ET DE
La Littérature française contemporaine»
Par M. J.-M. QUÉRARD. Tomes 1 et II s.
(Extrait du Moniteur de la Librairie, numéros des 10 et 20 février 1844.)
11 est une science qui touche à toutes les sciences, qui prête son appui au plus habile comme au moins expérimenté, qui a pour tâche première de nombrer les compositions de l'esprit, de les distinguer, de les apprécier, de les relier entre elles, quels que soient leur disparité et leur désordre, qui a pour sujet d'étude l'histoire des livres, c'est-à-dire ces formes variées que revêt la pensée de Técrivain sous la main du scribe ou du typographe : nous voulons parler de la bibliographie.
Dupuis, qui était philosophe, a défini la bibliographie a la science d'un libraire instruit. » C'est déjà quelque chose, mais, selon nous, ce n'est point assez. Le bibliographe, ainsi que les érudits qui procèdent par la description et l'analyse, a un langage, des formules traditionnelles et consacrées ; il désigne le volume par son format, l'édition par sa date et le numéro de ses tomes, l'ouvrage par l'énoncé de son titre. Appliquées aux antiques monuments de l'imprimerie, aux incunables, ces distinctions deviennent plus amples, plus minutieuses et plus techniques. Toutefois, hâtons-nous de le dire, ce jargon, qu'un écolier apprendrait dans une matinée, n'est que la langue courante
1 La moindre bribe, des qu'elle fait partie de la collection de ces hibUothécopoleSf a de l'imporùince; une note u'est-elle pas là, après le titre, qui l'établit, et le public qui y croit s'y laisse prendre.
2 Les lecteurs s'apercevront facilement qu'il n'est point ici question des volumes de ce dernier ouvrage, publiés par MM. Louandre et Bourquelot : il est parlé de ceux-ci plus loin (p. 15 et 16).
iO DE LA BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
du métier ; qui dit bibliographe, dit un homme ayant lu les livres. Citons un exemple : Quel est Fauteur capable de rédiger une Bibliographie astronomique comme celle de Jérôme Lalande? Sera-ce un libraire instruit? Non, en vérité; car ici il ne sufflt pas seulement de savoir au juste le format du livre, sa date et le chiffre de ses feuillets, il faut de plus être un habile astronome, et ce n'était pas trop de toute la science de Jérôme Lalande. Sans doute, il y a des compilateurs étrangers aux lettres, à la philologie, et qui néanmoins dressent' de longues listes d'ouvrages grecs, latins ou allemands, dont ils seraient assurément fort embarrassés de traduire les titres : certes, ceux-là n'ont pas lu les écrivains qu'ils mentionnent, et leurs productions le démontrent suffisamment.
Le bibliographe, que nous ne confondons point avec le cataloguiste, ne se borne pas uniquement à coUationner des pages et à énumércr des millésimes ; il ne se contente pas d'effleurer une branche des connaissances humaines, il y pénètre. Sa vertu est un zèle infatigable et intelligent, son devoir une étude attentive et réfléchie, et son guide un jugement exercé et impartial. En effet, il doit rendre compte de toutes choses, et assigner un ordre à chacun ; il possède dans sa mémoire de vastes nomenclatures, mais ces nomenclatures ne sont pas pour lui une lettre morte : le litre d'un livre lui rappelle un livre ; ce livre, il le connaît, parce qu'il l'a lu. Quoiqu'il tourne ses recherches vers les directions les plus opposées, cependant il semble se complaire particulièrement à l'examen des créations de la littérature : c'est là soîi domaine préféré et son côté le plus populaire; sur ce terrain, il s'identiûe avec le critique; critique inoffensif et bienveillant, car il se prend volontiers aux livres vieils et-anliques, sans toutefois rien repousser, sa mission est éminemment conservatrice ; il sait la destinée du moindre opuscule, et recueille avec soin les anecdotes piquantes qui s'y rattachent ; rien enfin de ce qui peut éclairer une composition de l'esprit ne lui est étranger. Dans les sciences, la bibliographie s'offre, à vrai dire, comme un moyen; en littérature, l'objet semble grandir, c'est nn but.
11 y a autant de bibliographies que de sciences et de littératures , et chacune d'elles, on le comprendra aisément, demande à être traitée de la manière qui lui est propre, et exige dans l'auteur des études spéciales et particulières. Los uns choisissent une époqtie ou une langue ; les autres un pays, une ville, voire même un seul écrivain. M. Quérard a pris pour sa part la France contemporaine.
Reproduire non-seulement les titres des ouvrages annoncés à Paris, au Journal de là Librairie^ mais encore ceux des ouvrages français, originaux ou traductions, publiés en Europe ; indiquer par des notes le contenu de ces ouvrages lorsque la transcription du titre n'est pas suffisante ; mettre en relief les parties les plus saillantes du livre, signaler les appréciations, les apologies et les critiques auxquelles ce livre a donné lieu ; dépouiller, les revues, les journaux, les polygraphes, les collections académiques, et désigner une à une les diverses pièces, mémoires, dissertations, articles renfermés dans ces recueils ; tracer une biographie courte et substantielle des principaux auteurs ; offrir enfin, ainsi que M. Quérard le dit fort justement lui-môme, un canevas de l'histoire littéraire de la France au dix-neuvième siècle, tel est le cadre de \3i Littérature française contemforaine,
M. Quérard, nous demandera-t-on tout d'abord, est-il parvenu jusqu'ici à l'accomplissement de son programme? Nous répondrons oui, sans hésiter. Et cependant, quelle pénible tache ! quelle foule de noms ! quel grand entassement ! quelles immenses recherches ! M. Quérard ne remonte pas au delà de l'année 1800> et son premier volume, qui compte G3i pages, s'arrête au milieu de la lettre B 1 Bien plus, pour la plupart de ses notices, M. Quérard était sans guide, sans ces travaux que les biographes trouvent tout faits chez les biographes qui les ont précédés. Que de soins n'a-t-il pas fallu pour se procurer tant de notions éparses, d'indications précises ! Que de matériaux à réunir et à classer î Tel homme qui, sous la plume de M. Quérard, occupe quatre ou cinq colonnes de texte, a néanmoins passé pour ainsi dire inaperçu au milieu de ses contemporains ; que d'efforts le patient bibliographe a du faire pour savoir au juste l'année où cet homme est né, le jour où il est mort, les mille petits accidents de sa vie obscure ! M. Quérard sait tout cela.
Il serait superflu d'insister ici sur l'utilité de cette publication, sur les secours considérables qu'elle est appelée à fournir à' toutes les classes de lecteurs. Depuis un siècle, les écrivains se sont accrus dans une proportion si démesurée, que la seule connaissance
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. \i
ture française contemporaine un succès et une longévité que n'obtienneiit pas toujours le« nomenclatures bibliographiques. Nous Pavons déjà dit, et à propos de M. Querard ( Bulletin du Bibliophile^ 1841 , n° 12 ), dans un ouvrage comme celui-ci, la biographie et la bibliographie doivent marcher de front et s'entr'aider mutuellement ; il faut, à côté du livre, accorder une place à l'auteur, sous peine d'être imparfait. Ce double but, M. Quérard le poursuit avec une persistance digne d'éloge et une rare sagacité. Aussi ^ malgré quelques jugements qui nous semblent avoir été écrits sous l'influence de cette polémique quotidienne si pleine d'àcretés et parfois si injuste, malgré des erreurs de détails qu'un examen scrupuleux pourrait facilement noter et qui sont en réalité inséparables d'un si vaste recueil, la Litlérature française œntemporaine, terminée par des tables méthodiques, présentera dans son ensemble une masse de documents précieux qu'on chercherait vainement ailleurs, et qui formera, pour parler vrai, la statistique littéraire la plus complète de notre temps.
• Chez M. Quérard, les noms des auteurs, les titres des ouvrages, les biographies, tout est nouveau, et chaque page a, pour ainsi dire, Tattrait d'une primeur bibliographique ; chez M. Brunet, au contraire, tout a, en quelque sorte, vieilli. Dans notre pensée, ceci n'est point un blâme : MM. Quérard et Brunet ont l'un et l'autre leur point de vue ; ils suivent donc tous les deux une route différente.
M. Quérard, préparant une série unique et achevée jusque dans ses ramifications les plus ténues, s'est limité à la France et au dix-neuvième siècle. L'auteur du Manuel du Libraire embrasse tous les pays et tous les âges; mais comme un livre ne peut contenir les titres de tous les livres imprimés depuis l'invention de l'art typographique jusqu'à hier, M. Brunet choisit. Là réside, si je ne m'abuse, la partie critique de son Manuel.
De l'aveu des juges les plus compétents, rien, je le sais, n'est peut-être moins facile à bien faire qu'une bibliographie choisie ; on pourrait même affirmer qu'un choix de livres, quelque ingénieux qu'il paraisse, ne satisfera jamais pleinement, je ne dirai pas tout le monde, mais un individu ; car chacun, doué d'une certaine manière de sentir, doit préférer exclusivement les lectures appropriées à la pente de son esprit. 11 ne faut donc pas exiger du bibliographe qui choisit une perfection inaccessible, il faut seulement lui demander l'indication des ouvrages les plus avantageusement connus dans les sciences et dans les lettres, et sur le mérite desquels l'opinion est à peu près d'accord. Cependant, plus je feuillette les volumes du Manuel du Libraire^ et plus je suis embarrassé pour découvrir la méthode d'après laquelle l'auteur a fait son choix. En effet, si M. Brunet a voulu donner au public une bibliographie de ce qu'on appelle les livres rares, pourquoi mentionne-t-il les OEtivres de M. de Chateaubriand, les Ossements fossiles de Cuvicr, les Anecdola grœca de M. Boissonade, la Correspondance de Jacquemont, et une foule de productions tirées à grand nombre, très-heureusement pour les petites bourses, les gens de goût et de savoir? D'un autrccoto,siM. Brunet a voulu faire une liste des livres les plus remarquables de chaciue science, de chaque art, de chaque siècle et de chaque langue, pourquoi, après avoir cité les écrits de Charles Nodier, necite-t-il pas les poèmes de Casimir Delavigne ? Pourquoi, après avoir cité le Debureau de M. J. Janin, ne cite-t-il aucun des romans de VauXeur d' Euifénie Grandet? Quoi ! dirai-jeencoreàM. Brunet, vous ouvrez vos colonnes à la Monographie complète du melon (t. Il, p. 701), et vous ne dites pas le mot de Benjamin Constant ni de Paul-Louis Courrier ! Vous indiquez les Fontaines de Paris par M. Amaury Du val, et vous ne nommez pas Alexandre Duval, le dramaturge ! Vous analysez longuement la notice de M. Bcrard sur les Elzévirs, et vous ne rappelez pas même le nom de M. Daunou, le célèbre bibliographe! Maisoii est donc votre système? où est votre critique ? quel est le sens de vos exclusions et de vos insertions? Dois-je conclurti que la Monographie du melon, que vous citez, est une des conceptions les plus saillantes des temps modernes, tandis que Notre-Dame de Paris, que vous ne citez pas, serait indigne d'être signalée à vos lecteurs? Puis enfin, si M. Brunet a tracé un tableau des œuvres les plus excellentes de l'esprit humain à toutes les époques, il a dû repousser avec soin les productions méprisables et médiocres. De quel droit, demanderai-je à notre bibliographe, placez-vous à côté de Sophocle, de Tacite, de Pierre Corneille, de Milton, la Milisloire barragouine de Fanfreluche et Gaudichon (t. H, p. 52), la Farce de la querelle de Gaultier Garguille et de Perrine, sa femme (t. H, p. 212), le Débat du vin et de Veau (t. II, p. 32), le Débat de l'iver et de Vcstè (t. H, p. 31), etc., etc. ? Ces ouvrages sont-ils de beaux poèmes, dos fables ingénieuses, de nobles histoires ou de savants traK tés d'érudition?
M. Brunet annonce que son livre se composera de deux parties ; la première, actuellement en cours de publication, est le Dictionnaire bibliiographique ;\a seconde, qui n'a