orateur romain nous dit que la morale est née avec nous , que nous ne favoni> jwiftl reçue de nos jières , ni apprise de nos

DE l'esprit philosophique. 69

mmlres , iii lue dans nos livres^ que nous lavons pi'ise , tirée et puisée du fonds même de la nature^ et que c'est une loi dont nous ne sommes j)as simplement instruits , mais dont nous sommes, pour ainsi dire , imbus et pénétrés (1). Mais, soit que l'oQ ait cherché les sources de la morale dans la raison, ou dans le sentiment, ou dans l'un ou dans l'autre, on s'est e'galement livré à l'esprit de système-, on a voulu tout rapporter à une idée prédominante, à un principe général. Les uns ont tout expliqué par l'amourpropre (2), les autres par l'intérêt physique et sensuel (5), quelques uns par la bienveillance ou par la justice (4)? plusieurs par la sympathie (5). Dans le nombre de ces systèmes, il en est, sans doute, qui sont favorables à la vertu; mais il en est qui semblent faits pour l'éteindre. Tous ont le défaut de vouloir lier, à une même cause, des effets qui n'en dépendent pas toujours , et de donner matière à une foule d'équivoques et d'erreurs , par des explications arbitraires ou forcées.

Ceux d'entre les auteurs qui posent pour principe général, ou l'amour-propre, ou l'intérêt physique et sensuel, ou le principe de l'utilité privée et publique, énoncent des affections ou des tendances qui ont incontestablement leur base dans le cœur humain. Nous ne demanderons jamais si les hommes s'aiment eux-mêmes , ou s'il y en a qui ne s'aiment pas -, s'ils sont étrangers à tout intérêt physique et sensuel-, s'ils sont sensibles ou non à des vues d'utilité privée ou commune. La nature

(1) « Esl non sciijîta, scd nata lex, quàm non didiciinus, accejùinus, legimus ; verùin ex nalurâ ipsâ , arripimus, nausinius , expressimas ; ad quam non docli , sed facti , non instituti , sed imbuli suinus. . . Lex est insila in ualniâ , quae jubet ea quae facienda simt , prohibetque contraria.» Gic.

(2) Maximes de La Rochefoucauld.

(3) Epicure et ses sensations , l'Homme mackinc , de La Mettric ; Helvélius , De l'esprit , etc.

(4) Ferguson , Principes de la science morale; Bulller. Dissertation sur la vertu.

'n) Sinilfi. ^

6o DE l'usage et de l'abus

veutqueriiomme se conserve, et qu'il tende à son bien-être; elle veut encore que les hommes soient unis. Or, il faut que l'homme s'aime pour qu'il pense à se conserver, et qu'il reconnaisseun intérêt commun, puisqu'il doit vivreen société.

L'amour de soi , et de tout ce qui est agréable et utile , est donc une affection naturelle. Mais qu'est-ce que l'homme? N'a-t-il à conserver que son existence physique? N'a-t-il à s'occuper que de son existence civile ou sociale? Si cela est , l'amour-propre ne doit être que l'amour de la vie, et la vertu ne peut et ne doit aboutir qu'au bien de la société. Mais je trouve dans la nature même de l'homme quelque chose de plus élevé que le sentiment de sa conservation et de son bien-être physique, et quelque chose de plus intime et de plus intérieur que ses rapports avec la société civile.

En effet, sur quoi jugeons-nous journellement nos propres actions et celles des autres? sur le motif qui les produit. Celui qui ne paie ses dettes que pour éviter Ja contrainte n'est à nos yeux qu'un homme lâche et prudent j celui qui les paie pour être fidèle à sa foi , nous l'appelons un homme probe. S'il ne fallait considérer que l'intérêt de la société, les deux actions mériteraient les mêmes éloges , puisqu'elles donnent le même résultat. D'où vient que nous n'y attachons pas le même prix? Nous n'avons jamais donné le nom de crime à des actes nuisibles , mais involontaires. Nous n'avons jamais donné le nom de vertu à des actes utiles ou heureux , mais intéressés. Nous accordons un plus haut degré d'estime aux actions dans lesquelles nous remarquons un plus haut degré de dévouaient. Dans l'ordre de la bienfaisance , le denier de la veuve est plus recommandable que les millions donnés par le riche. Il n'est aucun de nous qui consentît à ne passer pour honnête que par la crainte du supplice. Nos actions sont donc moins appréciées par les rapports extérieurs (pi'elles ont avec la société que par ceux qu'elles ont avec le cœur, puisque, dans nos jugements, l'homme civil est sans cesse confronté avec l'homme intérieur et moral ,

DE L ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 6l

c'est-à-dire la conduite du citoyen avec la volonté et le caractère de l'homme.

D'autre part , comment peut-on borner l'amour-propre, l'amour de soi , à l'amour de la conservation de la vie , ou à la misérable recherche du bien-être physique et sensuel ? Que de héros qui ont préféré la mort à une lâcheté ! Que de sacrifices pénibles et multipliés ne fait- on pas pour s'élever à des actions grandes et généreuses? Cherchera-t-on la cause de ces phénomènes dans l'amour de la réputation, de la célébrité, de la gloire? Je demanderai alors comment on peut motiver cette préférence que l'amour de la gloire obtient sur l'amour même de la vie? Qui rend l'homme susceptible de cette grandeur d'âme , de ce courage dont tant d'exemples mémorables nous ont été transmis, d'âge en âge, par les annales de l'humanité? Je demanderai encore si c'est l'instinct seul de la conservation ou du plaisir physique qui peut être regardé comme le principe de la foi humaine, de cette foi sur laquelle repose la garantie sociale, de cette foi qm est le plus bel hommage que l'homme puisse rendre à l'homme. Dans l'être vertueux qui m'a donné sa parole, quelle est cette force secrète, cette force invisible, qui me rassure contre tous les événements, contre tous les dangers, contre la nature ellemême? Quel est, dans chacun de nous , ce besoin à la fois noble et impérieux que nous avons de n'être pas en contradiction avec notre sentiment intime, et d'obtenir l'estime de nous-mêmes? La richesse , la fortune, les succès, sont des choses utiles •, mais oserions-nous les classer parmi les choses morales? Le bon n'est donc pas réduit à l'utile, et les limites de l'instinct physique ne sont pas celles de la moralité.

Donner pour premier principe à la morale la bienveillance ou la justice, prises séparément, c'est lui assigner une origine plus pure que celle de l'arnour-propre ou de l'intérêt; mais cette origine ne peut être présentée comme la source commune de toutes nos actions honnêtes et vertueuses. La bienveillance ne serait point sans inconvénient,

62 DE l'usage Et l'abus

si elle n'était dirigée par la justice, et souvent la justice doit être tempérée par la bienveillance. Oter à quelqu'un une chose qui lui est inutile, pour en gratifier un autre à qui elle est nécessaire, c'est faire une action bienveillante, mais peu juste. Repousser une injure au lieu de la pardonner, c'est faire une action qui , sans être injuste , n'est pas bienveillante. La justice et la bienveillance réunies ne suffiraient même pas pour expliquer tous les phénomènes moraux : car, la véracité , par exemple, est une vertu qui, dans maintes occasions, est indépendante des deux autres.

Les écrivains qui ont voulu résoudre par la sympathie tous les problèmes relatifs à la moralité des actions n'ont pas proposé un système plus satisfaisant. Dans ce système, qui est celui de Smith (i) , on veut tout régler par l'effet que les actions produisent sur les simples observateurs. Ainsi, dit-on, quand on voit un homme en colère, on ne partage point son émotion avant que d'en connaître la cause*, on sympathise plus facilement avec d'autres affections. On est porté à plaindre et à secourir, sans délibération, par un mouvement spontané , l'homme qui souffre ou qui reçoit un dommage. La sensibilité est réputée faiblesse dans celui qui est frappé par quelque accident malheureux , lorsque cette sensibilité excède la part que nous prenons nous-mêmes à son malheur. De là, on conclut que la véritable règle de la morale est moins d'aimer le prochain comme soi-même que de ne pas s'aimer plus que le prochain ne peut nous aimer.

Je conçois que, dans plusieurs occurrences, on ferait sagement de se conformer à cette règle 5 mais elle ne saurait être applicable à tous les cas. Sans doute, la sympathie a une grande influence, elle peut souvent nous éclairer ; mais, si nous n'écoutions qu'elle, il arriverait plus d'une fois que nous n'aurions point de base pour fonder nos jugements sur la moralité : car , si c'est la sympathie qui doit

(i) Théorie des senllmenta moraux.

DE l'esprit philosophique. 65

i^tre la mesure de tous ces jugements , quel est le principe qui nous guidera dans les choses qui nous sont absolument personnelles, et où, consëquemment , tous les rapports de la sympathie cessent? Dira-t-on qu'il faudra se conduire comme si nos actions étaient faites devant des témoins, et préjuger leur approbation ou leur désapprobation? Mais il y a donc en nous un principe plus universel que la sympathie, un principe qui dirige la sympathie même, qui en est la source et la cause , et qui peut ou doit la suppléer. De plus, nous agissons avant que de savoir comment notre conduite sera accueillie. Il est donc nécessaire que nous trouvions dans notre propre cœur la règle d'après laquelle nous devons agir, et dont la sympathie, que l'on donne pour cause de l'approbation des autres, n'est et ne peut être que la manifestation. La sympathie, telle que Smith l'envisage, peut donc être regardée comme la preuve d'une morale naturelle et universelle, mais elle rCen est pas le principe.

Concluons. La sympathie, l'amour-propre, l'utilité, la bienveillance, la justice, l'intérêt, sont des éléments qui se combinent, qui entrent et qui se mêlent plus ou moins dans les diverses actions humaines. Mais quelle est celle de ces afïections qui est le principe de toutes les autres? voilà ce que nous chercherons toujours vainement.

L'amour de soi, ou l'intérêt, présenté comme l'affection la plus universelle, ne gouverne pas le monde autant qu'on l'imagine , à moins qu'on ne comprenne aussi sous ces termes intérêt ou amour-propre , tout ce qui est produit par le caprice , par l'humeur et par toutes les passions les plus opposées qui agitent l'homme ; et alors on ne s'entend plus. Oq fait comme Hobbes, qui, voulant tout rapporter à des passions irascibles , disait que le courage i^est autre chose qu une constante colère, sans penser que, si la colère peut quelquefois donner du courage en réveillant l'indignation, rien n'est plus opposé au courage calme qui caractérise l'âme forte, que les emportements passagers du poltron et du faible. Nous avons des familles de mois pour

exprimer les diverses causes qui produisent des mouvements divers dans Tâme humaine. L'homme est un être trop complexe pour qu'on puisse, d'un seul regard, embrasser tous ses rapports et les rendre par une seule expression. Quelque désavantageuse que soit l'idée que certains écrivains veulent se former de notre nature, il est difficile qu'ils n'accordent rien à la bonté, à la générosité , à l'aimable franchise et à tant d'autres qualités douces et honnêtes que Ton voit briller parmi les hommes les plus cor rompus. Il est difficile qu'ils puissent tout réduire à un égoïsme froid et calculé. Il suffit d'observer tout ce qui se passe en nous pour se convaincre que, dans des êtres susceptibles de sentiments si élevés, de sacrifices si généreux, d'élans si sublimes , de vertus si mâles et si opposées aux passions ordinaires, il est impossible que cet égoïsme puisse être regardé comme l'unique loi de notre nature. Ce que nous disons de l'amour de soi s'applique à toutes nos autres affections, dont aucune ne paraît seule régir impérieusement la terre. Si nous voulons trouver la vérité , il faut donc renoncer à tout système , et faire en morale ce que nous avons fait en physique , c'est-à-dire recueillir les faits, observer les phénomènes, et chercher ainsi, non à fabriquer l'homme à notre fantaisie , mais à le connaître.

Quelques philosophes ont cru que , pour découvrir les vrais principes de la morale, il fallait les chercher dans de vaines hypothèses sur la possibilité d'un état absolu de nature. « C'est un grand doute, ont-ils dit, si l'homme est « fait pour la société , et si ce n'est pas de la société qu'il « tient sa méchanceté et ses vices. Il faut donc le consi- « dérer seul et abstraction faite de toute relation sociale. » J.-J. Rousseau (i) fait dériver tous ses principes des fictions qu'il se permet sur i'homme naturel et sauvage. Mais pourquoi toutes ces discussions? Il y a eu des so-

(i) Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes.

DE l'esprit philosophique. 65

ciétés plus ou moins régulières dès qu'il a existé des familles. Tous les sauvages que nous connaissons sont plus ou moins réunis; ils ont une police quelconque, quoiqur^ moins défectueuse. Si l'homme eût été destiné à vivre seul, malgré tous ses besoins, malgré tous les rapporis qui le rapprochent de ses semblables, il faut convenir que la providence eût fait plus qu'elle n'eût voulu, et qu'elle eût plus exécuté qu'entrepris.

Au surplus , je conviens que c'est dans les facultés naturelles de l'homme , et dans ses rapports , qu'il faut chercher les fondements delà morale. Il faut chercher dans l'homme ce qui lui appartient essentiellement, c'est-à-dire les qualités qui ne peuvent être regardées comme l'ouvrage de la société , et qui sont un don de la nature même. On ne niera pas que l'homme doué de sentiment , d'intelligence et de liberté n'ait la conscience de lui-même , qu'il n'ait la conscience de ses ff\cuUés, et de l'usage qu'il en fait ou qu'il peut en faire. Or, on ne peut avoir la conscience de soi sans être comptable à soi-même de ses propres pensées et de ses propres actions.

D'autre part, quand on sait que l'on agit et pourquoi l'on agit, ou ne peut se mouvoir sans dessein , et on ne doit pas se mouvoir sans règle. Le sentiment que l'homme a de ses facultés , et de la manière dont il peut en faire l'emploi , est donc le véritable fait ou le véritable principe qui avive les premières sources de la moralité.

L'homme a des rapports connus avec ses semblables; mais tout lui annonce qu'il existe aussi pour son propre compte, et que la société est plutôt un simple phénomène de son existence, qu'elle n'en est le but , ie terme ou la loi. Chaque homme forme un tout distinct des différents êtres qui ne sont pas lui , puisqu'il a , au plus haut degré , le sentiment profond de son individualité , de sa personnalité. Malgré ses distractions , il vit plus intérieurement qu'au dehors; il communique avec les autres, mais il existe avec luimême. Son activité, sa vie, réside essentiellement dans ses opinions , dans ses désirs , dans ses pensées , dans ses vo-

Jontes. L'estime d'autrui ne nous dédommage jamais de la nôtre. Vainement serait-on en paix avec les autres hommes, si on ne l'était pas avec soi. Dans la recherche des règles de la morale, il faut donc s'occuper de l'individu avant que de s'occuper de la masse*, il faut juger de la société par l'homme , au lieu de vouloir observer l'homme par la société.

C'est donc \e7n0i humain qu'il s'agit de diriger. Mai& que serait-ce que ce moi, qui a , tout à la fois , la conscience de ses moyens et de ses limites , de sa force et de sa faiblesse, de sa grandeur et de sa misère; qui tend sans cesse au bonheur, sans pouvoir l'atteindre, dont l'existence actuelle et présente serait si fugitive et si rapide, si elle ne se composait perpétuellement du passé et de l'avenir? que serait ce moi caché ., désert et solitaire, qui voudrait tout rapporter à lui , à qui rien ne pourrait suffire , et qui ne pourrait se suffire à lui-même? D'où viendrait-il? où iraitil? quelle serait sa destination , et qui en serait le régulateur? Ces grandes questions sont répondues par la conscience que nous avons de n'avoir pas toujours été, et par celle de ce que nous sommes.

Un être iolelligent, perfectible, libre et intérieur, comme l'homme, serait, à ses propres yeux , un être aussi malheureux qu'absurde, s'il n'entrevoyait pas un but satisfaisant à ses recherches et à sa perfectibilité, s'il ne pressentait ses rapports avec une intelligence supérieure à la sienne , avec fauteur même de tout ce qui est. Un législateur suprême est donc aussi nécessaire à la morale qu'un premier moteur l'est au monde physique.

S'il n'y a point de loi qui ne dépende pas de nous', il n'y a point de morale proprement dite. Dès lors les actions ne sont pas seulement libres , mais arbitraires. S'il y a une loi que nous n'ayons pas faite, il y a donc un législateur qui n'est pas nous. L'existence d'une loi éternelle qui n'est pas notre ouvrage , et celle d'un léyislaleur-Dieu , sont donc inséparables , dans tout homme , de la conscience qu'il a de soi, c'est-à dire d'un être intelligent et libre, qui ne

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peut agir sars motif, et qui ne doit point agir sans règle.

Mais où est le dépôt de celle loi éternelle, que j'appelle morale ?. Dans nos rapports avec Dieu , dans nos rapports avec les autres hommes , dans nos rapports avec nousmêmes. Mais j'avertis que ces rapports différents sont indivisibles; qu'ils ne peuvent être aperçus séparément; qu'ils se lient et s'entrelacent, et qu'on ne pourrait méconnaître leur dépendance mutuelle , sans s'exposer au danger de raisonner, tantôt sur des effets sans cause, et tantôt sur des causes sans effets. Rien n'est isolé dans l'ordre moral, comme rien n'est isolé dans l'ordre physique. Dans chaque action , il faut considérer, par exemple , la règle générale avec laquelle elle doit être confrontée , le principe particulier qui l'a produite, et les effets qu'elle a ou qu'elle peut avoir. La règle est la mesure commune des actions humaines. Le motif particulier qui les produit en constitue le mérite ou le démérite. L'effet qu'elles ont, ou qu'elles peuvent avoir, en constate le danger ou l'utilité. L'effet est indifférent pour la moralité, en tant qu'il ne dépend pas de nous ; mais , sans l'intention , ou sans le concours de la volonté , les actions n'auraient ni bonté ni malice, et, sans la préexistence de la règle ou de la loi, il n'y aurait pas même d'obligation morale. Il faut donc toujours arriver jusqu'à l'homme intérieur, c'est-à-dire à nos rapports avec la loi, avec Dieu, avec nous-mêmes , pour trouver la garantie de toutes nos actions^, soit de celles qui sont uniquement relatives à nous, soit de celles qui peuvent être relatives aux autres. Il ne peut donc y avoir de vrai système , si on n'embrasse l'homme tout entier.

Les moralistes de nos temps modernes, qui ne se sont occupés que de nos rapports avec nos semblables, du bien public, de la société, de nos affections sensuelles, et de notre intérêt bien entendu , ont mal connu la constitution, l'étendue et la dignité de notre être. Ils ont posé , comme base fondamentale , le soin de notre conservation et le désir de notre bien-être. De là ils ont déduit toutes les règles de la sociabilité , qui, selon eux, ne sont que les conditions d'un pacte devenu nécessaire entre les hom-

mes, pour leur conservation commune et leur bien général.

Sans doule le soin de notre conservation et de notre bien-être ne saurait être étranger à la morale , puisqu'il est commandé par la nature; mais ne voyons-nous rien au-delà ? Toutes nos forces , toute notre énergie , toute notre activité, ne nous ont-elles été données que pour veiller sur notre existence physique ? Si cela est , les moyens sont plus forts que la fm , et ne peuvent que la contrarier. Nos besoins de première nécessité, nos besoins réels , nous avertissent des objets qui nous sont nécessaires ou nuisibles. Ces besoins ont des limites que nous ne pouvons franchir sans en être punis par la maladie , par !a douleur, ou même par la mort. Kien n'est donc plus dangereux pour nous que l'application que nous faisons, à la recherche du bien-être physique, de Taclivilé sans bornes qui nous précipite continuellement vers de nouvelles découvertes , de nouvelles jouissances. Car ce ri'est jamais que l'imagination qui déprave nos sens , et qui fait que la volonté parle encore quand la nature se tait.

Il faut donc assigner un autre but à cette énergie de volonté , à ces facultés puissantes qui constituent l'homme. Si l'instinct de notre être physique est la conservalion et \eplaisir , l'instinct de notre être moral est la perfection et le honheur. Ce dernier instinct est le sentiment de notre véritable destination , et le discernement des voies qui nous y conduisent.

L'homme a été fait ou créé sans son propre concours : il est donc en lui des choses qu'il a reçues avec l'existence. Ainsi, les besoins du corps, la santé et la maladie, le plaisir et la douleur , l'union des deux sexes et les suites de cette union , la sociabilité et ses eftets nécessaires, sont des institutions fondamentales de la nature. Si l'homme, relativement à toutes ces diverses situations de sa vie , n'était capable que de sensations isolées et fugitives, tout se bornerait pour lui à parcourir aveu^lénient les révolutions successives auxquelles il serait assujetti ; mais il a la conscience de ce qu'il est ; il sent que la nature le des-

DE l'esprit philosophique. 69

Une à veiller sur son propre salut , à vivre avec les autres ; à être eofant , époux et père ; il entrevoit, dans ces indications positives de la nalure, les conditions et les lois de sa liberté : car il ne peut avoir la perception intime d'un ordre qui n'est pas son ouvrage, sans avoir celle d'une volonté suprême, antérieure à la sienne, et qui cooséquemment doit devenir sa loi. De là naissent les notious à'oblifjalion et de devoir ^ qui sont les véritables bases de toute morale.

Nous ne naissons point parfaits , nous naissons seulement perfectibles. Nous avons besoin d'exercice ou de culture ; mais le germe sacré de la moralité , mais cet esprit divin , dont l'action opère dans le monde tout ce qui est bien , existe dans toutes les âmes. Il perce à travers les préjugés , les erreurs et les passions. Quel est l'homme qui n'ait , d'une manière plus ou moins développée , la conscience de ce qu'il vaut , de' ce qu'il doit, de ce qui lui est du? En est-il un seul qui n'éprouve, à l'approche d'uu autre homme, l'émotion secrète et bienveillante qu'excite, dans tout être sensible , la vue de son semblable ? Partout la paternité, préparée par le plaisir attaché à l'union des deux sexes , ne devient-elle pas la source d'affections et de délices mille fois plus douces que ce plaisir même ?

Je sais que, si nous trouvons dans le cœur humain la tendresse, la compassion, la bienveillance, nous y trouvons aussi la jalousie , la colère , la cruauté , la vengeance, l'orgueil. Le matérialiste en conclut que les hommes sont susceptibles de toutes ces affections opposées comme les corps sont susceptibles de toutes les couleurs et de toutes les formes, et que les circonstances font tout. Le raisonnement des matérialistes pourrait être fondé , si tout ce qui se passe en nous s'y passait à notre insu. Je conçois que les êtres purement physiques, qui sont mus s^ms même savoir qu'ils se meuvent, ne sauraient ^w"; susceptibles de bien et de mal moral , et qu'ils sont aussi innocents quand ils otcnt la vie que peu généreux quand ils la donnent. Si

JO DE l'usage et de l'aBUS

uous n'osons traiter de ridicule lejugement porté, dans une ancienne ville de la Grèce , contre une statue dont la chute avait tué un athlète, c'est que nous découvrons dans ce jugement le respect religieux que l'on portait, dans ce» temps reculés, aux droits de l'humanité (i). Mais l'homme connaît les impressions qu'il reçoit et les sensations qu'il éprouve; il les discerne; il est le maître de ne pas leur obéir. Si l'on me demande ce que c'est que ce pouvoir de discernement, de choix, de résistance, je répondrai ce que répond le physicien interrogé sur les propriétés intrinsèques du mouvement ou de la gravitation : Je n'en connais pas l'essence. Ainsi , je connais le pouvoir dont je parle , par ses effets , et cela me suffit : car je ne puis m'assurer autrement de l'existence même de ma raison et de ma volonté. Pour réfuter le philosophe qui nie ce pouvoir, il me suffit de l'opposer à lui-même: malgré lui, il est autre lorsqu'il sent , lorsqu'il agit , lorsqu'il juge, que lorsqu'il écrit ou qu'il dispute.

Est-il question de savoir d'après, quelle règle notre discernement s'exerce, ou quel est le principe de la préférence que l'on doit donner aux affections douces, honnêtes, généreuses et bienfaisantes, sur celles qui leur sont contraires ou opposées? Nous n'avons qu'à confronter ces diverses affections avec les desseins connus de la nature, desseins qui se manifestent à tous les yeux , à tous les esprits et à tous les cœurs , par le sentiment que nous

(i) Dans une fête consacrée à Jupiter, dans l'Attique» en mémoire (l'une ancienne loi qui condamnait à la mort l'homme qui , dans un sacrifice sanglant , porterait le fer dans le sein d'un animal destiné au iabouraf;e , et devenu le compagnon de ses travaux, le victimaire , saisi d'horreur, s'enfuyait après avoir immolé un bœuf. On citait ses complices devant un tribunal ; ceux-ci accusaient les jeunes filles qui avaient fourni feau pour aiguiser les instruments ; celles-ci rejetaient la faute sur ceux qui les avaient aiguisés en effet ; ces derniers sr.r ceux qui avaient égorgé la victime , qui rendaient seuls responsables les instruments du meurtre, qui étaient condamnés et jetés dans la mer. (Elien, Hisioires dicersos , liv. V, cliaj). i/j , liv. VIIL , cliap. 8,^

avons de nos facultés et de leur direction , et avec les notions des rapports qui nous lient à la reproduction et à l'amélioration de notre espèce. La pitié, la bienfaisance, la générosité , la tendresse , tendent à tout conserver. La cruauté , la malice , l'insensibilité , la haine , tendent à tout détruire. Les premières de ces affections sont sociales ; les autres ne le sont pas. La tempérance , la modération , le courage, la patience, nous maintiennent dans le libre usage de nos sens et de toutes nos forces intellectuelles. Les excès , les emportements, la faiblesse , tuent à la fois l'esprit et le corps. Les idées du juste et de l'injuste sont inséparables des premiers mouvements de notre sensibilité. Nos propres passions , lorsqu'elles sont blessées , suffisent pour nous faire apercevoir l'iniquité de celles des autres. Nous sommes donc sans cesse rappelés à un ordre de choses que nous n'avons point établi , et auquel nous devons nous conformer , pour remplir notre destinée.

On m'objectera , peut-être , que je reviens , sans m'en douter, au principe de l'intérêt bien ordonné, de l'utilité privée et publique , après l'avoir d'abord écarté ; mais ceux qui me proposeront cette objection ne m'auront point entendu. Je suis bien éloigné de condamner les écrivains qui veulent lier la pratique des vertus avec le véritable amour de nous-mêmes. Ce serait un grand bonheur de pouvoir persuader aux hommes qu'ils devraient être vertueux par intérêt , quand ils ne le seraient pas par devoir: car on ne fait point le mal pour le mal*, on voudrait avoir le profit du crime sans être criminel (i) •, et des êtres qui chercheraient à nuire sans intérêt , ou contre leurs propres intérêts , seraient plus fous que méchants (2). Je n'ai garde

(1) « Nemiiieni repeiies f[ui nou iiequiliœ praetniis sine nequitiù frui malit. «Senec, De benef. , lib. IV.

(2) Une femme de Sicyoue , outrée de ce quuu secvjiid mari et le fils qu'elle ea avait eu venaient de mclUe à mort un f>is ôc grande espér.ince qui lui restait de son premier époux , prit le parti de les empoisonner. Elle fut traduite devant plusieurs tribunaux , qui n'osèrent

7'i DE U USAGE ET DE l'ABUS

de mécoLiuaître les grandes considërations qui dëcouleiit du principe du bien public ou de l'utilité générale. Qui peut douter que le bon ne tende essentiellement à l'utile, et que les aflections douces et honnêtes de la nature ne soient les seules qui puissent garantit* l'avantage permanent d^ la société? Mais je dis que l'utile peut exister sans le bon. L'homme le plus pervers fait, quelquefois , avec des intentions qui ne sont pas bonnes , des actes qui ont une utilité réelle. J'ajoute que le bon ne produit [)as toujours l'utile, parce que mille circonstances , qui ne sont point en noire pouvoir , trompent souvent les espérances de Thomme le plus vertueux et le plus honnête. Il faut donc remonter à quelque principe, autre que celui de l'utilité générale, pour découvrir la source de la bonté morale. D'autre part, je soutiens que l'amour de soi, l'intérêt particulier , l'utilité privée, seraient une règle enrorc moins sûre que l'utilité générale, si, en convenant qu'il est impossible que l'homme ne s'aime pas, on n'examine pas avec soin comment il doit s'aimer. Il doit le foire à la manière des êtres intelligents, qui sont capables de reconnaître un ordre établi , et de sentir la nécessité de diriger leurs aflections et leur conduite d'après un plan conforme à cet ordre.

Tout est plus ou moins arbitraire dans les calculs de l'utilité générale ou de l'intérêt particulier. Rien ne l'est, si l'on reconnaît des lois naturelles antérieures à ces calculs , et qui emportent une obligation proprement dite. Alors , vous donnez un but évident et immuable à l'homme moral , et vous l'attachez à ce but par le plus fort de tous les liens , par le lien de la conscience.

J'ai prouvé ailleurs l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme •, mais je dois m'occuper ici de ceux qui, en admettant ces dogmes , prétendent que la morale en est in-

ni la condamner ni l'absoudre, l^'affaire fui perlée à I aréopajje , qui, «près nii lonfj examen , ordonna au\ piirfies de comp:irailre dans ccn.t ans. iyai Max. , \\h. Vlll . rhap. R.)

DE l'esprit PHILOSOJ'HIQUE. 7^

dëpeudante. Bayle a soutenu qu'uo peuple d'athées pouvait offrir les mêmes vertus qu'un peuple d'hommes religieux. Après lui, on a osé avancer que la morale ne peut être solidement établie qu'autant qu'on ne la fonde pas sur l'existence d'un Etre suprême , et que V univers ne peut être heureux , à moins quHl ne soit athée (i). Le sceptique matérialiste et le sceptique idéaliste se sont réunis sur ce point. Les anciens pensaient bien autrement que nos philosophes modernes, et leur suffrage mérite d'être pesé. Leur morale et leur législation portaient entièrement sur la crainte des dieux. On peut voir les lois de Zaleucus, de Minos , celle des Douze Tables (2). Platon, dans ses spéculations sur les lois , établit la religion pour premier fondement ; il rappelle à la Divinité dans toutes les pages de ses ouvrages. Cicéron (3), en définissant les principes des lois, pose pour base l'existence des dieux et leur providence. Ce fut encore la religion qui fut le principal ressort de tontes les institutions et de tous les établissements de Numa. Ce législateur célèbre , qui mérite bien plus que Komulus d'être regardé comme le fondateur de Rorae,/?^ de Rome la ville sacrée^ pour en faire la ville éternelle.

Je conçois que l'on peut avoir et que l'on peut pratiquer une bonne morale, indépendamment de toute religion positive, ou quel que soit le culte que Ton professe, pourvu que ce culte n'ait rien de contraire au droit naturel-, mais je ne conçois pas quel degré de certitude aurait la morale, et quelle pourrait être la garantie des devoirs, si l'on faisait abstraction de toute idée religieuse (zQ. Le sceptique

(1) La Mettrie , Œuvres philosophiques , l'Homme machine.

(2) Pylliagore fonda sa doctrine sur le culte des dieux , des héios oX des saints. Zoroastre établit ses lois sur le fondement de la plus belle théologie que le monde païen nous fournisse. Gonfucius donne poui' règle fondamentale d'obéir au ciel . et de suivre eu tout les ordres dr celui qui gouverne.

(5) De legibus.

'A) Voy. Necker, Sur l'influence des opinions religieuses-.

74 i>ï3 l'usage et de l'abus

matérialiste, qui se fait alhe'e, parce qu'il n'ose se faire Dieu, croit trouver une garantie suffisante de toute morale dans la manière dont on peut diriger les passions humaines , par l'éducation et par les institutions politiques. Il pense que le bien de la socié'té est une règle plus sûre que ce qu'il appelle la superstition. Le sceptique idéaliste va jusqu'à se faire Dieu , pour se dispenser d'en reconnaître un. Selon lui, il n'existe dans l'univers que lenioi^ et l'homme connaîtrait mal sa dignité , s'il croyait avoir besoin d'un secours étranger , ou de se préoccuper de craintes et d'espérances , de récompenses et de peines, pour être vertueux. Ce n'est pas , dit-on , connaître la vertu , qui doit être essentiellement désintéressée , que de la lier à des idées de bonheur et de félicité. C'est mal se connaître soimême , que de ne pas se borner à la jouissance sublime d'être en harmonie avec soi.

Je reconnais, avec le sceptique matérialiste, la force de l'éducation et des institutions politiques-, mais l'éducation doit être dirigée. Comment le sera-t-elle? quelle sera la base de nos institutions politiques? Ne faut-il pas une prise naturelle pour pouvoir former des liens d'habitude ou de convention? La grande pensée du bien public ne suppose-t-elle pas déjà les notions du bien et du mal? La société n'a pas créé le juste et l'injuste; elle n'a pas créé la fidélité, la bonne foi, la bienveillance; mais ce sont les principes de justice , de bienveillance et de bonne foi, qui ont rendu la société possible (i). Il faut donc tou-

(i) o Est quidem vera les , diffusa in omnes , constans , sempiterna. Huic legi non abrogari fas est , neque derogari in bac aliquid licet ; ueque tota abrofi;ari potest , neque vero aut per senatuni , aut per populum , solvi hac lege possutnus... Neque, si nulia erat bona scripla lex de stupiis , idcirco non conlra hanc legem sempiternam Tarquinius A/im Lucreliae attulit. Erat enim ratio profecta à rerum naturâ , et ad recta faciendum impellens et à delicto avocans , quae non tùm incipil lex esse quùm scripli est, sed tùm quùm orla est : orta est cura mente divinâ. i Gic.

DE l'esprit philosophique. jS

jours remonter à des principes qui ont devancé la société même. D'Alembert, dans ses Lléments de morale^ a cru devoir parler de la morale de l'homme avant que de parler de celle du législateur des états, de celle du philosophe. 11 a senti que l'idée de faire des lois, de fonder des états, de formerdes associations et des pactes, n'aurait jamais pu naître, si l'homme, comme tel, n'eût pas trouvé en lui les sentiments et les dispositions nécessaires à l'établissement et au maintien de l'ordre social. De quoi se composerait la conscience publique, si elle n'était le résultat des affections et des impulsions honnêtes qui dirigent la conscience de chaque particulier? La morale n'est donc pas l'ouvrage de l'éducation, ni le fruit delà politique, mais elle doit être la base de la politique et l'objet principal de l'éducation.

Sans doute, une bonne éducation, des institutions sages peuvent contribuer et contribuent réellement à la propagation , à la pratique de la bonne morale; mais, afin que l'éducation soit assez bonne, et que les institutions soient assez sages pour produire cet effet , il faut qu'elles ne laissent point oublier aux hommes qu'il est des choses qui ne sont point faites à mains d'hommes, et qu'au-dessus de toutes les lois écrites est une loi naturelle, qui est émanée de l'éternelle justice, que Ton ne peut violer impunément, qui commande aux individus et aux nations, aux sujets et aux rois, et dont les divers législateurs ne sont et ne peuvent être que les fidèles et respectueux interprètes. Sans cela, tout est variable, incertain, arbitraire; il n'y a plus dérègles générales et communes*, il n'y a plus de conscience^ ni d'oZ>/ivjra^îV/ï proprement dite.

Formey définit la vertu , la justesse de V esprit appliquée aux affaires et aux actions de la vie. Mais, dans les choses où les passions interviennent presque toujours, peut-on être constamment vertueux, si à un esprit juste on ne joint un cœur droit? Ceux qui ne voient qu'un pur mécanisme dans l'homme moral comme dans l'homme physique, et qui font tout dépendre de la force de l'ha-

biUide ou de celle des impressions que Ton reçoit, offrent un bien mise'rable appui à ce qu'ils appellent les vertus sociales. L'habitude règle encore plus les manières que les mœurs, et les formes que les actions. D'autre part, il y a dans l'homme un principe actif, un principe toujours vivant, qui est toujours diversement mû selon les diverses circonstances*, qui est sans cesse suceptible de nouvelles impressions, et à qui des habitudes antérieures ne sauraient conséquemment donner, dans tous les cas, une direction constante et uniforme. Dira-t-on que l'on peut se servir de certaines {)assionspour ménager des contre-poids à d'autres dans l'objet de maintenir un certain équilibre? Mais, sans parler de l'insuffisance de ces contre-poids , je réponds que, par un tel sysième, on détruit toute moralité dans le moment même où l'on se propose d'assurer la pratique de la morale. Car l'amour de la bonne renommée, de la gloire, de l'estime publique, peut, par exemple, incontestablement nous engager à faire de grandes choses, comme l'amour de la sanlé peut nous rendre tempérants-, mais en est- on pour cela plus moral dans le sens que les hommes de tous les pays et de tous les siècles ont attaché à ce mot? Un être qui a la conscience de lui-même n'est vraiment bon, honnête et vertueux, qu'autant qu'il l'est à ses propres yeux, et qu'il continuerait de passer pour tel aux yeux des autres, s'il leur manifestait ses plus secrètes pensées (i). Pour être grand il ne suffit pas de le paraître; il faut l'être en effet. De plus, pour obtenir la réputation , il faut quelquefois sacrifier le bien. Ce n'est donc point établir la vertu, c'est en étouffer jusqu'au germe que de ne s'occuper, dans Thomme , que de l'acteur, sans s'occuper de l'homme même.

Le sceptique idéaliste croit se débarrasser de celte ob-

(i) tt L*oui' clro aplc à des actions nobles et grandes, il faul, dit lrè> judicieusement Plularque, avoir une confiance dans ses propres forces, cl une fermeté au dessus de tout clop;c et (le tout blnn)o, » Vie de T(uxoléon.

DE l'esprit philosophique. 77

jection en disant qu'il est une conscience^ et que tout notre devoir est de nous mettre en harmonie avec elle; mais, s'il faut l'en croire, nous dégradons l'iiomme presque autant que le dégrade le malérialisle en parlant de l'existence de Dieu dans un traité de morale. « Dieu ne vous est « nécessaire, dit-on (i), que pour inviter Thomme à la « vertu par la crainte d'un vengeur ou par l'espoir de la « félicité. Tout ce système est idolâtre et sensuel. 11 laut « pratiquer la vertu pour elle-même, uniquement par le « soin de notre propre dignité. Tout ce qui n'est pas « moi n'est rien que par moi et pour moi: je dois donc (C me concentrer uniquement dans la conscience de moi- « même. »

Je ne sais qui, du matérialiste ou de l'idéaliste, est le plus absurde-, mais l'un et l'autre sont également dangereux. Uégoïsme métaphysique de l'idéaliste est le dernier terme du délire. Si l'homme est trop grand pour ne pas s'estimer, il est trop borné pour se suffire. Quel est donc ce moi, absolu et vague, dont on parle avec tant d'emphase, en qui tout existerait par la seule force de son libre arbitre, et qui ne s'établirait lui-même qu'en faisant abstraction de sa propre existence? L'homme peut-il donc exister sans objet? Je reconnais eu lui la faculté de connaître, celle de sentir, de vouloir, d'aimer, d'agir; mais la faculté de connaître suppose hors de nous des objels de connaissance; la faculté d'aimer suppose hors de nous des objets aimables. Ce que nous disons de ces deux facultés s'applique à toutes les autres. L'infini comprend tout, c'est l'être par essence; mais le moi un] ne peut être vivifié que par le /o», et il ne peut exister que par une volonté ou par une cause antérieure à son être. C'est ce qui a fait dire très ingénieusement au philosophe Jacobi : « Dieu élnnt le seul être qui puisse expliquer et remplir

(i) Appel de M. Ficlite au public sur les impuialions d'alhéisme qui lui sont fuites par l'èlecltur de Soxc , qui prohibe so)i journal.

<( l'homme, je pars, comme les Orientaux dans leurs con- (( jugaisonsjdela troisième personne (1). » Mais, nous diton, il n'y a plus de vertu s'il n'y a pas désintéressement 5 elle cesse si vous la fondez sur l'existence d'un Dieu rémunérateur et vengeur.

Tout ceci n'est qu'un effrayant abus de mots. Agir sans intérêt , ce n'est pas agir sans motif, sans objet et sans affections. La raison poursuit la vérité, et le sentiment poursuit le bonheur. Nous sommes portés à espérer et à craindre , comme nous sommes capables d'aimer. Le désintéressement ne consiste point à éteindre la sensibilité , ce qui serait impossible, mais à la bien diriger. Nous ne pouvons vivre d'abstractions. Le pur moi , contemplatif de lui-même, n'est qu'une folie spéculative, démentie par la véritable conscience que nous avons de nous.

Serai-je plus disposé à la générosité, à la bienfaisance et a toutes les vertus sociales, quand on m'aura persuadé qu'il faut renoncer à la pitié pour être vertueux en secourant le malheureux, ou eu soulageant l'infortuné, et que, pour n'être pas humain sans mérite , il faut savoir l'être sans humanité? Serai-je plus disposé à remplir mes devoirs envers mes semblables, quand je ne verrai en eux que des fantômes , des êtres abstraits, sans réalité? Enfin , serai-je plus disposé à faire le bien, quand il ne m'offrira qu'une perfection logique, sans aucun but, et qu'il ne consistera que dans l'idée que j'aurai pu m'en former? Ah ! gardonsnous de chercher à nous rendre insensibles , dans le vain espoir de nous rendre meilleurs! Exister pour nous, c'est sentir. Pourrions-nous ne pas vouloir être heureux, et pourrions-nous l'être , si notre cœur demeurait vide? On aime la vertu parce qu'on la trouve aimable; on la pratique parce qu'on l'aime. On se complaît dans les sentiments de tendresse , de pitié , de miséricorde , et dans

(i) Leltres à M. Moyse Mendelslwn , sur La doctrine de Spinosa, préface, p. 9.i\.

DE l'esprit philosophique. 79

tant d'autres affections bienveillantes qui donnent un si doux ébranlement à l'âme , qui modèrent l'énergie et l'intérêt personnel, et qui, par cela même, sont en quelque sorte la sauve garde du genre humain. L'homme moral n'est qu^anwur^ et quel principe plus fécond que l'amour «n sacrifices généreux , en actions grandes et sublimes I C'est ce sentiment qui fait les bons pères, les bons fils, les époux fidèles , les bons citoyens. Chercher le noble désintéressement qui caractérise la vertu dans une froide et triste impassibilité , ce serait chercher la vie sous les glaces de la mort, et l'être dans les sombres abymes du néant. J'ai dit que l'homme ne peut se suffire 5 et la preuve en est dans nos besoins, dans nos désirs , dans nos affections, dans nos espérances, dans nos craintes. Il n'est donc pas destiné à être seul? J'en conclus que la religion lui est awssi naturelle et plus nécessaire que la société. Car, si la société est la communion de l'homme avec ses semblables, la religion est la société de l'homme avec Dieu. Malgré ses relations multipliées avec ses semblables, l'homme est seul quand il pense, quand il désire, quand il délibère , quand il veut , et souvent même quand il agit j il est seul quand il souffre , il est seul quand il meurt. Que deviendrait rame humaine, abandonnée à cette solitude profonde , si elle n'en était arrachée par la grande idée de l'existence de Dieu, idée vaste et pénétrante , qui, dans tous les instants de notre existence, nous offre à la fois un législateur, un modèle , un témoin , un consolateur, un juge? Aussi l'histoire de tous les peuples constate que la religion est d'instinct, comme la sociabilité (1).

Qu'importe à la morale, dit-on, que l'on admette un

(1) « Vous trouverez des "villes sans murs , sans rois, sans théâtres; mais vous n'en trouverez jamais sans dieux , sans sacrifices , pour obtenir des biens et écarter des maux. » Pi-utarque.

Quelques voyageurs ont prétendu avoir rencontré des peuples dans lesquels , s'il faut les en croire , ils n'ont trouvé aucune trace d'idées religieuses. La Peyrouse cite deux ou trois exemples pareils. Les a-l-il

8o DE l'usage et de l'abus

Dieu , ou que Ton ne l'admette pas? A-t-on besoin de n'avoir aucun doute sur Texisteuce de Platon, pour trouver admirables les maximes publiées sous son nom? Tous les êtres physiques ne suivent-ils pas leurs lois , sans avoir la connaissance de la première cause qui les meut ou les dirige? Ne suffit- il pas à riiomme de savoir que les lois de la morale sont celles de la nature, pour qu'il sente l'obligation de s'y conformer et de les suivre? Voyez les spinosistes , n'ont-ils pas publié la morale la plus pure , et n'ont-ils pas reconnu que , pour y être fidèle, il suffit de ne pas renoncer à la raison (i)?

Enoncer ces sopbismes, c'est les réfuter. Je conçois qu'il est très indifférent à l'univers que Platon ait existé ou n'ait pas existé. La bonté des ouvrages de ce philosophe est très indépendante de la conviction ou des doutes que l'on a sur le point de savoir quel en est le véritable auteur: dans un pareil cas, c'est le mérite de l'ouvrage qui nous fait apprécier celui de l'auteur; mais ce n'est jamais le nom seul de l'auteur, à moins qu'il ne fût déjà célèbre sous quelque autre rapport, qui accrédite l'ouvrage. Mais un Dieu législateur donne à la morale un degré de fixité , de certitude, d'autorité et d'universalité, qu'aucun homme, quel qu'il soit, ne peut communiquer à la doctrine qu'il suit ou qu'il professe; car la raison d'aucun homme n'a le droit d'asservir celle d'un autre. Il n'est donc rien moins

bien vérifiés? Après un simple séjour de vingt-quatre heures, peut-il juger des peuples dont il ne connaît point i'idiome , et dont il n'avait entrevu que quelques individus épars sur la côte à laquelle il abordait ? Un ancien voyageur avait dit que les Hottentots n'avaient point la croyance d'un Dieu. Quand on a mieux connu ces sauvages , on s'est convaincu non seulement qu'ils croyaient à un Dieu , mais qu'ils en avaient une idée très distiucle et très raisonnable.

(i)ollalio estvera lex... Sorlem tuam, quœcumque sit, aequo animo feres ; stultam ambitioncin et rodentcm invidiam procul fugabis ; perituros contemnes lionores , ipse brevi pcriturus ; juciindam degcs \itam , nihil adrnirans aut horrcsccns : vilani hilare, mortem tranquille obeauius. » {Panthciaticon^ ouvrage imprimé en Angleterre.)

DE l'esprit PHILOSOPHIQUE. 8l

qu'indiffèrent pour la morale , qu'on admette ou qu'on n'admette point l'existence de Dieu.

Dire que la morale est une loi de notre nature, que tous les êtres suivent leurs lois , et qu'il ne faut que se sentir et se connaître pour se croire obligé à suivre celles qui sont inhérentes à notre manière d'exister, c'est mettre une sorte de fatalité à la place de l'intelligence, et raisonner sur des êtres pensants et libres, comme on pourrait le faire sur des êtres qui n'auraient ni pensée ni liberté. Ceux-ci suivent leurs lois par une impulsion aveugle; ils n'ont pas le pouvoir de les violer. Il n'en est point ainsi des êtres pensants et libres : de pareils êtres ne peuvent reconnaître la nécessité de se soumettre à d'autres êtres de la même espèce, et moins encore à des êtres purement physiques, dont ils se sentent indépendants dans la plus noble partie d'eux-mêmes, et auxquels ils se jugent supérieurs. Cependant , quelque idée que les êtres pensants et libres puissent be fuiiiiei de leur grandeur, ils sentent qu'ils sont essentiellement des êtres subordonnés, puisqu'ils sont forcés de reconnaître des limites; et ce n'est même que parce qu'ils reconnaissent des rapports de subordination qu'ils peuvent reconnaître des rapports d'obligation et de devoir. Or, à qui de tels êtres seront-ils subordonnés? A leur propre nature, dit-on; mais leur nature, intelligente et libre, n'emporte point de nécessité ; rien ne peut forcer ni contraindre l'opinion , la volonté et le cœur; l'uni verSw entier s'écroulerait sur Thomme , qu'il l'écraserait sans l'abattre. Des êtres intelligents et libres ne peuvent donc avoir des rapports de subordination morale qu'avec une intelligence supérieure.

Répliquera- 1- on que de tels êtres doivent regarder comme leur prérogative la plus noble celle de n'avoir à obéir qu'à eux-mêmes , qu'à leur conscience ? Dès lors nous voilà ramenés à l'égoïsme métaphysique. Mais oublie-ton que, si l'homme a le sentiment de la noblesse de son être, il a également celui de son indigence? Il n'est aucun homme assez insensé pour oser croire qu'il soit à la fois II. 6

sujet et objet de toutes ses facuUes, Leur action et leur tendance nous avertissent suffisamment qu'elles ont uq but, qu'elles ne sont pas elles-ménies le but, et que le seul moyen d'en jouir est de les exercer. Si la raison est la perception des choses qui appartiennent à Pesprit , la conscience est la perception de celles qui appartiennent au cœur. Il faut donc qu'il y ait quelque chose de réel qui puisse devenir l'objet de nos perceptions. C'est sans doute une grande satisTnction d'être en harmonie avec sa conscience; mais ce pouvoir de discernement, cette intelligence vive, que nous appelons conscience, doit être ellemême en harmonie avec la sagesse suprême, dont elle D'est que la représentation et l'image. Sans cela , je ne vois qu'un videalïreux dans l'ame humaine. Le dogme de l'existence de Dieu , placé à la tête de la morale, n'est pas plus contraire à notre dignité que ne Test l'aveu forcé, par cotre faiblesse , que nous ne sommes pas Dieu. Le cœur, qui a besoin d'espérer, de craindre , d'aimer, ne peut être lié à la morale que par la religion, qui n'est que Dieu rendu sensible à toutes les affections du cœur.

Je ne sais s'il est possible d'être vertueux et athée. Quelques individus heureusement nés peuvent offrir A cet égard quelques exemples rares*, mais je sais que la vertu, sans l'existence de Dieu , n'est (ju'un calcul de l'intérêt ou une abstraction de l'école. L'intérêt remue les passions, bien loin de les étouffer*, il divise les hotnmes plutôt qu'il ne 1^3 unit*, il les concentre dans l'abjection du moi sensuel. Une abstraction n'a aucune prise sur le sentiment. Cependant l'homme ne peut vivre sans affection. Il arrivera que, si l'homme ne reconnaît point de Dieu, tout, dans la poursuite de ses passions et de ses désirs , deviencha Dieu])Our lui , excepté Dieu même. Cette sorte d'idolâtrie morale sera pire mille fois que les faux cultes des païens. Aussi Bacon observe que, si lui peu de phihsopine peut nous rendre irréliijieux , beaucoup de philosophie nous prouve que Von ne peut se passer de reliijion.

Si la philosophie veut être utile à la morale, elle ne

Diî l'esprit piiilosopiîtque. 83

doit donc point se si'parer de la religion, ni nirpriser la tunTure du senlinient. l.e viai minisièrede la philo.sojiiiie est de devenir, par ses maxiuK^s et [)ar ses pK'C.^phs . la mémoire d<i cœiii*, et «rernijèclwi*, en donnant des idéis exactes de la Divinilë, qvie Ton n'abuse de la rjdigion.

La vertu a rlé praiiquée avanl que ties SMges eussent disserlé sur la veitu. Aristide tfait juste avant que Sacrale eût diptiHa justice. En g<'n('ral, la masse des lionnnes se conduit [)ar les impressions vives et spfuUaru'es de l'àme, qui sont la seule e-pèce cotivennhie à la mnltilude, et sans lesfjuelles il n'y aurait peut-élie cjue des monsires. C'est donc dans les afieciions nalurelles qu'il fatjt chercher le vrai fondement de (oui le bien moral doîil nous sommes ca[)al)!es; elles peuvent être an'aiidies, elles ne sont jamais entièrement éieinles. Le méchant même trouve oïlieux qu'on le soit à son égu*d. Son inlérél mis à [)ai t, il veut, autant cpi'aucim autre, que Ton soit honnête, reconnaissant , nnséricordieus (i).

Au milieu de nos cilés les pbis corrompues , si une grande vertu est mise en aciion sur ikjs théàir^s, si l'on point la courMgeuse fidéiit*' d'un époux , Tinléressante résignation d'iai père malheureux, le relour de la pitié iiliale (Jans une âme long lemps égiré.*, que Tois-je? Une situation bien lendue produit subitement une commotion universelle; chaque expressitju de senlinent p^^rce , comn;e im éclair, jus(pie dans le fond des cœurs. Par une sorte de prodige , l'assemblée en-

(j) « Une m.'uqnc .«ûre , djl Iliéiocli's , qno b« rlroîle r.iison est nainrellc au\ lionimes , c «si fjiic riiiji\>-!e, li»(S(|n"il s;i jil do (juolqtir ;ifï'wv où il ne v;i pn'nii tic son inltMè! . j<i{^'' cx-icUmiichI s» Ion les irrjlos de la jnsiicc . vl I inlcMupoi-inl selon celles de la inodéralioii cl de; la safTosse. En un mot , loiil \ieieiix a de jnsles idée- en nialicie de ilioses où il ne se laisse pas prévenir pai- la |iassi<)ii. Voilà ponrtpioi un niécliani lioinnie peul s amender et «levenir vertneiix", parce ciu'il n".! nn"a on\nr les yeux cl à condannier le déie<;leMienl de >a condnile passée , c|u il ne peut que t'tconnailre s'il y l'ail l)ien allenlion. » Coitimvnt aires sur Us y<iv& dorss de Jytluigorc , lrw:dactiou de D»c;cr.

tière s'ébranle ; on admire , on s'attendrit , On donne des soupirs ou des larmes à la vertu souffrante ; on maudit le crime heureux ; un rayon céleste luit dans toutes les âmes 5 les passions, les vices, les intérêts particuliers, s'évanouissent comme des ombres *, on ne retrouve plus aucune trace des imperfections humaines dans cette multitude d'hommes (1) , et la voix du peuple devient celle de Dieu. Je suis pourtant bien éloigné d'interdire à la philosophie ou à la raison l'examen et la discussion des objets qui appartiennent à la morale. Il est utile, il est nécessaire que la raison intervienne j mais ses préceptes ne sont et ne peuvent être qu'un développement , un progrès bien ordonné de nos affections primitives. La raison dirige et régularise ces affections ; elle en déduit des principes qui nous éclairent encore quand le sentiment se refroidit, et qui s'appliquent aux cas les plus délicats et les plus difficiles. Aussi, quand les peuples se civilisent , leur morale s'épure. Si c'est par la conscience que l'homme est un être moral , c'est par la raison qu'il est perfectible dans sa moralité même. Les mariages sont mieux réglés, les familles mieux gouvernées , et les devoirs respectifs mieux connus.

Les affections les plus honnêtes ont besoin que l'intelligence vienne à leur secours. Leur impulsion serait souvent trop aveugle, siellen'était éclairée par l'entendement. En effet, les sentiments naturels, que nous avons présentés comme les fondements de la morale, pourraient devenir très funestes , s'ils étaient livrés à eux-mêmes. Comment se déterminer à punir le coupable, si Ton n'écoutait que la compassion ? Comment se défendre des partialités , si Ton ne prenait conseil que de l'amitié? Comment ne pas favoriser l'oisiveté et la paresse , si on ne consultait que

(0 Alexandre, tyran de Phérès, impitoyable envers ses propres suiels, s'aUendrissait à la représentation des malheurs fictifs d'Hécube ou d'Ancîroraaque.

DE l'esprit philosophique. 85

îa bienfaisance? Pour empêcher la pitié de de'générer en faiblesse, l'ami Lié en injure et la bienfaisance en abus , la raison , la saine philosophie, règle nos affections particulières par la grande pensée du bien public ; elle subordonne les sentiments que nous inspirent quelques individus au sentiment plus général qui nous lie à notre espèce •, elle nous prouve que la bienfaisance doit s'exercer avec discernement, et que l'amitié doit être limitée par la justice 5 elle nous fait entrevoir une grande cruauté, envers des hommes et envers nous-m^mes, dans la fausse pitié pour les méchants.

Que de lumières la connaissance raisonnée de nos facultés et de nos rapports, la connaissance raisonnée de nousmêmes , n'a-t-elle pas répandues sur toutes les branches de la morale ! On n'a plus envisagé les actions uniquement comme belles, mais comme bonnes 5 comme brillantes, mais comme honnêtes. Les fausses idées d'honneur , les vaines parades de vertu , se sont évanouies. Une doctrine simple et pratique , vraiment faite pour des hommes destinés à agir , à se supporter , à se secourir mutuellement, a succédé à des théories ridicules et contentieuses. On n'a plus demandé , comme autrefois , si le suicide est un acte de faiblesse ou un acte décourage , ce qui présente une question insoluble : car , s'il y a de la faiblesse à ne pouvoir supporter les maux de la vie, il y a du courage à mépriser la mort , c'est-à-dire à ne pas craindre ce que les hommes en général craignent le plus-, mais on demande si un homme peut , en trompant les vues de la nature , refuser de porter le poids de sa propre destinée , et disposer arbitrairement d'une ej^istence dont il est comptable au maître de l'univers. Le duel a été rangé dans la classe des crimes, l'oisiveté et l'égoïsme dans celle des vices; on a recommandé, encouragé, rehaussé toutes l«s vertus dés-; intéressées et sublimes d'une âme expansive qui ne s'isole jamais des autres , qui sait , par un effort généreux , s'identifier avec ses semblables , et se placer dans une telle

siliinlion, qu'il n'y ait que le bonheur général qui puisse

ojoiilrrà son piopie hoiihcur.

C'est à la raison qu'il ;ippartient t]o réduire en oorpsde dochine ce (jue les particuliers se doivent entre eux, ce qu'ils doivenl à la société , et ce que la société doit aux particuliers.

On ne se réunit que pour se soutenir et pour se défendre, la gtranlie dos propriétés et des personnes est donc à la lois le principe et la (in de PashuciMlion.

La société doit à tousses rueuîbres des lois impartiales et jusies. Les luis existent puur les boinnies , et noa les hommes pom* les luis.

La juridiclion des gouvernements ne doit être qu'un pouvoir de protection et d'administration : car elle a été établie , selon iMonlaij>ne, noii en faveur desjuridiciantSy mais en faveur des juridiciés,

L'uliliiépid)lique , sur laquelle les gouvernements sont ch'irgés de veiller , n'est point , coumie quelques philosophes modernes voudraient le donnera entendre, une vaine abstraction : c'est l'utilité de tous les individus qui composei»t le [)ublic.

Par cette délinilion , la maxime que Vintérêt puhHc doit être jjrr'fere à t'iiilérêt porticulier se trouve réduite à ses véritables termes, Uri intérêt quelconque ne peut être appelé particulier qu'autant qu'il se trouve contraire à l'intérêt public •, s'il s'y trouve conforme, il s'identifie et se conforme à lui.

Un intérêt peut être individuel dans son application , sans être particulier dans son objet. Souvent l'intt'rêt d'un seul est l'inlérct de tous. Il importe , par exemple, à la société que personne ne puisse être dépouillé de ses possessions, ou privé de sa liberté , de son bonheur et de sa "vie , que dans les cas prévus par la loi , et dans les formes que la loi a établies. L'individu que l'on voudrait, arbitrairement et eu dépit des lois, sacrifier à un mysié»ieux intérêt d'état , serait doue autorisé à se plaiudre, au nom

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sacr^ de rinterêt public , et à demander d'être respecte dans ses propriélë.s et dans sa personne, comuie s'il était lui seul la pairie lout entière.

Quand rintérét individuel tend aux préférences, il s'isole de rintéiêt public, il devient particulier 5 mais quand il ne ten<i qu'à l'égililé , c'est-à-dire qu'à se maintenir dans les droits que l'association s'est engagée de garantir à tous, il a , dans une telle hypothèse , toute la faveur de l'inléiét [)ublic même. Alors, loin qu'il soit vrai qu'un seul doive soufiVir pour tous , il est vrai au contraire que tous, s'ils le peuvent utilement, doivent savoir se sacrifier pour un seul : car il n'y a d'association que pour que la force puisse protéger la faiblesse, et pour que les droits individuels de chaque citoyen soient conservés et défendus par la force publique de la cité.

Il n'y a point de bien sans mélange de mal ; il n'y a point de mal dont il ne puisse résulier quelque bien. Ce qui nuit aux uns sert aux autres. Les violences exercées contre des individus peuvent tourner momentanément au profit de l'état. Les malheurs de l'état peuvent contribuer à la prospérité passagère de quelques individus. Ainsi , la confiî.calion arbitraire des fortunes privées accroîtra , si Ton veut, le trésor public, comme le pilbige du trésor public pourrait grossir certaines fortunes privj^es ; mais tout ce dt'sordre ne saurait nous présenter Timage d'un véritable bien commun.

Le principe du bien connnun, qui a fondé les sociétés, est la volonté consfanfe défaire, non pas seulenjent le Lien de plusieurs ou de la multilule , mais celui de liuiiversali/é. Ce principe n'est que la justice elle-mêuïe, qui veille sans cesse sur le corps et sur chacun de ses membres , et qui consiste à rendre ou à conserver à tout individu ce qui lui appartient.

Comme le premier bien est de ne pas soufiCrir, le premier précepte est de ne pas faire de mal. Ce pr«'ceple est prohibitif et absolu : il marche avant celui de faire du bienj il oblige les souverains comme les particuliers. Dans

la politique, ainsi que dans les actions ordinaires de la vie , on n'est donc autorisé à faire, même un bien public, qu'autant que l'on s'est assuré que Tonne fait injustement de mal à personne.

Si un seul individu souffre injustement, le principe du bien commun est violé-, le droit social est enfreint. Il n'y a d'exception à cette règle que pour les inconvénients et les maux qui ne sont point l'ouvrage de la volonté , et qui sont inséparablement attachés à l'imperfection des institutions humaines, La justice est la vraie bienfaisance des gouvernements ^ elle est la vertu des empires 5 et cette vertu peut être regardée comme la clé de la voûte dans le grand édifice de la société.

Le genre humain ne compose proprement qu'une seule famille; mais cette immense famille ne pouvait vivre réunie sous le même régime 5 elle s'est séparée en différents corps de peuples : de là vient cette multitude de nations répandues sur la surface du globe.

Les nations sont , par rapport à la société universelle des hommes , ce que les individus sont par rapport à la société particulière ; elles ont entre elles des lois à exercer et des devoirs à remplir : elles doivent toutes contribuer au bonheur de l'espèce.

La moiale des nations est dans la même loi naturelle qui régit la conduite du moindre particulier ; mais , de peuple à peuple, les sentiments naturels ne peuvent conserver l'aclivité et l'énergie qu'ils ont d'individu à individu -, ils s'afiaiblissent en se généralisant. C'est surtout alors qu'il est nécessaire que la philosophie vienne au secours du cœur, parce qu'il faut dans ce cas que la sagesse soit , en quelque sorte , le supplément du sentiment.

Aussi on a vécu pendant des siècles sans retrouver presque aucune trace de droit humain entre des hommes qui ne foulaient pas la même terre. Dans chaque peuple, l'amour de la patrie avait dégénéré en haine nationale contre tous les autres peuples. Les communications étaient interdites 5 un étranger était un ennemi -, une ancienne loi

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infligeait une peine à celui qui indiquait à un étranger la maison d'un Romain 5 chaque nation avait ses dieux , et se croyait appelée par le Ciel à subjuguer toutes les autres. La paix n'ëtail jamais qu'une préparation à la guerre*, les hostilités étaient sanglantes, Aristote compte le brigandage parmi les manières légitimes d'acquérir. Les vaincus étaient souvent exterminés j on les faisait esclaves quand on ne les mangeait pas. Le nom sacré de droit des gens était donné aux coutumes les plus féroces.

Diverses causes ont successivement adouci ces coutumes. Le christianisme, en s'étendant , a établi des rapports entre les difterents peuples qui l'avaient embrassé. Le commerce , dont les progrès ont ^té facilités par tant de causes , a fait sentir aux habitants des diverses contrées le besoin de s'unir et de se rapprocher. Si on peut lui faire le reproche d'avoir affaibli le désintéressement et la générosité , on lui doit d'avoir écarté la violence et le brigandage. Mais c'est la philosophie quia fait rentrer le droit des gens dans le sein de la morale , en montrant que cette espèce de droit n'est que l'application , à l'espèce entière , des sentiments et des principes de bienveillance et de justice qui nous lient à ceux de nos semblables avec lesquels nous vivons dans la même société.

Grotius appuyait la politique des nations sur des citations de poètes, et Puffendorff sur des coutumes ou sur des exemples qui pouvaient n'être souvent que des crimes ou des abus. Le philosophe a dit , avec le vieillard de Térence : « Je suis homme , et rien de ce qui est humain ne m'est étranger (1). » Par ce trait de lumière, il a fait entrevoir les liens de confraternité originelle , fondée sur l'identité des besoins , des peines , des plaisirs , et de tous les rapports essentiels des hommes entre eux , sous toutes les latitudes. Il a recommandé la pratique de l'hospita-

(1) Homo sum. humani nil a me aUeniim puto.

Je suis homme ; tout homme est un ami pour moi.

Kacin£ fils.

lité et de la bienfaisance envers tout individu qui la réclame, quels que soient ses mœurs, sa contrée, ses lois et son culte. Il a prêché la bonne foi dans les traités, la douceur dans les combats et la modération dans la victoire. Il a élabli que la guerre n'est que le droit d'une légitime défense; que la conquête, par elle-même, n'est point ua droit , et qu'elle ne le devient que par le consentement, au moins, tacite du peuple conquis. 11 a subordonné tous les procédés des nations à la justice naturelle; et il a prouvé que cette justice est, sur la terre, la providence du genre huniain.

Je sais que , les nations vivant entre elles dans l'état de nature, les plus saintes maximes du droit des gens sont souvent violées, parce qu'on a peu de moj^ens pour les faire observer; mais je sais aussi que les peu})les qui ne peuvent être gouvernés entre eux par les lois le sont par les mœurs générales. Or, peut-on nier que les mœurs ne soient, au moins en partie, le produit de la douce et lente influence des connaissances et des lumières?

J'aperçois les progrès d'un meilleur droit des gens , dans la politique plus mesurée et plus régulière des cabinets, dans la confiance et la fréquence des communications, dans Tabolilion de l'absurde droit d'aubaine, dans les lois faites partout pour modérer les rigueurs dont on usait envers les étrangers (i), dans l'extinction de la niorgue nationale et de toutes les dangereuses rivalités qui en étaient la suite; enfin dans les proclamations, dans les manifestes que les gouvernements sont si atlefjtifs à publier quand ils commencent ou repoussent des hostilités. S'ils ne sont pas toujours justes , ils sont toujours assez éclairés pour

(i) «La porle de justice a été ouverte à tous les étrangers. » République de Badin, liv. 1, eh. 7, [). 79.

« Les élraiigors sont regardés , en France , comme personnes privilégiées quand ils viennent réclamer la proleclion nationale. » D'Agues- SEAU , t. IX , p. 324'

vouloir le paraître; ils senlent cju'il est des principes que l'on ne peut plus méconnaître sans honleet sans danger, et qu'il existe, pour ainsi dire, au milieu des nations policées , une sorte de conscience publicjue qui juge les peuples, les souverains, qui juge les justices même.

Ainsi la morale, bien connue et bien développée, embrasse les individus, les familles, les corps de nation , la société générale des hommes. La philosophie peut et doit montrer cet le liaison ; mais elle détruit son propre ouvrage si , en établissant la morale, elle écarte la religion. Dans nos connaissances ordinaires, Tesprit et le talent l'ont tout ; mais, dans la morale, on n'arrive jamais jusqu'à l'honime, si ou n'arrive jusqu'au coeur. C'est dans le cœur que les premières semences d« la vertu ont été jetées, et ce n'est que par le cœur que l'homme peut s'attacher à la "Vertu , et se rendre capable de tout ce qu'il y a de beau , de bon, de grand. Or il n'y a que la religion qui puisse être la vie du cœur ou de la conscience. Car, sans la religion , que seraient les conseils, les remords, les promesses ou les terreurs de la conscience? Si la morale est une des grandes preuves du dogme de l'existence de Dieu , parce qu'elle annonce des rapports qui ne peuvent être qu'un pur ouvrage de l'équité suprême, d'une éternelle intelligence, le dogme de l'existence de Dieu est , à sou tour, le premier ap[)ui de la morale. Toute doctrine est fausse, qui ne réunit pas à la fois Dieu , Thomme et la société.

Mais, en réunissant ces trois objets, on s'est convaincu que la morale est la plus complète de toutes les sciences, soit qu'on la considère par rapport aux vérités qui en sont le principe , soit qu'on la considère par rapporta l'enchaînement de ces vérités et des connaissance qui en naissent. En métaphysique , la chaîne de nos connaissances est souvent rompue; en physique, elles sont dispersées comme en diflérents points, qui sont, plus que d'autres, à notre portée; mais, en morale, tout se tient. Les vérités naissent des vérités. ïcules les difficultés ont leursolution en ellesmêiiies. Si nous nous trompons quelquefois, c'est dans l'ap-

plication du principe connu; mais Terreur ne frappe jamais sur le principe. Dans cette grande et importante science, tout est fondé sur ces bases inébranlables , que nous sommes hommes , que nous vivons avec d'autres hommes , quil est un ordre que nous n'avons point établi, et que cet ordre est sous la puissante garantie de son auteur. Il n'y a plus de sûreté pour la terre , si l'on rompt la chaîne d'or qui suspend la terre au ciel.

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