CHAPITRE XXV
Quelles sont les règles d'après lesquelles on peut se diriger dans le choix d'une religion ?
Toutes les religions positives que nous connaissons ont une doctrine et un culte. Presque toules s'étayent sur des prophéties et sur des miracles. Plusieurs s'honorent de compter des martyrs. Mais veut-on savoir si une religion est vraie ou fausse : le premier pas à faire dans cette importante recherche est l'examen de sa doctrine et de son culte 5 car, comme on ne peut supposer de véiitahles prophéties, de véritables miracles, que dans la vraie religion 5 comme l'erreur peut avoir ses martyrs ainsi que la vérité, toute religion dont la doctrine et le culte offrent des caractères évidents de fausseté doit être rejelée sans autre examen. En effet, s'il faut des preuves pour croire que telle ou telle autre religion, quoique d'ailleurs salutaire en soi, vient de Dieu, il n'en faut point pour demeurer convaincu qu'une religion divine ne peut offenser les bonnes mœurs, ni contredire la morale. A des hommes qui voudraient mettre en opposition le droit divin positif avec le droit divin naturel, il faut répondre, avec le théiste, qu'il est encore plus sûr que la conscience et la raison viennent de Dieu qu'il ne peut l'être que leur doctrine en vienne.
Nous entendons cela , me dira-t-on : des doctrines et des institutions vicieuses sont évidemment fausses 5 mais, pour qu'une doctrine puisse obtenir le respect qui n'est du qu'à une révélation divine, suffit-il que cette doctrine ne soit pas vicieuse? Non sans doute. Ce qui n'est pas mauvais dans les principes de la raison, ce qui est tolérable
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dans Tordre des lois, ce qui est même évidemment convenable et bon dans Tordre de la société, ne saurait, par cela seul , être répulé divin dans Tordre de la religion. Si Ton peut espérer de rencontrer le bien dans les institutions humaines, on s'attend à mieux trouver dans une iuslilulion divine. En toutes choses, il y a diverses espèces de biens, et divers degrés dans chaque espèce; mais le mieux est un , parce qu'il est, dans chaque chose, la perfection , le plus haut période, le sublime du bien.
Qu'est-ce donc que le mieux? 11 est rare que Ton puisse répon.lre d'une manière satisfaisante à cette question, dans les choses dont on ne juge que par Tesprit ; mais le mieux est presijue toujours sensible dans celles dont on juge essentiellement par le cœur. L'esprit hésite, cherche, raisonne; c'est la partie la plus contentieuse de nousmêmes. Le cœur sent: ses opérations sont plus simples et moins compliquées; l'évidence, la certitude, en sont le résultat rapide et immédiat. Dans les choses qui appartiennent à Tesprit je rencontre sans cesse des limites; la perfection et Tinfîni sont le vaste domaine du cœur. Ainsi, dans les sciences qui sont du ressort de Tesprit , je ne connais point de vérité sans nuage; dans la morale, qui a son siège dans le cœur, j'ai Tintuition et le sentiment d'une vertu sans tache. Or c'est surtout par le cœur que l'on juge de la bonté et de l'excellence des doctrines religieuses.
J'ai déjà eu occasion de dire qu'en matière de religion, Dieu et Thomme sont les deux termes entre lesquels il s'agit de découvrir des rapports. En examinant toutes les religions établies , je dois donc , après les avoir comparées, me fixer à celle qui dévelojipe ces rapports avec plus d'étendue, avec plus d'évidence, avec plus de force qu'une autre. Mais comme il s'agit de découvrir la véril.ible lumière, et non pas uniquement de choisir entre les ienè" hres celles qui sont les moins épaisses ^ comme il s'agit d'arriver au vrai absolu , je ne puis me borner à une simple question de préférence , qui ne me conduirait peut-
être qu'à opter, entre divers mensonges, pour le moins invraiseml)lal)le. Mon devoir est encore d'examiner si je rencontre la bonté absolue, c'est-à-dire des caraclères vraiment divins, dans la doctrine, dans le cuUe religieux qui , comparé aux autres , mérite d'être distingué de tous.
Dans les diverses religions positives, la doctrine se compose de préceptes et de dogmes, et le culte se compose derites. Tl est nécessaire qu'il n'y ait pas de la contradiction dans les choses destinées à gouverner les hommes. Il faut que les préceptes qni forment la morale trouvent un appui dans les dogmes et dans les rites, et que les rites et les dogmes soient indissolublement liés à la morale. Nous sommes en droit d'exiger, dans une religion que Ton nous présente comme divine, cet admirable concert, ce grand caractère d'uuiié que l'on ne rencontre jamais que plus ou moins imparfaitement dans les institutions humaines. Nous ne jugerons pas qu'une njorale vient de Dieu par la simple considération des pratiques, plus ou moins austères, qu'elle recommande, pratiques qui ont été et qui sont presque communes à toutes les religions, et que nous trouvons observées, et même quelquefois surpassées, par des pénitents idolâtres. C'est un autre fait qu'il n'est point de religion qui n'ait prêché la bonne foi, la probité , certains actes de bienfaisance et de vertu ; il n'en est point qui ne se soit montrée plus ou moins sociale. Nous savons encore que des philosophes païens ont professé des principes de générosité, de courage, de désintéressement , de grandeur, qui honorent l'humanité. Mais quel est le système de philoso})hie, quelle est Tinstitution humaine, religieuse ou politique , qui , sans mélange d'imperfection ou d'erreur, nous ait enseigné toute la règle des mœurs, nous ait offert le corps entier de la loi naturelle? Je dis le corps entier. Je ne pourrai donc méconnaître le caractère divin d'une religion qui enseignera toute la vérité, qui n'enseignera que la vérité, et qui l'enseignera toujours. Dans les lois, dans les institutions, dans les systèmes
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humains, il y a toujours quelque chose qui décèle les vues particulières ou la préoccupation du législateur; mais une morale révélée qui m'est donnée comme laguanlie et le supplément de la loi naturelle doit avoir ce caractère intrinsèque <runiversalité, qui est inhérent à la morale naturelle t^lle-méme. J'examinerai donc si les préceptes révéh's m'offrent la loi d'un peuple ou celle des hommes, la loi d'un pays ou celle du monde.
Enfin , si une religion n'a pas été donnée pour changer l'ordre de la nature, il est incontestable qu'elle ne peut avoir été donnée que pour le sanctifier-, or, la sanctification de la nature n'est et ne peut élre quele retour et l'élévation de l'homme à l'auteur même de la nature. J'écarterai donc, comme fausse, toute religion qni n'aura pas comblé l'espace immense qui sépare la terre du ciel; et, à moins d'étouffer cette lumière vive du sentiment , que j'appelle Vévideitcedu cœur^ je suis forcé de croire divine la religion dans laquelle, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Dieu, sans cesse offert à nous comme le principe et la fin de toutes les actions humaines, devient, à la fois, le plus noble et le plus sûr instinct de l'homme.
J'ai dit que la morale doit trouver un appui dans les dogmes : j'examinerai donc les rapports que les dogmes ont avec la morale , et je rejetterai tout ce qui ne pourrait pas soutenir cet examen ; mais je ne me croirai point autorisé à demander pourquoi les dogmes religieux sont des mystères. La nature a ses obscurités et ses profondeurs; comment la religion n'aurait-elle pas les siennes? Les mystères ne sont pas des doutes , et ils les terminent souvent. Tout n'est pas doute pour l'homme , et tout est mystère pour lui. La nature de notre volonté, par exemple, est un mystère, et son existence n'est point un doute.
Cependant, unereligion qui, voilant les sources du droit naturel , proposerait, comme à l'écart, ses dogmes particuliers et njystérieux , se rendrait justement suspecte. Donc, sans m'enquérir indiscrètement pourquoi desdogmes religieux sont incompréhensibles, je demanderai s'ils ont
ëtë substitués à la raison, ou s'ils ne font qu'occuper la place que la raison laisse vide. Je demanderai si , au lieu de clioquer les vérités naturelles, ils ne leur communiquent pas un plus haut degré de certitude. Je sais que , dans quelque matière que ce soit, coniraître, pour nous, c'est uniquement découvrir des faits et des rapports ; jamais nous n'arrivons aux substances ni aux causes propremerjt dites. Nous i\pi^e\ons jihejiomènes les faits et les rapports que nous découvrons dans l'ordre de la nature, et nous appelons dogmes les faits et les rapports que nous découvrons et qui nous sont révélés dans l'ordre de la religion 5 mais cela suffit pour nous avertir qu'un dogme ne doit pas être une pure abstraction sans objet, ou une vaine spiritualité qui n'ait que le mérite d'être inintelligible. Un dogme doit être , dans l'ordre de la religion, ce qu'est un phénomène dans l'ordre de la nature , c'est-à-dire la manifestation d'un ou de plusieurs faits, d'un ou de plusieurs rapports entre Dieu et nous. J'aurai la certitude morale de la vérité ou des vérités dogmatiques que l'on me propose , si ces vérités sont préjugées par celles que je connais déjà, et dont je ne puis raisonnablement douter ; si elles ont un fondement réel dans la nature humaine, et dans les notions que j'ai des perfections divines ; si elles ne sont incompréhensibles que comme Dieu même l'est j et , finalement, si je suis réduit à opter entre des mystères positifs, qui m'éclairent et me consolent, et des profondeurs vagues, qui ne seraient qu'impénétrables et désespérantes.
Quant aux rites dont un culte se compose , je me borne à observer s'ils ne consistent qu'en cérémonies indifïerentes ou ridicules , s'ils dégénèrent en surcharge pour la piété , ou même, ce qui serait plus dangereux, s'ils doivent en tenir lieu ^ enfin, si ce sont des pratiques arbitraires pour amuser le peuple, ou des monuments sacrés qui lui attestent la sainteté des dogmes qu'il doit croire, et des secours puissants dont l'objet est de lui rendre plus facile l'exercice des vertus sublimes auxquelles il est appelé.
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En confrontant ces règles avec les diverses religions qui sont re'pandues dans le monde, je me fixe particulièren)ent au christianisme , que je trouve établi chez loules les nations rclairées ( i). J'examine sa docirine et son culte, sans me dissimuler les reproches el les objections qu'une foule dVcrivains proposent contrececuUeel cette doctrine.
D'abord, on m'avertit de tontes parts que le christianisme a , comme toutes les religions positives , le tort de commander la foi , sans laisser aucune liberté à la raison, et de chercher à faire des fanatiques et des superstitieux sous prétexte de former des fidèles.
Mais quelle n'est pas ma surprise lorsqueje découvre que, pour diriger mes recherches, le christianisme me parle comme pourrait le faire la plus saine philosophie ?
Les apôtres du culte chrétien m'annoncent cjue leur mission n'est pas de dominer, mais d'instruire (2). Ils m'invitent à ne rien admettre sans examen (5). Ils ne veulent fraj)per mon oreille que des choses qu'ils peuvent solennellement proclamer sur les toits (4). l's enseijjnent, mais ils ne commandent pas (5). Ils déclarent qu'ils peuvent tout pour la vérité et rien contre elle (6). Ils n'exigent de moi qu'une obéissance raisonnable (7). Ils veulent que je juge tout par moi-même (8)*, que je ne me laisse point em-
(i) En rendant compte de tout ce qui appartient au christianisme , je n'ai voulu parler que d'après le chrislianisme lui-Giêmc. Mon exposé sera appuyé sur des textes que fou trouvera en note au bas de chaque page.
(2) Euntcs crgô , docele omnes gentes. Mattii., XXVIII, 19.
(3) Omnia autem probate ; quod bonum est tcuete. 1 Thess., X ,
(4) 0"od in aure audilis , praedicate super lecla. Matth., X, 27.
(5) ! osilussum ego praedicator. 1 Tim., II, 7.
(6) Non enim poifsumus aliquid adversus veritalem , sed pro verilate. 2 Cor.. XIII, 8.
(7) Ralionabile obsequium veslrum. 7?om., XII, i.
(8) Ut prudcnlibus loquor , vos ip>i judicale quod dico. 1 Cor. , X, i5.
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porter à tout vent de doctrine (1) ; que je ne me de'termine qu'avec prudence et discernement (2) ; que j'éprouve les vertus pour savoir si elles sont de Dieu (3) -, que je sache résister à des prodiges apparents , qui ne seraient pas justifiés par une doctrine sage et pure (4); qu'il ne faut pas accueillir tout ce qu'on entend , mais seulement ce qui est bon (5); que la véritable science est incompatible avec cette vaine crédulité , qui s'accommode de toutes les inepties et de toutes les fables (6) ', qu'il est une lumière naturelle qui éclaire tout homme venant en ce monde, et que cette lumière doit nous diriger dans le choix des diverses doctrines qui peuvent nous être prêchées (7) ; qu'il a existé dans tous les temps des imposteurs , des faux prophètes , qui ont cherché à séduire les peuples (8) : qu'il est difficile de se méprendre sur les caractères qui distinguent le mensonge d'avec la vérité ♦, que l'on doit se dégager de tout préjugé , et qu'il faudrait savoir résister à un ange même descendu du ciel , s'il enseignait des erreurs et de fausses doctrines (9).
Partout , dans les livres saints , le Dieu des chrétiens
(1) Non siraus parvuli fluctuantes et circumferamur omui vento doctrince. Eph., IV,. i4.
(2) Nemo vos decipiat in sublimilate scrmonum. Col., H, 4- — Ne quis vos decipiat per philosot)hiain. II, 8. — Nemo vos sedacat volons, in humilitale et in religione angelorum. II , 18.
(3) Nolile omni spiritui credere, sed piobale spiritus, si ex Deo sint.