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DEUXIÈME PARTIE

orsque je m'élève contre l'abus d'amasser des livres^ je n'ai nullement en vue les bibliothèques des Princes, ni celles qui sont publiques, ou qui appartiennent à des communautés nombreuses. C'est ici le cas de l'exception. Ce qui fait la gloire des Rois est 60U« vent une folie pour les sujets. Rien n'est plus honorable pour des Souverains que ces sortes d'établissements ; rien n^est plus propre à signaler leur zèle pour le bien public et leur magnificence.

De mème^ les communautés étant composées d'hommes aussi variés par leurs connoissances que par leurs caractères, il convient qu'elles aient d'amples collections de livres, et de toutes sortes.

Quelle ressource féconde pour le progrès des sciences que ces sanctuaires de littérature^ lorsque les portes en sont ouvertes à ceux qui joignent à des talents naturels le goût de Tétude» l'amour du travaii, et à qui il ne manque pour faire fructifier ces heureux germes que les influences favorables de la fortune 1 C'est dans ces retraites littéraires que l'abondance cesse d'être un mal, que la multiplicité devient nécessaire. Combien de Rois se sont immortalisés par les bibliothèques qu'ils ont fondées 1

OsimandiaSy roi d^Ëgypte^ érigea la première dont il est fait mention dans les annales anciennes. Il y fit mettre en gros caractères cette inscription :

Medica aniau officina (i;.

Ptolémée Philadelphe en établit une, par les soins de Démétrius Phaléréus, dans la ville d^Aiexandrie, dont les volumes montoient, suivant le rapport de plusieurs historiens, jusqu'au nombre de sept cent mille. La plus grande partie

périt par le feu pendant la guerre de César contre les fils de Pompée (i).

Pisistrate^ tyran d'Athènes, institua aussi une bibliothèque très- considérable qu'il rendit publique (2).

La première qu'on vit à Rome y fut apportée par Paul-Éinile. Plutarque observe que ce grand capitaine ayant vaincu Persée, roi de Macé*doine» méprisa des trésors que les droits de la victoire mettoient en son pouvoir, mais qu'il ne dédaigna pas de faire son butm des livres que ce prince possédoit (j).

Lucimus, ce fameux Romain qui osa s'égaler ^ux Rois par ses richesses, son luxe et sa générosité, s'illustra par la fondation d'une bibliothèque qu'il ouvrit aux citoyens et aux étrangers. Us y venoient en foule et y tenoient une espèce d'Académie (4).

On connoit la bibliothèque du Vatican et celle du Louvre, les plus célèbres et les plus anciennes qui existent actuellement dans le monde.

(1) Joseph.^ lib. 12, cap. a.

(2) Aulus-GelLy Noct, att.^ lib, 6, cap. 17^ Ô) PluL^ înjBmiL

{4) CUer.j de Fin. y lib. 3, cap. 7,

DE LA BiBLIÔMANIS.

Les Princes et les grands Seigneurs se sont disputé la gloire de consacrer ces monuments, de littérature à l'utilité publique. Paris en offre de magnifiques exemples. Cette grande ville tire une partie de son lustre des différentes bibliothèques qu'elle renferme dans son enceinte, et dont l'entrée est permise aux curieux.

Mais cette généreuse magnificence^ si digne de la grandeur de nos Rois^ si honorable aux communautés qui les ont imités, n'est pas praticable à de simples particuliers. Le nombre de livres nécessaires à chaque citoyen est borné. Tout ce qui pass^ au delà est superflu, ou trop ambitieux.

Il n'est personne qui puisse tout apprendre, ni se vanter de tout savoir. Où trouveroiH)n un homme également versé dans toutes les parties de la littérature ? La Providence a partagé ses dons. U étoit de sa sagesse de dispenser les talents avec économie, d'en distribuer une certaine portion à diaque personne, afin de rendre les hommes dépendants les uns des autres; afin d'entretenir par cette subordination réciproque le commerce de la société ; afin d'empêcher le savant et le philosophe de se suffire à eux-

M DB LA BIBLlQMAÎIiB^

mêmes, de se contenter dans leur propre sphèr^, et de se fier trop à leurs lainières ou à leurs opi-^ nions.

Suivant ce plm, il a été donné aux uns de pénétrer dans les seaets de la nature, 4^ niesu« rer les étendues, de fouiller dans les abîmes de la terre et des mers, de s^élever jusqu'à consK dérer la marche et la destination des corps cé* lestes, d'appliquer à des emplois utiles et curieux tous les reports des mécbaniques : ou de con* nottre la structure du corps humain, d'y rétablir l'ordre entre les liqueurs et les solides par Fusage des médicaments et par les opérations de la main ; ou d'étudier les lois, les règles de la vie civile, les droits et les devoirs de la société , ou de méditer sur l'homme inteUectuel» d'examiner son être, la nature de son âme, ses passions et tous les motifs qui le font agir, spit dans la morale, soit dans la politique.

D'autres, dont l'esprit est destiné à des fonctiens encore plus nobles, montent par un sublime essor à la connoissgnce de l'Auteur de l'univers, non-seulement pour l'admirer dans ses ouvrages, mais pour le contempler dans lui^-même^dans ses attributs imaioriels, dans ses perfections infinies.

DE LA BlBLiOMAHIE. ^3

Quelques-uns ont pour partage la science de bien écrire et l'art de bien parler ; l'avantage de maitriser l'âme, de captiver le cœur par la magie de l'éloquence ou de la poésie* Ceux-ci s^adonnent à l'étude des langues : ils sont citoyens de tous les temps, de tous les pays; ceux-là parcourent d'un pas rapide et ferme la carrière immense de l'histoire : leurs recherches critiques mettent toute l'antiquité à contribution. D'autres enfin cultivent les arts utiles et agréables. Ces arts ont la même origine^ mais ils se divisent en plusieurs branches. Leur perfection exige dans chaque espèce autant de talents différents.

La littérature est une république oix chacun remplit sa fonction. Il est libre de choisir celle qui a plus d'analogie avec le goût naturel, le génie, et l'éducation qu'on a reçue; mais ce choix une fois hh, il faut s'y fixer invariablement si l'on espère quelque succès. Celui qui voudra tout connoitre et embrasser tous les genres d'étude succombera dans son entreprise» sera incapable de servir utilement la société dans aucune partie, puisqu'à force de tout effleurer il s'est mis dans le cas de ne rien approfondir*

A quoi sert donc à un particulier d'assortir

des coiledions complètes sur tomes les ma* tière$, puisque la pditie dont U peut jouir e&t

très-limitée? J aime à coanoître les talents d'un homme à Hnspectkm de ses livres. Rien ne paroit» en effet, plus déplacé que de trouver des traités de théologie chez un géomètre et des méthodes de physique chez on ootain Cette multiplicité, cette confusion d'objets divise trop l'attention, surcharge la mémoire sans l'enrichir, éblouit le jugement au lieu de l'éclairer, nuit au progrès de l'étude, et renverse le plan qu'on s'y étoit tracé ( i )«

Puisqu'il n'est pas po^ible de lire tous les livres que Ton peut avoir, il faut donc se borner

au nombre de ceux qu'on a le temps de lire.

(i) Onçrat discentem tmba,noa instruit; maltoque sstàus, esrpauds se auctoiibns tradere quam errareper multos.

Smec.y de Tranq. an. y cap, 9.

Libionun larga copia est operosa laicina et aimm disuactiû. Isg^ simul Uboiis ccrpia et qitf«tis imsçkBi Hoc iUnc drcumagitvr ingenium^ his atque illis prxgravatiir mémo-

riâ...

Crede mihi, non est hoc nutrire scriptis ingeniuin, sed necare mole rerum atque obruere ; vel fortasse mediis in undis, more Taataleo, siti animam torquere rébus auonitam, degustantém nlhil, atque omnibus iuhiantem.

PitrarCf de Lib, cop., àialog, 43.

Cm U(gM non passis quantam habuerà, soi est ', habere quantum legas^i). Ce n'est pas leur quan« tité accumulée qui fait le$ savants, leur qualité biea choisie (a).

Quelqu'un a dit : Gardez-vous de disputer avec l'homme d'un seul livre : Cave ab hmine uruas UbrL II s'est si bien nourri de la matière qui en fait Tobjet, il se Pest tellement incorporée, qu'il est devenu redoutable à tous ceux qui Youdroient argumenter contre lui sur le même sujet*

Celui^ au contraire, qui a un peu lu de tout,

qui a essayé tous les genres de doctrine et qui

a goâté de tous les socs, s^est fait une mauvaise nourriture, plus capable d^épuiser les forces que de les augmenter. Comme une lecture sagement réglée mène à l'instruction, ainsi celle qui est \ mai entendue et trop variée conduit à la dépra-

vation ée Fesprit. L'âme fatiguée par la complication desr idées éprouve, de même qu'un esto-

{i) Senec.f episL 2.

(2) Mttlta sunt onerosa discenttlms, docds pauca sufficniiit. PetrarCf de Lib. eop,, dialog, 4).

Non xefert quam muitoj^i sed quam bonos, habeas libros.

SeneCf epUt 45.

DE LA BiBLlOMANlE

mac trop rempli, un certain dégoût plus nuisible

que la privation des aliments (i).

Quiconque veut parvenir à un but n'avancera jamais s'il s'égare dans des chemins de traverse, s'il entre dans différentes voies (2). C'est en

(t J Ista lectto multonim auctonim et oquiis generis volaminuin habet aliqiûd vagnm et instabile. Cerds Ingemîs

immorari et innutriri oportet, si velis âliquid habere quod in animo fideliter sedeat...

Distrahit animum libronun multitudo...

FastidientU stomachi est molta degustare : quae ubi varia simt et divena» coinqaiiianty non alunt Sente,^ Episi. 2«

Quid vis dtcam? Libri.quosdam ad scientiam, quosdam ad insaniam deduxere, dum plus havriunt quam digérant. Ut stomachis, sic ingeniis nausea saepius nocuit quam famés; atque ut ciborum, sic librorum usus pro utentis quaiitate limitandu3 est. Petrarc.f de Lib, cop.^ dialog, 43.

Mgïï varia ciboram gênera appetunt, omnia fastidiuat. Taies inihi videntur qtd vatio et semper novo gaudent Ubiomm niimeroi sed pamm iilonun frauntur aiudlîo.

Tftrnr., in Apopht., 126.

Nihii sque sanitatem impedit quam remedioriun aebra mutatio. Senic*^ episU a.

(a) Qui, quà destinavit pervenire volt, unam seqaatnr vianii non per maltas vagetur. Non ire istnd, sed errare est.

Id,y epist. 45.

Fallit sœpe viarum muliipliciîas viatorem. Qui uno calle certus ibat haesit in bivio i multoque major est trivii error aut qnadrivii. Sic saepe qui librum unum dficadter elegisset, inntiiiter multos aperuit, evolvitque.

Petrarc^f de Lib, cop,, diaiog. 43.

DE LA BIBUOMANIE.

quelque sorte n'exister nulle part que de vouloir

être partout. A force de faire des incursions, on

ne trouve aucun point fixe où se reposer. On ressemble à ces voyageurs qui sont en pèlerinage toute leur vie. Ils rencontrent des hospices sur leur route, mais ils n'ont jamais d'habitation décidée.

Nous pourrions aussi comparer ceux qui voltigent ainsi sur les livres à ces gens qui vont chercher des avis auprès de tout le monde, qui ne fixent leur confiance sur personne , qui ont beaucoup de conseils et n'ont point d'amis (i). Tels sont ceux qu'Apulée nomme Curiosulos^ et Cicéron He/itto/iei librorum (2). Sans s'arrêter à un bon choix, ils parcourent tous les pays de la littérature à l'aide d'une lecture rapide et super* ficielle.

Il en.est cependant de Tesprit humain comme des végétaux : il ne gagne rien à être sans cesse

(1) Nusquam est qui ubique est. In peregrinatione vitam agentibus hoc evenh» ut multa hospitîa habeant, nuUas amicttias. Idem acddat necesse est ils qui nuUius se ingenio familiariter appUcant, sed omnia currîm et properautes transmittunt.

ISenec, epist* 2.

(2) CfC.| de Fin^f /ik h^^P* 7*

transplanté (i). Il ne faut donc pas être surpris ai les possesseurs des grasdes bibUothèqtbes sont ceux qui étudient le moms. Ebl comment m homme, accablé sous le poids énorme des voluraes, en aurohril le temps i II n^a le loisir de faire aucune autre lecture que celle de quelques catalogues. A peine sa vie suffiroit-elle pour connoitre seulement les titres de tous les livres, les noms de leurs auteurs, de leurs imprimeurs^ les différentes dates de leurs éditions. Une pa*^ reilie étude exclut infailliblement toutes les autres (2).

Que £audroit-il penser d^un Général d'armée qui ne connoitroit ses soldats c^ue par leur nom ou à leur taille, qui auroit manqué la victoire par la conâance présomptueuse que lui î&spiroit le grand nombre de combattants, souvent nuisible, et pour ne s'être pas borné à employer avec dis-

(1) Non convalescit planta qnae saepe transfertnr. NUiil

tam utile est quod in transitu prosit. Senec, epist. i,

(2) An non sdùs iiai^et negotii Ubros ipsos, ac Ubramm titolos, et anctanun nomina ei tibrorum finmas cognosocce?

Quo mihi innumerabiles libros et bibiiothecas quarum dominos vix tota vita sua indices perlegit.

Smc*<f  Tranq. an,t cap* 9*

cernemeut les plus intelligents et les plus valeureux (i) ?

PensonsJa même chose de l'homme de lettres.

Son erreur est de s'imaginer qull fait des con^ qnftles nouvelles dans Pempire des sciences toutes les fok qu'il grossit sa bibliothèque de quelques volumes peut-être inutiles.

Mais qœkfoHm de ces BH^lkmianes me Tépon^ dra ; Je n'achète que des livres à mon usage^ qui sont de la dépendance de ma profession et dans le genre de mes cdnnotssances. A ce discours necroiroit-onpasque cet homme est borné dans ses goûts, modéré dans ses désirs? Point du tout. Il ne rassemble pas, à k vérité, des Hvres de tout gonre ; il se retranche dans la faéulté cj^ M convient ; mais àsm cette faculté mémo, 41 à bien su s'ouvrir une vaste carrière. U fait acquisition de tous les traités qui en dépen-

(i) Utnonnullis ad vincendum muhitodQ beUatorum^ sic librorom multitudo ad disceodum nocet.

Petrarcj de Lib. eop., dialog. 43.

Qui soient domi purgata ac digesta anna ostendere £ere lis rébus minus valent. Idem et îis erenit qui plurima libro-

mm supeUectile consueverunt gloriari.

Thrhir.f m ApophU 107.

ÛS LÀ BIBLlOMANiS.

dent : rien n'y manque, et la collection est nombreuse. ' .

Tel s'adonne aux belles-lettres qui veut tout voir en fait de littérature . Grammaire, éloquence, poésie, philologie, critique, histoire, poly graphie, tout est de son ressort. Ajoutez à cela la multiplicité des éditions de chaque ouvrage. Il faut se donner les suites complètes de chaque imprimeur. Un livre qui manqueroit à ces recueils seroit le désespoir d'un Bibliophile. Ce livre chérif idole de son cœur, objet de tant de soinsj de tant de recherches, ne se trouve point. Il en poursuit, dit-il, la découverte depuis plus de vingt ans sans succès. Cela est bien rude. La privation de ce seul article est capable de jeter du dégoût sur tout ce qu'il a déjà ramassé. U lui est intolérable d'y voir la moindre chose tant soit peu désassortie.

Il convient cependant de recueillir tout ce qu'ont écrit les auteurs anciens et modernes. Il importe d'avoir des Cicérons de toutes les formes, des Horaces de toutes les sortes; des exemplaires du texte seul; d'autres avec les notes : les variorunif les adtisunif lesPamabis, les Barmans i d'autres traduits en plusieurs langues.

U est surtout iadisp^isable de rassembler tous les dictionnaires, les^fiainuuix, iescçmmen* taiïfs, les eiEtraits, les abrégi^iftfÇrAcéraii goût de notre siècie, la presse » reprodiât tous les jours de nouveaux, Veui-on des grands, des petits, des mamids, des portaiiis? On en trcsive un nombre considérable à choisir sur toutes les

matières. Qu'ai-Je dit, Choisir i Ce choix ne sau*- Yoit cmvenir çpfk quelques gens d^iude qm les cherchent pour le besoin, qui les aiment uniquement pour s^ senrîr. Les ^lioiaanes sont pfais généreux et pii;&h»^dis; ne cho^issent jOBf ils achètent tout.

Ea vérité est^làse lOifiBimerâanaksUinH tes du nécessaire, dès que l'on donne à ce né« cessaire une étendue. iii démesurée? Une telle

iofladabiliié est le signe évident d^un esprit ma-> bsKle (1). Mais la muiiipliciié des livres qui inon^ dent aujourd'hui la terre ne contribue que trqf) à fomem^ cette maladie.

Voyes ce nombre prodigieux d'ouvrages qui s'impriment àsm tons les genres et sur tous les suiets qui> sous la séduisante apparence de la

(1} Mgïï mm istâ i^cutlo est«

Senec , epist, 2*

42 DE LA BlBLlOMÀtilE.

nouveauté, ne contiennent souvent que les répétitions perpétuelles des choses anciennes; ouvrages qui se présentent tantôt avec Pappareil volumineux que leur a donné un infatigable commentateur, tantôt avec la sécheresse et la brièveté, quelquefois obscure, des sommaires et des épitomés. Ici les passages sont infidèlement tronqués, là les citations sont superflues.

Considérez ces traduétions hérissées de variantes, et de remarques inutiles ; ces interprétations plus longues et moins claires que le ' texte même ; ces compilations immenses, dignes fruits d'un travail méchanique, occupation ordinaire des écrivains privés de goût et de génie.

Il faut l'avouer de bonne foi : tous ces écrits que la vanité des auteurs fiait éclore et que leur imprudence expose à l'impitoyable rigueur de la censure ; toutes ces productions que l'industrie des libraires nous oikt avec tant d'art sous diverses formes, sous différents aspects, sont autant de pièges tendus à la curiosité publique.

Combien de fois ces titres fastueux, ces avertissements au lecteur, ne donnèrent-ils pas les

plus trompeuses espérances f Combien ces belles

promesses contenues dans les préfaces, ces annonces d'éditions corrigées et augmentées, et toutes ces métamorphoses typographiques n'ontelles pas fait de dupes î Des mystères si abusifs exigeroient l'étendue d'un discours entier pour être mis dans toute leur évidence. Bornonsnous actuellement à des réflexions plus essentielles à notre sujet.

C'est une question encore indécise que de savoir si Tinvention de Pimprimerie a plus contribué aux progrès des lettres et à la perfection de la morale qu'elle ne leur a nui. Ce n'est pas ici le lieu de l'examiner ni de la résoudre ; tout ce qu'on peut dire est que le nombre des livres est immense et que celui des bons livres est trèspetit.

Parcourons d^un ceil rapide leurs différentes espèces et nous reconnoîtrons que si quelquesuns sont l'ouvrage de la vérité, de la raison, du savoir, de la sagesse et de la vertu, beaucoup d'autres sont, le fruit de l'ignorance, de l'erreur, de l'impiété même. Combien y en a-t-il dont il faudrait presque tout retrancher si l'on vouloir supprimer ce qui offense la sainteté de la religion, les droits de la nature, les lois de l'équité^

DE LA BIBLiOMAlilE,

la décence des luœufs, la véracité de rhisuùre, les maximes d'une saine politique et d'un sage gouvernement, les légles enfin du bon sens etdn goùtl

Que peut-on espérer et que ne d<ut«^ pas ccaiodre lorsqu'on se détermine à toot ramasser et à tout lire indifféremment? De ce mélange informe et monstrueux des {^oduotions frhroles et téméraires que le génie humain enfante dans ses égarements, qu'en reste-t-il autre chose à un lecteur avide et inconsidéré, quHm amas conius d'idées Inen aïoîns propres à enrichir son esprit qu'à troubler ou à corrompre son imagitiation?

Idées qui se nmsent mutuellement par la bizarrerie de leur assemblage; qui s'entre-*c^quent aussitôt qu'elles naissent; qui tous ces combats se détruisent les unes les autres et dis^ paroisse enfin comme ces nuées que la lempéie dissipe*

Images trompeuses qui ne laissent dans l'ânie que les empreintes du mensonge ou des perplexités I Chaos immense et ténébreux de sentiments divers^ de contradictions, de doutes, de préjugés, d'opinions et de systèmes oà il est

os LA BIBLÎOMAHIB. 45

aussi difficile que périlleux de démêler le bien d'avec le raa^ le vrai d'avec le faux ( i ).

Voilà ks effets ordia^es que produisent la liberté de penser, la démangeaison excessive d^éciire, ^ par une conséquence nécessaire^ telles sont aussi les suites 4e la passion des livres dont le moindre danger est une vaine super-*

Je tâcherai donc de tirer les bons de la foule pour les destiner à un «sage cakonad^le et leur vouer l'estime qu'ils méâteni, et, jetant un coiy)

d'œil de mépris sur les autres^ je dirai avec un

philosophe : Ehmi ^matis non indigeo! Bien loin que cate surabondance excite mon envie, fe devroia être affecté d^nn sentiment tout op*posé.

Oui| il faut plaindre ceux qui cherchent si vai-

(() Libii innumerabiles sunt, et errores innumeii. Quidam ab impiis, alii ab indoctis edili* Ult qaidem religioni, pletati, ac divinis litteris, bi natorae et justitiXi moribus, Uberalibus <fisciplinis, soi tiistoris^ femmqiie festamni ûéàj omnes

adversi; inque omnibus et praesertim ubi majoribus agitur de rebus, vera falsis immixta sunt. Perdifficilis acpericulosa dbcretiû est, Petrarc.^ de Lib. cop,, dialog, 4).

Ut qui sapîunt non e quovis bibunt fonte, îta non est tutum quemvis Ubriun evolvere. Emm.t ia SimiliL

DE LA BlBLiO MANIE.

nement cette affluence excessive , les regarder comme des malades difficiles à guérir. Pourroisje avoir une autre idée à la vue d^un homme qui, par de pénibles soins j remplit de plusieurs milliers de volumes des appartements qui suffiroient pour loger trois familles ? Je le considère au milieu de cette superfluité monstrueuse possédé de la soif des livres. Il me semble voir un hydropique que den ne désaltère, un avare qui ne se lasse point de thésauriser pour ne jamais jouir, et qui refuse

aux autres, avec une sorte de dureté, la communication de ses richesses.

Le Bibliomane porte ordinairement à un point excessif cette jalousie de la propriété. Plus il accumule ses acquisitions, moins il en jouit et moins il est disposé à les communiquer à ceux qui en feroient un utile emploi. Générosité néanmoins à laquelle il est honteux de se refuser, puisqu'on peut l'exercer sans craindre de s'appauvrir.

Mais c'est une maxime peu touchante pour un homme moins jaloux de Tusage que de la posses-*

sion. On a défini son caractère en disant que c'est un Bibliotaphe. En effet, il craint si fort de faire voir le jour à ses livres, qu'il leur creuse,

DE LA BlBLJOMÀl^iE.

au milieu de son cabinet, une espèce de tombeau (i).

Quel est donc le but de cet homme, si ce n'est

d'assouvir les désirs d'un goût passionné dont il . résulte peu d'utilité pour lui et qui lui interdit les moyens d'obliger les autres? Pour qui a*t-îl élevé cet édifice littéraire dont les différents matériaux lui ont coûté tant de recherches, de peines et d'argent ! Il l'ignore. Thesaurizat et ignorât cui congregabiî ea (2). Ce sera peut-être en faveur d^un héritier qui ne fera aucun cas d'une pareille succession, si ce n'est pour lui faire reprendre sa première forme, c'est-à-dire pour convertir au plus tôt ces livres en monnoie»

« Alors on verra ces assortiments si péniblement assemblés se dispercer çà et là pour ne plus se rejoindre, pour aller se livrer à presque autant de nouveaux maîtres qu'il y a de différents artides. L'ancien possesseur aura beau mettre son nom sur les titres et barbouiller les frontispices .

[1) 'B(^ytoTd(fOty ul soli sapere videantur, librorum aliquid însignium nacti, nemini eorum copiam faciunt, sed in arca velut sepuicbro quodam inclusos asservant.

Rob.Steph. aaxl.

(2) Psaim* 38, V. 7«

DE LA BlBLlOMANiE

de l'étalage de ses qualités^ toutes ces inscriptions, ex UbriSy ex bibliotheca^ ne subsisteront quêtant qu'elles poomint servir à publier sa vanité et sa folie. Elles sercmt ensuite bientôt effacées.

lyauttes ridicules ^ùSkeM encore à notre vue.

Comme i! n'est point de goût si décidé qui n'ait ses variations, point de fmmn à dominame qui ne cède aux cbarmes de rinlérét^ il est aisé de découvrir ici de nouveaux abus dont l'amour des livres ett la source.

On voit des Gens de Lettres qui déshonorent leur protesion par une inconstance déraisonnable ou par un indigne commeice* CeuxHU, bientôt dégoûtés des livres qu'ils ont^ ne sentent d^tttrsuts que pour ceuat qu'ils n^mt pas : ils font sans cesse des échanges. Une fantaisie perp6* tuelle leur fait revendre à bas prix le nécessaire pour acheter cbèremmt l'inotile. Leur cabinet est un tableau nxouvant où l'on ne voit presque jamais deux fois le même objet.

Ceux-là plus avisés, mais trop sensibles à un sordide avantage, recherchent les occasions d'acquérir l^ livres à peu de frais. Ils profitent de l'ignorance ou du besoin des vendeurs, dans

DE LA BiBLIOMÀlfiS. * 49

Tespérance mercenaire de trouver ensuite des acheteurs peu experts ou trop empressés^ et de faire par ce trafic indécent un gain considérable. Ce qui étoit autrefois un exercice d'étude pour leur esprit est devenu une marchandise pour leur avarice,

0 le noble et rare talent qui travestit le philosophe en marchand de livres t Pulchra sane ors qu£ de philosopha libiarium facit (i). Détestable industrie 9 négoce honteux, digne objet du mépris public, excès de cupidité qui met quelquefois la probité aux abois et l'art du connoisseur au-"âessous des conditions les plus viles (2)!

Mais avançons, et préparons de nouvelles couleurs pour peindre les autres caractères de la Bi-

bliomanie.

(1) Pitrarc.^ de Lib* cop,^ diaiog. 43.

(2) Snnt qui obtentu libronim avaritiae inserviunt : pes*

simi omnium, non librorum vera pretia, sed quasi merdum aestimantes. Pestis mala, quse divitum studiis obrepsisse videtur, qua ad coacupi&centix instrumentum ars accessit !

Petrarc.f de Lib^ cop,^ dial. 4;.

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