‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 84 sur 87 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Par quelles circonstances les philosophes sont-ils devenus une puissance dans nos gouvernements?

. Quand nous contemplons tout ce qui se passe autour de nous-, quand nous considérons les biens et les maux qui semblent avoir leur source commune dans nos connaissances et dans nos lumières*, quand nous fixons nos regards sur les grands changements qui s'opèrent avec tant de rapidité, et qui ébranlent tant d'institutions à la fois, nous nous demandons , avec une inquiète curiosité : Par quelle force invisible tout système de philosophie , vrai ou faux , produit-il subitement , de nos jours , une commotion générale dans le monde?

Je crois entrevoir du moins la réponse à cette question dans le pouvoir extraordinaire que les écrivains philosophes exercent depuis un demi-sièclesur les esprits , et dans les diverses circonstances qui ont concouru à leur faire obtenir ce pouvoir.

Partout et dans tous les temps les hommes éclairés ont eu plus ou moins d'influence sur ceux qui ne l'étaient pas j mais, dans le siècle présent, ces hommes ne sont devenus une puissance que par les causes qui leur ont facilité les moyens et qui leur ont inspiré le désir de former, en quelque sorte , une corporation ou même un parti.

En général, l'esprit raisonneur divise plutôt les hommes qu'il ne les unit. L'émulation entre les savants ne produit presque jamais que des rivalités , des jalousies et des haines. Il y a bien plus fréquemment guerre que paix

entre ceux que les opinions ou les systèmes séparent ^ ou qui, courant la même carrière, ne peuvent se promettre les mêmes succès. Il paraît donc contraire à la nature même des choses que Ton puisse supposer entre des savants et des philosophes une union générale et imposante. Mais si, malgré leurs divisions particulières, ces philosophes avaient ou croyaient avoir des ennemis communs à combattre-, si, pour l'avancement des lumières et des sciences , la puissance publique les avait réunis en sociétés littéraires ou en académies, de manière que l'esprit de système ou de jalousie pût quelquefois faire place à l'esprit de corps , il faut convenir que l'hypothèse ne serait plus la même , et que les hommes dont nous parlons seraient avertis de ne pas oublier leur intérêt commun pour leurs querelles privées. C'est précisément ce qui s'est vérifié parmi nous. Suivons les faits.

On a vu, dans les second et troisième chapitres, comment, après la renaissance des lettres en Europe, il se forma insensiblement , dans toutes les classes de la société . des savants , des littérateurs et des philosophes. Ces hommes trouvèrent le clergé en possession de tout l'enseignement public. Les nobles dédaignaient encore d'apprendre à lire et à écrire. La multitude vivait dans l'ignorance et dans la servitude : on ne faisait guère étudier que ceux qui se destinaient à la cléricature.

Mais, quand le mouvement eut été donné , les progrès dans les sciences furent assez rapides. Ce nouveau développement de l'esprit humain effraya les théologiens, qui n'avaient eu jusque alors à côté d'eux que quelques géomètres, dont la concurrence était peu inquiétante pour la théologie. On attaqua , avec autant d'imprudence que d'injustice , de simples systèmes de physique et d'astronomie. Les philosophes souffraient impatiemment le joug^ mais les circonstances ne leur permettaient pas de le secouer. Qu'eussent-ils pu faire dans un temps où tous les états étaient asservis à la domination, pour lors si excessive , de la cour de Rome ?

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Cependant la masse des lumières augmentait. On fonda des universités , on les dota, on les multiplia. On établit des compagnies de littérateurs et de savants. Ces compagnies eurent un institut, des assemblées, des correspondances. La république des lettres fut organisée.

Cette espèce d'organisation politique manquait aux philosophes de l'antiquité. Chacun d'eux avait son école et ses disciples ; mais ils n'avaient entre eux aucun moyen de confédération ; ils n'avaient point d'existence commune , avouée par la politique ou par la loi.

Ce qui manquait encore aux philosophes de l'antiquité , c'était un point de ralliement. L'école d'un philosophe rivalisait avec celle d'un autre philosophe 5 mais les philosophes, pris collectivement, ne rivalisaient avec personne : car les prêtres païens , qui n'étaient occupés que d'augures, de cérémonies et de rites, n'étaient pas pour eux des rivaux.

il en a été autrement dans nos temps modernes. Le christianisme est une religion essentiellement enseignante. Le ministère des pontifes est un ministère de prière et de prédication -, ils ont été envoyés pour sanctifier et pour instruire. Or, il était bien difficile qu'il ne s'établît pas des rapports de rivalité et de haine entre les ministres d'une religion essentiellement enseignante, et les philosophes, qui ont toujours aspiré au droit exclusif d'enseigner.

Cette terrible lutte s'était manifestée dès la naissance du christianisme : alors ce fut le christianisme qui l'emporta. Il combattait contre l'idolâtrie, que la philosophie ne pouvait long-temps ni raisonnablement défendre. 11 imposait, par sa morale, à la philosophie même.

Dans nos temps modernes , les philosophes n'ont eu d'abord ni le courage ni même l'idée d'attaquer une religion qui , par la pureté de ses maximes et par la spiritualité de ses dogmes, avait mérité de devenir celle de tous les peuples instruits et éclairés. Mais , regardant la métaphysique et certaines parties de la morale comme des

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portions de territoire qui demeuraient contentieuses entre la religion et la philosophie , ils firent quelques incursions que souvent les théologiens repoussèrent avec plus d'aigreur que de discernement et d'habiletë.

La marche des philosophes était timide; mais il survenait par intervalles des événements qui les encourageaient. Voyait-on s'élever une dispute dans l'Eglise, les philosophes prenaient parti contre l'autorité. En protégeant la faiblesse contre la force, en fournissant des armes aux esprits turbulents et inquiets , ils travaillaient à leur propre indépendance. Je ne les accuse point d'un projet formé et suivi, dont l'hypothèse serait invraisemblable j mais ils étaient conduits et entraînés par ce penchant naturel à tous les hommes, qui les porte constamment à favoriser tout ce qui peut les consoler de n'avoir pas la puissance.

Comme il est plus aisé d'user de sa force que de l'arrêter , comme les hommes modérés sont infiniment plus rares que les hommes vertueux , il arrivait quelquefois que les ecclésiastiques , même les mieux intentionnés , abusaient ouvertement d'un crédit qu'ils croyaient ne jamais devoir perdre. Ils en abusaient contre les particuliers , contre les princes , contre les peuples. Il arrivait de là que les peuples , les princes et les particuliers , avaient fréquemment besoin dechercher des défenseurs et des auxiliaires. Les philosophes se montraient alors avec avantage sur la scène : ils prêchaient la tolérance ^ ils déclamaient contre la superstition et le fanatisme -, ils ralliaient à eux tous les mécontents. Les gouvernements faisaient d'autant plus de cas de l'appui de la philosophie, que, n'osant, par respect pour la religion, se livrer à des actes de violence et de schisîne , ils trouvaient commode que la philosophie sapât à petit bruit les inquiétantes et fausses prétentions de certains théologiens. Il faut même avouer que cette manière d'abattre les théologiens par les philosophes a été la plus efficace contre les dangereuses doctrines des ultramontains : car des guerres , heureuses ou malheureuses ,

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des hostilités d'éclat , ne détrompaient personne *, c'était toujours à recommencer. Les violences ne faisaient qu'aigrir les préjugés. Mais quand on sut employer l'art d'opposer des arguments logiques aux distinctions de l'école , des principes à des sophismes, des raisonnements solides à des textes mal appliqués -j quand on sut, avec les règles d'une saine critique, distinguer les faux documents d'avec les véritables, etraraenerlareligionàlasainteet majestueuse simplicité des premiers âges, on n'eut plus à redouter des condamnations vagues que la religion , mieux entendue, désavouait elle-même. Les entreprises devinrent moins fréquentes; la science désarma l'ambition-, les gouvernements furent plus fermes , et les peuples plus instruits et plus tranquilles.

Ces succès donnèrent à la philosophie une autorité qu'elle n'avait point auparavant, et qu'il lui ^tait si difficile d'obtenir chez des nations pour la plupart uniquement guerrières et militaires. On s'aperçut que, s'il fallait savoir se battre , il fallait aussi parfois savoir raisonner. Les philosophes ne furent plus regardés comme des hommes livrés à de vaines spéculations , et étrangers aux affaires de la société. Ils flattèrent les magistrats et les souverains , après les avoir servis. Ils en furent honorés à leur tour. Il y eut une sorte de coalition entre la philosophie et la magistrature séculière , entre la raison et la souveraineté.

Le clergé continua d'être le point de mire de tous les philosophes. La politique les laissait faire, même dans les états où l'on avait le plus courageusement repoussé les prétentions ecclésiastiques, parce qu'on craignait toujours de voir renaître ces prétentions, qui continuaient d'asservir des états voisins. La liberté des peuples qui avaient secoué le joug ressemblait encore trop à celle des affranchis. Nous avons vu de nos jours un bref fulminé contre le duc de Parme et les cours de Vienne et de Naples , aux prises avec la cour de Rome , sur des points qui intéressaient essentiellement la police des états.

Là où , comme en France , le clergé depuis long-temps

n'osait plus manifester de grandes prétentions , iï possédait de grands biens , et il jouissait de grands privilèges. Il avait quelquefois la maladresse d'inquiéter les consciences pour des choses qui n'étaient point la religion , d'ouvrir des querelles de juridiction avec les parlements , et de braver l'autorité royale pour soutenir des concessions abusives comme des droits divins (i). Les philosophes prenaient toujours plus ou moins de part à ces querelles; i]s en profitaient habilement pour accroître leur influence, en décriant celle de leurs éternels rivaux. La noblesse , jalouse des richesses et des droits du clergé , applaudissait aux déclamations de la philosophie. La nation voyait avec indifférence des dissensions étrangères à son bonheur , et qui n'avaient trop souvent de réel que l'importance avec laquelle on les traitait , ou les troubles dont elles étaient la cause. Le gouvernement n'était pas fâché qu'on lui fît justice de quelques esprits turbulents qui le fatiguaient , et il avait quelquefois intérêt de perpétuer des disputes qui faisaient diversion à d'autres objets sur lesquels il eût craint de fixer l'attention générale. Ainsi, les philosophes, réunis par un but fixe et parle conflit de tant d'intérêts divers , acquéraient peu à peu un pouvoir dont il ne se méfiait point, parce qu'il était sans appareil, mais un pouvoir tel , qu'il devait un jour miner tous les autres.

J'ai remarqué ailleurs que, depuis la découverte du Nouveau-Monde et la grande extension du commerce , tous les gouvernements ont senti le besoin d'avoir une marine et des richesses , et conséquemrnent que tous les esprits se sont tournés vers les sciences et les arts , parce que , dans la situation où se trouvent les diverses nations policées , aucune ne peut devenir puissante et riche , si elle ne cultive les arts et les sciences. Dans la paix comme dans la guerre , tout l'avantage , au moins pendant quel-

(i) On n'a qu'à voir les différents du clergé el de la cour, à loccasion de l'établissement des vingtièmes.

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que temps , est pour celle qui peut la première profiter d'une découverte utile , ou faire l'heureuse application d'un nouveau principe philosophique. On comprend combien cette circonstance a été favorable à nos savants , à nos philosophes modernes. Et il faut convenir que l'accroissement de considération et de crédit qu'ils ont obtenu a été bien mérité. En effet , ce sont leurs travaux et leurs succès qui nous ont encouragés à la culture des sciences et des arts , en nous donnant l'espérance bien fondée d'y réussir. « Ce qui rend les découvertes de ce siècle si « admirables, dit Montesquieu , c'est que cène sont pas « des vérités simples qu'on a trouvées , mais des métho- « des pour les trouver. Ce n'est pas une pierre pour l'é- « difice , mais les instruments et les machines pour le « bâtir en entier. Un homme se vante d'avoir de l'or, « un autre se vante d'en savoir faire ; certainement « le véritable riche serait celui qui saurait faire de « l'or. » Il était donc naturel que , dans nos sociétés , constituées comme elles le sont , les savants et les philosophes , créateurs de toutes les bonnes méthodes , fussent portés au plus haut degré de célébrité et de gloire. Aussi on les a vus fixer l'attention des plus grands souverains ; ils ont été appelés dans les cours -, on s'est entouré d'eux ; ils ont été consultés sur tout : l'univers est devenu comme leur patrie. Les nations rivales et ennemies , au milieu de leurs plus sanglantes hostilités , ont garanti l'inviolabilité de ces hommes , destinés à être la lumière du monde , et en qui on paraît respecter l'espèce humaine tout entière.

Dans nos gouvernements qui , par leur constitution , se sont trouvés plus intéressés à des questions de commerce et de finance qu'à des questions de mœurs , la culture des sciences exactes et les découvertes dans les arts ont opéré , en faveur des philosophes de nos jours , la révolution que l'étude et l'enseignement de la morale avaient opérée en faveur des philosophes de l'antiquité , qui vivaient dans des républiques où les mœurs étaient si né-

cessaires aux hommes libres , et où les arts , peu avancés, étaient abandonnés à des esclaves.

Lorsque notre philosophie moderne n'osait , sur les points de morale , entrer en concurrence avec la religion , et qu'elle était réduite à quelques systèmes dé métaphysique ou à de vaines hypothèses , on rencontrait , par intervalles, quelques hommes qui faisaient plus de bruit que d'autres et qui se montraient avec éclat. Mais la vénération que l'on témoignait à ces hommes n'était que le respect superstitieux de l'ignorance ou de la fausse science pour des choses qu'on n'entendait pas. Le public ne pouvait prendre une véritable part à des discussions aussi vaines qu'inintelligibles *, et c'était un grand mal pour les philosophes eux-mêmes , quand une politique timide s'en mêlait. Tout changea quand la curiosité, réveillée par de grands intérêts , fut appliquée à des objets dont la connaissance fut liée à la prospérité des nations et des empires. D'abord la philosophie, jusque là reléguée dans une région inconnue , eut l'air de venir habiter avec nous. Les philosophes abandonnèrent leurs recherches contemplatives, ils échangèrent des idées contre des faits, des chimères contre des réalités-, ils sentirent davantage la nécessité de leur association et de leurs efforts communs. Car, si l'on peut marcher seul quand on croit n'avoir besoin que de se livrer à ses propres spéculations , ou sent qu'il est nécessaire de vivre en communion avec d'autres quand on s'occupe de choses où les connaissances de chaque savant ne peuvent être garanties que par les observations et Texpérience de tous. Au scandale des disputes succéda l'heureux concours des lumières. La science fut moins isolée et mieux affermie. Il se forma une espèce de coalition indélibérée entre les hommes éclairés de toutes les parties du globe. Cette confédération universelle resserra les liens particuliers de fraternité qui existaient déjà entre les savants d'un même état. L'imprimerie assura et étendit les communications, et l'on vit s'opérer les prodiges qui ont si fort rehaussé la philosophie de notre siècle.

Les sciences morales étant le principal, et j'ai presque dit Tunique objet de la philosophie des anciens, ceux qui se livraient à ces sciences quittaient ordinairement la société et les afïhires pour se retirer dans leurs écoles et ne parler qu'à leurs disciples. Leurs divers systèmes de doctrine étaient des espèces de religions civiles, qui étaient plutôt faites pour influer sur les actions de l'homme que sur celles du citoyen , et qui se proposaient plus directement le bonheur des individus que celui de la cité. Nos philosophes modernes , au contraire , livrés à des sciences qui leur donnent sans cesse des relations avec le dehors , ont été forcés de s'arracher à leur solitude pour se répandre dans la société. Ils ont eu besoin de l'appui de la richesse pour des expériences coûteuses , et de celui de l'autorité pour des entreprises qui ne pouvaient être encouragées que par elle. De plus , une découverte dans les arts faisait souvent ressortir quelque abus dans le gouvernement. Chaque nouvelle méthode que l'on découvrait donnait la solution de quelque problème d'administration économique. Insensiblement les rapports entre la philosophie et la puissance se sont multipliés , et , sur une foule d'objets, sans partager le pouvoir législatif, les philosophes ont été tout à coup associés à l'esprit de la législation.

A la vérité , si l'on pense que l'on accourait de toutes parts pour entendre les leçons des philosophes de l'ancienne Grèce , et que des ci-tés entières se faisaient honneur d'être comptées parmi leurs disciples*, si l'on pense que quelques uns de ces philosophes ont été les législateurs de leur patrie , et que d'autres ont donné des lois à des peuples étrangers , on trouvera bien difficile que nos philosophes modernes puissent, au moins pour le crédit et pour l'influence , soutenir le parallèle avec de tels hommes. Mais c'est ici qu'il faut avoir égard à la distinction des mœurs et des temps , si Ton veut être raisonnable et juste.

Je ne disconviens point qu'aucun philosophe moderne

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n'a personnellement atteint le degré de considération et de gloire auquel certains philosophes de l'antiquité sont parvenus. Mais les circonstances ont tout fait. Il était plus aisé de faire sensation dans les petites cités d'autrefois que dans nos grands empires. Les anciens ne connaissaient point l'art de l'imprimerie ^ ils n'avaient aucun des moyens d'instruction cfue nous avons. Les communications entre les villes , entre les peuples, n'étaient point ouvertes comme elles le sont. Les vérités et les connaissances ne pouvaient se propager avec la même rapidité ni avec la même certitude. Il semble alors qu'avec de plus grandes ressources nos philosophes modernes auraient dû obtenir de plus grands avantages. Et effectivement , ils ont eu en masse plus de succès réels pour la propagation des lumières, en général , mais beaucoup moins pour leur gloire personnelle. C'est la nature , c'est l'étendue, c'est la grandeur même de nos moyens, qui a produit cette différence dans les résultats.

Autrefois , pour avoir les secrets de la science , on était obligé de recourir directement à celui qui la professait ; ses pensées ne circulaient qu'avec ses paroles ; il fallait arriver jusqu'à la personne, si l'on voulait connaître la doctrine. De là , on entreprenait des voyages de long cours pour pouvoir assister aux leçons publiques d'un philosophe. Des milliers d'hommes s'ébranlaient pour entendre parier un seul homme. Cet homme rendait ses oracles de vive voix. Ses discours étaiest écoutés en silence et recueillis avec soin. La mémoire des auditeurs n'en conservait que ce qui avait frappé leur esprit ou remué leur âme. Les étrangers rapportaient chez eux des sentiments d'admiration qui ne s'effaçaient plus. Le nom de l'orateur était dans toutes les bouches , et ses maximes dans tous les

cœurs.

Depuis la découverte de l'imprimerie , chacun peut s'instruire chez soi. On lit , et on n'a plus besoin d'entendre. Comme on imagine que les écrits d'un homme nous offrent la partie la plus satisfaisante et la plus dis-

lioguëe de lui-même , on est peu curieux , quand on a le livre , de s'enquérir de l'auteur, quoiqu'on ait très judicieusement observé que les bons auteurs valent toujours mieux que leurs livres.

Celui qui écoute a plus les dispositions d'un disciple ; celui qui lit a plus les dispositions d'un juge. Le premier se laisse souvent entraîner,, le second ne se laisse pas toujours convaincre.

Les principaux avantages de l'éloquence sont perdus pour le simple écrivain. Les anciens philosophes étaient donc plus heureux de n'avoir qu'à parler, que les nôtres de n'avoir qu'à écrire.

Autrefois, les talents et la science demeuraient constamment la propriété de celui qui les possédait , et qui n'avait que des moyens limités de faire participer les autres à ses propres richesses ; il portait tout avec lui-même -, il ne pouvait, pour ainsi dire, se séparer de son trésor. Il était personnellement la décoration de sa patrie , et un vrai bien public pour le genre humain. Ses ouvrages ne faisaient point oublier sa personne, car sa personne était nécessaire à sou enseignement et à ses ouvrages. Sa mort était une calamité; et, selon la belle expression de Corneille, Vvniveî's entier décroissait en le perdant. Aujourd'hui l'imprimerie met tout en communauté. La personne d'un, écrivain n'est plus rien : ses écrits sont tout. Il vit souvent ignoré, dans un triste réduit •, si on le rencontre, on croit toujours le trouver inférieur à lui-même. Aussi on ne voyage guère aujourd'hui que pour voir des statues, des monuments , des ruines •, tandis qu'on voyageait autrefois pour voir des hommes.

Dans Tanliquité, la célébrité d'un philososophe commençait avec sa vie -, chez nous, elle ne commence souvent qu'après sa mort. La raison en est qu'un philosophe, enseignant publiquement dans son école , avait un auditoire , et pouvait commander l'attention , le respect , la faveur-, au lieu que des écrits, jetés dans le public, ne trouvent pas toujours des lecteurs , et qu'ils sont rarement

accueillis par les contemporains comme ils doivent l'être

un jour par la postérité.

Enfin , dans l'antiquité , où les moyens d'instruction étaient difficiles, et où il fallait être riche de son propre fonds , on cherchait bien plus à être instruit qu'à instruire. Il y avait beaucoup de disciples, et peu de maîtres. Les réputations , les systèmes , les bonnes idées , étaient moins exposés à vieillir. Aujourd'hui un ouvrage, un système, est à peine publié, qu'une multitude d'auxiliaires, d'annotateurs, d'écrivains, s'en emparent pour en faire des extraits, des abrégés, ou pour y ajouter de volumineux commentaires. Les idées circulent promptement, mais déjà l'auteur principal est oublié. D'autres idées succèdent bientôt aux premières. On réfute, on contredit, on discute. Les écrits du jour font perdre de vue ceux de la veille, qui, à leur tour, sont écartés par ceux du lendemain. L'influence d'un homme et sa doctrine ne font jamais que passer. C'est ainsi que l'imprimerie, qui a été si utile à la philosophie , est devenue si fatale à la réputation et à la gloire personnelle des philosophes.

On entrevoit actuellement pourquoi les philosophes anciens jouissaient individuellement d'une si haute considération , et pourquoi certains d'entre eux ont obtenu une influence à laquelle celle d'aucun de nos philosophes modernes ne peut être comparée. Cependant, de nos jours , la philosophie a eu également ses Lycurgue et ses Solon : Guillaume Penn a fondé une colonie j Locke a fait des lois pour la Caroline-, les Corses ont invité J.-J. Rousseau à leur donner une constitution , et les Polonais Tout consulté sur les réformes à faire dans leur gouvernement.

Mais , quand je parle des philosophes anciens et modernes , pour fixer la mesure de leur influence respective , je n'entends pas comparer tel ou tel philosophe moderne à tel ou tel philosophe de l'antiquité. Je parle des philosophes en général, c'est-à-dire des philosophes considérés comme formant une classe déterminée. Or, je soutiens que les philosophes n'ont fait corps que de nos jours: car les

philosophes égyptiens n'étaient que des prêtres. Leur force était celle de la religion. Chaque philosophe grec était chef d'une espèce de secte. Mais les philosophes grecs entre eux ne formaient point de secte. Dans la république romaine, il n'y avait point de philosophes , selon le sens que nous attachons à ce mot. Il n'y a eu de philosophes à Rome que sous les empereurs. Je soutiens que c'est parmi nous seulement que les philosophes ont formé une classe, et qu'ils sont devenus, en masse, une véritable puissance dans l'état.

J'ai indiqué les principales causes de ce phénomène , dans les rapports communs de rivalité qui existaient entre les philosophes et un clergé essentiellement enseignant , qui s'élevait au-dessus d'eux 5 dans l'organisation des savants et des gens de lettres en compagnies ou en sociétés littéraires j et finalement , dans l'espèce de connaissances auxquelles nos philosophes se sont particulièrement livrés, connaissances presque toutes liées à des objets de prospérité publique et aux affaires de la société. Il s'agit de suivre , dans ce moment , tous les effets que ces causes principales, séparément ou ensemble, ont produits, et de démêler les causes accessoires qui s'y sont jointes.

La rivalité permanente des philosophes et des prêtres communiqua à la première de ces classes d'hommes la force d'un véritable parti. On devint intolérant en prêchant la tolérance, et une sorte de fanatisme philosophique sortit des cendres du fanatisme religieux , qui s'éteignait de jour en jour. On eût dit qu'à mesure que les ecclésiastiques devenaient plus raisonnables, les philosophes l'étaient moins. La passion de ces derniers contre le clergé croissait avec leurs succès. Ils n'avaient d'abord attaqué que les abus des ministres de la religion, quelques uns attaquèrent la religion même , et ce mal , le plus grand que l'on puisse faire, ne peut être compensé par aucun bien.

Les magistrats, les gouvernements, qui craignaient encore l'ancienne puissance du clergé , et qui ne s'occupaient II. 25

354 ^E I.'USAGE ET DE l'abUS

que de la leur , virent avec assez d'indiftereoce les premiers coups que l'on portait aux vërite's chrétiennes. On brûlait les livres , on traitait les personnes avec courtoisie. Le clergé, de son côté, rassuré sur son existence religieuse par sa grande existence politique, n'était pas frappé autant qu'il aurait dû l'être de la nouvelle guerre qu'on lui déclarait. Il n'opposa que les censures , les condannnations in gloho ^ les refus de sacrements ou de sépulture. Il réveillait par là d'anciennes jalousies , sans repousser efficacement les nouvelles erreurs ; les philosophes crièrent à l'oppression. Ils dirent aux magistrats : Brûler n'est pas répondre. Ils dirent au clergé : Les fidèles vous demandent despreuves, et non des condamnations ^ qui ne prouvent rie?i.

On voulut par intervalles user de violence , pour arrêter par des exemples imposants la licence des écrits et des libelles irréligieux. Mais depuis que l'hérésie avait divisé les états chrétiens, on ne pouvait , pour cause de religion, être persécuté dans un pays , sans trouver protection dans un autre. Il y eut des villes d'asyle pour les philosophes. Genève devint à la fois l'atelier et la patrie de Voltaire. Tout était librement imprimé à Amsterdam et dans quelques autres cités importantes. L'irréligion circulait avec le commerce. Des corps entiers de nation embrassaient la défense d'un écrivain qui leur paraissait opprimé. On proclamait , dans une grande partie de l'Europe , la liberté la plus absolue de conscience. Les gouvernements , qui auraient voulu s'opposer à ce torrent , et qui s'aperçurent que déjà, pour certains objets, le ressort de la force était usé, se consolèrent de leur impuissance par leur inaction , sans daigner s'enquérir si la force était réellement l'unique moyen que l'on pût employer pour gagner , pour conduire, pour ramener les hommes.

Afin de tempérer l'esprit d'indépendance et de hardiesse

que manifestaient les philosophes, on multiplia , dans les

^sociétés littéraires de France, les membres choisis dans

les premiers ordres de Tétat , c'est-à-dire les prélats, les

ducs , les gouverneurs de provinces et autres personnages

importants. L'opération ne répondit pas aux vues qu'on s'était proposées. Les philosophes ne devinrent pas courtisans, à la manière désirée par la cour^ et les courtisans se façonnèrent à la manière des philosophes. Cela devait être. L'esprit du temps l'emporta. Comme autrefois des monarques puissants avaient quitté le sceptre, et s'élaient ensevelis dans un cloître, ainsi, par la nouvelle direction que le goût des arts et des sciences avait donnée aux pensées des hommes, on avait déjà vu la reine Christine de Suède abdiquer la couronne pour vivre uniquement comme femme vSavante. Pierre I^'", empereur de toutes les Russies , était venu travailler pendant plusieurs années comme simple apprenti dans les arsenaux de la Hollande. Sous nos yeux, Frédéric II, roi de Prusse; Catherine lï , impératrice de Russie; Joseph II, empereur d'Allemagne-, Léopold, grand-duc de Toscane, faisaient publiquement asseoir la philosophie sur le trône. Comment de simples prélats, de simples gentilshommes, n'eussent-ils pas été senjibles à cette réputation philosophique qui flattait les souverains eux-mêmes?

D'abord, ce ne fut que la vanité qui, dans l'épiscopat, dans la noblesse et dans les cours, gagna des disciples à la philosophie. Bientôt une ambition plus réelle se joignit à la vanité. J'ai dit que nos philosophes modernes , essentiellement occupés d'objets liés à la richesse des empires, avaient des rapports habituels avec les gouvernements; ils entreprirent de diriger l'autorité dans presque toutes les questions d'administration publique. Dans ces questions, ils étaient souvent divisés, entre eux, de système et d'intérêt 5 mais tous se réunissaient à vouloir être les tuteurs de la puissance. Depuis long-temps, en France, il n'y avait plus d'assemblées nationales ou politiques. Les nobles , les grands , s'estimèrent trop heureux de pouvoir , comme philosophes , s'assurer une influence qu'ils avaient perdue comme citoyens. Toutes les opérations du gouvernement, toutes les nouvelles lois, furent hautement discutées dans les cercles, dans les acadéniies, dans les rassemblements d'économistes ou d'encyclopédistes, et

l'on vit s'élever une sorte de magistrature séculière , qui jugeait les lois , les ministres et les princes , qui se donnait l'initiative dans la réforme de tous les abus , qui blâmait sévèrement le mal pour se rendre populaire, qui savait même censurer le bien lorsqu'elle ne l'avait point recommandé , qui aspirait à devenir le régulateur de tous les pouvoirs, et dont les oracles semblaient être ceux de la raison universelle.

Un tel ordre de choses ne pouvait naître dans les républiques de la Grèce et de Rome, parce que, dans ces gouvernements, la puissance, au lieu d'être exclusivement dans les mains d'un seul ou de quelques uns , était dans les mains de tous , et qu'il ne restait rien à faire à la philosophie pour la liberté. De là je remarquerai que, même de nos jours, plus les gouvernements ont été libres par leur constitution, moins les philosophes ont réussi à y former une classe particulière et dominante. Ainsi, en Angleterre, les philosophes n'ont jamais formé une secte. Ils n'ont jamais pu y rivaliser avec l'autorité, parce que la majesté des délibérations nationales, et l'espoir ou la facilité qu'avaient tous les hommes influents de participer légalement à ces délibérations, prévenaient ou paralysaient toutes ces associations isolées , qui ne pouvaient avoir la même faveur ni la même majesté, et qui demeuraient étrangères au corps de la nation. Ce que je dis de l'Angleterre, je le dis de la Suisse , des Provinces-Unies de Hollande , et de tous les pays qui jouissaient d'une certaine liberté politique. Mais les philosophes étrangers, qui avaient plus de considération que d'influence proprement dite dans leur patrie, devenaient d'utiles auxiliaires pour les nôtres, qui étaient, dans leur pays, la seule classe d'hommes enseignante et délibérante sur tous les objets qui pouvaient intéresser le public.

On m'accuserait de partialité pour ma nation si j'osais dire que la philosophie (i) est née en France*, mais je dirai

(i) Vov. fa d«!'finilion, lome i^% clinp. i^*", do cet onvroge.

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que c'est eu France que les circonstances ont le plus favorisé la domination des philosophes.

Dans cette vaste monarchie , les premiers ordres avaient plié sous l'autorité royale 5 les restes de l'ancien gouvernement germanique avaient entièrement disparu-, la nation 5 sous un climat heureux, et sur un sol fertile, était parvenue au plus haut degré de civilisation 5 ses maîtres étaient aussi jaloux de son amour et de son estime que de leur propre puissance. Les lumières , la politesse des mœurs, l'esprit de société et celui des affaires, devinrent des barrières contre le pouvoir absolu. C'est bien dans un tel pays que les philosophes , dépositaires naturels de toutes les connaissances, et juges suprêmes de toutes les réputations, semblaient, au défaut de toute représentation nationale, être invités à remplir l'office d'une sorte de tribunal. Ils le firent. Leurs efforts furent secondés et encouragés par la conduite de ces cours souveraines, counues sous le nom de parlements , que le despotisme des ministres menaçait souvent, et qui étaient obligées de chercher une force dans l'opinion*, ils le furent par la destruction des jésuites, auxquels succédèrent, pour Téducation de la jeunesse, des laïques ou des congrégations libres, toujours moins prévenues en faveur des préjugés , moins dominées par l'esprit de corps , et toujours plus disposées à suivre l'esprit général de leur siècle qu'à se donner un esprit particulier. Les efforts des philosophes furent encore secondés par la décadence de tous les ordres religieux , dont Tavilissement fit refluer dans le parti philosophique tous les esprits ardents et inquiets que le cloître absorbait autrefois; par la fausse politique de nos monarques , qui, voulant à la fois profiter de la religion , et n'avoir point à craindre ses ministres, cherchaient, par mille distractions temporelles, à les détacher de tout intérêt spirituel, et trouvaient plus facile de les corrompre que de les contenir j par le discrédit dans lequel était insensiblement tombée l'éducation des collèges, et qui engagea les gens riches et puissants à prendre, pour leurs

enfants, des instituteurs particuliers, que les philosophes formaient et distribuaient dans les familles ; enfin, par la facilité que donna l'imprimerie de publier des journaux , des pamphlets, des écrits de toute espèce, et d'imposer ainsi aux petits comme aux grands de la terre.

La corruption des mœurs descend du prince aux sujets*, l'influence de l'opinion monte des sujets au prince. Ce fut donc une bien grande puissance que celle dont les philosophes se trouvèrent investis, puisqu'elle s'exerça sur la nation tout entière, et par elle sur le souverain luimême.

Si, à la vue de l'immense et active influence que les philosophes de France ont eue dans les affaires de la religion et dans celles de la politique, l'on me demande pourquoi cette influence philosophique , qui a paru se montrer et se répandre partout , n'a pourtant pas opéré les mêmes effets dans d'autres grandes monarchies de l'Europe, je crois pouvoir en donner la raison.

En France, le servage a été détruit plus tôt qu'ailleurs; les fréquents débats de l'autorité royale avec les seigneurs feudataires , la vivacité , le courage, l'industrie et la légèreté même de la nation , avaient précipité cette révolution importante. Après l'aff'ranchissement des communes par Phi lippe- Auguste, et après l'introduction du tiers-état dans les états-généraux par Philippe-le-Bel, le peuple français pritun essorrapide.il se civilisa, et il commençait à s'éclairer, tandis que, dans les autres grands états, les peuples continuaient à languir dans l'esclavage et dans la barbarie. Je crois avoir dit que l'esprit militaire et certaines idées de chevalerie avaient long-temps fait dédaigner à la noblesse française la culture des lettres. En conséquence , quand il (allut être lettré pour pouvoir conduire les affaires, on fut obligé d'abandonner à ceux qu'on appelait alors le îietS'Vtat (i) tout ce qui était police , administration ^

(i) Voy, Loyseau dans soa Traité des seigneuries.

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justice et finances. L'indolence et la corruption des cours, l'habitude paisible du pouvoir, le temps qu'il faut donner à l'intrigue , Tintërêt que l'on a presque toujours de tenir les princes dans l'ignorance , la crainte que l'on a ordinairement pour les hommes de mérite, écartent assez constamment du trône les vertus , les lumières et les talents. Le concours de toutes ces circonstances fit que la nation était déjà très avancée , lorsque le souverain et la cour l'étaient moins ; en sorte qu'à l'époque de l'étonnante révolution qui s'opéra dans les esprits , et que tant de causes avaient insensiblement amenée, la nation eut le sentiment profond de sa force, et le gouvernement n'eut que le secret de sa faiblesse j la puissance fut, pour ainsi dire, conquise par la philosophie.

Il en arriva autrement dans les états où le peuple n'é* tait encore qu'ignorant et esclave. Là, les princes furent les premiers à portée de profiter des lumières qui commençaient à se répandre chez les peuples voisins ou éloignés. Leurs sujets, sans communication avec les nations éclairées , demeuraient ensevelis dans les plus épaisses ténèbres. Là , l'autorité continua d'être l'arbitre suprême de ses propres opérations. Ainsi, Pierre P"^, empereur de Russie , était philosophe , tandis que ses sujets n'étaient pas encore des hommes. Il bâtit une capitale avant d'avoir une nation. Nous avons vu de nos jours Joseph II, voulant affranchir ses peuples de l'autorité que la cour de Rome exerçait dans quelques provinces , trouver en eux plus d'obstacles que dans la cour de Rome elle-même. Ces princes ne pouvaient opérer les moindres réformes , tandis qu'en France, l'autorité, entraînée par l'opinion publique, n'opérait jamais assez de réformes et d'innovations.

L'Allemagne compte depuis long-temps des savants et des philosophes célèbres. Mais dans une vaste contrée partagée en une foule de petits gouvernements divers, ces savants et ces philosophes s'occupaient plus de leur considération personnelle que d'une influence dont ils n'avaient pas môme l'idée. Vivant dans les petites villes, et

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ordinairement pourvus de quelque chaire de professeur, ils étaient plus flattés d'attirer un grand concours d'étudiants dans leurs écoles que travaillés de l'ambition de former des prosélytes dans la société. Leurs ouvrages, pres- * que toujours écrits dans une langue morte ou étrangère, ne pouvaient devenir populaires -, ils avaient plus de relations avec le dehors qu'avec l'intérieur de leur pays. La métaphysique et \di jurisprudence étaient les principaux objets de leurs recherches , et , dans ces deux grandes sciences , ils étaient avertis, par leur situation, de ne professer que ce qui pouvait être publiquement et légalement enseigné dans les universités ; ils étaient plutôt les prêtres que les censeurs de la législation.

Je sais que l'Allemagne a été le berceau de presque toutes les sectes religieuses, et que l'on s'y exalte facilement pour des opinions; mais cette disposition même a bien plus contribué à diviser les philosophes allemands qu'à les coaliser. Delà, leur peu d'influence dans l'administration des gouvernements et dans les affaires politiques.

Je ne parlerai point des illumines. D'après la procédure qui fut faite contre eux en 1780, et qui a été rendue publique, l'association des illuminés serait moins une société d'hommes instruits qu'une conspiration. Je ne ferai jamais le tort à la philosophie moderne de compter, parmi les moyens qui ont fondé sa puissance , des machinations téuébreuses qui lui sont certainement étrangères. Je ne parle et je ne puis parler que de cette philosophie, pour ainsi dire ostensible, dont la marche n'a d'abord été que le développement de la raison humaine elle-même, et dont, conséquemment, l'influence n'eût jamais été qu'utile, s'il était possible que les philosophes n'eussent pas leurs préjugés et leurs passions , comme les autres hommes, et qu'ils fussent moins dépendants qu'eux de toutes les séductions qui les environnent.

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