‹ De la bibliomanieChapitre 2 sur 8 · M. DCC. LXI · texte numérisé non relu

M. DCC. LXI

DE LA

ien n'est si difficile que d'observer les règles de la modération et de la sobriété dans l'usage des choses , même les plus légitimes. La philosophie a beau crier : Ne quid nimis ( i ) , c'est de toutes ses maxîmes celle que l'homme met le moins en pratique.

A peine a-t-il pourvu aux besoins de la nécessité^ qu'il tend insensiblement à se procurer

(i) M^^sv ayav. Laert. in Solon^ Stob.» Ser,

Pagréable abondance, et bientôt il pousse son ambition jusqu'au superflu* Tout excite sa cupi« dité, mais rien ne remplit ses vœux. Il rassemble tous les objets, il épuise tous les genres» il raffme sur tous les goûts sans se satisfaire.

De cette insatiabilité que le moindre avantage enflamme, de cette instance qu'aucun bien ne fixe, naissent les abus divers qui régnent dans le monde.

C'est aux philosophes moralistes qu'il appartient de traiter sur cette matière les sujets graves et importants ; donnons donc à nos réflexions un point de vue moins vaste, et renfermons-les dans les bornes d'un exercice académique^ pour considérer un excès qui, dérivant de la même source^ s'est introduit jusque dans la république des lettres.

Excès qui pourroit plutôt entrer dans Pordre

des ridicules que dans celui des vices ; mais il suffit qu'il mène à sa suite la vanité, le luxe et la frivolité, pour faire craindre qu'il ne conduise à des conséquences plus dangereuses. Essayons de le peindre avec toutes ses couleurs, et l'on conviendra aisément qu'il mérite d'être réprimé par une censure équitable»

DE LA BIBLIOMANIE. It

Il y a longtemps qu'il est dit qu'on abuse de tout, principalement des meilleures choses : Opîimi pessima corrapîio. La littérature n'est pas à l'abri de ce désordre. L'étude qui éclaire, qui rectifie l'esprit humain, ne le garantit pas de tous les travers dont il est susceptible. Auroit-on cru que la lecture^ moyen le plus propre à nourrir ràmCi à former les mœurs^ produisit si rarement, si foiblement, ces heureux effets, et qu'en même temps le goût des bons livres, si noble, si utile, quand il est sagement ménagé, pût dégénérer en affection désordonnée et devenir l'objet d^une passion de fantaisie?

Cet abus n'est cependant que trop réel et que trop commun* Jamais on ne vit tant de livres de toutes les espèces, de toutes les formes, et jamais on n'a vu si peu de lecteurs dont l'étude sérieuse et l'instruction solide soient le véritable but. On ne lit guère dans le monde que pour le simple amusement. La lecture» destinée à servir de préservatif contre 1 ignorance et Terreur, n'est tout au plus qu'un antidote contre l'ennui.

On a tellement perverti l'usage des Uvres, que ces monuments de la savante antiquité, ces recueils précieux des productions du génie, autre-

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fois consacrés à perpétuer les vrais principes des

sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le jugement, à exercer la mémoire > à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, qu'on montre avec ostentation, qu'on garde sans en tirer aucune utilité.

Nous voyons des hommes incapables de s'adonner à une lecture suivie et méditée^ des hommes qu'un défaut d'éducation a privés des avantages de l'étude, à qui leurs emplois en ôtent même le loisir et le goût, qui affeaent néanmoins de former des bibliothèques.

D'autres, plus, capables de faire usage des livres, amoncellent les volumes dans tous les genres, beaucoup au delà du nombre suffisant et des bornes de leurs connoissances.

Quelques-uns, non contents d'en augmenter inutilement le nombre, se piquent de rassembler ceu;c qui sont le plus précieusement conditionnés et les plus rares, sans se décourager ni par la difficulté des recherches^ ni par la cherté des prix.

D'autres enfin conçoivent le singulier projet

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de réunir tous les ouvrages composés dans un genre bizarre et quelquefois licencieux.

Il est aisé d'apercevoir dans chacun de ces goûts une sorte de fantaisie immodérée, une maladie qui a se& symptômes particuliers « ses accès, ses complications^ son délire et ses dan- ' gers.

En effet, avoir des collections de livres avec l'incapacité ou le défaut de volonté de lire et d'étudier, c'est une étrange manie, une aveugle ostentation. Entasser des amas de volumes sans nécessité, sans discernement, c'est une inutilité absurde, une vaine superfluité. Rassembler tous ceux qu'on estime par leur rareté, par la beauté singulière des éditions, par la magnificence des reliures, c'est un excès de luxe, un amour déréglé du merveilleux, une prodigalité ruineuse. Préférer enfin ceux dont le seul mérite consiste dans la singularité grotesque des matières qu'ils renferment, ou qui n'ont d'autre qualité que d'être pernicieux aux bonnes mœurs et contraires aux maximes de la religion, c'est bizarrerie, caprice, travers d'esprit^ libertinage.

Les détails d'un examen suivi nicttront ces

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différents excès dans tout leur jour. Ils nous feront voir clairement que l'erreur en cette matière consiste surtout à ne savoir faire un bon choix ni un bon usage des ii\^es.

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