DB L IUBIGENGE ET DE LA PAUVRETÉ
S*il n'est pas de recherche plus digne d*exciter les travaux des amis de rhumanitë , par quelles épreuves elle leur finit acheter les lumières qu'elle leur promet !
Comme l'infortune individuelle a desseci^ts, secrets qu'une charité ingénieuse parvient seule à pénétrer, b misère envisagée comme une calamité générale a des mystères , mystères qu'un observateur exercé peut seul découvrir. Irait-on puiser ces révéUitions dans les livres? Où sont les livres qui ont tracé un tableau fidèle des douleurs de la misère? De quoi serviraient même à cet effet les dénombremens officiels des îndigéns, dressés pour la distribution des secours publics? Qu'est-(ie que le nombre des indigens, si'ob ne sait ce que c'est que l'indigent lui-même , si on ne se foit une juste idée de la nature et de la gravité des maux qu'il endure? Misère ! abîme de maux , en effet , aussi variés qu'horribles ! le regard n'y pénètre qu'avec effroi. L'amour ardent du bien donnera le courage de l'approfondir. Il osera si^der les plaies , pour y verser le baume. Cette pénible élude serait la bienfaisance , ce que la pathologie est à l'art médical. L'ami de l'humanité servira de guide au savant et à .l'homme d'état.
Les termesde paworeté et d'indigence, employés comme synonymes dans le langage usuel , sont loin d'exprimer la même idée et de peindre la même situation. Lsl pauvreté' est le degré intermédiaire entre la gène et la misère ; elle conduit et confine à l'indigence, mais elle n'est point encore l'indigence même; elle est un danger autant qu'une souffrance. Celui-là estpai^tre, qui n'a pas suffisamment le nécessaire, qui ne l'a qu'à inoitié , qui ne l'a que strictement ; celui-là est appelé pauvre y qui n'a pas de quoi subsister convenablement suivant sa condition. Vindigence estime pauvreté extrême ; c'estla pri* vation du nécessaire ; c'est le dénûment absolu. Il suffit, pour être pauvre , de ne rien avoir en propre , ou même de ne posséder que peu de chose : il faut, pour être indigefit, se trouver hors d'état de se prosurer. soi-même ce dont on
manque. Lepmtvre n'a pour subsister que ses bras; Vindigentïi*2L pas de quoi subsister. Le pauvre éprouve des privatiens; Yindigent est exposé à périr. Le pauvre a surtout besoin d*appui : à Vindigent il faut des sebours. On doit empêcher que la situation. du />ai/.2?r^ ne s'aggrave- Il est indispensable que celle de lVnc{»^^n/soit soulagée. (1)
Cette distinction n'est pa^ de pure théorie; car la confusion, trop facilement introduite, entre les notions de la pauvreté et lludigence, a causé bien des erreurs dans Tadmiiiistpation des secours publics. A la pauvreté, il faut une protection sans doute ; à Tindigence seule un asile ou la subsistance. Les aumônesaccordées à la pauvreté lui raviraient lé premier des biens, cette indépendance qu^elle possède encore.
Quelquefois les expressions pauvreté , pauvre , sont employés aussi dans le langage comme des dénominations génériques qui embrassent toutes les espèces, tous les degrés d'infortunes, et désignent une c{asse entière. L'indigence alors exprime une subdivision de cette classe , le dernier degré de cette échelle. "Ldipmafretié exïindigence, en ce sens, sont le genre et l'espèce, (â)
Il n'est aucune condition humaine, quelque brillante qu'elle* s oit, que l^adversité ne puisse atteindre,
Sur cette terre qui est pour lui un théâtre d'éducation et une carrière d'épreuves, l'homme est appelé à une lutte constante et terrible contré tous les genres d'obstacles et de dan*
(1) GeUe distiactioQ jài'a point échappé à la sagacité des commissaires du ro chargés de faire^^ànièrement, en Angleterre , des iiecherches et un rapport sur iVipplic^tion des lois des ïfiauvres; et c'est prédsénient sur cette distinction» comme nous aurons occasion de l'expliquer par la suite , qu'ils ont fondé le plan de la réforme de ces lois. Report froni his majesty's commissionert far inquîring into the. administration and practical operatitm of tke poor La/tf*
Londres, 1834 » p* 227.
(2) C'est en ce sens générique que l'on emploie le mot pauvre snbstanti^e^ ment: il faut assister le pauvre, le pauvre honteux, etc., etc. {Dictionnaire de Vacadémie française,)
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gers, lutte dans laquelle succombe une foule de victimes. La civilisation, en se développant de jour en jour, change le théâtre de ce combat; mais en étend la surface par les libertés même auxquelles éïïe donne essor. A mesure qu'on descend de degré en degré jusqu'à la condition de la pauvreté, on voit ces obstacles se multiplier, ces dangers s'aggraver; le pauvre reste comme suspendu au bord d'un abtme : le moindre révère, le mointftre accident vont l'y plonger. Le pauvre vit du travail de chaque jour; mais tous les jours ne se ressemblent pas. Le travail est interrompu, la subsistance devient plus chère, la saison plus rigoureuse ; on contracta des dettes; la ruine commence; elle s'aggrave; la maladie, l'âge surviennent. Millet^auses peuvent subitement, ou d'une manière insensible, creuser sous les pas du pauvre le précipice fatal. Et quel sort l'attend ! les horreurs de la faim , les tournions de la maladie, l'abandon, les angoisses, toutes les douleurs de l'âme et du corps! Lugubre et inépuisable tableau! Tantôt ce sont des malheurs individuels : celui-ci perd le peu quil possédait, le fruit dp son travail et de ses épargnes; celui-là se voit enlever le travail lui-même ; après une vie honorable et utile , le vieillard, au lieu de repos , ne trouve que l'isolement, rimpuissance, lès infirmités, et dans son dénûment, la tombe est pour lui trop lente encore à s'ouvrir. Ici, les joies4oinestiques sont troublées, sont changées en amertume, pen* âant qu'un cercle d'enfans est tourmenté par le besoin ; là im deuil succède au bonheur domestique , la veuve , les orphelins restent sans appui ; plus malheiureuse peut-être encore une femme est abandonnée par son époux. Les maux de la ' vie empruntent mUle formes diverses, toutes plus redocitables les unes que les autres, pour détruire les forces, déchirer les organes , aiguiser la pointe acérée des douleurs , appeler le trépas, on condamner l'infortuné à traîner une existence plus cradle encore. La honte vienb se joindre à la misère ; on fuit les regards de ses semblables; si on les rencontre, peut-être hélas! y découvre- t-on le dédain ou l'indifférence ; les forces
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s'épuisent; le découragement les remplace; le caractère se . dégrade; peut-être Fanxiété du besoin conduit au atime; peut-être la tristesse se convertit en désespoir; alors, ô infortune mille fois plus fatale encore ! la créature de Dieu abdique ou perd le premier des biens , sa dignité morale. Tantôt cette misère se déploie en désastres plus ou moins étendus , et des catastrophes générales : un incendie a dévoré un village entier, le quartier d'une ville; Tinondation a couvert une vaste surface du territoire ; l'intempérie des saisons a détruit les récoltes d'un canton., d'une contrée; les maladies épidémiques et contagieuses ont porté le deuil dans les familles ; les opérations du commerce et de l'industrie ont subi une crise qui en paralyse les ressorts ; la guerre a porté ses ' ravages dans le pays ; les troubles civils plus funestes encore que la présence des ennemis , ont armé les citoyens les uns contre les autres, ont suspaadu avec le règne des lois, le principe de la vie sociale.
Dieu! qui arrêtera le cours de tant de misères? Comment s'étonner que tous les regards se tournent vers la puissance publique ? On l'interroge ; on lui demande si elle a suffisamment veillé sur la situation du pauvre en péril , si par des actes imprudens elle n'est pas venue encore la compromettre ; ou la sollicite du moins de venir au secours de l'humanité souffirante ; on la rend responsable des maux, qu'elle n'a pas prévenus , de ceux qu'elle tend à soulager.
Mais quelle diversité dans ces maux et dans les formes qu'ils affectent , dans les élémens dont ils se composent! ici se présentent des distinctions qui doivent être appéciées avec le discernement le plus éclairé.
ARTICLE ni.
De la vraie et de la fausse indigence.
Avant tout, que la vérité soit ici séparée du mensonge* Il y a trois espèces de faux indigens. Chez les premiers ^
DE LA VBAIB BT:BE U FAUBSB HnHQBHCK.' 9
rindigence est pie iodustri^^ ^e^iet J^conds , c*e&i l*apa(hie de riadolence; chez les troisièwto, c*e«t Tégareinent du désordre.
Le méfier de foux indigent a deux avaniages : d*étre fort lucratif et de dispenser de toute fatigue. Une fois embrassé, ceiix qui l'exploitent y font des progrès rapides ; encouragés parle succès, favorisés même, trop souvent, par les erreurs d'une l)onté aveugle ou d'une bienfaisance malentendue, ils le perfectionnent; ils trouvent bientôt dés émules.
Voyez combien cette industrie att habile dans l'art de feindre ! elle a des accens plaintifs , des gémissemens et des larmes à sa disposition; elle est insinuante, éloquente; quelquefois humble et timide , quelquefois fière et 'Confiante , suivant les circonstances ; elle se condamne volontaii^ment à quelques privations momentanées pour en faire supposer de plus graves. Comment la bonté ne serait-elle pas prise à ses pièges? Peut-elle résister h la première émotion que fait éprouver l'apparence du malheur? y opposerait-elle les froides réflexions de la défiance? s'expos8rait--elle, dans le doute même , à joindre le tort d'un injurieux soupçon aux refus de l'indifférence ?
La fausse indigence ne craint pas de revêtir les haillons de la misère. Quelquefois vous la voyez au contraire se présenter à vous avec une mise décente, et sous les formes qui appartiennent aux conditions aisées de la société. C'est alors que l'industrie du métier déploie toutes ses ressources ; ces faux pauvres de bonne compagnie ont des revers bien plus intéressans à vous çxposer que des infortunes vulgaires ; victimes des orages politiques, des évènemeas de guerre, oa de révolutions commerciales^ ils ont subi d'étranges catastrophes; ils sont tombés du sein de l'opulence dans le plus affreux dénûment. lis trouvent, dans les premières dupes qu'ils ont faites , autant de témoins qui viennent les aider à en faire de nouvelles. Ce mensonge de haut parage ^'exploite surtout dans les grandes villes, ceux qui s'y livrent
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ne sont pas en très grand nombre^, mais leur taleot ne se contente pas de proAls modiques ^ et leurs artifices causent un préjudice considérable aux intérêts des vrais indigens.
L'avarice a des manies singoUères , elle s'impose quelquefois toutes les horreurs d'ime misère réelle, afin d'obtenir les moyens d'accumuler : elle -se fait indigente poiff s'eur richîr. On connaît F^usoiple du célèbre mendiant d^Àngleterre qui lafsiu naguère un trésor considérable ; %n en citerait mille autres qui se répètent chaque jour avec des circonstances diTersA. Ces prétendus indigens couchent sur la paille ^ se nourrissent des plus grossiers alipieos , se défendent à peine. de l'intempérie des saisons, manquent de tout peadant \eùt Tie entière , et même Jusqu'à leurs derniers instans ; cependant ils réunissent , cachent, entassent et conservent l'or, l'argent, le linge, les provisions qu'ils laissent périr sans y toucher. (1)
La fainéantise est une^orte d'iiidigence volontaire : le fainéant soufire sans doute; mais il n'est pas nécessiteux, il n'est qu'oisif: c'est lui qui se manque à lui-même; les privations qu'il éprouve il se les impose. Toutefois cette indigence apparente est aussi un mensonge ; car il n'y a pas chez elle dénûment réel ; elle à des ressources , mais elle se refuse à en user.
Celte apathie , quelquefois , est l'effet de l'éducation ; quelquefois celui du tempérament; elle devient une habitude, elle est contagieuse , et ces deux circonstances , en la prolongeant et la propageant , la rendent encore plus funeste. Elle suppose , presque toujours , un certain degré d'affaiblissement dans l'énergie morale de l'àme , et quelque dégradation dans le caractère ; ce qui achève d'en aggraver les suites.
Le vice condamne à des besoins par ses désordres ; la pri-
(1) Thomas Uumm , célibataire, morl en 1838, à. Lexden, comté d*Essex 9 et qui mendiait sur les grandes routes, a laissé 1,700,000 liv. sterling, ou 49 millions et demi de francs , à ses héritiers.
DE LA VRAIE ET DE LA FAUSSE llrDIGBlICk. H
valioD est pour lui la compagne de l'abus. Uindigencë du dissipateur â*a rien de réel ; Tivrogne , le joueur , le libertin, avec des ressources bornées , n'auront plus de quoi subsister. Ce qui leur manque, ce ne sont pas les moyens de vivre, c'est IHMprit de conduite. Leur indigence est un mensonge encore, puisqu'elle met sur le compte de l'adversité, ce Ifti'ifo ne doivent imputer qu'à leurs propres torts. Ces malheureux, il est vrai, dans leur aveuglement, se mentent à eux-mêmes.
Ce mensonge est plus coupable encore chez des chefs de ûimiUe, chez ceux- qui ont d'autres personnes à leur charge. £n se nuisant à eux-mêmes , ils dépouillent ceux dont la destinée leuréiait confiée. Que sera-ce s'ils consument encore de la même manière les secours destinés aux victimes de leurs écarts! ^ . ^ . .
Séparer le mensonge de la réalité n'est pas seulement ici un aetè de justice ,. c'est encore un bienfait ; bienfait pour le véritable indigent qui ne verra plus usurper les secours dont 3 a besoin par ceux qui n'y ont aucun droit; bienfait pour lé faux indigent lui-même qui ne sera plus encouragé dans ses torts ; des infortunes qui commandent le respect ne seront plus confondues avec une imposture qui mérite le mépris ou la répression. Sur cette séparation repose le système entier de la bienfaisance publique ; seule elle peut en assurer les fruits et en prévenir les abus.
Quand on passe de la théorie à l'application , la distinction toutefois n'est plus aussi nettement tranchée. Dans le fait, il faut l'avouer, plus d'un indigent n'appartient d'une manière absolue ni à l'une ni à l'autre de ces deux catégories ^ mais participe à-la-fois de toutes deux , et aggrave sa situation par son apathie ou son intempérance. Il y a du moins dans la situation d'un grand nombre, une sorte de mélange de réalité et d'exagération. Et comment s'en étonner! celui qui souffre n'est, hélas I que trop disposé à s'exagérer ses
souffrances; il est enclin à les exagérer aux autres, surtout
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quand il eo attend son soulagement ; le besoin d'intéresser la pitié donne souvent au malheur une expression trop Yiwe, N'excuserons -nous pas ce tort, si nous considérons surtout quelle est Findiffénencede quelques-^uns de ceux qui écoutent oes plaitties, et la facile crédulité de quelques autres ?
L'observateur pourrait- il faire la part eicacte de ce qui, dans la ftiluation de l'indigent, constitue une infortune réelle, et de ce qui ne serait qu'une misère factice? à la vue de la souffrance, comment conserverait-il assez de calme pour se livrei*à des appréciations aussi délicates? Qui aurait le courage de tenir un compte rigoureux des larmes du pauvre ?
L'infortune réelle et profonde se Aérobe souvent aux regards, elle cherche la retraiief le silence ; la tristesse et la fierté lui font également redouter les regards et le commerce des autres hommes ; quelquefois «^le préférera l'horisâur de ses souffrances à la dépendance où la placeraient des secours étrangers. Le voile dont elle se couvre alors commande le respect et redouble l'intérêt qui lui est dû.. L'asile où elle se réfugie devient une sorte de sanctuaire. Car , au malheur qui déjà par lui-même est sacré , se joignent alors les mérites du courage et de la vertu.
£t remarquez-le : cette indigence qui se cache et se tait, est toujours celle qui est la plus innocente , et la moins méritée. Elle se trouve souvent chez des personnes qui ont reçu une éducation soignée, qui ont joui d'une certaine ai-, sance , et pour lesquelles les angoisses de la misère deviennent ainsi plus cruelles. Telle est la situation du malade alité, du paralytique , de l'enfant abandonné, de l'aliéné, de Tinfortuné atteint de quelque infirmité hideuse. C'est la nature , c'est l'excès du malheur qui enlèvent alors le moyen de réclamer l'assistance.
Aller à la découverte de ces infortunes ignorées , tel est i'4>ffice de la vraie bienfaiss^nce. En les abordant avec les ménagemens qui leur sont dus, elle en obtiendra la rêvé-