‹ De la bibliomanieChapitre 3 sur 8 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dieu ne plaise qu'en voulant caractériser ce goût mal entendu et le peindre par ses propres traits^ je donne aucune atteinte aux progrès de Tétudei aux utiles effets de la lecture et de Pémulation, an désir louable d'apprendre et de s'instruire» à Pestime due aux bons livres ^ au talent de les connottre^ de les assortir, ao soin de les conserver, à Fart aussi ingénieux qu'admirable de l'imprimerie, qui est parvenu à un si haut degré de perfection.

Combattre les abus, c'est relever le mérite de la chose dont on abuse ; c'est venger son excellence des entreprises téméraires de quiconque

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ose Pavîlir ou la dénaturer. Dans cette vue, je vais considérer la Bibliomanie et dévoiler-^ différents caractères.

Le premier qui s'offre à la critique et qui blesse la droite raison est celui d'un homme sans lettres, sans talents, dont le seul art est de faire parade d'une collection de livres que son incapadté lui rend inutiles» Attachons nos regards sur cet objet si remarquable par sa singularité. Revendiquons, pour l'honneur de la littérature, ces trésors d'érudition^ que des mains profanes ne cessent de rassembler sans en connottre ni la valeur ni l'emploi.

Ne voit-on pas effectivement tous les jours des gens incapables d'application, privés de toute science, acquérir des bibliothèques nombreuses, dont l'étalage, déplacé chez eux, prouve qu^ils ont bien moins de sens que d^argent, et que jamais ^abondance des richesses ne pourra remplir les vuîdes de l'ignorance ? Ce n^est pas ici une chimère que j'entreprends de combattre, c'est un ridicule très-réel, dont les exemples ne sont que trop communs.

Un écrivain du quatorzième siècle remarquoit que les amateurs ignorants se persuadent de sa-

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voir tout ce que contiennent leurs livres^ Si Pon parle en leur présence de quelque ouvrage d^esprity ils annoncent aussitôt qu% l'ont en 'leur pouvoir. Comme si c'étoit la même chose pour eux d'avoir un livre dans leur cabinet, ou d'en tenir la substance dans la tête et dans la mémoire.

Ils se vantenf d'avoir acquis une quantité prodigieuse de volumes. J'aimerois bien mieux qu'ils fussent pourvus de génie^ de talents et de doc-trine i et, ce qui est plus nécessaire encore, de bon sens, d'innocence et de vertus. Mais ces choseslà ne sont pas vénales comme les livres, et si l'on pouvoit les vendiei je ne sais s'il se présenteroit beaucoup d'acheteurs (i). On n'est point du tout. curieux de sdencei ni de sagesse; on

(1) Sunt qui quidquid m libris scriptum domi habent nosse sibi videntur, cnmque uilade re mentio incidit: «Hic liber, inquîimt, in armario meo est; » hoc tantun, idqae sufficere opinantes, ut simul in pectore sit. Blato snpeidlb conticescnnt, ridicninm genns...

Libris aftluunt : quam mallem ingenio, eloquentîa, doctrina, multoque maxime innocentia et virtute I Sed hsec venalia non habentur, ut libri; et si haberentur, nescio an emptores totidem lepertuii sint quot Itbri.

Fr. Petrarc, de Libr, cop.^ dialog, 43.

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veut seulement en montrer i'écorce et la super^ ficie (i). . ' *

VesXy en vérité, une vâirîté prodigieuse, une singulière erreur que d'aspker aux honneurs de Pérudition par un assemblage inconsidéré de livres dont on n'a droit de se promettre ni la connoissance, ni l'usage. Ne diroit-onpas, à voir ces Bibliomanes illettrés^ qu'il leur suffit d'acbe* ter la boutique d^un libraire pour jouir du titre fastueux d'hommes savants? Le public sera-t-il

la dupe de cette sorte d'o&urpatioix?

Non, on sait assez que les faveurs des Muses ne se rencontrent guère dans le même lieu avec les bienfaits de Plutus* Les gens de lettres, trop

accoutumés à Pinjustice de cette incompatibilité, ont du moins la consolation de savoir que raveugle Fortune, toute puissante qu'elle est

dans ce monde, ne peut gratifier du don de

science les hommes qu'elle Êsnrorise, ni en priver

ceux qu'elle disgracie. Si l'abondance des richesses étoit le seul moyen de devenir savant et' vertueux, certainement les riches surpasseroient

(i) Simt qui sapere et scire volant eo ône tanlum ut sciantm ipsl; turpis vaaitas est.

PiV. Bm. sup. Cant,^ Sem^ |6.

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tous les autres homœes en science et en probité.

L'expérieace néanmoins nous £ait voir presque toujours le contraire (i).

C'est donc en vmn qu^on accunuilera tes volumes \ cet appareil de littérature n'a rien d'imposant que pour le vulgaire ; il ne sert qu'à rendre méprisables ceux qui l'affectmt* Le plus sûr moyen d'acquérir de la considération par les livres n'est pas de les avoir, mais de les connottre^ de les lire avec fruit. Autrement, quelle gloire y auroit-il à retirer chez soi des assortiments de librairie et à les garder matériellement comme font les tablettes d'une armoire oïl ils sont rangés (2) ?

J'aimergis autant voir un aveugle de naissance s'empresser à faire une colieciion de tableaux, et vouloir que je le prenne pour un connoisseur

(i ) At profecto si libronun copia doctos faceret aut bonos, docdssimi omnium atqiie optimi essent qui dithsimi ; cujus saepe contariom videmus,

Pctrarc,^ de Lib» cop,^ dudog. 43»

{2) Calle alio niti oportet, ut ex Ubris gloriam quseras ; non habendî, sed noscendi, nec biblîothecae, sed menioria; commtuendij cerebroque, non armario concludendi. Alioqui * vel Ubrario pablico vd amiarip ipso gloriosior nemo erit,

Peirarc.f de Ub, cop., dialog. 43.

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en peinture. Que penseroit-on de quelqu'un qui, sans être musider4 et sans avoir aucune envie de le devenir, gamiroit ses appartements de tous les instruments de musique et feroit de sa maison la demeure d'un luthier? Ce portrait, tout ridicule qu'il paroit, n'est ni forcé ni nouveau. Ausone s'en servit autrefois pour se moquer d'un homme ignorant possédé de la manie des livres. Il lui adresse par dérision cette épigramme :

Emptis qaod Ubris tihi bibUothica referta est; Doetvm et grammaiiatm Uy Phihmuse^ putas.

Hcc génère eî chordas, et plectra et barbitacoade : Omnia mercatus^ cras cytharadus tris.

Attson., epig. 44.

C'est un spectacle comique que de voir- un Bibliomane^ à qui le temps et l'argent sont à charge, qui, pour amuser son oisiveté, pour tàcher de se délivrer de la lassitude de ne rien faire et de ne rien savoir, s'établit une place dans les magasins de librairie, promène son ennui . d'une boutique à une autre» assiste journellement aux ventes de livres, les examine tous sans en connoitre peut-être aucun, enchérit, non comme un amateur intelligent^ mais comme un hi^me richej prêt à acheter au poids de l'or des voIu<^

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mes dont il n'a que faire, tandis qu'il en soustrait l'acquisition à un connoisseur qui en a bh^ soin. Oe retour chez lui, cet avide et insatiable enchérisseur met ses premiers soins à donner une place à ces nouveaux livres : il les touche peut* être pour la dernière fois.

Si çes livres pouvoient parler aussi facilement qu'ils présentent aux yeux les signes de la parole, quelles plaintes sur leur sort ne nous feroient-ils pas entendre? Combien témoigneroient-ils de regrets d'être condamnés pour longtemps à une inutilité si odieuse, à un esclavage si violent et si honteux? C'est la pensée de Pétrarque. Il dit, en s'adressant à un de ces possesseurs tyraniques et aveugles : Egregias mulios in viaculis tenes Ubrosy qui si forsitaa erugèrent et loqui possenî^ ad judicium te priyaîi carceris evocarent. Nunc fient taciti mtdta éjiddem, nominatim iUud, quod persape anus iners afflaiî ayarusj quibus egent studiosi (i).

Si l'envie peut avoir un sujet légitime, c'est sans doute dans le cas dont il s'agit. Combien de gens d'étude à qui la fortune refuse les

(i) Petrarc.f de Lib. cop.j tUatog* 4^

fi

moyens de se procurer les livres nécessaires ! Combien, d'un autre cété, de riches qui les acquièrent sans connoissances et les gardent sans nécessité! Ce sont des Tantales qui ne peuvent se désaltérer au milieu des eaux, des avares qui amassent un trésor dont ils ne savent pas jouir, des aveugles qui recherchent les objets dont la vue leur est interdite.

On raconte que Louis XI, roi de France, apprenant qu'on homme sans lettres avoît acqms une curieuse et ample bibliotlièque, dit : « Voilà « le vrai portrait d'an bossu, qui porte sur le « dos une superiluité de nature, et qui est hors « d'état d'y jeter les yeux. Hic gibboso compa- . « randusy qui cum gibbi onas in dorsoferat^ nu!h a quant îamen iUud uUuetur (i). »

Ce ridicule, si aisé à sentir, à blâmer dans les autres, est, comme tous les excès de Fhu-^ manité, absolument ignoré de ceux qui y tombent. L'homme non lettré se fait un honneur de ce qui le ridiculise ; il montre avec ostentation aux curieux les recueils littéraires qu'il possède. Il semble qu'il se plaise à £siire voir les Muses

(i ) Coroz.f in Dieu mit.

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captives sous son aveugle domination. Mais plus il les tiendra dans l'esclavage^ moins il sera digne de les cultiver.

Unconnoisseur, visitant la bibliothèque d'une communauté de religieux qm n'en falsoient point d^usage^ s'apperçut que chaque livre y étoii attaché par une petite cbaine en fer. Surpris de cette nouveauté, il leur récita ces vers :

Haud secus ac duro fugitivos carun urvat

Vestra catauttos biblioth^ca libros^ Quid mirum^ si nulla viget doctrinay coîenài

OàetrîM auitom hte ubi i^mcla gérant f

Si ce n'est pas un motif de vanité qui engage à recueillir ainsi des livres peu nécessaires, seroit-ce le dessein d'en orner des appartements? Depuis quand ces protocoles de science sontils des effets à mettre au rang des meubles ? N'est-ce pas là renverser l'ordre des choses, et détourner de leur destination celtes qui sont les plus estimables et les plus utiles ^ Renversement néanmoins qui n'est pas rare dans le monde (i).

(i) ut quidam distitiUM, «ic et sUi vduptati et jactantlae Ubvoa quanruat. Sunt qui bac parte supeilecdiis ezornant

thalamos, quae animis exornandis inventa est; neque aliter his utuntur quam corimhiis vasis, aut tabulis pictis, ac statuts. " Pitrarc, delib* cop^j dialog. A}-

Tel qui par le commerce^ ou par les emplois de finance, a fait une fortune considérable, après avoir acquis^ à force d'argent, l'avantage de devenir noble, veut encore paroître homme de tous les goûts. Livres^ tableaux, estampes, vases précieux, jardins peignés, cabinets d'histoire naturelle, collection de médailles, rien n^chappe à sa curiosité, tout semble être de son domaine. Mais en même temps on s'apperçoit trop pour son honneur qu'il n^a d'autres titres que ses richesses pour posséder tant de choses.

M. de La Bruyère, à qui l'expression des caractères ne coûtoit rien, n'a pas oublié celui-ci. Écoutons-le dans le récit qu'il fait sur ce sujet : (c Un homme, dit-il, m'annonce par ses dis- (( cours qu'il a une bibliothèque. Je souhaite « de la voix. Je vais trouver cet homme, qui me <^ reçoit dans une maison où, dès l'escalier, je i< tombe en foiblesse d'une odeur de maroquin (( noir dont ses livres sont tous couverts. Il a « beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, « qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de filets « d'or et de la bonne édition, me nommer les « meilleurs l'un après l'autre, dire que sa gale- <( ne est remplie, à quelques endroits près qui

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« sont peints de manière qu'on les prend pour ir de vrais livres arrangés sur des tabrettes, et u que l'œil s'y trompe; ajouter qu'il ne lit « jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette tf galeriei qu'il y viendra pour me &tre plaisir ;

je le remercie de sa complaisance et oe veux, <c non plus que lui, visiter sa tammrie quil ap-* a peUe bibliothèque (0* ^

U ne faut donc pas 3'étonner si Ton a vu des hommes de cette trempe acheter des livres à ia toise» sans distinction de leurs qualités ni de leurs matières^ mais dans le seul dessein de garnir des tablettes et de remplir le vuide des lambris d'un sabn. Comme si ces précieux dépôts de la pensée, destinés à ia noarriture de l'esprit , ne méritoient pas qu'on les distinguât des êtres purement matériels ^ comme si une bibliothèque étoit une tapi^rie.

Cet abus régnoit déjà du temps de Sénèque.

Comment pardonner cette ostentation, dit ce

( I ) CamîéfÂS^ d)ap. d$ la Mode,

Upaxi^he comounce aiori : « Mu qusod il ajoute qiie Jfii livres en apprennent plus que les voyages, et qu'il

m'a fait comprendre par ses discours qu'il a.., » Edition P. Jannet, tome U, po^ 174. Ed.

Philosophe (i)>à des gens dénués des premiers éléments des lettres humaines, qui font servir à la décoratipn de leurs maisons ce qui est propre à Pinstruction de Pâme, à Pornement de l'esprit; qui mettent au nombre des meubles les plus vils ce qui devroit être réservé pour meubler la mémoire, pour éclairer le jugement ; qui recueillent les ouvrages des Auteurs grecs et latins sans aucune connoissance de ces langues, ni des choses contenues dans ces écrits; qui, inca*. pables de se nourrir des pensées solides que

(i) Plerîsque ignavis (etiam servilîum litterarum) librî non studiorum instrumenta, sed cj?r.ationum ornamenta sunt... Quid habes cor igaoscas homini armaha cedro atque ebore aptanti, corpojra conquirenti aut Ignotonim auctomm aut improbatonun, et inter toi milUa librorum osdtanti ; cui Tolnminam snoram irontes manme placent, tititliqne? Apud desîdiosissimos ergo videbis quidquid orationum historiarumque est, et tecto tenus extructa loculamenta.

Jam enim inter balnearia et thermas bibliolheca qiloque ut necessarium domus oriiamentum expolitur. Ignoscerem plane si e studiorum nimia cupidine oriretur : nunc ista exquisîta et cum imaginibus suis descripta sacromm opéra îngeniorum in spedem et cultum parietnm comparantun

Senec., de Tranq. an. ^ cap* 9.

Quidivite gaudent librorum supellectile, atquc îllorum inagis fruuntur spectaculo quam studio, similes videntur pueris qulbus totas noctes lampades ardent, sed parum ad« vigilant. Thrhfin^ in Apopht. 1 24.

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I renferment ces Unes , se repaissent du singulier

! plaisir d'en voir les dos et les titres bien dorés, les volumes arrangés avec art et symétrie?

Que peut-on ajouter à de pareils portraits, si ce n'est le vernis de ridicule dû à tous ces faux connoisseurs qui ont la vaine gloire d'affecter

i d'être ce qu'ils ne sont pas et d'estimer ce qu'ils ignorent ? Une épigramme grecque y joint encore un trait que la noble et austère délicatesse de notre langue ne me permet pas d'exprimer (i)» Mais si de ces collections de livres ainsi ridiculement destinées à l'ostentation nous passons à celles qui sont plus décemment ' placées dans les cabinets de nos littérateurs, d'autres excès

i s'offrent à nos regards. Nous y voyons des amas

de volumes inutilement multipliéSé Prodige de superfluité bizarre^ qu'on peut justement reprocher même aux gens d'étude et aux vrais con- ! noisseurs en ce genre*

(l) Kr^vaid^oç ^^êAe&jy, x'oùx àvayycàvac oToitt Xi irm iTf &y/i'ff9Tl| npbi X\tp«if lorlv 5vo$.

Asinus ad Lyraai.

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