CHAPITRE XXIV
De l'enthousiasme, du fanatisme et de la superstition.
Les mots enthousiasme^ fanatisme^ superstition^ sont ceux dont quelques philosophes modernes ont le plus étraugement abusé. S'il faut les en croire , les trois choses que ces mots expriment, et qui ont ëtë si funestes au genre humain , sont les suites nécessaires de l'esprit reli-»» gieux : ils flétrissent tout zèle, tout sentiment de religion , par la qualification odieuse de fanatisme; ils donnent le nota diQ superstition à toute pratique religieuse; ils n'appellent sagesse que l'indifférence ou le mépris pour tous les cultes. Cette manière d'attaquer toutes les religions positives a paru d'autant plus commode, qu'avec des généralités on a cru pouvoir se dispenser de toute discussion sérieuse, et que de vaines déclamations ont pris la place des raisonnements et des preuves. Les idées religieuses sont des objets qui importent trop au bonheur commun et individuel, pour que je ne m'empresse pas de dévoiler l'erreur et le danger de toutes ces opinions nouvelles publiées avec tant d'éclat. Mais , en démasquant l'impiété qui veut tout détruire , je m'expliquerai franchement sur cette fausse théologie, qui voudrait tout conserver, jusqu'aux abus , et je ne dissimulerai pas les grands services, que la véritable philosophie a rendus à Thumanité et à hi véritable religion.
Et moi aussi , je voudrais bannir pour toujours de la société l'aveugle entho usias m e,\e fanatisme et la s uper^ slition; mais je soutiens que V enthousiasme ne saurait être un n^al par lui-même^ que le /*aAm/ï«me n'est pas> exclu-
sivement attaché aux idées religieuses, que la religiosité n'est pas la superstition , et que la superstition même est moins dangereuse que l'incrédulité.
Qu'est-ce que V enthousiasme eo général? un transport secret de Tàme. Sans ce transport, l'homme pourrait-il s'élever avec énergie au beau et au sublime? pourrait-il franchir les obstacles y braver les périls , vaincre les difficultés, et reculer dans les occasions décisives, et avec tant de chaleur, les bornes du possible moral , toujours si étroites pour les âmes communes ou ordinaires? S'il est un enthousiasme pour le poète , n'est-il pas un enthousiasme pour l'homme vertueux, pour le héros, pour le grand homme? La froide raison n'a jamais produit seule de grandes choses. Si les passions lui doivent beaucoup parce qu'elle les dirige et les modère , elle doit elle-même beaucoup aux passions , qui la réveillent et qui l'exaltent. Vouloir étouffer tout enthousiasme chez les peuples, ce serait vouloir établir l'empire de la mort au milieu d'eux.
Il est sans doute un enthousiasme vague , auquel les bons esprits ne sauraient applaudir. C'est celui qui a pour principe une forte persuasion, échauffée par un zèle dénué de tout motif de conviction. L'homme atteint de cette maladie d'esprit ne raisonne point, il s'abandonne; il a des sentiments vifs, et n'a point d'idées nettes; un songe lui tient souvent lieu de démonstration. Il ne voit rien au-delà ni au-dessus de l'objet qui le préoccupe. Il n'écoute pas ce qu'on lui dit-, il n'est accessible qu'à ce qu'il imagine. Il peut s'attacher fortement au mensonge ou à l'erreur comme à la vérité. Sa tête, vivement frappée, ne laisse aucune ouverture à l'examen et à la discussion. Si on déclame contre de tels enthousiastes, on a raison. Ils ne sont capables d'aucun plan. Le mal se présente souvent à eux sous l'apparence du bien-, et, lors même qu'ils fout le bien, rarement ils savent le bien faire.
De l'aveugle enthousiasme au fanatisme il n'y a qu'un pas. Ces deux choses diffèrent pourtant. Si l'on no peut
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être vraiment fanatique sans être enthousiaste, on peut être enthousiaste sans être fanatique. L'aveugle enthousiasme n'est qu'un délire; le fanatisme est une passion, une frénésie. L'aveugle enthousiasme obscurcit le jugement, le fanatisme change le caractère et déprave la volonté. L'enthousiaste est exalté , le fanatique est violent. Le premier est accessible à la pitié , le second ne l'est qu'à la colère et à la haine. L'un cherche des prosélytes, l'autre ne veut que des esclaves ou des victimes. Il n'est pas impossible de mettre à profit les illusions de l'enthousiaste-, mais on est forcé de s'armer contre les fureurs du fanatique.
La superstition est une des principales sources de l'aveugle enthousiasme et du fanatisme. Elle est elle-même une suite de l'ignorance et des préjugés -, mais ce qui la caractérise est de se trouver unie à quelqu'un de ces mouvements secrets et confus de Tâme , qui sont ordinairement produits par trop de timidité ou par trop de ccfnfiance, et qui intéressent plus ou moins vivement la conscience ou le cœur, en faveur des écarts de l'imagination ou des préjugés de l'esprit. Je définis la superstition ^ une croyance aveugle, erronée ou excessive, qui tient presque uniquement à la manière dont nous sommes affectés , et que nous réduisons , par un sentiment quelconque de respect ou de crainte, en règle de conduite et en principe de mœurs.
La superstition , l'aveugle enthousiasme et le fanatisme ne sont pas exclusivement attachés aux matières religieuses. Sur ce point, j'oppose d'abord les incrédules aux incrédules eux-mêtnes. Pour rendre le christianisme odieux, que n'ont-ils pas dit en faveur de la religion des païens? Ils l'ont présentée comme essentiellement tolérante et sociable , comme ennemie de toute persécution et de tout fanatisme ; ils ne l'ont envisagée que comme une institution auxiliaire des institutions de l'état. Ils ont été jusqu'à dire que nous calomnions les anciens peuples
quand nous regardons leurs dieux et leurs fêtes comme des superstitions grossières , au lieu de les regarder comme les symboles des arts, ou comme d'utiles encouragements aux travaux les plus nécessaires de la société. Ceux d'entre les sophistes qui n'ont pu se dissimuler l'exagération et la fausseté de ces systèmes , et qui , d'a«près le propre témoignage des philosophes de l'antiquité , se sont crus forcés de reconnaître que le paganisme n'était qu'un amas de dogmes et de pratiques ridicules et superstitieuses , se sont repliés à soutenir que du moins ces superstitions n'étaient pas sombres et dangereuses comme celles de nos religions modernes, et que des cultes dont les poètes étaient les apôtres et les pères avaient un caractère de gaîté qui adoucissait les mœurs de la multitude, qui était favorable au génie, et à toutes les qualités aimables.
II n'y a donc que les cultes idolâtres qui peuvent trouver grâce auprès des incrédules. Il n'y a que la superstition même qui peut, à leurs yeux, échapper aux reproches de superstition et de fanatisme que l'on se permet contre tout ce qui est culte religieux.
On cite, il est vrai , contre nos cultes modernes , toutes les. guerres de religion qui, dans les derniers siècles, ont ensanglanté la terre; mais la religion n'était-elle pas plutôt le prétexte que la cause de ces guerres? N'était-ce pas la politique qui allumait les torches du fanatisme? Si les prétextes religieux eussent manqué aux passions , ne se seraient-elles pas armées d'autres prétextes? La religion est-elle le seul aliment des querelles et des guerres? Si dans un siècle c'est le fanatisme qui est ambitieux, dans un autre n'est-ce pas l'ambition qui est fanatique? L'amour de la patrie , celui de la liberté , l'attachement à une forme de gouvernement plutôt qu'à une autre , n'ont-ils pas été des principes terribles de division, de haine, de commotion et de trouble entre les peuples divers et entre les citoyens qui formaient un même peuple? Si je voulais raconter, dit un philosophe du siècle, tous les maup
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an ont faits au monde tous les systèmes monarchiques , dérnocra/iques ou aristocratiques , je dirais des choses effroyables.
Est-il UD seul intérêt temporel qui ne puisse devenir, entre les nations les plus recommandables, l'occasion de de mille excès, de mille discordes nationales? est-il une seule opinion qui ne puisse devenir et qui n'ait été le germe des plus redoutables rivalités ? Si , dans un temps, Von a abusé de la religion sans philosophie ^ de nos jours, n^a^t-on pas abusé de la philosophie sans religion ? D'après le mot d'un célèbre ministre (i), la guerre de la révolution de France a-t-elle été autre chose que la guerre des opinions armées, et y a-t-il une guerre religieuse qui ait été la cause de plus de désastres, et qui ait f^iit répandre plus de sang? Désabusons*nous : en quelque matière que ce soit, les hommes seront toujours jaloux défaire prévaloir leurs idées , et d'assurer l'empire de leurs passions. Le matérialiste et l'athée ne se sont-ils pas signalés , sous nos yeux , par l'enthousiasme le plus forcené et par le plus farouche fanatisme ? Dorénavant , l'intolérance philosophique aura-t-elle quelque droit d'accuser et de maudire l'intolérance sacerdotale ?
Je veux le bien des hommes, dit l'incrédule; mais les prêtres qui persécutaient le voulaient aussi ; mais le bourreau de don Carlos lui déclarait hautement que c'était pour son bien qu'il l'étranglait.
La superstition, continue -t- on , est le plus terrible fléau des états. Cela peut être; mais il reste à prouver que toute idée religieuse est une superstition.
Le reproche le plus commun que l'on fait à la religion est de faire vivre , pour un Dieu incompréhensible , des hommes qui feraient mieux de vivre pour la société; d'assujettir ces hommes à des rites et à des pratiques qui font oublier les vertus; de façonner les esprits à la crédu-
(OPiîf-
lité, et de remplacer la morale naturelle et universelle par une morale arbitraire , versatile et capricieuse , qui ne peut jamais avoir un caractère suffisant de fixité et d'universalité. Mais il me semble que toutes ces objections ne sont fondées que sur une ignorance profonde des choses et des hommes.
La religion ne prêche pas un Dieu aux hommes pour leur faire oublier la société, mais pour mettre la société sous la puissante garantie de Dieu lui-même. Si elle établit des rites, si elle ordonne des pratiques , si elle promulgue des dogmes et des préceptes , c'est pour rappeler les devoirs, pour en faciliter l'observance, et pour lier la morale à des institutions capables de la protéger efficacement.
Comme il faut parler au sage selon sa sagesse et à chacun selon ses intentions, je ne vais répondre à l'incrédule que sous un point de vue purement humain. Une de ses erreurs favorites est de croire que l'on peut gouverner les hommes avec des abstractions métaphysiques ou avec des maximes froidement calculées. Or, cela n'est pas : j'en atteste l'expérience de tous les siècles. Il faut donc quelque chose de plus qu'une philosophie spéculative pour nous rendre bons et vertueux.
Pourquoi existe-t-il des gouvernements? Pourquoi les lois annoncent-elles des récompenses et des peines? C'est que les hommes ne suivent pas uniquement leur raison; c'est qu'ils sont naturellement portés à espérer et à craindre , et que les législateurs ont cru devoir mettre cette disposition à profit, pour les conduire au bonheur général. Comment donc la religion , qui fait de si grandes promesses et de si grandes menaces, ne serait-elle pas utile à la société ?
Dira-t-on que les lois et la morale suffisent? Mais les lois ne dirigent que certaines actions , la religion les embrasse toutes. Les lois n'arrêtent que le bras, la religion règle le cœur. Les. lois ne sont relatives qu'aux citoyens, la religion saisit l'homme. Quant à la riiorale, que serait-
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eUe si, relej^uée dans la haute région des sciences, elle n'en descendait pas pour être rendue sensible au peuple? La morale sans préceptes laisserait la raison sans règles. La morale sans dogmes ne serait qa^ une justice sans tribunaux.
Les philosophes, qui paraissent mettre tant de confiance dans la force des lois, savent-ils bien quel est le principe de cette force ? Il réside moins dans la bonté des lois que dans leur autorité. Leur bonté seule serait toujours, plus ou moins , un objet de controverse. Sans doute, une loi est plus durable et mieux accueillie quand elle est bonne ; mais son principal mérite est d'être loi^ c'est-àdire son principal mérite est d'être, non un raisonnement, mais une décision •, non une simple thèse , mais un fait. Conséquemment une morale religieuse, qui se résout en commandements formels , a nécessairement une foi'ce qu'aucune morale purement philosophique ne saurait avoir. La multitude fait plus de cas de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve. Les hommes en général ont besoin d'être fixés. Il leur faut des maximes plutôt que des démonstrations.
Ni les lois humaines, ni la morale naturelle, ne pourront donc jamais suppléer à la religion. Indépendamment de ce que le ressort des lois est très limité, on les a comparées à une toile que les grands déchirent , et à travers laquelle les petits s'échappent. D'autre part, une morale uniquement enseignée par des philosophes n'offrirait presque jamais que des questions d'école, et serait peu capable d'imposer au gros des hommes, qui ont plus besoin d'être gouvernés que d'être convaincus.
Et que l'on ne dise pas qu'une morale religieuse ne peut jamais devenir universelle, attendu que les religions sont partout différentes. Je prétends, au contraire, qu'il n'appartient qu'à l'esprit religieux de garantir à la morale naturelle le caractère d'universalité qui lui convient. En effet , si les religions diffèrent , il est du moins certain que les principaux articles de la morale naturelle
iE l'usage et de l'abus
e fond de toutes les religions. Or , il arque les maximes et les vertus les plus nécesla conservation de la société humaine sont parsous la sauve-garde de la religiosité et de la con- .lence; elles ont un caractère de fixité, de certitude et d'énergie , qu'elles ne pourraient tenir de la science des hommes. Les religions sont différentes; mais c'est de l'esprit religieux qu'il s'agit, de cet esprit qui est commun à tous les cultes, et qui, dans tous les cultes, vivifie, encourage les bonnes actions, et devient comme l'âme universelle de la morale , comme un centre d'unité contre lequel viennent se briser tant d'incertitudes, tant de systèmes qui pourraient diviser et égarer le genre humain.
Mais pourquoi, s'écrie l'incrédule^ ces cérémonies, ces rites, ces pratiques qui ne sont point la vertu, et qui malheureusement en usurpent la place? Sont-ils autre chose que la superstition réduite en règle et en principe? Ne suffirait-il pas de reconnaître un être suprême , et de lui rendre ces hommages intérieurs qui sont seuls dignes de lui?
A Dieu ne plaise que je veuille remplacer les vertus et les devoirs par des formules *, mais, je le demande à l'incrédule , une religion purement abstraite pourrait-elle jamais devenir nationale ou populaire? Une religion sans culte public ne s'affaiblirait-elle pas bientôt? ne ramènerait-elle pas infailliblement la multitude à l'idolâtrie ? N'est-ce pas le culte qui conserve la doctrine? Une religion qui ne parlerait pas aux sens conserverait-elle la royauté des âmes? N'y aurait-il pas autant de systèmes religieux qu'il y a d'individus, si rien ne réunissait ceux qui professent la même croyance? Une morale sans pratiques et sans institutions pourrait-elle se soutenir longtemps? Ne finirait-elle pas par s'effacer du cœur de tous les hommes? Les philosophes , à force d'instruction et de lumières, deviennent-ils des anges? Comment pourraientils donc espérer d'élever leurs semblables au rang sublime des pures intelligences?
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U ue faut faire, dit-on , que ce qui est utile; il ne faut enseigner que ce qui est raisonnable. Soit; mais, tout premièrement, il faut convenir de ce qui est raisonnable et de ce qui est utile. Règne-t-il plus d'accord entre nos sophistes depuis qu'ils sont irréligieux ? Chacun d'eux n'a-til pas son opinion particulière, et n^est-il pas réduit à son propre suffrage? A-t-on découvert quelque nouvelle vérité dans la science des mœurs? Cependant les philosophes de chaqiie jour ne se croient-ils pas plus savants que ceux de la veille? En Allemagne, la philosophie moderne de Kant n'est-elle pas déjà étouffée par la philosophie plus moderne de Fichte? et celle-ci, qui naît à peine, n'est-elle pas déjà abandonnée par les plus zélés de ses premiers disciples ? S'il y a encore quelque chose de convenu et de stable, n'est-ce pas parmi ceux qui professent un culte et qui sont unis par le lien de la religion? Les autres peuvent-ils nous dire ce qu'ils croient? le savent- ils eux-mêmes? Ils ont reçu la puissance de détruire; mais ont-ils reçu celle d'édifier?
Nier l'utilité des rites et des pratiques, en matière de religion et de morale, c'est faire preuve de déraison et d'ineptie : car c'est nier l'empire des notions sensibles sur des êtres qui ne sont pas de purs esprits ; c'est encore nier la force de l'habitude. Les rites et les pratiques sont à la morale et aux vérités religieuses ce que les signes sont aux idées. Ce n'est qu'au christianisme que l'Europe, que l'univers doit la conservation de la grande vérité de l'unité de Dieu, de celle de l'immortalité de l'âme, et de tous les autres dogmes de la théologie naturelle. C'est par les rites et les pratiques chrétiennes que les hommes les plus simples et les plus grossiers sont plus fermes sur ces vérités et sur ces dogmes, et ont des idées plus précises et plus saines del'Etre-Suprêmeet de la destination de Lhomme, que les Socrate, les Platon, c'est-à-dire les philosophes les plus célèbres de l'antiquité. Aussi, dans ces derniers temps, les théophilanthropes avaient ouvert des temples , composé des livres et établi des cérémonies, parce qu'ils avaient re- II. 9
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connu la nécessité de fixer et de propager leur théisme
par un culte.
11 y a plus : ralhéisme même le plus absolu a voulu avoir ses })ontifes , ses rites et ses autels. D'abord on a dédié des églises à la Raison ; on a chanté des hymnes et célébré des fêtes en l'honneur de cette fragile divinité. Ensuite, de sombres et aflVeux sectaires, qui se sont montrés après le 18 fructidor , et qui ont pris l'abominable titre à^ Hommes sans Dieu^, se sont réunis en société pour conspirer contre Dieu même. Ces malheureux, portant l'irréligion jusqu'à la fureur et à la stupidité, ont osé s'engager par un serment à détruire dans tous les esprits et dans tous les cœurs le sentiment et l'idée du Dieu vivant et terrible, dont l'auguste nom peut seul garantir la foi des serments, parce qu'il n'y a que son regard qui puisse pénétrer dans l'abyme des consciences. Les forcenés dont nous parlons avaient des assemblées périodiques, convoquaient le peuple et le catéchisaient. Ils cherchaient à intimider, par des menaces, ceux qui refuseraient d'adhérer , au moins par une lâche complaisance , à leur criminel enseignement. Ils s'annonçaient comme voulant vivre séparés du monde ; ils professaient l'hypocrite renoncement à toutes les places ; ils s'imposaient la loi de n'assister à aucun festin , à aucun repas > On eût dit que ces hommes n'étaient encore jaloux de conserver quelque communication avec les autres hommes que pour semer partout la contagion , la mort et le crime. Qui pourrait le croire? ces mêmes hommes avaient institué des solennités. Un volumineux registre était placé au milieu de leurs temples , et ce registre infâme, dans lequel ou écrivait les noms et les actions de ceux qui avaient le malheur d'être recommandés par les prêtres du mensonge et de l'imposture, était présenté au respect et à l'adoration d'une multitude insensée, et devait remplacer chez les nations le Dieu du ciel et de la terre. Chose inouïe, et jusque là sans exemple! on ne voulait plus que la religion eut un culte, et l'impiété en obtenait un! Que dis-je?il n'était permis qu'à l'impiété seule d'à-
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Touer et de conserver des fidèles ; il n'était permis qu'à elle de se montrer avec les formes et l'appareil de la religion î
Toutes les réclamations de l'incrédule contre les rites , contre les pratiques religieuses, sont donc démenties par sa propre conduite. Il sent si bien que ces rites et ces pratiques peuvent être et sont réellement utiles à la propagation et au maintien de la vérité , qu'il emprunte luimême leur force et leur secours pour la propagation et le maintien de ses mensonges et de ses erreurs.
Mais c'est en morale, surtout, qu'un vrai philosophe sera forcé de reconnaître l'utilité ou la nécessité des salutaires pratiques de religion et de piété. Ecoutons Francklin, qu'on n'accusera certainement pas d'avoir manqué de philosophie. Voici ce que dit cet homme célèbre, dans des mémoires destinés à l'instruction de ses enfants (i) : « Comme je connaissais ou croyais connaître le bien et le « mal , je ne voyais pas pourquoi je ne pouvais pas tou- « jours faire l'un et éviter l'autre; mais je m'aperçus (( bientôt que j'avais entrepris une tâche plus difficile que « je ne l'avais d'abord imaginé. Pendant que j'appliquais <( mon attention et que je mettais mes soins à me préser- « ver d'une faute , je tombais souvent, sans m'en aper- « cevoir , dans une autre. Uhahilude se prévalait de mon « inattention^ ou bien le penchant était trop fort pour ma « raison. Je compris à la fin que , quoique Von fut spécu- « lativement persuadé quil est de notre intérêt d'être com- <( plétement vertueux ^ cette conviction était insuffisante « pour prévenir nos faux pas ^ qu'il fallait rompre les <( habitudes contraires^ en acquérir de bonnes, et s'y (( affermir avant que de pouvoir compter sur une con- « stante et uniforme rectitude de conduite, ^>
Après ce préambule, Francklin rend compte de la métho' €?« qu'il s'était prescrite. Il commencepar énumérer les ver-
(i) fd^ m Francklin, écrite par lui-même, trad. de l'anglais par Gastera. Paris , Buisson , an 6 , t. 2 . p. 588 et suiv.
tus qu'il regardait comme nécessaires et désirables, « Voulant
« contracter Vhahitude de toutes ces vertus , continue-t-il ,
« f imaginai , avec Pythagore dans ses Y ers dorés, quun
« examen journalier était nécessaire. Pour diriger cet
« examen , je résolus d'abord de m'observer sur une vertu
« pendant quelque temps, et , quand je croirais m'y être
« affermi , de passer à une autre. Je fis un petit livret , où
« je notai, sur chaque titre de vertu, mes fautes et mon
« amendement. Mon petit livret avait pour épigraphe
(( divers textes qui me rappelaient à Dieu •, et en considé-
« rant Dieu comme la source de la sagesse, je pensai
« qu'il était nécessaire de solliciter son assistance pour
« l'obtenir. Je composai , en conséquence , une courte
<( 'prière , et je la mis en tête de mes tables d'examen pour
« m'en servir tous les jours. J'avais fait un plan pour
« l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel. Quoi-
« qu'en suivant mon plan je ne sois jamais arrivé à la
« perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir , et
« que j'en sois même resté bien loin , cependant mes efforts
« mont rendu îneilleur et plus heureux que je n'aurais
u été si je n'avais pas formé cette entreprise. Comme
<( celui qui tâche de se faire une écriture parfaite en imi-
(( tant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais at-
« teindre la même perfection , néanmoins les efforts qu'il
« fait rendent sa main meilleure et son écriture passable.
« Il est peut-être utile à ma postérité de savoir que c'est
(( à ce petit artifice et à l'aide de Dieu que leur ancêtre a
(( dû le bonheur constant de sa vie jusqu'à sa soixante-
« dix-neuvième année ^ pendant laquelle ceci est écrit. Je
« 7ne proposais de faire un petit commentaire sur chaque
(( vertu^ et j'aurais intitulé 7non livre : l'Art DE LA YERTU;
« et une méthode de bien se conduire valait mieux qu'une
« simple exhortation , qui ressemble- au langage de celui
(( dont , pour employer l'expression d'un apôtre, la cha-
« rite n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer à ceux
« qui sont nus et ont faim le moyen d'avoir des ItHbits et
« des vivres^ les exhorte à se nourrir et à s^habiller. »
DE l'esprit philosophique. i55
La méthode que Fiaockliu voulait rédiger , et qu'il eût présentée comme Vart de la vertu ^ la religion nous la donne dans les pratiques qu'elle nous recommande. Or, les préceptes de la religion sont plus puissants que ne pourraient Têtre les conseils d'un simple particulier , sans mission et sans caractère. Sans doute, dans l'ordre religieux , les simples pratiques ne sont pas plus la vertu que , dans l'ordre civil, les formes judiciaires ne sont la justice. Mais comme, dans l'ordre civil, la justice ne peut être garantie que par des formes réglées qui puissent prévenir Tarbitraire, dans l'ordre moral, la vertu ne peut être assurée que par l'usage et la sainteté de certaines pratiques qui préviennent la négligence et l'oubli.
La morale n'est pas une science spéculative. Elle ne consiste pas uniquement dans l'art de bien penser , mais dans celui de bien faire. Il y est moins question de connaître que d'agir. Or, les bonnes actions ne peuvent être préparées que par de bonnes habitudes. C'est en pratiquant la vertu qu'on apprend à l'aimer. La spéculation réduit le droit en principes *, mais il faut quelque chose de plus pour lier les mœurs au droit. La vraie philosophie respecte les formes autant que l'orgueil philosophique les dédaigne: ne voir que les formes , c'est une superstition; les mépriser , c'est ignorance ou sottise.
On rit de pitié toutes les fois qu'on entend un sérieux personnage déclamer hautement contre la prière, et nous dire d'un ton gravement bouffon que Dieu connaît nos besoins , et que ce n'est pas à nous à l'en instruire. Est-ce donc pour l'instruction de Dieu que la prière est ordonnée? S'il connaît nos besoins , n'est-il pas important que nous les connaissions nous-mêmes? Et le vrai moyen de les sentir et de les connaître n'est-il pas de les exposer en sa présence et de lui offrir le sentiment profond de nos misères? « L'âme, « dit J.-J. Rousseau (i) , en s'élevant , par la prière , à la
(i) Jaîte ou la nouvelle Héloïse , paît. VI, ielt. YIIl , Œuvres de J.-J, Rousseau, édit. de Genève, \x\t\", t. lll , page 437«
« r.e plus grand de nos besoins , le seul auquel nous pouvons pour-
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« source de la vie et de l'être , perd sa sécheresse et sa « langueur. Elle y renaît, elle s'y ranime -, elle y trouve « un nouveau ressort ; elle y puise une nouvelle existence, « qui ne tient point aux passions du corps -, ou plutôt elle « n'est plus en elle-même , elle est toute dans l'être im- « mense qu'elle contemple-, et, dégagée un moment de <( ses entraves, elle se console d'y rentrer , par cet essai « d'un état plus sublime qu'elle espère être un jour le sien. » Il n'y a rien de bien qui n'ait un excès blâmable, et la dévotion peut tourner en délire. Mais la philosophie ne tourne-t-elie pas en insensibililé ? Serait il sage d'argumenter de la crainte des excès, pour abandonner le bien même? Il faut iine discipline pour la conduite , comme il faut un ordre pour les idées. Transformer la vertu en une pure spéculation , la séparer de tous les motifs , de tous les secours, de toutes les formes que les institutions religieuses peuvent lui prêter, c'est la bannir de la terre. J'en appelle au témoignage de Saint-Lambert. Il a publié récemment un Catéchisme universel^ dans lequel il s'est proposé d'établir, d'une manière purement philosophique, et indépendante de toute religion quelconque, les principes des mœurs chez toutes les rtalions. Il termine son ouvrage par ces paroles : « Voilà l'homme tel que j'ai voulu, « non le créer, mais le construire. J'y ai employé les ma- « tériaux que j'ai crus les plus propres à cette construction ;
\oir, est celui de sentir nos besoins ; et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles pour être sages; voyons notre faiblesse , et nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice ^H avec la clémence ; ainsi régnent à la fois la grâce et la liberté. E^^claves par notre faiblesse , nous sommes libres par la prière : car il dépend de nous de demander et d'obtenir la force qu'il ue dépend pas de nous d'avoir par nous-mêmes.» Ibid., lett. VI, page 4o4'
« S'ensuit-il de là que la prière soit inutile ? A Dieu ne plaise que je m'ôle cette ressource contre mes faiblesses ! Tous les actes de l'entendement qui nous élèvent à Dieu nous portent au-dessus de nous-mêmes; en implorant son secours , nous apprenons à le trouver. » Ibid. , ielt. Yll, p. 421.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. lOJ
« mais pour parler sans figure, l'éducation que j'ai pro- « posée suffit-elle pour faire de notre âme tout ce que je « voudrais en faire? Cela est douteuoc. Cette éducation « peut-elle être employée dans les dernières classes de la « société? J'ai de la peine à le croire (i). ^)
Les incrédules ne seront-ils jamais conséquents avec eux-mêmes? Ils reprochent tous les jours à nos gouvernements modernes d'avoir trop négligé le langage des signes, que les anciens employaient avec tant de succès. Yeut-on remonter l'esprit public, on ne parle que de fêtes civiques, de statues, de triomphes. On ne se dissimule donc pas qu'il faut s'adresser aux sens pour frapper l'esprit et réveiller le cœur? Ne serait-ce que pour la morale et pour la vertu que l'on voudrait proscrire tout culte , toute méthode, toute pratique?
Nous avons déjà vu que les incrédules accusent la religion de produire des superstitieux, des enthousiastes , des fanatiques. Ils reconnaissent donc qu'elle est capable de donner un ressort prodigieux à l'âme : pourquoi donc dédaigner de mettre les vérités sociales, les lois et les gouvernements,sous laprotection toute-puissante de la religion?
C'est précisément, réplique-t-on^ parce que l'influence de la religion est si grande, que l'abus en est plus redoutable. Il suffit que l'on puisse abuser des pratiques et des idées religieuses, pour qu'il soit utile de les détruire. Car l'incrédulité, l'athéisme même, sera toujours préférable ù la superstition et au fanatisme (2).
Pour répondre à cette objoction , il est nécessaire de la réduire à ses véritables termes. •
L'incrédule paraît toujours supposer que la religion est l'unique source des préjugés, de la superstition et du fanatisme. Or je crois avoir prouvé que toute opinion quelconque, religieuse, politique, philosophique, peut faire des enthousiastes et des fanatiques. J'ajouterai que dç simples questions de grammaire nous ont fait courir le
(i) Fin du Commentaire du catéchisme.
(a) Bayle , Pensées sur la comète.
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risque d'une guerre civile, et que l'on s'est quelquefois battu pour le choix d'un histrion. Pour se rassurer contre le fanatisme , qui tient à la nature de l'homme , et à tous les objets que l'homme peut poursuivre avec ardeur, ce serait donc une bien misérable mesure que celle d'abolir tout culte religieux.
Les préjugés et la superstition ne tiennent pas non plus uniquement aux pratiques et aux idées religieuses, (i) Je connais des incrédules qui croient au diable sans croire en Dieu; qui se livrent superstitieusement à des observances minutieuses et maniaques, tandis qu'ils dédaigneraient les plus saintes et les plus nobles pratiques de piété. Autrefois Julien , si philosophe dans son gouvernement , ne se montra t-il pas le plus superstitieux des hommes dans ses idées (2)? Les incrédules du moyen âge , Cardan , Pomponace, Bodin , ne se sont-ils pas livrés aux pratiques et aux opinions les plus insensées? Quelques années avant la révolution française, un des conservateurs de la bibliothèque nationale me disait que , depuis quelque temps , la plupart de ceux qui venaient pour s'instruire dans ce vaste dépôt ne demandaient que des livres de sortilège et de cabale. Le savant P. Roubles, de l'Oratoire , qui était bibliothécaire public à Lyon , me montra , peu de mois avant sa mort funeste, arrivée en 1795 (5), un procès-verbal con-
(1) Les croyances superslilieuses, dont la religion ne guérit pas toujours, dit Lemontey , coulinuèrent à êlre eu crédit sous la régence. Ce n'était pas, sans doute, une dévotion poussée à l'excès qui conduisait le régent et le marquis de Mirepoix, son ami, dans les carrières de Van vres, pour y évoquer le diable, qui faisait faire les mêmes folies au duc de Richelieu, à Vienne, et qui transformait le fameux comte de Boulainvilliers en prophète. Histoire de la régence et de la minorité de Louis XF,m-S, Paris, Paulin, i83o, tome 2, chap. 21, p. 3o5, 3o6.
(2) Pour citer un écrivain qui ne soit pas suspect aux philosophes , je renvoie au portrait, à la fois éloquent el impartial, que Thomas [Essai sur les éloges , cha[i. 20 , à la fin ) fait de cit empereur.
(3) M. lioubiès, qui avait figuré avec énergie dans la couiageuse insurrection de Lyon conlre la tyrannie convenlionneile, a été lusiJIé après la prise de celle? ville, en oclohie 1793, par Tarniée de la Convention. {Note de l'éditeur.)
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tenant les détails et la preuve des mystères abominables que des prêtres du diocèse de Lyon , joints à une multitude de laïques, célébraient dans des assemblées nocturnes et périodiques; mystères plus horribles que tous ceux dont le souvenir nous a été conservé dans l'histoire du paganisme le plus grossier et le plus déhonlé. La sagesse de M. de Montazet , alors archevêque de Lyon , crut que , dans cette occasion, l'impunité était préférable au scandale.
J'ai parlé ailleurs de l'aveugle confiance que l'on avait dans la prétendue magie et dans les ridicules aventures de Cagliostro (i). Je pense qu'il en faudrait moins pour être autorisé à conclure que l'irréligion n'est pas le vrai remède contre la crédulité et contre l'imposture, et qu'il y a plus de faiblesse qu'on ne pense dans tous ces hommes qui déclament si violemment contre la superstition , et qui s'annoncent, avec tant de complaisance , coiymxig esprits forts. Les hommes ^malgré leurs lum^ières et leur courage, seront toujours ^ dit un auteur du siècle, ennemis du repos, enclins à une timide et indiscrète curiosité^ source de tant d'extravagances 'y ils seront toujours ^ quoi qu on fasse ^ inquiets , sots et poltrons.
h^s préjugés ne sont pas non plus du domaine exclusif de la religion, comme l'incrédule voudrait faussement le prétendre. Il y a des préjugés religieux ^ il y a aussi des préjugés d'état, des préjugés de société, des préjugés de siècle. Il y aura des préjugés tant qu'il y aura des hommes. On entend, en général, par préjugé, toute opinion que l'on n'a pas faite soi-même, et que l'on a adoptée sans y rien mettre du sien; et, sous ce rapport, la vérité c%mtne l'erreur peut devenir matière à préjugé. Ainsi, combien d'hommes adhèrent au système de Copernic et de Newton, sans connaître aucune des raisons sur lesquelles ces systèmes sont fondés ! Si dans ce sens on peut dire que la multitude est attachée aux vérités de la religion par pré-
(i) On [leuL CDu.suiler sur ce sujet les Mémoires de l'abbé Geovgvl , confident cl grand-vicaire du cardinal Louis de Rohan, la plus illustre dupe de Timposleur sicilien. Le cardinal baisait liomblenient la niaia du ihaunialurgo. {[Soie de l'éditeur,)
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jugé, n'est-ce pas également par préjugé qu'elle adhère à toutes les opinions, vraies ou fausses, qui circulent dans le monde? En tout la science n'est-elle pas le patrimoine du plus petit nombre? Les incrédules eux-mêmes, les sceptiques les plus obstinés, le sont-ils tous avec une profonde connaissance de cause? Ont-ils examiné , discuté, les objets de leurs doutes ou de leur scepticisme, avec l'attention que l'on donne aux moindres affaires delà vie? Si dans le langage vulgaire on a toujours parlé de la foi du charbonnier, ne pourrait-on pas aujourd'hui, avec autant de raison , se plaindre de Vincrédulité du charbonnier ? Combien d'esprits-forts qui ne le sont que sur parole , et qui n'auraient aucun titre pour réclamer contre le rang obscur que nous leur assignons?
Quelquefois le mot préjugé est exclusivement attaché à l'erreur. Alors il est toujours pris en mauvaise part. On l'applique à toute opinion qui naît de l'ignorance, de l'habitude, d'une trompeuse insinuation , ou d'un jugement précipité. C'est dans ce sens que l'on dit : les préjugés de fastroloyie , le préjugé du faux point d'honneur dans les duels, les préjugés nationaux , les préjugés du temps. Or, sous ce nouveau rapport, quelle est la classe d'hommes, en quelque matière que ce soit , qui n'ait pas ses préjugés ? La philosophie même nous exempte-t-eîle dépaver ce tribut à la faiblesse humaine ?
On accuse généralement le peuple d'être plein de préjugés , d'être toujours séduit par de vaines apparences , de ne voir jamais les choses que d'un côté , de croire à tous le^bftiits , de juger ordinairement de l'opinion par les personnes , et des personnes par les places ou les dignités qu'elles occupent. Le peuple , dit-on , craint Tapparilion des comètes , parce que, par un concours fortuit, de grands malheurs se sont manifestés dans l'année où une comète s'est montrée à nos yeux. Il juge que le soleil marche et que la terre est immobile , parce que l'immobilité de la terre et le cours du soleil sont pour lui deux choses apparentes. Il confond la simple allégation d'un fait avec sa preuve. On lui impose , pourvu que l'on ait un costume ;,
DE l'esprit philosophique. 109
ou que l'oD soit appelé à jouer un rôle dans la société. Tout cela est incontestable *, mais ne l'est-il pas , pour le moins autant , que les philosophes aussi sont peuple , et qu'ils le sont souvent plus que le peuple même? Comparons et jugeons.
Par exemple , le matérialisme et l'athéisme , si fort à la mode parmi les écrivains d'un certain genre , ne sont-ils pas deux opinions auxquelles on peut assigner les mêmes caractères et la même origine qu'aux opinions et aux préjugés les plus grossiers du peuple? Sur quoi les matérialistes croient-ils que c'est la matière qui pense , et qu'il n'y a point de Dieu? C'est», disent-ils (1 ) , parce que nous ne voyons point Dieu , et que nous trouvons la pensée unie à des corps organisés. Ainsi , souvent un astronome n'est athée que parce qu'il est humilié de ne pas trouver la Divinité au bout de son télescope , et souvent un médecin n'est matérialiste que parce que l'âme humaine échappe aux instruments de Fanatomie. Le peuple fait-il autrement quand il croit au cours du soleil et à l'immobilité de notre globe? Comme le matérialiste et l'athée , il s'arrête aux apparences. En cela, il est même plus excusable que l'athée et le matérialiste : car , relativement à la marche apparente du soleil, et à l'apparente immobilité de la terre , il ne trouve rien en lui-même qui puisse le détromper. Il faudrait qu'il fût à portée d'examiner d'autres faits qu'on ne peut facilement lui rendre sensibles. Le matérialiste et l'athée trouvent au contraire en eux le sentiment et la pensée , qui n'ont aucune *def propriétés de la matière ; ils trouvent dans leur conscience et dans leur raison le dogme de la nécessité d'une intelligence suprême , ils admettent que les corps pensent , et que la matière est éternelle , en avouant qu'ils ne conçoivent ni l'un ni l'autre de ces mystères ; et , ayant à choisir entre ces sombres mystères , ou plutôt entre ces épaisses ténèbres, qui semblent jeter un crêpe funèbre- sur l'univers , et des vérités qui , quoique incompréhensibles, se lient à toutes
( I ) Voy. les chapitres Du malévialismc et De Cathéismc.
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les autres vérités connues de sentiment et de raison , ils sacrifient perpétuellement la réalité, dont ils trouvent l'évidence dans leur esprit et dans leur cœur , à des apparences sans preuves qui tuent à la fois le cœur et l'esprit.
Le peuple , dit-on encore , admet les relations de cause et d'effet dans des événements dont le concours n'est souvent que l'ouvrage du hasard, tels que la rencontre d'une guerre, d'une famine ou d'une peste , avec l'apparition d'une comète. Mais combien de systèmes physiques qui prouvent qu'en mille occasions les philosophes n'ont pas eu d'autre logique que celle du peuple? Dans nos histoires , combien de révolutions iX)litiques attribuées à des causes qui ne les ont point produites I
La plupart des auteurs de nos jours n'imputent-ils pas au christianisme toutes les guerres et tous Ips désordres qui ont éclaté depuis son établissement , sans se mettre en peine de la part que les passions humaines ont eue à ces désordres et à ces guerres, sans daigner jeter un regard sur l'histoire ancienne et sur celle de tous les temps ? De tels penseurs raisonnent -ils mieux sur les causes que le peuple sur les comètes ?
Le peuple réalise des chimères ; les philosophes ne réalisent-ils pas des abstractions ? Des mots obscurs et inintelligibles n'exercent-ils pas , sur de prétendus philosophes , l'empire tyrannique que certaines pratiques exercent sur la multitude ? Le peuple croit à tous les bruits ; les philosophes n'adoptent-ils pas successivement tous les systèmes? Est-il une seifle absurdité, dit l'orateur romain, qui n'ait été débitée par quelque sophiste ? Le peuple se conduit par des maximes usées , il adopte comme des vérités incontestables des proverbes ( i) qui ne sont que des préjugés -, les philosophes voudraient tout conduire par des généralités vagues , qui , dans leur application illimitée, sont à la fois des préjugés et des erreurs. Le peuple a
(i) L illustre La Grange avait coutume de diie que les axiomes proverbiaux de la multitude étaient les vieux habits des savants des sicclcs passés. [Note de L'éditeur.)
DE I/ESPRIT PHILOSOPHIQUE. l^l
des croyances ridicules , parce qu'il ne raisonne pas ; les philosophesontdesdoutesabsurdes, parcequ'ilsabusentdu raisonnement. Si lepeuple selivreà des meneurs accrédités ^ les philosophes ne se livrent-ils pas tous les jours à des sophistes imprudents ? Enfin , si le peuple a les préjugés de l'ignorance et de la timidité , les philosophes n'ont-ils pas ceux de la présomption , de l'amour-propre et du faux savoir? Je finis ce parallèle; des observateurs attentifs pourront le continuer.
Il me suffit d'avoir démontré que les préjugés , le fanatisme et la superstition ont leur principe dans la faiblesse de notre nature, et non dans la religion; que l'on peut abuser de la religion comme de la philosophie, et que, conséquémment , il serait injuste et révoltant de présenter la superstitio?î , les préjugés et le fanatisme ^ comme s'ils n'étaient qu'une seule chose avec la religion même, et que l'on pût, en se débarrassant de toute idée religieuse, guérir à jamais les hommes de tout fanatisme, de tout préjugé , de toute superstition.
Sans doute , dans les affaires de la religion comme dans toutes les autres , on sera toujours exposé à rencontrer des ignorants, des superstitieux, des fanatiques. Je ne dissimulerai même pas que le fanatisme de Muncer , chef des anabaptistes , a eu des effets plus funestes que l'athéisme de Spiuosa. Je ne dissimulerai pas qu'un peuple agité par le fanatisme, religieux s'abandonne , dans un tel moment de crise, à des atrocités révoltantes, à d'horribles excès, tandis que , plus loin , un peuple plus corrompu jouit d'une paix profonde. Mais la question de préférence entre la religion et l'impiété ne consiste point à savoir si, dans un moment donné , il n'est pas plus dangereux qu'un tel homme soit fanatique qu'athée , ou même si , dans des circonstances déterminée.'", les inconvénients de la corruption d'un peuple ne seraient pas préférables aux excès et aux violences du fanatisme, mais si , dans la durée des temps , et pour les hommes en général , // ne vaut pas mieux que les hommes abusent quelquefois de la religion que de 'ncit point aiwir.
l42 DE l'usage et DE l'aBUS
« L'effet inévitable de rincrëduîité , l'effet inévitable de « l'athéisme , dit un grand homme , est de nous conduire (( à l'idée de notre indépendance absolue, et, conséquem- « ment, de noire révolte. »
« Ce ne furent , continue-t-il, ni la crainte, ni la piété, « qui établirent la religion chez les Romains , mais la né- « cessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une. Les « premiers rois ne furent pas moins attentifs à régler le « culte et les cérémonies qu'à donner des lois et bâtir
« des murailles Aussi , dans toutes les révolutions de
« Rome, la religion fut toujours le plus grand retenail
« Lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion <{ fut le seul que le peuple, dans sa fureur pour la liberté,
« n'osa franchir Et ce peuple, qui se mettait si faci-
« lement en colère , avait besoin d'être arrêté par une « puissance invisible (i). » J'ose dire que le besoin du peuple romain est celui de tous les peuples. Le même auteur , dans plusieurs chapitres àeV Esprit des lois , établit qu'il 71 est pas inutile que les rois aient une religion , et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein qu'ils puissent avoir ^ que Ihoînme qui ti^a point de religion est celui qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et quHl dévore ^ que celui qui la croit et qui la hait mord sa chaîne ^ que celui qui la croit et qui Vaime^ ou qui la craint^ cède à la voix qui le flatte ou à celle quil apaise ^ qu'enfin une religion, même fausse , est le plus sûr garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes.
Dire, avec quelques sophistes modernes , qu'on fait un trop grand bruit delà religion, qu'elle n'arrête rien, et qu'on ne peut la regarder comme un mtotif réprimant , puisqu'elle n'empêche pas les crimes et les scandales dont nous sommes les témoins , c'est dire que la morale et les lois ne sont pas non plus des motifs réprimants , puisque ces même crimes et ces mêmes scandales ne sont prévenus ni par les lois , ni par la morale. Je sais que , dans
(i) Montesquieu. Dissertation sur la politique des Bomains dans la relioion.
DE l'esprit philosophique. 145
les siècles même les plus religieux , il est des gens qui ne croient point à la religion , d'autres qui y croient faiblement , et d'autres qui ne s'en occupent pas. *Je sais encore qu'entre les plus fermes croyants, peu agissent conformément à leur foi ; mais je sais aussi que ceux qui croient à la religion la pratiquent quelquefois , s'ils ne la pratiquent pas toujours ; qu'ils peuvent s'égarer, mais qu'ils reviennent plus facilement. Je sais que les impressions de l'enfance et de l'éducation ne s'éteignent jamais entièrement chez les incrédules même -, que tous ceux qui paraissent incrédules ne le sont pas ; que la plupart d'entre eux sont comme ceux qui ont peur la nuit, et qui marchent en chantant -, qu'il se forme autour d'eux une sorte d'esprit général qui les entraîne malgré eux - mêmes , et qui ix^gle , jusqu'à un certain point , sans qu'ils s'en doutent, leurs actions et leurs pensées. Je sais que , si l'orgueil de leur raison les rend sceptiques , leurs sens et leur cœur déjouent plus d'une fois les sophisraes de leur raison. Je sais que la multitude est toujours plus accessible à la religion qu'au scepticisme, et que, conséquemment, les idées religieuses ont toujours une grande influence sur les masses d'hommes , sur les corps de nations, sur la société générale du genre humain.
Nous voyons les crimes que la religion n'empêche pas , mais voyons-nous tous ceux qu'elle arrête? pouvons-nous scruter les consciences , et y voir tous les noirs projets que la religion y étouffe , et toutes les salutaires pensées qu'elley fait naîlre? D'où vient que les hommes , qui nous paraissent si mauvais en détail , sont, en masse , de si honnêtes gens? Ne serait-ce point parce que des inspirations, des remords , auxquels des méchants déterminés résistent , et auxquels les bons ne cèdent pas toujours , suffisent cependant pour régir le général des hommes , dans le plus grand nombre de cas, et pour garantir, dans le cours ordinaire delà vie, cette allure uniforme et universelle, sans laquelle toute société durable serait impossible.
Ce qui fait que nos sophistes sont si peu judicieux dans leurs observations, c'est qu'ils imaginent, lorsqu'ils con-
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lemplent la société humaine, que cette grande machine pourrait aller avec un seul des ressorts qui la font mouvoir. Or, cette erreur est aussi grossière que dangereuse. L'homme n'est point un être simple, et la société , qui est l'union des hommes, est nécessairement le plus compliqué de tous les mécanismes. Que ne pouvons - nous le décomposer, et nous apercevrions bientôt le nombre innombrable de ressorts, de fils imperceptibles, par lesquels elle subsiste. Une idée reçue, une habitude, une opinion qui ne se fait plus remarquer, a souvent été le principal ciment de l'édifice. On croit que ce sont les lois qui gouvernent, et partout ce sont les mœurs. Les mœurs sont les résultats lents des manières, des usages, des institutions. Or, de tout ce qui existe parmi les hommes, il n'y a rien qui embrasse plus l'homme tout entier que la religion. Elle le suit dans toute la dure'e de son existence, et dans tous les actes de sa vie. Elle atteint tout. Elle se mêle à tout. Rien ne lui est étranger, et elle n'est ellemême étrangère à rien.
On n'a point oublié la célèbre dispute de d'Alembert et de J.-J. Rousseau sur les spectacles. Le premier de ces philosophes les proclamait comme nécessaires aux grandes cités, et comme ayant ou pouvant avoir une influence utile sur les mœurs d'une grande nation. Il en conseillait l'établissement à la république de Genève. Rousseau, au contraire, prétendait qu'un tel établissement était partout recueil des mœurs publiques. Il n'est pas de mon sujet de prononcer entre ces deux écrivains-, mais je dois faire observer que l'un et l'autre, quoique divisés sur l'utilité ou le danger des spectacles, admettent également leur influence, bonne ou mauvaise. Ils sentent qu'il ne saurait être indifférent de rassembler les hommes, de remuer leurs passions , de réveiller leur sensibilité , de parler à leur imagination et à leurs sens, à leur esprit et à leur cœur. Et on oserait révoquer en doute le pouvoir que la religion exerce sur les consciences et sur les âmes, par l'auguste appareil de son culte, par la sainteté de ses préceptes, par la majesté de ses dogmes, par l'éclatante ma-
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nifestation de ses promesses, par la salutaire terreur de ses foudres, par le plus imposant, le plus continu, le plus subliine de tous les spectacles, par le spectacle de toutes les perfections, de toutes les béatitudes , de toutes les profondeurs quç les cieux, entr'ouverts à nos faibles regards, offrent à notre instruction , à nos espérances et à nos hommages.
Je répéterai ici le reproche d'inconséquence que j'ai déjà fait aux sophistes , qui veulent présenter comme nulle l'influence de la religion, lorsque nous parlons de l'utilité de cette iufluence, et qui se plaisent à la présenter comme excessive, lorsqu'ils peignent eux-mêmes ses prétendus dangers. A qui persuadera-t-on jamais qu'il n'y a que des abus ou du mal à attendre de la seule institution destinée, par essence, à propager tous les genres de bien?
Mais aUons plus loin : je soutiens que tous les abus qu'une fausse philosophie attribnp à la religion, la religion est autorisée à les rétorquer contre la fan^sp philosophie. Je soutiens que, sans le frein d'une religion positive, il n'y aurait plus de terme à la crédulité, à la superstition, à l'imposture, et qu'il est nécessaire aux hommes en général d'être religieux , pour n'être ni superstitieux, ni crédules, ni insensés.
En effet, s'il faut un code de lois pour régler les passions, il faut un dépôt de doctrines pour fixer l'esprit. Si ou laisse la raison humaine vaguer arbitrairement sur la nature de Dieu, et sur toutes les questions qu'une orgueilleuse métaphysique peut imaginer, les idées les plus étranges se succéderont les unes aux autres. Les sophistes aiment à s'occuper de ce qu'ils ne peuvent savoir. Ils acquièrent de la célébrité à peu de frais, en parlant des choses occultes. Ils dogmatisent à leur aise, quand ils traitent des objets au-dessus de nos conceptions. Ils affirment ou ils nient, selon leur bori plaisir. Ils créent des anges ou des génies à leur choix. Les deux principes des manichéens, la métempsychose, la transmigration des âmes, leur perfectibilité successive dans un autre monde, l'éternité II. 10
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du monde ou sa création, le spiritualisme, l'ide'alisme, le matérialisme, et tant d'autres systèmes inutiles à énumérer , sont ofl'erts tour à tour à la croyance ou à la curiosité publique. « Il n'y a plus rien de certain, dit Mon- « taigne, que l'incertitude même. » Au milieu de celte confusion et de ce chaos, noire malheureuse espè.-e serait submergée par des préjugés, par des superslitions , par des extravagances de toute espèce. Tout imposteur pourrait, à chaque instant, détruire les vérités élablies, et les remplacer par des erreurs. « Car, dit Fontenelle, avec « une demi-douzaine d'hommes bien déterminés, je me « ferais fort de persuader à des corps de nation que le « soleil ne luit point en plein midi. » Ur, la religion positive est une digue, une barrière qui, seule, peut nous rassurer contre le torrent d'opinions fausses, et plus ou moins dangereuses,que le délire de la raison humain^ peut inventer.
Il y a de fausses religiona i je ne le nie point; mais ces fausses religions ont au moins l'avantage de meltre obstacle à Tintroduction des doctrines arbitraires. Les individus ont un centre de croyance. Les gouvernements .sont rassurés sur des dogmes une fois connus, qui ne changent pas. La superstition est, pour ainsi dire, régularisée , circonscrite et resserrée dans des bornes qu'elle ne peut franchir. Or, certainement, les philoso[}hes, qui déclament avec tant de violence contre les suites funestes de la superstition, seront forcés de convenir que le mal même qui la limite est un bien.
Ils objecteront, peut-être, que les fausses religions sont im obstacle à la propagation de la vérité et des lumières, et au perfectionnement de l'esprit humain*, mais ce que les philosophes peuvent nous dire d'utile et de sage dans l'ordre religieux va rarement au-delà de ce que presque toutes les religions enseignent. Ce qu'ils peuvent ajouter tombe dans l'abus et le danger des systèmes. Or, il n'y a point à balancer entre de faux systèmes de philosophie et de faux systèmes de religion. Les faux systèmes de philosophie rendent l'esprit contentieux, et laissent le
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cœur froid. Les faux systèmes de religion ont, au moins, l'effet de rallier les hotnmes à quelques idées communes, et de les disposer à quelques vertus. Si les faux systèmes de religion nous façonnent à la créviulilé, les faux systèmes de philosphie uoas conduisent au scepticisme. Or, les hommes, en général, plus faits pour agir que pour méditer, ont plus besoin, dans toutes les choses pratiques, de motifs déterminants, que de subtilités et de doutes. Le philosophe lui-même a besoin, autant que la multitude, du courage d'ignorer et de la sagesse de croire: car il ne peut ni tout connaître, ni tout comprendre. L'esprit religieux est donc aussi nécessaire au philosophe qu'au peuple.
L'ambition que l'on annonce, et le pouvoir que l'on voudrait se réserver de perfectionner arbitrairement les idées et les msiUniions religieuses, sont évidemment contraires à la nature des choses, u Les successeurs de Numa, « dit Montesquieu, n'osèrent point faire, en matière de « religion , ce que ce prince n'avait point fait. Le peuple, « qui avait beaucoup perdu de sa férocité et de sa ru- « desse , était devenu capable d'une plus grande disci- « pline. 11 eût été facile d'ajouter aux cérémonies de la « religion des principes et des règles de morale dont elle « manquait. Mais les le'gislateurs des Romains étaient « trop clairvoyants pour ne point connaître combien de « pareilles reformations eussent été dangereuses : c'eût « été convenir que la religion était défectueuse 5 c'était lui « donner des âges et aft'aiblir son autorité en voulant l'é- « tablir. La sagesse des Romains leur fit prendre un « meilleur parti, en établissant de nouvelles lois. Les in- « stitutions humaines peuvent bien changer, mais les di- « vines doivent être immuables comuje les dieux mê- « mes. » On peut corriger par des lois les défecluosilés des lois. On peut, dans les questions de philosophie, abandonner un système pour en embrasser un autre que l'on suppose meilleur; mais les fausses religions ne peuvent être corrigées, minées, détruites ou remplacées, que
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par la religion véritable; ou, pour parler dans le sens de l'incrédule , par une religion que Ton répute ou que l'on suppose telle. Si Ton pouvait apercevoir la main de Tlioinme, tout serait perdu; car un des plus grands avantages de la religion est de mettre ses dogmes et ses prrcpples à l'abri des controverses, au-dessus de toute autorité humaine , et de leur communiquer par là le plus haut degré de certitude possible. Or cet avantage ne serait plus, si les législateurs ou les philosophes pouvaient à leur gré changer ou corriger les idées et les opinions religieuses. Il faut même que les pontifes d'un culte ne soient que dépositaires et conservateurs; il faut qu'ils soient ministres , et non maîtres des choses sacrées.
On reproche aux hommes religieux d'être dogmatiques dans leur croyance. Mais cela doit être : il est naturel d'affirmer ce que l'on croit. Ce qui est extraordinaire, c'est que les philosophes soient assez peu raisonnables pour être dogmatiques dans leur scepticisme même. Ils commandent le doute et le désespoir, comme la religion commande l'espérance et la foi. Du moins le dogmatisme de la religion ne dégrade point l'homme , puisqu'il ne le soumet qu'à Dieu; mais le dogmatisme du sceptique tend ouvertement à asservir les consciences et les opinions des hommes à l'orgueil d'un autre homme. C'est en son propre nom que le sceptique parle , et qu'il demande que toute tête se courbe devant sa philosophie d'un jour.
Le dogmatisme de la religion, dit l'incrédule, rend les hommes intolérants et fanatiques. Avant que d'approfondir ce reproche, je réponds d'abord que le dogmatisme sceptique les rend frondeurs, présomptueux, méprisants et égoïstes. S'il faut opter entre les inconvénients de ces deux espèces de dogmatisme, le choix n'est pas difficile à faire.
En effet , je suppose , pour un moment , que tout dogmatisme religieux rend intolérant et fanatique. Dans cette hypothèse, j'observe que du moins il existe une véritable union et des liens puissants de fraternité entre les hommes
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qui ont la même croyance. Ils ont entre eux des égards , ils pratiquent des vertus. Le scepticisme rompt toute association, parce qu'il dissout toute communauté. Que peutil y avoir de commun entre des hommes qui remplacent tous les êtres vivants par des abstractions mortes, qui n'accordent !'« xistence à rien de ce qui n'est pas eux, et qui ne croient vivre que dans un cours aveugle de phénomènes, qui se succèdent sans dessein et sans moralité ?
Qu'est-ce que la tolérance dont le sceptique se vante? c'est le mépris pour toutes les opinions , la sienne exceptée; c'est Tindiftérence absolue pour toutes les vérités et pour tous les hommes. Il ne voit point les individus, il ne voit que le genri^ humain , parce que , dans l'exercice de la charité , on a meilleur marché du genre humain que des individus. En s'annonçant comme tolérant, le sceptique fronde tout. Si îe prosélytisme religieux tend à établir, le sien n'est que l'ambition de renverser et d'abattre. On voit le sceptique s'entourer de débris et de ruines 5 on le voit se séparer de tout ce qui le gêne , et se replier tout entier sur lui même. On dirait qu'il aspire au droit insensé d'être seul dans l'univers.
Autant la religion unit, autant le scepticisme isole. Il substitue des doules insociables à des préjugés utiles*, il dénoue tous les fils qui nous attachent les uns aux autres; il arme les passions sans détruire les erreurs-, il desséche la sensibilité*, il arrête tous les mouvements spontanés de la nalure; il fortifie l'amour-propre et le fait dégénérer en un sombre égoï^me; il inspire des prétentions sans donner des lumières-, il ne promulgue pas des maximes, il permet à tout le monde d'en prom(dj>uer. Qu'en arrive-t-il? Chacun veut inslîuire, t )us dédaignent d'être instruits. On a beau être sans talents, on ne. se croit p^is sans mission. On prêche l'indépendance à la nniltilude même, qui n'a que la force pour en abuser. La licence des opinions conduit à celle des vices : car les mauvais principes sont plus dangereux que les mauvaises actions. Tandis que les mauvaises actions ne sont que les faits passagers de quelques hommes,
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les mauvais principes peuvent armer les bras de tous les
hommes.
J'accorde que la superstition et l'intolérance religieuse, lorsqu'elles sont pousse'es jusqu'au fanatisme, peuvent entraîner à des excès qu'il est impossible de justifier ; mais il y a toujours quelque chose de désintéressé, de grand et même de sublime, dans le fanatisme religieux, et il y a toujours quelque chose d'innocent dans la dévotion superstitieuse et crédule. Le fanatisme du sceptique , le fana-» tisme de l'athée avilit et rétrécit l'âme autant que le fanatisme religieux l'élève et Tétend. Si le fanatisme religieux , dit J.-J. Rousseau, tue quelquefois les hommes en allumant des guerres, la doctrine fanatique de V athée les empêche de naître en corrompant les mœurs. La paix apparente qui naît de la corruption et de l'incrédulité a éi© comparée à celle du despotisme , qui est mille fois^ plus destructive que la guerre même. Et encore cette fausse paix estelle durable? N'est-elle pas perpétuellement troublée par des crimes? N'est-elle pas enfin rompue par les plus sanglantes catastrophes? Les derniers événements du siècle parlent suffisamment d'eux-mêmes.
Entre les sceptiques, entre les athées et les croyants ou les fidèles, il est une classe d'hommes qui, sans admettre aucune religion , veulent pourtant qu'on ne soit point irréligieux. Ces hommes se balancent avec complaisance entre ce qu'ils appellent les opinions extrêmjes. Ils entreprennent de faire la part de chacun. Ils respectent dans les incrédules Vindépendance de la raison pure, l'indépendance du pur savoir ; et, dans les dévots, ils applaudissent à la foi vivifiante de la conscience. Ils se font honneur de leur modération , et ils cherchent à ne blesser personne. Ils imaginent être moins dangereux parce qu'ils sont plus timides et moins frondeurs. Ils ont la vanité de se tracer une nouvelle route, et de vouloir jouer le rôle sublime de médiateurs entre les partis opposés. Mais à quoi prétendent-ils donc? A l'indépendance, comme les autres. Ils mettent un peu plus de mysticité dans leur théorie 5 mais
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ils ne sont ni plus sages dans leurs recherches, ni plus conséquents dans leurs résultats.
Selon eux, f indépendance du pur savoir ne peut être domptée que par la foi vioi fiante de la conscience; mais celte foi, disent-ils, est un don de Dieu^ que l'on ne peut se donner par aucun moyen humain. Une sorte de quiétisme philosophique est la suite de ce système : car si on conclut qu'il faut féliciter ceux qui croient aux faits et aux dogmes d'une révélation positive, on ajoute que le philosophe, qui ne saurait sacrifier ses idées à des faits et à des livres prétendus révélés, doit attendre quelqu'un de ces mouvements divins qui élèvent l'âme et qui IVclaireot. Ainsi, à moins d'être transporté au troisième ciel , comme l'apôtre des Gentils, un philosophe ne peut raisonnablement être croyant. Gomment n'aurait-il pas une vocation particulière? Gomment son orgueil pourrait-il s'accommoder d'un genre d'instruction et de révélation qui lui serait commun avec les autres hommes?
J'ai démontré , dans le chapitre précédent , qu'il est très philosophique de croire à des faits bien constatés , et à une révélation bien prouvée. Je n'ai pas besoin de reproduire cette discussion , qui a réfuté d'avance le ridicule système de ceux d'entre les incrédules qui osent s'annoncer comme modérés et conciliateurs. Je ne parle de ce système que pour remarquer que, si des écrivains religieux tenaient le même langage , ces écrivains seraient traités de superstitieux , de visionnaires , de fanatiques : car s'il est une foi vive et sanctifiante qui est un don de Dieu, il en est une que l'homme peut devoir à ses propres efforts î c'est celle qui s'acquiert par des preuves , par des motifs raisonnables de crédibilité. Or , cette foi est en notre pouvoir*, et si nous dédaignions les moyens de l'acquérir pour attendre le prodige d'une révélation immédiate, et pour nous abandonner jusque là au délire de nos spéculations, nous ferions comme cet insensé qui raisonnait sur la morale comme nos incrédules raisonnent sur la religion, et qui cédait à tous ses penchants , sans entreprendre de
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réformer aucune de ses habitudes , en attendant , disait-il^
la vertu, qui est aussi un don de Dieu,
Que les sophistes dont je viens d'énoncer les opinions ne s'abusent pas. Leur théorie sur la grâce, sur la foi , sur les inspirations, l'abnégation momentanée qu'ils font de leur raison en faveur de leur vanité, l'étonnant privilège qu'ils voudraient s'arroger d'une élection particulière qui pût les distinguer entre tous, et tant d'autres dogmes de la même espèce , décèlent un scepticisme déguisé , une sorte d'athéisme , j)Our ainsi dire , timoré et superstitieux, qui n'a aucun des avantages de la religion , et qui entraîne tous les dangers et tous les maux de l'incrédulilé.
A la vérité, ces hommes , qui ambitionnent de fixer sur eux l'attention spéciale de la Providence , ne blâment point les institutions religieuses. Ils veulent qu'on les laisse à ceux dont elles remplissent Tame ; ils ont même l'air de se plaindre de leur philosophie, qui les em[)êche d'y croire. Nous sentons, disent-ils, qu'on est malheureux quand on ne croit pas , et que rien ne peut combler , dans le cœur, le vide qu'une foi vive aux vérités de la religion remplirait. Ainsi J.-J. Rousseau disait à ses amis : J'aimerais mieux être dévot que philosophe. Ainsi Hume, après une de ces scènes touchantes et sublimes dont la religion seule peut nous offrir le spectacle , s'écriait : Si je n! avais jamais douté ^ je serais bien plus heureux 1 On peut répondre à tous : Pourquoi donc doutez-vous? Qui raisonne mieux , de vous, qui doutez, ou du peuple, qui croit? Le peuple croit aux vérités de la religion, parce qu'il sent que ces vérités seules peuvent le rendre meilleur et plus heureux •, de votre aveu , vous reconnaissez la même chose, et vous refusez pourtant de croire! Vous étouffez donc la lumière de voire conscience, aulantque vous dédaignez les faits. Vous nous diies tous les jours que la vérité n'est jamais nuisible, qu'on la jeconnaît à ses bons elï'ets ; quelle autre preuve voulez-vous donc que votre philosophie , qui résiste à la religion , et qui ne peut vous rendre ni meilleurs ni heureux, n'est pas la vérité? Vous vous
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plaignez de vos doutes et de leur triste influence sur votre bonheur : pourquoi donc les promulguez- vous? JN'est-ce pas, en parai^sant envier !e sort du peuple, pour vous placer au-dessus de lui? La vërilé doit être préchée sur les toits; mais des doutes dont vous sentez le danger ne doivent point être indiscrètement semés dans le public , à moins que vous ne soyez pas de bonne foi dans toutes les prétendues confidences qui vous échappent sur le prétendu état de votre âme, et qu'en voulant vous donner pour sensibles, vous ne soyez que vains. Pourquoi cherchezvous à vous faire des prosélytes, si vos désolantes doctrines ne peuvent, de votre propre aveu, que nous arracher les consolations qui nous restent, et nous associer à votre malheur?
Dans quel moment voudrait on éteindre toute religion dans le cœur des hommes? dans un moment où on manifeste le désir généreux de détruire partout la servitude, d'adoucir les lois criminelles, de modérer la puissance, d'eflacer toules les inégalités affligeantes, et d'assurer la liberté générale des peuples*^ Est-ce dans de telles circonstances qu'il faut abolir et étouffer les sentiments religieux? Si la religion n'existait pas, il faudrait l'établir : car c'est surtout dans les états modérés , dans les états libres, qu'elle est nécessaire. Cest /à, dit Polybe , où^ pour n^ être pas obligé de don fier une puissance dangereuse à quelques hommes , la plus forte crainte doit être celle des Dieux, Si, dans les états même les plus despotiques, i'autorité respecte quelques limites , n'esl-ce pas à la religion qu'on en est redevable?
Que Ton ne feigne pas de craindre l'intolérance, la superstition et le fanatisme. Une sage tolérance est garantie pour toujours par fintéiêt respectif des nations, par le comnierce , q»ii les unit , et qui , bien plus que la philosophie, a contribué à nous rendre tolérants. La culture de la physique et des sciences exactes ne permet plus de voir renaître les erreurs d'une aveugle crédulité, ou les préjugés grossiers de la superstition. Le fanatisme ne seraja
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mais à craindre, tant qu'on ne transformera pas des affaires de religion en aff'aires d'état, et qu'une saine politi(|ue préviendra les abus que Ton peut faire de la religion jnême. Le seul danger ijue nous ayons à craindre, dans ce siècle, c'est celte inquiétude aveugle, qui menace tout; cette fureur de tout censurer, qui est la maladie des petites âmes; cette disposition à douter de tout, qui ne permet plus à la vérité d'habiter parmi les hommes, et qui rend les hommes aussi étrangers à tout ce qui existe qu'à eux-mêmes. Les anciens sages voulaient <^ue leurs disciples fussent philosophes ^ et que tout le monde fût religieux ^ les nôtres veulent que personne ne soit religieux^ et que tout le inonde soit philosophe. On ne voit pas qu'il n'y a [>oint d'inconvénient à ce que la religion soit Tunique philosophie des ignorants et des faibles, et qu'il y en aurait beaucoup à ce que la philosophie fut Tunique religion des savants et des forts.
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