CHAPITRE II
De l'industrie, dans ses rapports avec les causes de l'indigence, l'ouvrier considéré sous le double rapport de consommateur et de producteur.
ARTICLE l*^ Considérations préliminaires.
Si le travail est la source de la richesse, l'industrie qui n'est que le mouvement générai du travail pourrait-elle êlre accusée d'engendrer l'indigence? n'en est-elle pas au contraire et le préservatif et le remède?
Long- temps cette question ne fut pas même mise en doute. On tenait pour constant qu'aucune cause ne contribuait aussi puissamment et aussi directement au bien-être de toutes les classes de la société, que les progrès de l'industrie. Cependant, c'est à l'époque même où ces progrès sont devenus plus rapides et plus sensibles, que des alarmes inattendues se sont manifestées. Quelques-uns ont ^redouté l'excès de production; d'autres se sont effrayés de l'essor des grandes exploitations; d'autres ont redouté la simplification introduite par les machines; d'autres ont signalé les dangers d'une industrie qui repose sur le commerce extérieur; d'autres ont déploré les développemens acquis par l'industrie agricole ; d'autres, enfin, ont vu la misère s'accroître avec le luxe né de l'aisance, et même par l'activité des ateliers. Sous ces apparences de prospérité que les créations gigantesques de l'industrie étalent à la surface de la société hu-
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oiaine, on a cru découvrir des influences désastreuses pour la destinée de la classe la plus nombreuse de la société. Aux ■ yeu\ de certains penseurs, les conquêtes de Tindustrie ne seraient en réalité qu'un fléau.
Problème d'une élaboration pénible, il est vrai, , parce qu'il est exlrêmemeut complexe, parce qu'il ne se prête point à des solutions absolues! Pour y porter quelque lumière, tachons avant tout d*^ déterminer par une analyse exacte les élémens dont il se compose.
L'industrie, cette puissance productrice, née du travail ré- * fléchi de l'homme , en venant se joindre à la puissance créatrice de la nature, peut avoir trois objets principaux : ou les ^ produits eux-mêmes, ou les Instrumens et les procédés, ou les échanges.
£ile peut étendre la quantité des produits, ou en améliorer la qualité, soit en prolongeant la durée de leur usage, soit en rendan t leurs propriétés plus efficaces . Quelquefois elle ; fait apparaître des produits nouveaux. Quelquefois elle fait '^ sortir des produits déjà connus, de matières ou localités qui n'étaient point accoutumés à les fournir.
Elle peut multiplier les instrumens, leur conférer une nouvelle énergie, en rendre l'emploi plus facile, les mettre I mieux en rapport avec leur destination. Quelquefois elle crée des puissances jusqu'alors inconnues. Quelquefois elle varie les combinaisons, les applications ; elle simplifie, abrège les opérations, économise les forces, le temps, la matière ; elle prête au sol lui-même une fécondité artificielle; au bras de l'homme, une plus grande dextérité; aux théories de la science, une réalisation pratique.
Elle peut, en favorisant les échanges, donner aux produits une valeur plus considérable, les mettre mieux à la portée du consommateur; soit qu'elle rende les transports plus rapides, plus sûrs, plus économiques; soit qu'à l'aide du crédit et du mouvement commercial, elle facilite les transactions entre ceux qui produisent et ceux qui consomment.
KAPPOKTS DE l'iSDUSTRIE ET DE L*fKDIGENCE. 171
Ces trois ordres de progrès supposent diverses conditions, sont déterminés par divers ordres de causes ; telles que !a présence , Tabondance des matières premières , la présence et Tagglomcration des capitaux; le nombre, la capacité de travailleurs disponibles.
Ils sont secondés ; 1" par la division du travail, qui , d'abord introduit la distinction des professions industrielles suivant les produits ; qui , pour la production d'une même œuyre, ensuite répartit les rôles entre divers coopérateurs;
2** Par les découvertes de la science, la direction qui leur est donnée vers les résultats applicables, la propagation des lumières de la théorie et de Fart;
y Par les encouragemens qui naissent de l'émulation, de la demande des cotisommateurs, des mesures de l'adn^inistration publique, et des faVeurs de l'opinion.
L'industrie subit à-la-fois l'influence de toutes ces conditions et de toutes ces causes d'une manière générale ou partielle, universelle ou seulement locale , plus ou moins durable ou momentanée.
L'industrie peut être staiionuaire, progressive, rétrograde j ses progrès ou sa rétrogradation sont plus ou moins rapides. Tantôt elle se déplace , changeant le théâtre de ses travaux ; tantôt elle modifie les conditions rémunératrices du travail.
Tout progrès de l'industrie vient sans doute ajouter à la masse de la richesse commune ; mais quelle influence exercet-il sur sa répartition? accroît- il toujours en même temps, ou du moins dans la même proportion, le bien-être de la classe la moins aisée des consommateurs ?
L'homme est à-la-fois le but pour lequel l'industrie opère, en cherchant à contenter, même à exciter ses besoins; et lïnstrument principal que l'industrie emploie pour produire. Le travail lui-même remplit la double fonction et de producteur et de répartiteur de la richesse; il joue quelquefois l'un dé ces deux rôles, indépendamment de l'autre.
Les individus des classes les moins aisées se présentent àla-fois , comme consommateurs pour participer aux richesses que l'industrie a fait naître, et comme travailleurs pour concourir à les produire. Leur bien-être peut donc être affecté sous deux rapports différens : ou relativement à leurs dépenses, suivant qu'ils trouvent plus ou moins facilement à s'approvisionner ; ou relativement à leurs ressources, suivant qu'ils trouvent à s'employer d'une manière utile pour euxmêmes.
Le mode d'emploi pour le travailleur varie d'abdrd suivant le théâtre et la nature du travail, c'est-à-dire suivant qu'il s'applique à l'industrie agricole ou à l'industrie manufacturière.
Il varie , d'ailleurs , suivant la plus ou moins grande indépendance de l'ouvrier; suivant qu'il remplit le rôle de maître ou de compagnon ; suivant qu'il travaille pour son compte ou pour le compte d'autrui.
Il varie encore suivant l'étendue de l'exploitation , et le nombre de personnes qu'elle emploie.
Il varie enfin suivant le degré d'instruction et d'habilelé qu'il exige de la part du travailleur.
De cette dernière disiiuclion résulte la différence établie entre les simples métiers et les arts. Les premiers n'exigent qu'un certain apprentissage de la main et de l'œil ; les seconds demandent des études, des calculs. Telle est la limite qui sépare le forgeron, par exemple, de l'horloger ou du fabricant d'instrumcns. Ces trois dernières circonstances se réunissent ordinairement pour distinguer les établissemeos de fabriques et de manufactures, des simples ateliers d'artisans.
Tels sont, si nous ne nous trompons, les principaux points de vue dans lesquels il convient de se placer successivement pour apprécier l'influence que le mouvement de l'industrie exerce sur la destinée de la classe la moins favorisée et lu plus nombreuse.