DES PROLÉTAIRES
n'est donc point prolétaire ; mais il n'est séparé peut-être du vrai prolétaire, que par une faible distance.
L'homme qui loue son travail en nature , s'il n'a d'ailleurs aucun pécule, est le vrai prolétaire. Telle est la condition du journalier; telle est celle du commissionnaire, du porte-faix ; à moins que ces derniers , comme à Paris et dans quelques autres villes, ne jouissent par les réglemens de police, d'un privilège qui confère à leur emploi un prix de finance. Telle est encore et surtout la condition des ouvriers réunis en ateliers par un entrepreneur^ comme les maçons , les mineurs , les ouvriers des filatures, et ce qu'on appelle généralement les compagnons dans les métiers divers, si Texercice de leur profession est leur seule ressource. On voit cependant des gens qui travaillent pour leur propre compte, et qui restent dans les rangs des prolétaires^ parce que l'exploitation à laquelle ils se livrent n'exige pas un capital de quelxpie valeur : le chiffonnier n'a besoin que d'un crochet et d'une hotte.
Les villes ofirent, et des occasions plus abondantes, et des modes- plus variés pour la location du travail. Elles doivent donc entretenir un plus grand nombre de prolétaires.
L'instruction est un vrai capital ; elle est un moyen d'exploitation ; elle représente des avances faites. De là un rapport inévitable entre le règne de l'ignorance et le nombre des
prolétaires.
Dans les pays trèâ fertiles , où la nature fait les principaux
frais de la fécondité du sol , la culture exige moins d'avances ; la propriété peut donc plus facilement se concentrer dans un petit nombre de mains, et le nombre des prolétaires vient ainsi à s'accrottre. Dans les pays où l'exploitation agricole est perfectionnée par un système d'opérations en grand , dans une région qui abonde en troupeaux, en pâturages, dans ceux qui sont couverts de forêts , la propriété étant moins divisible, les prolétaires doivent être plus nombreux en raison de ce perfectionnement. La propriété d'une mine et d'une usine ne peuvent se partager en petites fractions. Les biens apparte* I. 11
liant à TEtat, aux communes, aux établissemens publics, sont retranchés de la masse de ceux qui peuvent, en se divisant, multiplier les propriétaires.
Il en est de même des entreprises industrielles qui sont exploitées en grand : les expéditions maritimes , les opérations de banque^ les fournitures pour le compte de TÉtat, le commerce en gros , les manufactures mises en jeu par de puissans moteurs, mille autres spéculations ne peuvent s'accomplir que dans des proportions assez vastes -, souvent on opère sur une plus grande échelle, pour opéi*er avec plus d'avantages. Ces entreprises tendent également à multiplier les prolétaires. Cette tendance peut cependant être combattue et paralysée par Tesprit d'ordre et de prévoyance , si ceux dont ces entre • prises occupent les bras font des épargnes sur leurs salaires; mais on ne peut former des. épargnes qu'avec le temps , et une foule d'accidens peuvent les détruire.
Le prolétaire, par son travail, est placé dans la dépendance d autrui ; mais il est diverses manières de louer le travail : à la tâche, à la journée , pour un temps plus ou moins long, en s'engageant avec une seule personne , ou en s'offrant ^ à plusieurs. Celui qui loue son travail à une seule personne î^ pour un long espace de temps , comme le valet de ferme, ^ obtient plus de sécurité au prix d'une plus grande dépen- .s» dance. Celui qui travaille à la lâche, ou qui ne loue ses se^ yy vices que pour un instant , comme le terrassier, le coounis- p sionnaire, a plus de liberté, mais moins de certitude dans ^ son avenir -, ses périls sont plus imminens , mais l'inquiétude 1 même peut entretenir sa diligence. !«.
Celui qui possède s'attache à sa propriété ; il est jaloux de la conserver, de l'accroître ; il en conçoit une sorte de dignité ; son activité est entretenue , il prend le goût de l'ordre^ il respecte mieux la propriété chez autrui ; il comprend mieiH les institutions sociales; il devient ainsi un membre plus utili l^ de la société. La société se fortifie donc par la multiplicatiott. des propriétaires , s'ufifoiblit par eelle des prolëiaires.
ElLTIIfCTIOJK DE l'iuDIGENCE. 163
Le sentiment de la propriété est beaucoup plus vif, ses effets sont plus sensibles chez les possesseurs de la propriété territoriale; celle-ci a quelque chose de plus sensible, de plus solide , de plus durable ; elle donne à Thomnie une plus haute idée de sa puissance , elle le place dans une alliance plus
étroite avec la nature : elle inspire donc plus de fierté et plus de confiance.
La richesse mobilière se prête singulièrement à la formation des épargnes , ear elle peut s'agglomérer par très petites (ractions, s'acquérir à volonté, se produire à chaque instant; elle reçoit mille formes diverses. Sa présence et sa circulation au sein de la -société viennent donc au secours de ceux qui cherchent à sortir de la condition de prolétaires. Mais elle est singulièrement fragile ; elle est sujette à mille accidens , sou-* venta une déperdition graduelle et inévitable 3 elle passe de main en main avec autant de facilité que de promptitude ; elle peut s'évanouir, en quelque sorte, à Tinsu de ceux qui la possèdent : sa jouissance est donc plus précaire , ses possesseurs sont plus exposés à retomber parmi ceux qui ne possèdent pas. Cest dans son orbite qu'il est tout ensemble plus aisé , plus fréquent, de s'élever et de déchoir. Là où la richesse mobilière abonde, il y aura de plus fréquentes et de plus nombreuses vicissitudes; les prolétaires auront plus de moyens de salut ; ceux qui possèdent encourront plus ^e chances de ruine : on verra des élévations et des chutes également rapides.
ARTICLE VI
i^ueUes espérances sont permises sur l'exiinction de l'indigence dans la société
humaine P
Dans rétat présent de la société humaine, il y a donc,
cl'Bne part , nne classe de personnes qui , sans être dans Fin-
ftigence, y touche immédiatement, est exposée à y tomber
Ûèê qn*un accident vient accroître ses besoins ou diminuer ses
. ^essources. D'un autre côté , une foule de causes incessam-
<lient agissantes tendent , en effet , à occasioner ces acci*
dens par les maladies, les blessures > rintempérie des saisons, les guerres , les agitations politiques , la suspension du travail , les désordres et les excès que les passions entraînent. Il y a donc des indigens ! de la même manière qu'il y a des vieillards , des enfans, des infirmes, des blessés, des gens alités , des idiots. Il en est des accîdens de Tindigence comme il en est des vols , des incendies , des inondations , des naufrages, des épidémies.
Les progrès des sciences médicales , et surtout ceux de Thygiène, rendent les maladies plus rares et moins graves, fa- <;ilitent leur traitement, prolongent la vie, conservent les forces. Les soins de l'administration, la prévoyance des lois, préviennent, circonscrivent ou diminuent les calamités publiques. La civilisation , Tindustrie , les mœurs , la législa- 1 tion , le gouvernement , la magistrature , contribuent en mille manières à favoriser Tabondance , à seconder Tessor de la distribution du travail. Chaque perfectionnement social doit^ . de jour en jour, combattre de même Tinfluence des causes de f rindigence. Jusqu'à quel point ce perfectionnement peut-il ^ (}lre porté? jusqu'où s'étendra la sphère de ces bienfaits? Il est = permis , il est utile , il est Juste de concevoir à cet égard de hautes espérances; mais il est difficile d'établir par anticipation des calculs positifs. Une seule chose semble certaine, c'est que, s'il sera toujours possible de diminuer la misère, il ne sera jamais possible de la détruire; c'est que, si le f perfectionnement social peut toujours avancer, la perfection • absolue est ici-bas hors du pouvoir de la société , comme de j l'individu. •
Les progrès de la civilisation , en se fondant sur le développement de l'indépendance individuelle, laissent chaque individu placé tout ensemble et sous la responsabilité de ses propres actes, et sous la dépendance d'évènemens qu'il ne saurait toujours prévoir, dont il ne saurait toujours triompher.
[1 n'est qu un état de société dans lequel on pût fermer
EXTINCTION DE l'indigence. 165
tout accès à Findigence : ce serait celui où, comme dans le système d'esclavage des anciens , dans le servage féodal^ dans le régime des corporations, partout où le travail est asservi, la classe inférieure de la société abdiquerait son in-
dépendance, achèterait à ce prix sa sécurité par la protection obligée de ses maîtres, au prix de sa dignité morale, et même d'une forte portion de son bien-être matériel. Là, il n'y aurait pas en effet d'indigens, parce qu'il n'y aurait aucune chance d'adversité ni de prospérité. Le prolétaire ne pourrait espérer , il est vrai, que le plus rigoureux nécessaire; mais il aurait généralement l'espoir de l'obtenir. Le travail spontané n'existerait point pour lui ; le travail ne lui serait pas né- J cessaire comme ressource ; il lui serait imposé comme joug, et dans toute l'étendue dont ses forces le rendraient capable. Toutefois la sécurité de l'esclave et du serf ne serait pas encore absolue : n'aurait-il pas à redouter les oublis ou les injustices de son mattre? L'histoire ne nous apprend-elle pas
Jquel était le sort des ilotes à Sparte, celui des esclaves à Rome, et ne nous offre- t-elle pas le déchirant tableau des vieux serviteurs qui^ en récompense de leurs longs services, étaient abandonnés dans une île du Tibre ?
Mais, dès le moment où l'homme devient l'arbitre de ses destinées, il doit subir les conséquences de ses erreurs et de ses fautes. Dès le moment où l'homme est émancipes l'usage de sa liberté l'expose à mille accidens. Il ne s'affranchit que sous la condition de se conduire avec sagesse, de redoubler d'efforts etil'affronter des obstacles. En travaillant il se blesse; en naviguant il s'expose aux naufrages ; en agissant il entre dans une lutte contre une foule d'obstacler-j agir c'est vaincre : victoire qui constitue son honneur, son mérite, sa condition obligée, et pour laquelle ses forces individuelles ne suffisent pas toujours ! «
En appelant l'homme au libre exercice de ses facultés, la Providence l'a aussi manifestement appelé ici-bas à une lutte âpre etpirolongée au dehors comme au dedans de lui-rnenie.
166 PREHIÈRE PARTIE. LIVRE tl. CHAP. I.
L'homme entrant, par le développement de la civilisation, en possession d'une nouvelle existence , y rencontre de nouveanx périls ; tantôt il subit des revers comme une punition méritée : tantôt la crainte de les subir excite son activité. La vie est un combat qui met incessamment son courage à Tépreuve. L'indigence s'assimile sous ce rapport à tous les autres maux de la vie, aux peines de Târoe. Les conditions les plus fortunées en apparence sont soumises à la loi commune; n'est-il pas aussi pour elle des dangers, des revers, des combats et des souffrances?
La créature humaine ne peut, dans une foule de situations, se suffire à elle-même : les faibles ont besoin de Tappui des forts ; l'enfance, ia vieillesse, l'infirmité physique et morale invoquent une protection assidue ou une assistance momentanée. Cette nécessité est l'un des fondemens de la société; elle révèle la destination qui appelle l'homme à l'état de société où s'opèrent l'échange des services et l'alliance des forces, où se forme la communauté des intérêts. Ainsi, de la faiblesse des enfans, des femmes, des vieillards, baissent en partie les liens de Camille; ainsi, du malheur naissent les relations sacrées de la bienfaisance. L'inégalité des conditions produit des effets analogues à celle des àges; la différence des destinées détermine uu mode d'alliance entre les hommes. De même que la Providence a dote le coeur humain des affections domestiques, elle Ta doté aussi de la pitijé, de la charité, de tous les sentimens généreux qui font voler la force au secours de la faiblesse. Plus la société se perfectionne, et plus ces uobto sentimens acquièrent d'empire. Lorsque le maître pourvoit aux besoins de son esclave ou de son serf, il ne fait en quelque sorte que soigner sa propre chose. A l'époque de Ta^ franchissement, la garantie de cette assistance disparaît; la générosité doit prendre sa place; son rôle commence, rôle sublime, mais immense, rôle qui s'étend, disons mieux qui s'élève, en raison de l'affranchissement lui-même. Il entrait aussi dans les desseins de la Providence que la société bu-
EXTiircTioif DE l'ikdigencb. 167
maine fut le théâtre d'un commerce entre la confiance de la faiblesse qui invoque un appui, la bonté qui Toffre, la reconnaissance qui Taccepte.
Serait-ce donc prétendre que la Providence n'a point voulu Tamélioration du sort des classes pauvres et laborieuses; qu'elle les a éternellement destinées à subir le même degré de malaise et de souffrance? Non sans doute : Dieu a créé Tbomme perfectible, et il est manifestement dans ses vues qu'il se perfectionne par l'état de société, que la société se perfectionne progressivement elle-même : toutes les améliorations entrent dans ses plans ; les gens de bien qui y coopèrent sont ses ministres. La destinée des classes pauvres et laborieuses se trouve certainement fort améliorée, surtout dans certaines contrées ; l'exemple de ces contrées prouve qu'une aussi heureuse révolution pourrait s'accomplir aussi dans les autres. L'avenir offre aux amis de l'hun^mité de douces et abondantes espérances. Le présent écrit a pour but, dans toute son étendue, de justifier ces espérances, en recherchant les moyens les plus propres à les réaliser. Mais, la première condition pour y réussir, c'est de ne pas se bercer de chinfériques illusions. Il est impossible d'éviter que l'homme ne porte la peine de ses propres fautes et de ses erreurs ; qu'il ne soit quelquefois la victime des évènemens extérieurs. Ce n'est point ici accuser la Providence, la rendre complice des erreiirs et des vices des Gouvernemens et des individus, comme le prétendent des philosophes chagrins. La possibilité du mal est la condition inhérente à la liberté. De là vient que la situation la plus critique pour l'homme est le moment de soi» émancipation, le passage de l'état de servitude ou de vasselage à l'état d'entière indépendance. On sait que les esclaves affranchis forment dans les Etats du Sud, aux £tafô-Unis, la classe la plus malheureuse de la société. Habitués à se reposer sur leurs maîtres du soin de leur avenir et de la direction de leurs actions, ils ne savent ni se conduire, ni combiner, ni prévoir. On se rappelle la (rélèbre proposition de
168 P&EHltBB PARTIE. LIV&£ II. GHAP. I.
Tauteur de Tesprit des lois : «La servitude avilit rhomme jusce qu'à s*en faire aimer. >> Les époques d'abolition de la servitude et de la féodalité ont été marquées par Tapparition d*une classe nouvelle et nombreuse de misérables, qui , ne pouvant se suffire à eux-mêmes, invoquaient les secours publics, et souvent menaçaient Tordre social lui-même, en demandant à la violence les ressources qu'ils ne savaient ou ne pouvaient réclamer de l'industrie . C'est ainsi que la Jacquerie, misère armée et sanglante, leva le terrible étendard de la guerre de la pauvreté contre la richesse.
Mais, de ce qu'il est inévitable que les accidens de l'indigence se reproduisent sous mille formes, il ne s'ensuit pas que leurs effets doivent se prolonger indéfiniment, et qu'il n'y ait pour eux ni soulagemens ni remèdes. Ici précisément interviennent la charité privée, la bienfaisance publique. Leur mission vient d'en haut : elles réparent les pertes; elles renouvellent, raniment; forment le complément nécessaire de l'œuvre de la civilisation.
On ne voit point de pauvres dans la Société des Amis, chez les Frères Moraves, dans les communautés Israélites; on en voit peu chez les Musulmans : pourquoi ? C'est que le sentiment de la fraternité, la bienveillance mutuelle, y assurent à | tous les infortunés l'assistance .suffisante au moment opportun. La victime est relevée au moment où le malheur la frappe. L'affection opère ce que l'esprit de propriété produisait dans le système de l'esclavage. Exemple digne de toutes nos méditations, et qui nous montre jusqu'où nos espérances pourraient atteindre, «i le même esprit venait animer la société tout entière î
Il y a donc inévitablement des pauvres, il y aura toujours ' des pauvres , en ce sens qu'il y a inévitablement, qu'il y aura toujours une carrière ouverte à la bienfaisance publique ou à | la charité privée, comme au courage individuel. On pourra voir les besoins de l'indigence soulagés ; mais ou ne pourra voir un état où ils n'invoquent pas ce soulagement. Les lar-
aA»POETS DB l'industrie ET DE l'iKDIOENGE. 169
mes de la veuve pourroot êlre essuyées, Torphelin pourra recevoir les bienfaits de l'éducation ; mais il faudra toujours un appui aux veuves, des tuteurs aux orphelins, des consolateurs aux affligés.