‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 73 sur 87 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

ig4 ï>E l'usage et de l'abus

Quant aux miracles, l'incrédule prétend qu'ils ne se concilient point avec l'ordre qui règne dans l'univers , ni avec l'immutabilité des volontés divines*, mais il oublie donc que, si les miracles avaient leurs causes dans l'ordre connu de l'univers , ils cesseraient d'être des faits surnaturels.

Je conviens que les volontés divines sont immuables 5 mais, avant que de pouvoir décider qu'un miracle annoncerait, en Dieu, un changement capricieux de volonté, il faudrait savoir, avant tout , que les volontés de Dieu sont bornées aux faits généraux qui tombent sous nos sens , et que rien autre n'est entré dans les desseins éternels de sa providence. Bornons-nous donc à l'unique question qui soit du ressort de notre faible raison , à la question desavoir s'il a été opéré des prodiges-

Les preuves d'un prodige doivent être jugées plus rigoureusement que celles d'un fait ordinaire; mais quand des choses extraordinaires, quand des miracles auront éclaté aux yeux d'un peuple entier , quand ils seront uniformémentattestéspar des hommes irréprochables, par des martyrs, je dirai alors avec Pascal iTaime à croire des témoins qui se laissent égorger. Sans doute on a quelquefois livré sa vie pour une opinion, pour une méprise, et même pour une imposture; mais les martyrs de l'entêtement, de l'erreur ou de l'imposture, n'égaleront jamais en qualité et en nombre les martyrs de la vertu et de la vérité.

x\u surplus, tout n'est pas miracle ou prophétie dans l'histoire de l'établissement et de la propagation d'un culte religieux; en parcourant les faits, il est des choses qui peuvent faire plus d'impression que les prodiges mêmes. Ce sera , par exemple , un préjugé bien favorable pour ce culte , s'il est établi, non par la force des armes , mais par la douceur de la persuasion , et s'il a triomphé des puissances humaines au lieu de triompher par elles. La religion d'un Dieu à qui seul l'empire des âmes appartient ne peut s'offrir à nous que comme ennemie de toutes violences extérieures. Si la force des gouvernements vient de ce

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qii'on les craint . la force de la religion vient uniquement de ce qu'on la croit (i).

Une religion quelconque a toujours une influence, plus ou moins grande, sur les opinions et sur les mœurs géne'ralesj mais une religion divine doit avoir, sur ceux qui lui sont vraiment fidèles, une influence divine. Il faut donc voir quel est le culte qui a constamment donné au monde le spectacle de toutes les vertus, et dans lequel se succèdent , à travers les jours mauvais , à travers la corruption des siècles, ces générations d'hommes jîisles, qui doivent durer jusqu'à la fin des temps, et qui semblent représenter le ciel sur la terre.

Il importe encore de vérifier si une religion n'a éprouvé aucun changement arbitraire dans sa doctrine , et dans quelque objet essentiel; si elle s'est perpétuée dans son enseignement, dans son sacerdoce, dans sa discipline fondamentale. Dans les matières politiques et civiles, les changements ne prouvent souvent que l'attention et la sollicitude du législateur; mais dans les matières religieuses, les changements arbitraires qui n'auraient pas été formellement annoncés d'avance par la religion décèleraient la main de l'homme, et ne prouveraient que l'imperfection originaire de la loi.

Enfin, comme l'erreur est incompatible avec la vérité, et comme un culte divin doit être la vérité même, il est nécessaire de s'assurer si une religion ne se trouve compromise par la découverte d'aucun véritable principe philosophique. J'appelle principe philosophique tout fait naturel rigoureusement constaté et bien reconnu , toute vérité claire que la raison démontre. Ainsi les erreurs des manichéens ne pouvaient lutter long temps et avec avantage contre les notions d'une saine métaphysique. Avec les progrès de notre civilisation, les sacrifices humains ont été abolis , tous les dogmes grossiers des anciens druides ont disparu. L'idolâtrie a été bannie de l'Europe par

MOKTESQUÏEU,

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la propagaliou de ia {grande vérité de ï'unité de Dieu vérité du petit nombre de celles ^ dit Hume, qui iiont besoin que d'être notifiées pour être universellement reconnues et admises, La première secte des niilléuaires a fini avec les mille ans révolus*, toutes les querelles scholasliques sur les antipodes ont été terminées par la découverte du Nouveau-Monde.

Mais si nous sommes autorisés à confronter les institutions religieuses avec les principes philosophiques, n'oublions pas qu'il est des régies de sagesseauxquelles nous sommes tenus de nous conformer dans ce travail important.

Lorsque autrefois des théologiens ineptes et mal avisés s'armaient de quelques expressions ou de quelques textes des livres saints pour calomnier la foi des physiciens et des savants, ceux-ci répondaient très raisonnablement que, dans les choses indifïerentes à la foi, l'écriture peut employer le langage du peuple, et qu'elle a même besoin de parler le langage de la multitude pour se mettre à sa portée. Quun missionnaire, disait-on, transplanté au milieu d'un peuple sauvage, leur prêche ainsi l'Evangile : Je vous annonce le Dieu qui fait tourner autour du soleil la terre que vous habitez , aucun de ces sauvages ne daignera faire attention à son discours*, il faudra qu'il leur tienne un autre langage pour les préparer à l'entendre. Il serait donc injuste d'argumenter du mot de Josué , qui parla comme s'il arrêtait le soleil dans son cours, pour soupçonner d'hérésie nos découvertes astronomiques : respectons assez l'Ecriture pour n'en pas profaner l'usage. Certainement je ne crois pas être injuste en réclamant, pour la défense de la religion , la règle que les philosophes réclamaient à bon titre pour leur propre défense.

En second lieu, il est des objets physiques, des faits naturels, qui éprouvent des changements et des révolutions souvent inévitables : ainsi un pays peut être fertile dans un temps , et ne l'être pas dans un autre; une rivière peut changer de lit et devenir moins considérable , dans une longue suite de siècles. Pour juger de la fréquence de ces

changements , on n'a qu'à considérer lesiéformes que nous sommes si souvent obligés de faire dans nos cartes géographiques. L'écrivain qui fut, il n'y a guère, accusé d'irréligion pour avoir dit que le Jourdain est une assez petite rivière, et que la Palestine était , du temps des Croisés, ce qu'elle est aujourd'hui , une des plus stériles contrées de l'Asie, avait donc raison de crier à l'injustice. Les critiques avaient tort d'accumuler les passages de TEcriture pour prouver l'importance du Jourdain, et pour établir que du temps de Josué la Palestine était un pays très fertile. Tous ces passages n'étaient pas plus probants contre l'état actuel du Jourdain , et contre l'état de la Palestine du temps de Saladin, que nos observations et celles de nos ancêtres ne peuvent l'être contre l'état infiniment plus ancien de cette rivière et de cette contrée. Concluons qu'il serait absurde d'attaquer la religion par des comparaisons ridiculement savantes, entre les temps antiques et nos temps modernes , dans les choses dont la mobilité et l'instabilité justifient, d'avance, toutes les différences que nous remarquons. Autant on admire les profondes recherches de l'évêque Watson , dans son Apologie de la Bible , et celles de M. Deluc , dans ses Lettres sur rhisloire phy» sique de la terre , où cet auteur nous offre de nouvelles preuves géologiques et historiques de la mission de Moïse, autant il est perrnis de trouver risibles ces étranges discoureurs dont la foule grossit journellement , qui racontent avec une si grande assurance ce qu'ils n'ont pas vu, ou ce qu'ils n'ont pas su voir ; pour qui rien n'est ni caché, ni obscur, soit dans les temps les plus reculés , soit dans les régions les plus lointaines , et qui croient avoir découvert les fondements du globe, lorsqu'ils ont laborieusement remué quelques grains de sable que le ventagite sur sa surface. J'ai déjà parlé de l'abus que l'on fait des allégories , des étymologies de noms , des prétendues analogies entre les rites d'un culte et ceux d'un autre , dans l'espoir de faire dériver tous les cultes d'une source corrompue. Je dirai que des systèmes ne sont jamais des principes , et que le

ppu d'uniformité qui r^gne dans les systèmes dor.t je parle en est la censure la plus frappante. Les incrédules ne dissimulent pas leurs vues : ils voudraient donner à toutes les religions positives un air de famille qui leur fût comraun avec la mythologie; mais y a-t-il du moins quelque chose de convenu sur l'origine de la mythologie ellemême? Guérin du Rocher a cherché cette origine dans les livres sacrés-, Banier l'a cherchée dans Thistoire-, Noël-le- Comte , dans la morale ; Bergier , dans la physique ; Court de Gébelin, dans l'agriculture; Pluche, dans l'écriture symbolique; Rabaud de Saint-Etienne, dans la géographie; et Dupuy, dans l'astronomie. Que résulte-t-il de toutes ces hypothèses diverses? L'incertitude la plus entière. La seule conclusion logique quenouspuissionsen tirer est que les rites delà mythologie ont nécessairement leur source dans les choses qui ont le plus anciennement et le plus universellement frappé les hommes. Je oe vois donc pas pourquoi les rites de. la vraie religion pourraient nous être suspects , s'ils avaient quelques rapports analogiques avec des rites qui peuvent avoir une origine raisonnable , quoiqu'ils aient été altérés ^ dans la suite, par l'erreur ou par l'imposture.

Comme il ne faut pas juger de la pureté ou de la sublimité d'une morale religieuse par les paraboles dont on se sert pour la rendre plus sensible au peuple à qui on la prêche, il ne faut pas non plus juger de la vérité des dogmes d'une religion par les signes ou par les circonstances extérieures que cette religion emploie pour se manifester, mais par le sens spirituel qui est attaché à ces signes, et par la doctrine qui en est Tâme. C'est avec les mêmes pierres que l'on bâlit les temples des idoles et ceux du vrai Dieu. Les formes, les cérémonies dont on peut se servir pour donner un corps aux sentiments les plus élevés et aux vérités les plus augustes , sont limitées. Elles roulent dans le cercle des éléments, ou des choses qui sont à l'usage ou à la portée des hommes ; mais tout ce qu'il y a de vrai, de réel , de grand , dans ces cérémonies et dans ces

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formes , il faut le chercher dans l'esprit qui leur donne le niouvetnent et îa vie. Dans le parallèle des dogmes delà mythologie avec ceux du christianisme , il faudrait être bien aveugle, par exemple, pournepas apercevoir que les Enfers des païens et leurs Champs-Elysées ne ressemblent point aux peines et aux récompenses annoncées aux chrétiens : ce que nous disons d'un dogme s'applique à tous les autres.

La seule conséquence à déduire de certains rapports de comparaison , c'est qu'il est des sentiments et des idées , des espérances et des craintes , si intimement liés à la nature de l'homme et à ses relations avec le créateur, que, dans tous les pays et dans tous les temps, elles ont coexisté avec l'homme même. Mais ce point de vue, loin de contrarier la vraie religion, ne la fait-il pas ressortir plus manifestemeul on nous offrant , en elle , des vérités dont tous les hommes sentaient obscurément le besoin , et dont il n'appartenait qu'à elle de nous donner la révélation et la certitude?

La dernière règle à suivre et le dernier inconvénient à éviter, en confrontant une doctrine religieuse avec les principes philosophiques , est de ne pas réputer contre la raison tout ce qui n'est qu'au-dessus de la raison. Je regarde comme au-dessus de la raison tout ce que la raison ne peut expliquer; je réputé contre la raison tout ce qui choque l'identité des choses avec elles-mêmes : car nous n'avons que ce principe pour discerner l'impossible, ou l'absurde , d'avec ce qui ne l'est pas. Dans les objets qui ne sont qu'au-dessus de la raison , il ne peut donc pas être question d'absurdité ; tout se réduit à distinguer le vrai d'avec le faux; et, à cet égard , en parlant des mystères et des faits surnaturels , j'ai tracé les règles d'après lesquelles nous devons nous conduire , et qui nous sont indiquées par la véritable philosophie. En tout, le sublime de la raison humaine consiste à savoir quand elle doit se soumettre el quand elle doit résister. Ne jamais se soumettre, c'est être sceptique; ne jamais résister, c'est être faible ou crédule. Le bon sens est entre ces deux excès :

l'homme crédule ne fait point usage de sa raison , el le sceptique en abuse. Pour guérir le premier, il suffit, peutêlre, de l'éclairer et de l'instruire; le seconda besoin d'être averli que l'orgueil n'est pas la science, qu'une sage soumission de la raison est Teffet heureux de la raison ellemême, et que, s'il continue à ne vouloir reconnaître aucun fait, s'il continue à lutter contre les avis salutaires de l'expérience pour ne s'en rapporter qu'à ses propres idées, ou pour s'égarer dans des spéculations sans terme, il se condamne lui-même au supplice des Danaïdes, occupées à remplir un tonneau sans fond.

J'ai fait , dans le précédent chapitre , l'examen des déclamations exagérées de l'incrédule contre les dangers du fanatisme et de la superstition , dangers qu'il croit inséparables de toute religion positive, et qui le déterminent à regarder l'athéisme comme préférable à toutes les fausses idées de religion. Pour le moment , je crois avoir suffisamment établi que l'hypothèse d'une révélation divine n'est point contraire à la raison-, qu'un tel moyen d'instruire les hommes est un des plus adaptés à la nature du geure humain-, que l'on peut acquérir la plus grande certitude dans les matières de pur fait •, que ce n'est même que dans ces matières que nous rencontrons des vérités universellement reconnues; et que, par conséquent, l'existence d'une révélation divine est susceptible de preuves et de démonstrations autant que tout autre objet. J'ai fait observer que ce qui s'est passé dans tous les temps , que ce qui continue de se passer autour de nous , que la voix des siècles ^ que le spectacle de nos interminables controverses , que le sentiment pénible de nos incertitudes personnelles, nous avertissent de chercher si, parmi tant d'institutions religieuses qui ^'annoncent comme divines, il n'y en aurail pas quelqu'une qui le fût en efïet. J'ai tracé les règles indiquées par une saine philosophie pour pouvoir distinguer l'œuvre de Dieu de celle des hommes ; je les ai appliquées à la religion , que la véritable philosophie a toujours avouée , et qui fait corps avec le droit des gens de toutes les nations

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civilisées. Je codcIus que robstination de la plupart des philosophes à rejeter toute révélaliou , sans examen , el rindift'éretice que d'autres léniuignenl pour une pareille recherche , sont des procédés bien peu {>hi!osophic|ues.

Et que l'on ne dise pas que, d'après mon systèuie , il faudrait être trop savant pour être religieux par conviction, et qu'il n'est pas possible de supposer que Dieu eût voulu faire dépendre une chose aussi nécessaire que la foi. religieuse , de tant de soins, de travaux et de recherches. J'ose assurer que, de tous les faits dont nous pouvons acquérir la certitude, celui de l'existence d'une révélation divine est , à la fois , le plus facile à vérifier et le plus susceptible d'une preuve complète : on en sera bientôt convaincu , si on daigne me suivre.

Dans les faiis humains et naturels, dans les faits, plus ou moins extraordinaires, qui remplissent les relations des voyageurs et les livres des historiens, les événements , les circonstances , ne s'enchaînent pas tellement, qu'on ne puisse et qu'on ne doive souvent les séparer. On a besoin de comparer les voyages aux voyages, et les histo-ires aux histoires; on a besoin de peser chaque circonstance et chaque événement , pour pouvoir s'assurer de la vraisemblance ou de Tinvraisemblance de chaque récit. On peut admettre, on peut rejeter un ou plusieurs faits , sans nuire au corps de la relation : il est donc nécessaire de ne laisser échapper aucun détail , si Ton veut ne conserver de doutes sur aucun. La vérification serait défectueuse, si elle n'était que partielle. En matière de religion , au contraire, tout se tient, et tout aboutit à quelques faits principaux qui ne peuvent être vrais ou faux sans que tout le reste le soit. La fausseté ou la vérité d'un seul de ses faits (i) suffit même pour garantir

(i) C'est ainsi que Liltleton a réduit la dtmonsîrntïon de la vérih; du christianisme à la démonstraîion de la résiirreclion de Jésns-Cirist. Son livre en établit la preuve selon la méthode des jurisconsultes et des cours de justice. {Ncte de t'edileiir,)

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la vérité, ou pour déceler la fausseté de Loiis les autres : car, dans les matières religieuses , la vérité ne peut être en société avec l'erreur ou avec !e mensonge. Ainsi , dans la religion chrélionne , il est telle prophétie qui , bien vérifiée , ne peut être reconnue vraie , sans qu'il soit prouvé ou constant que cette religion est divine ; comme il est tel verset du Koran qui peut devenir le terme de nos recherches , dans l'examen du mahométisme.

Les relations des voyageurs et les monuments historiques ne roulent que sur des faits qui sont loin de moi ou qui ne sont plus; une religion est sous mes yeux^ elle se présente à tous ceux qui veulent l'observer; elle conserve toujours quelque chose de permanent et d'actuel qui suffit pour m' éclairer sur le parti que je dois prendre.

Je puis confronter les faits qui me sont racontés par un voyageur ou par un historien, avec l'expérience commune; mais tout ce qwe je puis démêler dans cette confrontation se réduit à dire que ces faits sont plus ou moins croyables. Ce n'est d'ailleurs que par le nombre et par la force des témoignages qu'il m'est possible de me convaincre de leur vérité. Dans les matières religieuses, il en est autrement : là je rencontre une multitude d'objets qui , pour être rendus évidents, n'ont besoin que d'être manifestés , et dont rentière certitude repose à la fois sur la conscience, sur la raison, sur l'autorité, c'est-à-dire sur ces trois choses prises séparément ou ensemble, sur ces trois grandes bases de toute certitude humaine. Malheur à celui qui, en lisant les livres saints, ne sentirait pas son cœur s'émouvoir, sa raison s'éclairer, et sa conscience lui rendre un témoignage plus consolant de la dignité de sa destinée I

Puisque nous devons nous contenter des faits , disent quelques philosophes, nous croirions du moins pouvoir exijrer que ces faits, fussent autant de miracles, répétés d'âge en âge, et en présence de l'univers. Il faut avouer que ces philosophes paraissent bien peu touchés des preu-

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ves de sentiment en matière de religion , et qn'ils semblent ne faire aucun cas de la beaulé de la morale et de la sublimité des dogmes. Cependant les miracles ne font pas tout. Si , dans rétablissement d'une institution religieuse, la doctrine a besoin d'être soutenue par des miracles , les miracles . à leur tour, ont besoin d'être justifiés par la doctrine : car cette harmonie peut seule nous rassurer sur ia divinité d'une révélation. Les miracles sont des faits particuliers, qui ne peuvent se passer que dans un lieu quelconque , et dans un temps déterminé -, et ce serait une prétention bien peu philosophique que de demander, dans chaque génération , un miracle pour chaque individu. Des sceptiques , qui doutent de l'existence même des corps, manqueraient-ils de prétextes pour douter de la yérité d'un mh-acle? Si, d'après tous les monuments de l'histoire sacrée et profane, les premiers chrétiens ont été témoins de miracles, qui se répètent plus rarement aujourd'hui , ou que aous ne voyons même plus , ne sommes-nous pas témoins, par le merveilleux accomplissement des prophéties, d'autres prodiges qui manquaient aux premiers chrétiens, que chacun peut voir et vérifier par lui-même , et qui conséquemment sont d'un effet plus durable et plus universel que les miracles mêmes? Pourquoi donc des philosophes croiraient-ils au- dessous d'eux de s'enquérir si une religion qui se glorifie d'être divine n'est pas réellement entourée de prodiges toujours subsistants , et si son existence , prédite et annoncée depuis tant de siècles, n'est pas elle-même le plus continu et le plus frappant de tous les prodiges? Ce n'est pas le tout de dire que ce ne sont jamais que les hommes qui se placent entre Dieu et nous. Pourquoi ne pas examiner quelle a été la doctrine de ces hommes , et quelles ont été leurs œuvres? Pourquoi refuser de s'assurer si des moyens surnaturels n'ont pas justifié leur mission surnaturelle?

Je sais que des préjugés, des habitudes, peuvent fermer l'accès du cœur et de l'esprit à la vraie religion ; mais cela ne se vérifie-t-il pas pour les vérités philosophiques com-

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me pour les vérités révéle'es? Ce qu'il y a de certain , c'est que les faits et les bonnes maximes sont à la portée de tout le monde. Les hommes, en général, sont meilleurs juges que l'on ne pense, dans tout ce qui tient , par quelque point, à l'iusl/mct moral, à la conscience que nous avons do nous mêmes, et à ce bon sens nalurel , qui est si supérieur à la j)hiiosophie. Sans pratiquer la vertu , ils en aiment la théorie. On peut les séduiie en flattant adroitement leurs passions; mais ils mépriseraient des apôtres qui leur prêcheraient ouvertement une mauvaise doctrine. Comme ils ne sont pas fous , ils savent douter et croire; ils se trompent rarement quand on ne les trompe pas. îl n'y a d'obscurs et d'inintelli^^ibles pour eux que ces systèmes abstraits, ces spéculations froides, ces subtilités ou ces bagatelles métaphysiques, qui sont étrangères à tout ce que nous sentons et à tout ce nous voyons , et dont l'eflet le plus ordinaire est de nourrir la vanité, de tuer la conscience, d'égarer la raison.

ïl ne faut admettre que ce qui est vrai , s'écrie le sophiste. J'en conviens; mais il faut commencer par en élre instruit. Des hommes qui , dans leur modestie superbe, répètent sans cesse que tout ce que l'on peut savoir est que l'on ne sait rien , sont-ils recevables é rejeter l'hypothèse même d'une révélation divine? Si les vérités religieuses pouvaient nous importer, disent-ils, la raison naturelle suffirait pour nous les indiquer. Aussi suffit-elle. C'est avec son secours que nous distinguons les faits prouvés de ceux qui ne le sont pas, et que nous pouvons nous convaincre qu'une révélation existe; mais il faut du travail et de la bonne volonté.

L'ignorance n'est pas un mal que l'on guérisse une fois pour toutes. Quelque éclairé que soit notre siècle, nous naissons tous ignorants , nous ne naissons pas hommes faits. Cela se vérifie dans l'ordre de la nature, comme dans celui de la religion. Nous apprenons à penser et à croire, comme nous apprenons à marcher, et il nous est impossible de bien savoir ce que nous n'avons jamais bien appris. Telle

est notre destinée. Je dirai donc toujours aux philosophes : Instruisez-vous des choses religieuses, si vous voulez être religieux. L'hornme se perd dans ses spéculations, s'il n'est fixé par des fails. Les spéculations d'an homme ne sont qu'à lui, les fails sont à tous. Le philosophe qui méprise les faits est un indigent orgueilleux, qui, oubliant que sa raison est une faculté, et non un dépôt de connaissances acquises , prend le moyen pour la fin , et se croit riche de son indigence même. Sans doute, nous ne devons point étendre nos recherches à des objets qui ne sont pointa notre portée; mais prudemment , nous ne devons mettre un terme à noire curiosité que quand nous désespérons d'acquérir une plus grande instruction. Conséquemment , si la possibillé d'eue instruit par une révélation existe, ainsi que je crois l'avoir démonlré , on n'est point excusable de repousser, sans examen, toute vérilé révélée.

Prétendre que des vérités révélées qr.i nous laissent dans Lobscurilé n'ioslruisent pas , et qu'il serait absurde d'échanger notre ignorance naturelle contre une espèce d'ignorance de surérogalion , ce n'est rien dire d'utile. Tout n'est pas obscur dans une révélation. Les doutes sur une Ibule d'objets sont transformés par elle en certitude, et les espérances en promesses. C'est ce que la philosophie seule ne fera jamais. De \x\us , entre les choses même les plus incompréhensibles et les plus obscures , il y a toujours un choix à frure , et on n'est pas libre de ne pas choisir, quand il s'agit de toute notre conduite présente et de toute notre destinée à venir. Il serait donc extravagant de ne pas confronter les obscurités du matérialisme et de l'athéisme avec celles delà religion, l'éternité de la matière avec réternilé de Dieu, rirnmortalité de l'àme avec son entière destrucîion. Il est impossible de ne pas sentir (jue les vérités religieuses les plus mystérieuses sont dans l'ordre moral ce qu'est dans l'ordre physique la lumière, dont nous ne pouvons expliquer ni démêler la nature, et qui nous sert si bien elle-même à nous faire discerner tous les

autres objets. Il serait impossible de D'être pas convaincu que , quand la raison et l'autorité ne se contrarient pas , l'aulorilë comtnunique une nouvelle force à la raison, et qu'une révélation divine serait le plus grand bienfait du ciel. Il faudrait donc être bien peu philosophe pour ne pas chercher Dieu dans toutes les voies qu'il peut avoir choisies pour se manifester à nous. L'indifférence à cet égard serait à la fois une folie et un crime. Rien ne saurait être petit dans un si grand intérêt, surtout si l'on pense que u entre Dieu et l'homme, ou entre l'homme et le néant , « il n'y a, dit Pascal , que la vie, c'est-à-dire quelques an- « nées, quelques mois , quelques jours, un instant peut- <( être. »

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