‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 76 sur 87 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

De rhypolhèse d'un état absolu de nature , antérieur et opposé à l'état

de société.

Le corps de nos anciennes coutumes européennes avait été comparé, par Montesquieu, à un chêne antique qui s'élève , et dont l'œil ne voit de loin que le feuillage^ on ap' proche , et on voit la tige y mais on nen aperçoit pas les racines ^ il faut percer la terre pour les trouver.

Certains philosophes , en perçant la terre , Tout creusée trop profondément. Ils ont arbitrairement supposé un état absolu de nature, dans lequel ils ont cherché les principes qui , selon eux , peuvent seuls nous aider à découvrir les lois convenables au bonheur des hommes ou à la perfection de l'ordre social : et cette supposition , qui a séduit tant de bons esprits , mérite d'occuper un rang distingué parmi les causes diverses de nos illusions et de nos erreurs.

Quel est donc cet état absolu de nature , quel est cet ordre de choses d'après lequel on peint les premiers hommes épars et isolés, vivant sans règle, usant uniquement de leurs facultés ou de leurs forces physiques, absolument dépourvus de toute moralité? Quelle a été la durée de cet état que les uns ont appelé l'âge d'or, et que les autres présentent comme Vâge de fer ? Par quelles causes subites ou successives a-t-il cessé? L'histoire (i), qui n'a pu

(l) Nous ne parlons point ici des traditions religieuses sur la création de l'homme; nous ne discutons la nature que d'après les principes ordinaires de nos connaissances.

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commencer qu'avec les nations policées , ne saurait nous aider à ëclaircir ces questions. Pour les résoudre , il faudrait pouvoir remonter à la source commune de notre être; il faudrait pouvoir, avec certitude, parcourir et suivre, non pas seulement les révolutions des diflerentes sociétés d'hommes que nous connaissons, mais les divers âges de l'espùce humaine.

Des auteurs célèbres (1) nient la préexistence d'un état de nature tel qu'il a plu à quelques philosophes de le décrire. Ceux d'entre nos auteurs modernes qui admettent ce premier état sont forcés d'avouer qu'ils ne peuvent en parler qu^ hi/pothetiquemetit , et qu'ils n'ont aucune base pour asseoir leurs observations (2).

Pourquoi s'abandonner à de vaines conjectures?

Si jamais il a existé un état absolu de nature , les hommes en sont sortis pour arriver à l'état de société. A-t-on l'exemple d'un peuple qui ait abandonné l'état de société pour retourner à ce prétendu état de nature?

Dans tous les temps , et dans tous les pays, nous trouvons des familles et des peuplades (5).

Ne sommes-nous pas autorisés à conclure que , si le perfectionnement successif des sociétés politiques n'a été que le résultat des lumières , des événements et de l'expérience, la sociabilité, l'état de société en général, est l'ouvrage direct et immédiat de la nature elle-même (4)?

La philosophie a ses temps fabuleux comme l'histoire ; mais un bon esprit ne bâtit pas des sj^slèmes arbitraires quand il peut se fixer à des faits constants.

(1) Voltaire soulient que lélat de société est naturel à l'homme. Introduction d l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.

Montesquieu, Esprit des lois, Hv. I , chapitre Des lois naturelles..

(2) J.-J. Rousseau , Discours sur l'inégalité des conditions.

(3) Prévost , Hist. génér. des voyages ; Gook , La Pérouse , Mungo- Park , etc.

f/l) hiler nos co{T;nalionem quamdam nalura consliluil. Loi 7), Dig^, De jusliliâcf jure.

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Puisque les hommes vivent ensemble; puisqu'ils y sont invités par leurs intérêts , par leur disposition à se communiquer leurs sentiments et leurs pensées ; par leur aptitude à se servir de sons articulés , et à établir entre eux un langage commun ; par la forme de leur organisation , par tous les attributs inhérents à leur manière d'exister , nous pouvons assurer avec confiance que l'état de société est l'état le plus conforme à la nature de l'homme.

Vainement argumente-t-on du sauvage qui fut trouvé dans les forêts de Hanover , et qui parut en Angleterre sous le règne de George P^ ( i). Mille exemples pareils neprouveraient rien : car des observations particulières sur un individu isolé ne sauraient nous fournir des indications concluantes sur le caractère général de l'espèce (2).

Si l'on demande ce que deviendrait une colonie d'enfants choisis dès l'âge le plus tendre , et jetés au hasard dans une île ou dans une forêt séparée de toute nation policée, nous répondrons qu'avec le temps, et par des révolutions plus ou moins lentes, cette colonie deviendra ce que nous sommes devenus (5).

Les premières peuplades ne ressemblaient point aux sociétés actuelles. Tout a son principe et son accroissement. Les peuples passent de la barbarie à la civilisation, comme les individus parviennent de l'enfance à la virilité. L'homme civil n'est que l'homme naturel avec tout son développement , c'est-à-dire avec tout ce qu'il a acquis par un commerce plus étendu et plus journalier avec ses semblables , par une application diversifiée , et par un exercice plus continu de ses facultés.

On a prétendu , et on répète sans cesse , que l'homme

(1) On trouve, dans les uolos du poème de la Religion, par Louis Racine 5 riiisloire d'une sauvaf^e champenoise nommée M"*^ Leblanc , et nous avons vu de nos jours le sauvage de IMveyron.

(2) Essai sur l'histoire de la société civile , jvir Adam Ferguson , cii.

'^>) JbiiL

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s'est corrompu en secivilisaut , et que son e\isteuce dans Ja société est trop artificielle pour êlre conforme au vœu primitif de la nature.

Mais qu'est-ce donc que la nature, dont le nom sert depuis si long-temps de prétexte à tant de déclamations vagues et usées ? Ne dirait-on pas qu'elle finit quand la so~ ciété commence, et qu'il faut raisonner sur la nature comme on pourrait le faire sur une institution positive qu'une autre institution aurait remplacée ou abrogée.

La nature n'est absente nulle part. Nous existons par elle et dans son sein. Elle a commencé avec la création , ^t elle ne peut finir qu'avec l'univers.

Sans doute nous ne fûmes pas d'abord ce que nous sommes 5 mais les divers êtres que nous avons sous les yeux n'ont-ils pas leur développement progressif? Les opéralions de la nature ne sont jamais précipitées.

Quoi qu'on en dise, l'état sauvage n'est que l'enfance du monde. Les peuples civilisés ne sont pas sortis subitement de dessous terre ou du sein des eaux comme les géants de la fable ; mais la civilisation était si bien dans les vues primitives et éternelles de la Providence, qu'elle n'a été qu'une suite de la perfectibilité humaine.

On veut tracer une ligne de démarcation entre ce qui appartient à la nature et ce qui appartient à l'art. Mais l'art naquit de la nature 5 il date d'aussi loin qu'elle. Il se montre partout où l'on aperçoit des traces de l'invention ou de l'industrie humaine. Il n'est que l'action continue et progressive de cette admirable industrie qui s'accroît par ses propres découvertes , et qui est elle-même le plus beau présent du Ciel (i).

Il est impossible d'imaginer un seul instant où l'esprit de l'homme n'ait pas ajouté quelque chose à ce qu'il plaît

(1) «Arles veiô imuimerabiles repeitœ sont, docenle iiatuià. Quaus imitata ralîo , res ad vitamnccessarias solerliâ consecula est. » Cicera , Da tegibus, lib. ].

à certains philosophes d'appeler la nature. II y a de l'art sous rhumble toit d'une chaumière , et dans la modeste construction d'un hameau ; il y en avait même dans les vêtements de feuillage dont nos premiers pères couvrirent leur nudité.

Jusqu'où rétrogradera-t-on pour ne rencontrer quelanature? Ne voyons, dans les ouvrages de l'art, que les conquêtes successives du génie , et les heureux efforts de la nature elle-même.

C'est elle qui nous a donné des facultés et des forces proportionnées à la grandeur de noire destinée. Elle a conduit et dirigé la main hardie qui a élevé nos plus superbes édifices, et qui a bâti nos plus magnifiques cités. Elle a communiqué à toutes les intelligences ce mouvement puissant qui vivifie tout, qui ne s'arrête jamais , qui est l'âme du monde, et le principe créateur de tous les établissements qui maintiennent et décorent la société.

Oui, tous nos progrès, toutes nos découvertes étaient dans la nature humaine comme tous les germes sont dans la terre. Ne disons plus que l'homme civil n'a qu'une existence artificielle et empruntée : les combinaisons les plus compliquées et les plus profondes de l'esprit humain ne sont pas moins naturelles que les plus simples opérations du sentiment et de la raison.

Que faut-il penser de tout ce qu'on a écrit sur la simplicité, la candeur et le courage des peuples qui n'ont point encore franchi l'intervalle qui existe entre les mœurs agrestes d'une multitude informe et celles d'une nation civilisée? Les peintures intéressantes que l'on fait de ces peuples ne peuvent être regardées que comme des tableaux de fantaisie.

Les hommes, avant leur civilisation, ont plus de grossièreté que d'énergie. Ils sont, à la fois, timides et violents. Leur simplicité, si vantée, et presque toujours si mal à propos, ne les garantit pas de la perfidie et de la cruauté, les plus grands de tous les vices, et les plus ordinaires aux peuples ignorants et grossiers.

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Les duels, les épreuves judiciaires (i), qui ont ëtë si loDg-temps en usage chez les nations barbares de l'Europe , prouvent combien ces nations étaient occupées à se prémunir contre les faussetés et les parjures (2).

On fait honneur à l'homme errant dans les bois, de vivre dégagé de toutes les ambitions qui tourmentent nos petites âmes. N'imaginons pas, pour cela , qu'il soit sage et modéré : il n'est qu'indolent. Il a peu de désirs, parce qu'il a peu de connaissances. Il ne prévoit rien , et c'est son insensibilité même sur l'avenir qui le rend plus terrible, quand il est vivement secoué par l'impulsion et la présence du besoin. Il veut alors se procurer par la force ce qu'il a dédaigné de se procurer par le travail. Il devient injuste et cruel.

Dans les plaisirs des sens, il n'est point exposé aux dangers qui naissent des raffinements de la vie ; mais il éprouve toutes les agitations qui tiennent au physique même de l'amour. S'il est inaccessible aux douceurs delà volupté, il ne l'est pas aux fureurs de la jalousie. Il est chaste sans effort, et tempérant sans mérite. Son imagination inactive et languissante ne peut faire de lui un séducteur *, mais la voix impérieuse de l'instinct en fait un tyran.

Les querelles, les dissensions, les haines, les vengeances, souillent les habitations des sauvages, comme elles troublent nos villes. Là on se bat pour un fruit 5 ici on se supplante pour une dignité. L'objet est différent, le principe est le même; on retrouve toujours l'homme.

Nous devons faire remarquer , à l'avantage des nations civilisées, que, chez elles, la politesse, la douceur des manières, l'habitude des ménagements et des égards, l'opinion, le respect humain, contribuent beaucoup à émousserles passions aiguës de l'âme, et sont autant de barrières qui eu arrêtent ou en amortissent le mouvement. Chez les

(1) Esprit des lois, liv. XXVÎH. cliap. 16 cl su'n-. (a) lléiloxiou de Hiunc.

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sauvages, qui ne connaissent pas même le frein des lois ,

les procédés sont atroces; la moindre dispute a des effets

sanglants.

Les guerres entre des peuplades entières ne sont pas moins fréquentes qu'entre les états policés, et sont plus affreuses. Les pillages et les meurtres inutiles, et exécutés de sang-froid, des horreurs de toute espèce, accompagnent et flétrissent la victoire.

Est-il nécessaire de suivre, avec un plus grand détail, le parallèle de l'homme civil et de l'homme sauvage, pour demeurer convaincu que Thomme civil n'est point un être dégénéré, que les siècles barbares ne sont point dignes d'envie, et que l'enfance d'une nation n'est certainement pas son âge d'innocence (i)?

L'austère philosophie accuse l'esprit de société d'avoir produit le luxe, l'amour des plaisirs, la soif des distinctions et des richesses ; d'avoir introduit les arts de pur agrément , les spectacles , les parures, les modes, et généralement tout ce qui forme le goût en amolissant les mœurs, tout ce qui propage les vices en les déguisant. Mais pourquoi se dissimuler que c'est aussi l'esprit de société qui a mis un frein à toutes les passions violentes de la nalure humaine?

Y a-t-il à balancer entre la mollesse et la férocité, entre les excès dégoûtants de la barbarie et l'aimable enjoûment, ou même, si l'on veut, les séduisantes folies de la vie sociale?

Le Gei'main qui, dans ses forêts, sacrifiait des victimes humaines à de fausses divinités, était plus loin de la nature que les voluptueux habitants de Londres ou de Paris.

Dans i'élat sauvage ou barbare, il y a plus de crimesque de vices, et l'absence de certains vices y tient presque lieu de toutes les vertus. Dans l'état civil, les cri mes sont réprimés ou prévenus, les vertus fleurissent,

(i)Duc!<;?, Consuléra(ion$ sur les mœurs.

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et les vices même, que le cours des choses ou des circonstauces amène , tournent en quelque sorte au profit de la société (i).

La civilisation a été, pour les peuples, ce que la bonne éducation est pour les particuliers : elle a révélé à l'homme le secret de ses forces morales, en faisant éclore tous les germes heureux qu'il avait dans son cœur.

Nous savons que , dans aucune situation, dans aucun état , l'homme n'est exempt des faiblesses qui sont attachées à son être. On peut les modifier ou les corriger; on ne les détruit jamais entièrement. Chaque peuple a ses intervalles successifs de vertu et de corruption (2). L'espèce humaine est toujours inconséquente. Si l'on voit des sauvages allier les superstitions les plus efféminées avec la barbarie la plus féroce, on rencontre aussi, chez les nations policées, des époques malheureuses, où le spectacle hideux de tous les crimes de la barbarie s'offre à nous au milieu des institutions les plus douces, et à côté de la mollesse la plus raffinée.

Mais, en général , il est incontestable que les hommes, bien loin de se corrompre, se sont perfectionnés en se civilisant. La raison doit son activité et ses progrès aux passions et aux facultés que la société développe. Les vertus s'étendent avec les lumières (5); elles deviennent plus communes, à mesure que l'instruction devient plus générale; elles acquièrent de la force et de la solidité, par les principes d'une raison cultivée: car la saine morale, qui parle au cœur, et les sciences ou les connaissances, qui rectifient l'entendement , sont inséparables dans tous les siècles, si elles ne le sont pas dans tous les particuliers.

(1) Voyez la fable des Abeilles, par Mandeville.

(2) Nisi forte rébus cunclisinest quidam velut orbis , ut quemadmodum temporum vices, ila morum verlantur. Annales de Tacile , liv. II.

(3) Esl, auloiii \irluft nihil aliud qij;irn in se peifecta cl ad suaimuiB^ perdurta iialura., Ciceuo : De Icgibus, liv. I.

Eu favorisant les communications , l'esprit social agite l'âme et l'invite à se répandre. Il donne un prix à l'estime publique, parce qu'il fait naître le désir louable d'être avantageusement remarqué par ceux sur lesquels on s'ha« bitue soi-même, tous les jours, à porter des regards observateurs. Il ennoblit le soin de notre existence, par celui de notre célébrité ou de notre gloire. Il agrandit nos idées; il multiplie nos affections. A côté de l'instinct grossier du besoin , il crée l'instinct délicat de l'honneur. Il avive, pour ainsi dire, les sources les plus imperceptibles de la moralité- il met en jeu tous les talents; il inspire tous les genres de bien. Sous son active influence, personne n'est réduit à languir dans une triste et dangereuse inertie -, chacun peut utilement exercer ses facultés , et s'occuper de son bonheur. Les uns courent après l'intérêt, les autres après Tambition; ceux-là travaillent à augmenter leur fortune, ceux-ci à perfectionner leur intelligence. L'oisiveté, qui ne marche ordinairement qu'à la suite de l'extrême opulence, est le partage du plus petit nombre; et encore les recherches piquantes qui sont commandées par l'amour du plaisir, semblent conserver une sorte d'énergie à la mollesse même.

Comment la masse générale des hommes ne serait-elle pas améliorée par un ordre de choses dans lequel les travaux nécessaires, les arts agréables, les sentiments généreux , les actions brillantes , les services réciproques, les procédés honnêtes et polis, sont comme les anneaux delà grande chaîne qui embrasse et resserre tous les individus î

Au surplus , quelque tableau que l'on fasse des abus et des désordres qui peuvent affliger la société, n'oublions jamais que la vie humaine, tout entière, n'est qu'un composé, une éternelle vicissitude de biens et de maux. , et que notre état d'imperfection fait partie de notre destinée. Ne perdons pas , à censurer ou à nous plaindre, un temps qui peut être plus sagement employé à nous rendre meilleurs, rs'avoub-nous plus rien à faire pour notre félicité?

Toutes nos fausses idées, tous nos principes exagérée

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sur les droits de l'homme et sur son indépendance , toutes nos de'clamations contre les institutions civiles et politiques , ont leur première source dans l'idée que nous nous sommes formée d'un prétendu état de nature, que la philosophie, séduite par le vain espoir de rendre les hommes plus sages ou plus vertueux, semblait vouloir établir ou ramener. Dans nos spéculations, nous avons abandonné la réalité pour une hypothèse. Voulons-nous être philosophes , abdiquons tout système *, ne voguons pas dans la région des chimères. Au lieu de nous enquérir périlleusement de ce que nous n'avons peut-être jamais été, , partons du point où nous sommes , et travaillons à devenir tout ce que nous devons et tout ce que nous pouvons être.

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