‹ De la bibliomanieChapitre 5 sur 8 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

e goût des Uvres dégénéré ea passion est une source intarissable de caprices et de raffinements. Leur quantité raul«

tipliée sans mesure ne suffit pas pour remplir les vastes désirs du cœur humain, il faut encore qu'il subtilise sur leur qualités

Iciy la mode, cette volage et impérieuse maitresse du monde^ exerce comme partout ailleurs un pouvoir absolu : le luxe, la délicatesse affectée, la prodigalité, ont pénétré jusqu'au sanctuaire des Muses j cette espèce de contagion en a infecté tontes les avenues.

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! Entrons dans le cabinet d'un de ces Biblio-

manes du bel air, et Von exposera à notre ad^

' miration tout ce que la presse a produit de plus rare et de plus exquis : les beUes éditions des Aides, de Planiin, de Vascozaxiy d'£lzévir, de Vitré, de Mabre-Gramoisy. On y conserve prédeusement celles qui datent du XV^ sidde/ épo* que du commencemem de l'imprimerie (i).

Il est vrai que ces livres respectables par leurs matières, fameux par leur antiquité, estimables surtout par la beauté du papier^ par la netteté des caractères, ont un mérite réel, une valeur qui n'est pas absolument arbitraire. Mais un amateur qui raffine, tel que Cicéron nous le dépéat en le nommant amm aaumm (2), sait bien en exagérer le prix par les qualités accidentelles que son goût trop subtil y fait observer.

D'ailleurs, il croit orner sa bibliothèque lors* qu'il y ajoute certains livres méprisables en eux« mèraesy mais qu'il n'a pas hésité à acheter, souvent à des prix excessifs, par la seule raison

(1) En 1440.

(2^ C/V^r., ad Attic^ lib. i, eptst. 3.

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qu'ils sont uniques ou très-rares. Il est persuadé que l'avantage de posséder un livre de quelque nature qu'il soit, pourvu qu'il ne se trouve nulle autre part, doit être acquis au poids de Tor. Cet exemplaire néanmoins, si vanté^ n'est peut- être devenu cher que parce qu'il est le seul qui ait échappé à l'usage déshonorant qu'on a coutume de faire des mauvais ouvrages, ou parce qu'un accident imprévu a fait périr ie reste de l'édition.

Quelle erreur de placer si mal son estime et de ne pas faire réflexionqae les meilleurs livres sont les plus communs ; que l'intérôt du public, joint à celui des libraires , n'en laisse pas tarir l'espèce ; qu'il est absurde de faire cas de ceux qui ne sont remarquables que parce qu'on en a négligé la réimpression.

Il en est de même de quelques manuscrits que le seul caprice fait conserver. Je sais qu'il y en a de précieux dont plusieurs, uniques dans leur genre, sont gardés avec soin dans nos fameuses bibliothèques , et servent à Pomement de celles de nos Souverains. Mais combien d'autres que la presse n'a pas daigné tirer de leur obscurité et dont la rareté ne peut être attribuée

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qu'au mépris qu'on en a conçu! Tel est, dit M. de Voltaire dans son Temple du Goût,

Vamas curieux et bizam

De yieux manuscrits vermouluSy

Et la suite inutile et rare D'écrivains qu^on n a jamais lus.

Les recherches de nos curieux ne se bornent

pas là» Us estiment par préférence les livres de première reliure. Leur admiration fait surtout remarquer ceux oh Von voit plusieurs feuillets encore unis ensemble, et dont la tranche a échappé au fer du relieur. Ce qui est un défaut aux yeux de la saine raison est ici regardé comme un avantage notable. C'est pour un livre un précieux mérite, dont la preuve se conserve scrupuleusement, aux dépens même de l'usage auquel il est destiné ; car ce seroit un meurtre, au jugement de ces Bibliomanes délicats, que de couper ces feuillets pour les diviser. J'aimerois autant dire que c'est 6ter le prix à un livre que de le mettre en état d'être lu.

Que faudra-t-il penser de ce goût décidé pour les grandes marges, pour les éditions en grand papier? L'avantage de pouvoir relier plusieurs fois les mêmes volumes, et de rendre par ce moyen

Digitizi

leur usage plus durable, avoit Mt assigner aux marges une certaine proportion. Bientôt le price, fertile en nouveautés, a franchi ces limites, et un motif d^utiiité a donné lieu à une invention de fantaisie*

Cependant les gens qui ne cherchent que l'instruction^ ou même ^amusement dans la lecture^ semblent avoir de bonnes raisons pour préférer les livres où les matières occupent le plus d'espace. Mais on voudroft bien leur persuada qu'ils se trompent, qu'ils ont le goût gothique. L'élégance moderne exige qu'il y ait dans les pages presque plus de vuide que de plein.

On peut en avoir un exemple remarquable

dans une édition des Institotes de Justinien^ où l'on a donné aux marges la plus grande lar^ geur (i). Voilà, il faut l'avouer, tme singulière invention pour vendre très-cher le papier Uancl

De quoi ne s'est-on pas avisé pour faire du

nouveau» du merveilleux^ et pour exciter la eu-

(i) Institutîonura Jusliniani libri IV. Lugd. Bat., Gaesbeck, i67S,ia-i6. Cbarta mazima.

Tout le monde connoU ta traiaetion françtùsi de P Éloge

de la folie, imprimée à Paris en 175 1 dans le format d*ttn //1-12, sur du papier

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riosité publique? On a ûnaginé d'employer à rimpression de quelques livres choisis caractères sî menus que leur aspect offense les yeux^ et qu'on ne sauroit les lire longtemps sans risquer de perdre la vue : caractères si délicats qu'ils ne peuvent soutenir l'effort de la presse. Par cette raison, les éditions ont été réduites à un petit nombre d^exemplaires devenus rares et cbers (i). Nouvelle occasion de triomphe pour nos Bibliomaoes,

Le goût des extrêmes s'est jeté du petit au grand. On imprime en {du^euis tomes in-folio des livres que nous avions vus de tout temps sous la forme d'un seul volume in- 1 2 ou in-24. L'Imitation de Jésus-Christ, impdmée au Louvre en grand format et en gros caractères, est une pure (wiosîté de cabinet (2). Je ne crois pas que

(1) Phaedri Pabnl», et PnK Syrii'Senteiitî». PaikUs, e

Typographia regia, 1729, in-32.

Quîût. Horatii Flac. opéra. P. eTyp. reg., 17^) în-î^- M. Tul. Cicesom$ de Amidtia dialogtt&* Pansus, Bauche^

1750, in-32.

M. Tttl. Giceronb Gato major. Parisiis, Barbou, 175S,

(2) De Imitaiione Chriad libii IV^ FarifUa» f Typographia regia, 1640, in-f<d.

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personne fasse sa lecture de piété dans un livre

si n;onstrueusement grossi^ et qui, pour la commodité des lecteurs, devoit rester dans le rang des petits manuels.

Le recueil des fables de La Fontaine, destiné à être mis entre les mains de la jeunesse^ n'avott d^abord paru qu'en un volume de petit format ; mais Famour de la singularité et de la magnificence en a fait exécuter une nouvelle édition de Pétendue de quatre grands volumes in-folio, où Part a si curieusement travaillé que T'acquisition en est interdite à beaucoup de gens (i). *

Le mérite de cet ouvrage étoit trop connu ; cette métamorphose gigantesque n'a rien ajouté à la réputation de Fauteur, ni à Festime que ses écrits lui ont justement acquise. Cette nouvelle invention sert seulement à faire voir à quel arti* fice les typographes sont contraints d'avoir recours pour satisfaire le goût capricieux de nos amateurs*

Ces observations ne m'empêchent pas d'applaudir aux talents des artistes qui s'exercent

(i) FabUs choisies, Paris, Saillant, i^fs^^^es figures sur Us dissdns à^Oudri, gravies par Cackin, Chanâ parva, magDa et maxima.

avec succès à la décoratian des chefs^'œuvres de la littérature ; mais je dis que ce sont là des livres de Pri&ces et de grands Seigneurâ^ Ce que

je déplore est qu^en cette matière cooune en toute autre, les moindres particuliers veulent

s^égaler aux Soiiverams. ils osent affecter sur* tout cette ridicule ambition dans les choses de goût.

Le luxe des arts se présente tous les jours

à eux sous des aspects différents pour attirer leurs regards. La gravure a |>rèté son secfturs à Pmprimerie* Ces deux professions réunies ne laissent rien à imaginer pour Tornement des livres. BUes fournissent sans cesse de nouveaux sujets de tentation à la délicatesse de nm Bibliophiles.

A mesure que les artistes a^lent leur génie/ les curieux ont pour ce qui sort de leurs mains une avidité toujours nouvelle. On a tdtement prodigué et varié les embettissements que les livres sont devenus des recueils d'estampes, des objets plus capables d'amuser les yeux que d'occuper l'esprit. Partout des frontispices allégoriques, des portraits de chaque auteur, des vi*

gnettes, des lettres grises^ des culs-de-lampe, des

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attributs^ des cartoucbesj des bordures symboliques.

L^édition des nouvelles de Bocace qu'on vient de publier tout récemment fait voir jus** qu'où peut aller le luxe du burin. On a surtout lieu de s'étonner que l'appaieil n'en soit pas réservé pour des objets plus dignes de cette pom*. peuse décoration (i).

Ajoutons à tous ces raffinements de goût la richesse et Pélégance des reliures. Ici tout respire la parure et la somptuosité. Ambitiosa omor menta (2), On voit briller sur la couverture des livres le poli du marbre, la variété des couleurs du jaspe. Tantôt c^est du veau écaillé, enrichi de fleurons et de filets d'or ; tantôt c'est du maro-* quin rouge ou vert qu'on a pris soin d'orner d'une riche dentelle.

L'or et l'azur sont prodigués partout : on ne les a épargnés ni dans les bords et bordures, ni sur les marbrures des tranches. Des Uvxes ainsi conditionnés brillent aux yeux, flattent le goût,

(j) Déeamiron itaUtn etfrançoiSy Londres (Paris), 1757, 5 voL aycc des figures par Gravelot^ Cochin, Eistn et autres,

{%) HoraU^ de Art* poit., v. 447. '

font les délices de ceux qui les possèdent» Ce qu'il en coûte pour les couvrir si splendidement excède souvent leur valeur intrinsèque.

S% sont précieux en eux-mèmeS| est-ce en augmenter ^excellence et Tutilité que de les surcharger de tous ces ornements étrangers? Seraije plus instruit des principes de la philosophie et des faits mémorables de Phistoire, plus sensible aux traits impétueux ou insinuants de l'éloquence, plus touché des charmes de la poésie ( I ), lorsque je les trouverai dans des volumes brillants d'un orgueilleux éclat?

Sentirai-je mieux le mérite des œuvres de Démosthènes, de Virgile ou de Bossuet, parce . qu^ellesserontenveioppéesd'un extérieur éblouissant ? Non, je préférerai toujours de voir ces illustres auteurs sous une forme plus simple et plus modeste, et, détournant les yeux de ces merveilles de l'art sur lesquelles je n'ose porter la main de peur de les flétrir, je m'attacherai à des livres dont je pourrai jouir, et que j'aurai la li-

(i) Non me margibus poeta pictis, Aut charta movet elegantiore ; Non me tegmine splendido libeiii.

LangL

DE LA BiBlIOMANiB^

berté de lire à mon aise. Qoiconque se propose pour but Finstfuction ou même ie plaisir ne s'a-* musera pas puérilement à des livres ornés d'ou^ vniges de mimature*

Lorsqu^on fait quelques réflexions sur ces ob* jets de curiosité et de complaisance, on seroît tenté de dire que ce som des bijoux, des cheS^ d'œuvres d^élégance, plutôt que deslivres, puis* qu^on ne les touche qu^avçc une sorte de respect, qu'on ne les onvre que pour les faire admirer, et qu'on les conserve précieusement avec la ferme résolution de ne les jamais lire. Il faudra donc leur cherclier un autre nom.

Mais si, sous ce fard, sous cette écorce de parure affectée, lis n'étdent intrinsèquement que médiocres ou frivoles, quelle qualification pour^ rions-nous leur donner? N'auroit-on pas raison de regretter l'emploi d'une teUe magnificence, et de regarder cet abus comme le signe d'une dé--

pravation de sens consommée?

Prétmdre cacher les défauu <m la mé(fiocricé de quelques ouvrages en les couvrant ainsi d'une enveloppe imposante; vouloir leur donner du relief par la perfection des éditions et des gravures, c'est travailler vainement. L'illusion cesse

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pour peu qu'on les examine, et Fon n'y est pas plus trcrnupé que si l'on voyoit de vils esclaves couronnés de fleurs, ou des courtisanes ridiculement parées des habits ou des diamants destinés à une reine. Convenons que de quelque nature que soient les livres, cette affectation de parure ne changera jamais rien dans leur qualité ni dans le jugement que les vrais connoisseurs portent des uns et des autres*

Que dirons*nous de ces armoires ob ils sont tous pompeusement rangés , où Péclat des do** rures et des vernis relève les ornements de sculpture et le mélange exquis des vases» des figures de bronze qui en font le couronnement!

Séuèque ne pouvoit s'empêcher de dédamer contre cette délicatesse outrée des amateurs de livres. U i'attribuoit bien moins à Tamour de l'étude et à Testime dû aux bons ouvrages qu'à un goût immodéré pour le luxe et i, une vaine affectation. Non fuit elegantia ùLaiy dit ce philosophe, mt cura, sed sîudiosa luxuria. Immo ne studiosa nmdem^ qaoniam non in studium^ sed in spectaculum comparaverant (i).

(i) SwiCf de Tn cap* 9.

. Gardez VOUS de croire que cet étalage de tablettes magnifiquement décorées ait pour principe la considération et le respect dus à la littérature ; que le soin de placer honorablement et de dis-* poser par des ajustements étudiés ce nombre choisi de volumes si richement couverts soit un tribut d'hommages, une espèce de culte rendu à leurs auteurs. Nullement. Ce sont des trophées, des arcs de triomphe que le Bibliomane a consacrés à sa curieuse vanité.

Oh 1 que penseroient ces graves écrivains, ces sages des premiers siècles de l'érudition, qui, tout païens qu'ils étoient, ne cessoient d'invectiver contre le luxe et la mollesse ; qui nous prêchent, par leurs exemples comme dans leurs écrits, la sobriété, la tempérance, le mépris des richesses, l'amour de la médiocrité i Qu'ils se* roient surpris, si, témoins de tout ce faste, ils voyoient leurs propres ouvrages revêtus de cette pompe, placés au milieu de cette parure somptueuse si contraire à leurs maximes !

Il me semble d'entendre un ancien dire à son livre :

Pam^ nec hmdio^ sine me Ubar ibis in urbm.

Vad€, sed incttltus, . •

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Nec te purpureo vêlent vacciniafuco.

Nu titulus miniOf nec cedro charta notetun • •••••••••• •

Née fragUi gemitUB poUantar pumiet fronUs.

Ovid., TrisUy Ub. I» v. i et seq.

Rien n'est plus digne^ en effet, du dédain stoique d'un philosophe que cet art de décorer ^extérieur des livres par des embellissements affectés. Décoration chimérique, bagatelles ambitieuses, vaines productions de l'imagination et de la fantaisie' qui ne cessent de paroitre sous mille formes, et qui ne sont, à dire vrai, que des mignardises et des puérilités (i).

Je craindrois de devenir moi-même minutieux, si je voulois tracer ici le détail de tous les accès^' de toutes les marottes, ou pour mieux dire de toutes les petitesses de la Bibliomanie. Mais il me £aut des crayons plus forts, des traits plus vifs pour exprimer les dangers et les écueiis de cette ' passion.

( I ] Fascînatio nugacltatis.

Sap,^ cap, 4.

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