DES IICDIGBNS PAR LEUR FAUTE
ment, et souvent les unes concourent avec les autres. L'imprévoyance et la légèreté, nées de cette alliance, multiplient chaque jour les chutes. Un jeune homme plein de santé est loin de songer à la maladie, aux accidens, aux infirmités ; plein de coniance, livré aux illusions; à peine entrevoit-il, dans le lointain, Tépoque des vieux jours. Celui qui prospère s'empresse de jouir, sans se demander si les circonstances seront toujours aussi favorables; il s'engage dans une situation qui lui imposera de nouvelles charges^ sans en mesurer toutes les conséquences. Les plus grands périls, sont les périls ignorés. Quelle situation dangereuse n'est donc pas celle des sujets qui manquent à-la-fois d'instruction, de réflexion, d'expérience, et qui ne sont pas guidés par de sages conseils?
Ne soyons pas trop rigoureux sans doute dans ce que nous eiigeons de l'homme laborieux : laissons-lui ces douces lueursde l'espérance si nécessaires pour le soutenir dans ses fati gaes; n'accumulons pas incessamment dan& sa pensée les images de tous les malheurs qui peuvent l'atteindre. Reconnaissons aussi qu'il est des revers qui trompent une prévoyance raisonnable. D'ailleurs, il en est qu'on ne peut écarter, ou qui penrent survenir avant qu'on ait eu le temps et les moyens de s'armer contre eux, ou qui excèdent toutes les ressources préparés d'avance. Mais le cours de la vie, comme celui dessaisons, présente d'inévitables vicissitudes que le simple bon sens fait juger, auxquelles la pradence doit pourvoir. C'est on devoir de fiiire des provif ions poor les temps moins propices; le travailleur doit tendre à améliorer graduellement son sort; chaque carrière a ses progrès qui sont Tobjet d'une ambition légitime, et dont les perspectives animent le travail lui-même.
L'esprit de conduite, qualité si nécessaire à tous les homnies, devient plus indis^pensable à mesure que la situation est plos difficile. Combien u en a-t-il donc pas besoin celui qui , subsistant d'im faible salaire journalier^ snbit tin présent rigoureBX et n'aperçoit qu'an avenir înc^kaAn ? Que sera-f-e si , an milieu de cHles difficultés, il se trouve encore le chef ou le
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soutien d'une famille ; s'il faut qu'il embrasse dans sa pcns(*(* la destinée de tons ceux dont il est l'appui, qu'il les enloun^ de ses soins, les tienne sous son autorité, les dirige par ses conseils et son exemple?
Il est bien de recommander l'économie ; mais il faut aussi la faire comprendre. L'esprit de conduite renseigne : précieuse lumière , sorte de bon sens pratique, d'instinct raisonnable , Il apprend à n'agir qu'avec circonspection , à apprécier les circonstances, à mesurer les obstacles, à saisir les occasions, à faire choix des moyens, à se rendre comptedeses propres forces, à réclamer ses droits, à contracter avec précautiou, à savoir céder au besoin, à s'approvisionner pour les jours dilficiles, à s'armer conire les dangers et les revers. Il exige l'habitude de se maîtriser, l'empire sur ses passions, le sentiment des devoirs, l'exercice de la réûexion, le calme de l'esprit, un certain degré de perspicacité et de vigilance.
L'instruction apporte tout ensemble aux individus des classes laborieuses, des lumières et des moyens dans l'art de régler leur vie.
Mais ce n'est pas seulement une instruction mécanique consistant à savoir lire et écrire , c'est surtout la connaissance des choses, qui leur procure les connaissances usuelles et positives. L'instruction elle - même produirait peu de fruits, si elle n'était accompagnée de l'éducation qui seule forme le jugement, la raison et le caractère. L'instruction fait des ouvriers habiles; l'éducation seule fait des sujets sages.
Vivre au jour le jour, consommer à mesure, voilà l'erreur de l'imprévoyance; souventmème elle va jusqu'à anticiper sur les ressources à venir. Les dépenses ne s'acquittent point toutes ainsi journellement, en petites frnciions, en portions égales. Le loyer s'acquitte ordinairement tous les trois mois; K'S vétemcns, le mobilier se renouvellent à des époques éloignées; l'hiver amène des nécessités particrulières; la nai^ance d'un enfant survient dan^na famille ; l'un do .•os membres tonil»*^ malade; un renchérissement se l'ait sentir dans le prix dcsdei*-
IHDIGENCE TEMPOBAIRE, lîSDlGEINCB PERMAftE?(TE. 7L
rëes; le travail se raleniil; l'ouvrier établi doit s'approvisionner de matières premières en temps opportun : cependant les salaires,dansunefou1e de professions, s'acquittent chaque semaine ou même chaque jour. Ladiflicultë de mettre en rapport deux termes aussi dîfférens est répreuve de lesprit de conduite. Les circonstances qai amènent les dépenses extraordinaires et par sommes totales, sont recueil de l'imprudence. Hélas! quel difficile calcul! quel est celui qui, au milieu d'évènemens imprévus , soumis à une gène habituelle et pénible, accablé sous le poids des fatigues, pourrait se livrera des calculs assez exacts et les observer assez rigoureusement, pour n'avoir jamais manqué en rien aux conseils de la prévoyance?
L'indigence frappe quelquefois ceux qui ne savent point mériter ou obtenir la bienveillance de leurs semblables. Car, quels que soient l'habileté et les efforts de l'homme laborieux, il ne peut se passer de leur appui. Juste condition que la société attache à ses bienfaits ! Heureuse dépendance qui atteint même les situations les plus aisées ! Moins on est heureux, plus il est utile d'avoir des amis. La grossièreté, la violence, i'égoïsme, la fausseté, l'envie éloignent du pauvre ceux dont l'assistance lui était nécessaire, rendent plus difiiciles les rapports qu'il a besoin de former, rompent des liens qui étalent une protection. Un travailleur d'un caractère violent ne |K)urra rester chez aucun maître ; qui voudrait prendre à son semce une femme de mœurs suspectes, un mauvais fils?
ARTICLE vu.
De l'indigence temporaire et de l'indigence permanente.
De même que l'indigence n*olîre pas dans tous les cas le même caractère, elle n'a pas dans tous les cas la même durée. On a coutume de distinguer Tindigencc temporaire et l'indigence permanrnic : il nous paraît plus exact, plus utile, de
distinguer celle qui est encore susceptible de guérison , et celle qui est incurable.
Quelquefois, en effet, les circonstances qui caractérisent la misère peuvent avoir un terme, soit qu'elles cessent par ellesmêmes, soit qu'on réussisse à en arrêter le cours. Quelquefois elles persévèrent sans laisser aucun espoir ; il ne reste en perspective que le tombeau.
On voit que , dans le premier cas , non-seulement les secours ne se prolongent pas indéfiniment, mais qu'ils n'ont pas le même caractère : ils doivent attaquer le principe du mal; la bienfaisance est appelée à réhabiliter Tindigence et à lui rendre un avenir. Dans le second^ chez le vieillard atteint par la décrépitude, chez certains infirmes, il n'est pins de remède ; la bienfaisance alors adoucit les effets des maux dont la cause échappe à sa puissance.
Ces deux genres d'indigence s'offrent donc à nous sous un aspect difféi*ent, et l'une des plus graves erreurs dans lu distribution des secours est de les assimiler. L'une veut un médecin, l'autre un consolateur.
Ne rangeons dans la catégorie des incurables, que ceux dont l'état est vraiment désespéré. Autrement nous perpétuerions par nos bienfaits même les malheurs qu'ils étaient destinés à détruire.
L'indigence susceptible de guérison cède, suivant la différence des cas , à des remèdes différons. Les maladies , les blessures, la gène née du renchérissement des denrées et de la suspension du travail, le grand nombre d'enfans en bas âge à la charge de la famille, l'état d'une femme enceinte ou nourrice, l'indigence des enfans, etc., sont des circonstances accidentelles qui tendent à cesser d'elles-mêmes. Les dettes contractées, les pertes éprouvées par incendie^ inondation, vol, etc., peuvent être réparées; mais, faute d'être réparées en effet , deviendraient durables. Enfin, les vices et les habitudes de désordre tendent ù perpétuer la misère en se perpétuant eux-mêmes ; cependant ils obtiendront un remède par
iudigeivge tev^oraire, indigence permanente. 7;»
la réforme des mœurs. Voilà trois espèces d'indigences curables qui ne demandent pas le même traitement. Il y a une misère à laquelle le malheureux peut s*arracher par ses propres efforts y et il en est une dont il ne peut être délivré que par le secours d'autrui. Il yi!0 une misère qui se prolonge malgré les secours et quelquefois par ces secours euxmêmes. Telle détresse qui n'était qu'un accident à l'origine, peut devenir permanente par ses suites. L'effet des circonstances désastreuses survit quelquefois à ses causes.
La durée de l'infortune curable est très variable : quelquefois c'est une crise purement passagère ; il n'en est que plus nécessaire de la secourir, car ses suites pourraient devenir permanentes. Une chutje, une blessure, priveiont un ouvrier de la capacité de travailler pendant quelque temps ; s'il n'élait bien soigqé, il resterait estropié pour la vie. Le père defamille, atteintd'une maladie grave, oubliera ses maux quand il sera rétabli ; mais, s'il succombe, la famille perd en lui son soutien.
Une maladie chronique demande un long traitement; rendant délaissé au berceau demande à être protégé pendant un certain nombre d'années.
Il y a donc plusieurs espèces d'indigence temporaire. Il en est une quW pourrait appeler intermittenie : elle est sujette à se répéter par intervalles, quelquefois à se reproduire périodiquement. Pour les familles pauvres, le retour de la saison rigoureuse; pour les femmes, les époques de la grossesse, des couches, de l'allaitement ; pour les tempéramens faibles et délicats, les fréquentes indispositions font succéder alternativement aux temps favorables , des jours de besoins ; les secours alors doivent être suspendus , sauf à renaître avec les circonstances qui les appellent.
L'indigence a ses périodes croissantes et décroissantes. Il y a quatre périodes pour l'enfant : le temps de la nourriture, ou pour mieux dire celui pendan t lequel il ne peutencore marcher ; le tempsqui suit jusqu'au moment ou il peut fréquenter l'école ;
le temps pendant lequel il fréquente Técole, c'est-à-dire de 6 à 12 ans ; enfin radolesccnce, c'est-à-dîre Tintervalle de 12 à 18 ans. La situation de la veuve s'aggrave à mesure qu'elle avance en âge; celle du vieillard, selon que ses infirmités se multiplient; celle du père de famille^n'vaison du nombre d'enfans qui lui surviennent, aussi long-temps qu'ils sont en bas âge ; la dernière s'améliore quand les enfans, se développant, commencent à exiger moins de soins, et bientôt à seconder leurs parens.
ARTICLE YHI.
De quelques eircofts tances qui accompagnent l'îndr'gence.
ProDOstics de Tindigence.
Avant même que la misère éclate, il est des pronostics qui en annoncent l'approche, signes précui*seurs qui échappent ordinairement à l'attention de l'observateur, et qui cependant, s'ils étaient remarqués, enseigneraient à prévenir des infortunes imminentes, semblables à ces Vigilans gardiens dont les signaux dénoncent la présence des dangers. Plusieurs philantropes ou économistes ont éveillé sur ce point la sollicitude des amis de l'humanité : le chanoine de Rochow , à Dessau (1), le pasteur Wagemann, à Gœttingue (2), Tilluslre Franklin, aux Etats-Unis, Maefarland (3), Jérémîe Bentham Qi) et M. Malthus (5), en Angleterre, ont élevé, si Ton
(1) Versuch ud»er Armen-Anstalten, etc. Berlin, 1789.
(2) Gcctt'mghches magasin fur industrie und ArmenfPflege, années 1789 à 1701, t.I, p. 62,203,823.
(8) Recluetches sur ks pawnres, dans le recueil des mémoires sur les établis^ sernens d'immanité, t. I.
(4) Esquisse d'un ouvrage en faveur des pauvres, ibid.
(5) Essai sur la population}^.
PRONOSTICS DE L Z?flUtiE>'CE. /.>
peui dire ainsi, sur la roule que suit l'honimo vivanl de sou travail , divers fauaux qui raverlisseul du voisinage d'un précipice; ils ont prédit une ruiue future ([ui se prépare sous les apparences trompeuses d'un présent prospère.
Ces pronostics peuvent se découvrir, ou dans certains souvenirs du passé , ou dans certaines circonstances du présent , ou dans les prévisions d'un avenir probable , ou dans la conibinaison de ces considérations diverses.
C'est en pénétrant dans la situation du pauvre, que nos regards saisiront ces signes précurseurs souvent cachés encore et presque imperceptibles. N'oublions pas que la dénomination de pauvre n'est pas, dans le langage ici employé, synonyme de celle ^indigent; la première indique une situation voisine, sans doute, de Tindigence, mais supérieure. Indépendante encore , et c'est en ce moment qu'on reconnaît combien la distinction est essentielle à établir. Veillons donc attentivement sur le pauvre , parce que sa position est périlleuse par elle-même, sans le traiter comme s'il était indigent déjà, ce qui serait le moyen de le rendre tel.
Le pauvre n'est-il encore qu'au début de sa carrière de tniYail, et sa pauvreté n'est-cllo encore que l'effet de l'impossibilité où il a été d'améliorer son sort? Le pauvre, malgré sa pauvreté, est-il en progrès? ajoutc-t-il, en avançant, quelque chose à ses ressources? Rassurons-nous : la gène qu'il éprouve n'est que Fépreuve de son apprentissage , l'aiguillon naturel de son industrie.
Le pauvre, au contraire , déjà avancé dans sa carrière , se monlre-t-ii dans un état de décadence? Est-il descendu d'une situation meilleure? Nous sommes justement alarmés; il estAiienacé d'une chute nouvelle; les mêmes circonstances, qui déjà Tout fait décliner, tendent à le faire tomber dans le précipice. N ayant pu se maintenir dans l'aisance , comment réussirait-il mieux à vivre dans la gène? Celte décadence vient quelquefois de loin , elle arrive iriînc manière insensilde : les ivssourrcs décroibseni, les h»s"iiiS augmcnlent : la nuilliru-
reuse victime n'a pas le courage de se plier chaque jour à de nouveaux sacrifices , elle s'en prépare de plus rudes.
Le travailleur qui , dans la saison favorable , consomme tout le produit de son travail; le jeune homme qui, seul et libre encore, plein de santé et de forces, ne met en réserve aucune épargne , dans une situation joyeuse où rien ne leur manque, assis tranquillement au banquet de la vie , ne voient pas Torage qui gronde sur leur tête. La prophétie d'une détresse plus ou moins prochaine est pour eux presque infaillible : les jours difficiles, les jours mauvais avancent en silence; la mauvaise saison survient; la demande de travail est suspendue ; un accident frappe au moment le plus inattendu; le danger ici naît de la sécurité elle-même et de l'imprévoyance qu'elle engendre.
Le péril s'aggrave si le pauvre contracte des dettes. Il compte sur des épargnes, peut-être, pour s'acquitter ; mais sera-t-il dans l'avenir plus heureux ou plus sage que dans le passé? Cet avenir même lui appartienl-i! ? Ce n'est pas qu'il n'y ait pour l'homme laborieux des. emprunts fructueux : tels sont ceux qui servent à lui procurer un métier, des matières premières, lorsqu'il emprunte a des conditions modérées, lorsque sa spéculation est bien conçue, c'est-à-dire s'il doit trouver dans un travail plus productif le moyen de servir les intérêts et d'amortir le capital. Mais tout emprunt fait pour subvenir à la dépense courante est une ruine. La ruine devient plus rapide lorsque l'intérêt est usuraire.
Il y a peir de pronostics plus inquiétans que de voir une personne gênée vendre^es effets. Elle les vend toujours fort au-dessous de leur vraie valeur et du prix auquel elle pourra ensuite lés remplacer. Par là, elle porte atteinte à sa considération , à son crédit ; elle trahit des embarras , des désordres peut-être. L'inquiétude s'accroît à mesure que les objets vendus avaient une utilité plus réelle; si, par exemple, on lui voyait vendre ses outils, son métier. N'est-ce pas presque comme si elle renonçait à l'usage de ses bras?
PRONOSTICS DE LinDIGERGE. 77
Prendre à crédit, cVst s'endetler par petites portions; les dettes s'accamulent plus racilement. On rend donc un mauvais service aux personnes gênées en leur livrant à crédit les objets de consommation. D'ailleurs le prix ne comprend-il pas alors y et une prime d'assurance , et Tescompte des intérêts?
L'époque du paiement des loyers, et en général tout paiement qui arrive à jour fixe , et se compose de sommes un peu fortes, fournit des indications précieuses sur les périls du pauvre. A celte époque fatale , le pauvre est-il pris au dépourvu? il n'a pas préparé les épargnes nécessaires , il devra anticiper sur Ta venir; s'il tarde, il s'expose à des frais de poursuite, à la saisie du mobilier, à un déménagement ruineux. JNous nous inquiéterons sur le sort de la personne qui change souvent de logement, qui se loge d'une manière défavorable pour sa santé ou pour l'exercice de son industrie. NouB nous alarmerons sur le sort d'une famille désunie : les alTeetions de famille soutiennent le courage, multiplient les ressources ; les dissensions domestiques font soupçonner des vices, refroidissent la prévoyance.
Entrons sous le toit du pauvre, dans Tintérieur de sa famille ,. examinons l'état du mobilier, l'ordre qui préside à son arrangement, les soins qui ont été pris pour son entretien; voyons si la propreté règne , si les consommations sont bien entendues, si les provisions sont faites à propos. Un observateur exercé lit sur les fronts, découvre dans l'expression des visages si la sérénité, l'activité se conservent, si un principe de vie morale anime encore ceux auxquels la fortune a refusé ses fiivears. Il fait plus : il s'entretient avec eux , sans leur fiiire subir d'humiliantes investigations ; il découvre quelle est leur situation réelle , et s'ils savent bien la juger euxmêmes.
Effels de riudigence.
L'indigence est une cause, à son tour, autant qu'un effet ; aux itiaux qu'elle étale sous nos yeux, il faut joindre encore ceux dont elle porte le germe dans son sein. Fatale progéniture ! Ces maux prolongent, multiplient, augmentent la misère ; s'étendant au loin , ils atteignent la société.
Cette-réaction funeste afTeçle à-la-fois les forces physiques, les facultés intellectuelles elle caractère de l'indigent, et, ce qu il y a de plus déplorable , elle produit aussi une indigence héréditaire. D'abord tout , dans l'indigence , conspire et à engendrer les maladies , et à rendre la guérison ' plus difficile : l'excès des fatigues , la mauvaise qualité des * alimens, l'insalubrité des logemens (1) , l'insuffisance des vê- ^ lemens, le défaut de soins et les peines de l'âme. L'air lui- ^ même, la chaleur bienfaisante du soleil, manquent trop ^ souvent aux malheureux. Les soins de la propreté leur sont '-. difficiles; ils s'épuisent, ils languissent; une vieillesse précoce abrège leurs jours; les enfans auxquels ils donnent la ■ vie héritent à leur tour de ces dispositions fâcheuses, naissent chélifs et débiles.
Le nombre moyen des malades , à Paris , est de lUjOOO en- ' viron, ou de 1/12*^ de la population; le nombre des malades traités à domicile , dans la même ville , s'élève chaque année '* à près des 2/3 du nombre de ces indigens , ou aux 8/i2* de la population relative. Le nombre des malades traités dans ; chaque quartier se proportionne non à la population totale, f mais à la population indigente. Les trois premiers arrondis- ; semens de la capitale, qui jouissent d'une aisance plus gêné- ^'
(I) Dans un rapport adressé au ministre de riiitérieur, le 19 mars 1829 1 ' M. de Villeneuve, préfet du Nord, annonçait qu*à Lille 3657 indigens faabi* taieut des caves étroites , privés à-la-fois d'air et de himicre.
EFFETS DE l'j>DIGE>C.E. 7î>
raie, n'envoient annuellement aux hopiiaux que 18, 23, 26 malades sur 10,000 habîlans, tandis que les 8% î)'^ et 12*^ arrondissemens , où règne la plus grande pauvreté, en envoient 50 et 5i, e'est-à-dire plus du double.
Aussi la longévité est-elle sensiblement plus abrégée dans la classe des indigens. Les précieuses recherches de MM.Villolet Villerraé , sur la mortalité comparée des divers arrondissemens de la capitale de la France, nous enseignent qae la longévité y correspond bien moins aux circonstances topographiques qui pourraient intluer sur la salubrité du séjour, qu'au degré d'aisance des habiians. Les relevés publiés en 1829 , par M. le préfet de la Seine , sur le mouvement de la population de Paris, conduisent au même rébidtat. La mortalité moyenne de cette ville, calculée sur les décès, soit à domicile, soit dans les hôpitaux et hospices, ayant été, pendant la période quinquennale de 1821 à 1826, de 1 sur 56 UhllOO habitans, elle ne se retrouve plus que de 1 sur 52 dans le l*' arrondissement, de 1 sur US dans le 2*", de 1 sur /i3 dans le S", quartiers qui, nous l'avons remarqué, renferment le moins de pauvres. La mortalité s'élève au contraire à 1 sur 30 dans le 9* arrondissement, à 1 sur 28 dans le 8*, ù 1 sur 26 dans le 12", c'est-à-dire dans ceux qui renferment le plus d'indigens pendant Ja même période. Le 12' arrondissement a perdu dans les hôpitaux 1 de ses habitans sur 61 ; le 8, i sur 73 ; le 9*, 1 sur 74, tandis que le T' ne s'y est vu enlever qu'un sur 2/i3 ; le 2% 1 sur lo'i; le 3*, i sur 120. C'est une proportion de 1 à i!i entre les deux extrêmes. La même observation se reproduit dans chaque arrondissement; il suffira d'en citer ici UD seul exemple : en 1828, la mortalité générale dans le 11* arrondissement ayant été de 1 sur 52, celle qui survint parmi les indigens inscrits s éleva à 1 sur 26. En 1829, la première ayant été de 1 sur kU , la seconde s'éleva à 1 sur 2/i.
Des obsen'aiions du même genre étendues à dillërens pays, ont conduit sir Francis d'Ivernois à consiil('»rer le chiffre mortuaire ^ comme le xij.fiy.^oîr.e du pi'U-u'i'ii'mi. Pour nous
servir de ses expressions (1). Ce régulateur cependant ne saurait être adopté d'une manière trop absolue; certaines causes agissant sur la durée générale delà vie moyenne dans un pays, d'une manière plus sensible que sur Taisance de ses habitans. L'introduction de la vaccine elle seule a beaucoup accru la longévité en Europe; certains climats sont moins favorables à la prolongation de la vie humaine , quoiqu'ils imposent à l'homme moins de besoins.
La maladie, en atteignant le pauvre, trouve déjà son tempérament affaibli parles privations et la tristesse. Les secours de l'art lui arrivent plus lentement, plus difficilement. Restet-il dans son domicile? il manque des choses les plus nécessaires au succès de son traitement? est-il transporté à l'hôpital? le trajet déjà l'expose à de plus graves accidens ; la seule vue de cet asile de douleurs fait sur lui une impression fâcheuse ; il est séparé des objets de ses affections ; peut-être l'accu- '
mutation des malades diminne-t-elle les chances de la guéri- > son. Lorsqu'il se rétablit, llndigence vient encore contrarier > le régime que demanderait la convalescence. S'il succombe; y: sa dernière heure, hélas ! est accompagnée pour lui-même et : pour les siens d'amertumes singulières! Tantôt il ne peut re- : cevoir les derniers adieux de ceux qui lui sont chers ; tantôt ^. l'étroit réduit où il vivait avec eux , unique gtte de ceux qai u lui survivent, les voit pressés autour de son cercueil. ;
Elevé au milieu des larmes ou dans l'abandon^ l'enbnt da i pauvre ne recueille qu'imparfaitement le bienfait le plus pré- m cieux pour l'homme, celui de l'éducation. Ses parens , s'il les x conserve, accablés d'infirmités, de travaux, de soucis, pour- j ront-ils s'occuper de lui? Il errera sur la voie publique; il g restera livré à lui-même; il commencera à contracter les habî- j^ tudes du désœuvrement, du désordre. Si l'on trouve pour lui de ^ l'emploi dans les ateliers , peut-être sera-t-il accablé dé tra- jj vaux qui excèdent ses forces. j
(1) Bibliothèque universelle de Genève, mars 1830 , p. 251. ^
£FFBTS DE L INDIQEIUGE. 81
Aussi voyops pous la misère, comme l'ignorance, se perpétuer dans les Pmilles ; les exemples , les habitudes viennent encore confirmer ce triste héritage. La mendicité surtout, eiercée comme un métier, se transmet de génération en génération. Les derniers neveux ne voudront point déroger, et, végétant dès le berceau dans la fange , ils auront perdu jusqu'à la faculté de rougir.
Il est des âmes généreuses que l'adversité élève ; la vertu a le noble privilège de les faire sortir triomphantes de cette rude épreuve. Mais ceux que le malheur ne grandit pas, succombent à ses atteintes; les âmes vulgaires s'abandonnent au découragement; la tritesse les consume. Les habitudes d'une vie misérable, dépendante, le spectacle constant d'objets tristes ou hideux , les circonstances qui exposent au mépris des antres hommes,tendent insensiblement à dégrader le caractère- Et quelles suites cet avilissement n'entratne-t-il pas? L'énergie s'éteint avec la fierté :1a négligence, l'incurie, le désordre, s'emparent d'une existence déconsidérée. Se croyant abandonné du sort. Le malheureux s'abandonne lui-même. L'aspect dégoûtant qu'ofirent trop souvent aux regards le costume et le séjour de l'indigence, est quelquefois moins encore l'effet de la nécessité, que celui de l'absence de tout sentiment de décence ou de honte.
Peut-être au lieu de se laisser aller à cet excès d'abattement, le cœur du malheureux s'aigrira :1a comparaison de sa destinée avec celle des êtres plus favorisés lui fera éprouver les tourmens de l'envie ; son humeur deviendra chagrine et sombre. Repoussé et presque banni du commerce des autres homnobes, laissé à l'écart, condamné à végéter dans les rangs infëneurs^ les jouissances de l'amitié lui sont ravies. Les re- .Jttfons" sociales sont empoisonnées pour lui , au sein même de sa famille. Ces angoisses pourront l'entraîner au désespoir: tantôt des parens abandonnfTont les enfans auxquels ils ont donné le jour; tantôt le tourni'ènt de la faim suggérera la pMisée d'un délit.
Hâtons-Dous de le reconnatlre cependant, et disops4e hautement : l'indigence réelle, innocente dans ses causes, engendre beaucoup moins de crimes, qu'on ne le suppose généralement. L'indigence mensongère , ou du moins Tindigence née du vice est celle qui devient coupable; et si Ton s'y méprend, c'est qu'on n'a pas su les distinguer entre elles.
L'indigence est donc , de sa nature, un mal tout à-la-foi& croissant et contagieux. L'espérance , le ' progrès , ces deux grands trésors de l'humanité, n'existent pas pqur elle. An eoatraire elle marche vers la décadence. En venant se joindre aux maux qui déjà par eux-mêmes étaient les plus dignes de pitié, elle les aggrave par une fatale alliance. Les douleurs de l'âme viennent encore se combiner en elle avec les tourmens corporels. La veuve, la femme abandonnée et trahie dans ses affections les plus sacrées, l'orphelin , l'enfant délaissé sont privés des joies de la famille. G)mbien sont légères les priva* tions personnelles, auprès de celles du père , de la mère de famille, de l'époux, lorsqu'ils recueillent les gémissemens des êtres dont ils voulaient être l'appui, et qui sont atteints ainsi dans les plus chers sentimens du cœur ! Ah ! la misère extérieure frappe aisément les regards, elle excite dès le premier moment la sympathie ; mais elle ne révèle que bien imparfaitement les malheurs qu'elle entraîne avec elle. C'est au fond de l'âme qu'est le foyer des peines les plus cruelles de l'iùdi^ gent ; là peut-être est aussi pour lui la source des plus grands périls ; et ce qu'il y a dans sa situation de plus digne de pitié est souvent ce qui est le plus ignoré.
A mesure que le fléau de la misère croit et se propage, la société s'affaiblit dans les élémens de sa prospérité présente, dans les gages de son avenir : elle perd une partie des forces physiques et morales qui devaient être productives pour elle. Si la misère réelle est une grande calamité sociale, que sera-ce de la fausse indigence lorsqu'elle vient à se propager, à se confondre avec la vérit^le? Le système entier de l'écononaôe générale en est dérangé : la fainéantise est provoquée ; le men-
DIFFICULTÉS DES EECUERCUEt). 83
songe triomphe; le vice reçoit des CDCouragemens; les dons de la bienfiiisaBce sont détournés de leur destination; la paix paMique est menacée ; les mœurs reçoivent une profonde atteinte. Ce sont surtout les faux pauvres qui suscitent la guerre delà pauvreté contre la richesse.
Qœ le lecteur nous pardonne d'avoir été contraints de dérosier sons ses yeux des tableaux aussi déchirans ! Bientôt, ■oos oflons le croire , il sera consolé , en découvrant dans le principe îles maux dont il a dû sonder la profondeur la lu- Bière qni &k indiquera les remèdes. Il partagera y dans la rechercbe de ces remèdes , et nos motifs et nos espérances.