COWDITION DU PAUVRE COMME CONSOMMATEUR
ARTICLE II
De la condition du pauvre ( i ) considéré comme consommateur.
Les progrès de Tindastrie deviennent autant de bienfajls pour le consommateur mal aisé, en tant qu'ils rendent ou plus abondans, ou plus accessibles, ou plus utiles, les objets qui sont à son usage. Mais la sphère des objets qui sont à l'usage du consommateur malaise, est assez restreinte ; elle ne s'étend guère au-delà des premiers besoins : simple spectateur des jouissances de commodité ou de luxe que verse sur les personnes plus fortunées une production nouvelle ou plus abondante, sa condition n'en est pas changée.
Ce n'est pas que les personnes de la classe mal aisée, alors même qu'elles n'entrent pas en partage direct , ne profitent indirectement, quoique d'une manière peu sensible, des améliorations qu'éprouve la condition de la classe supérieure, surtout celle de la classe moyenne. Mais elles ressentent plus vivement aussi les privations auxquelles elles sont condamnées, lorsque les jouissances des classes supérieures, dont elles se trouvent exclues, venant à s'étendre, rendent le contraste des situations plus frappant encore.
Il faut le reconnaître : le pauvre, considéré dans sa qualité de consommateur, ne participe immédiatement que dans une proportion assez faible , à l'accroissement d'abondance qu'amène le développement des manufactures. Non-seulement
(i) CeA à dessein que nous parlons ici des consommalions àvL pauvre^ en général , et non de celles de ïbidigent en particulier.
Nous prions le lecteur de se rappeler la distinction que nous avons établie cûtre lepaupre et Vindigent (livre i®', chap. i*', art. a, page 4).
En recherchant les causes de Vindigence, on arrête ses regards sur la considération immédiatement supérieure, afin d*observpr quelles sont les circonsUnces qui la font succomber, ou qui la présenent de la chute.
dans cet immense marché, la plupart des produits ofiferls ne s'adressent point à lui , mais le petit nombre de -ceux qui sont à sa portée et qui correspondent à sa consommation personnelle, sont en général moins soumis à Tinfluence des progrès de l'industrie; car les objets destinés à la consommation de la classe mal aisée sont généralement ceux à la production desquels l'art concourt pour une part moins importante , et qui subissent un moindre degré d'élaboration. Les denrées qui servent à la subsistance du pauvre, et qui représentent, comme nous l'avons vu , les principaux élémens de sa dépense, sont consommés à-peu-près dans l'état où elles sont livrées par le sol ou par les animaux. Les yétemens qui le couvrent, les meubles qui sont à son usage^ supposent davantage le concours de la main-d'œuvre ; mais cette main-d'œuvre est bornée, comme la matière est gro^ssière. Souvent il en façonne lui-même une partie. Les puissantes découvertes de la mécanique et de la chimie, les brillantes applications des sciences aux arts, n'interviennent que très médiocrement dans la préparation de ce petit nombre de produits qui composent l'étroite sphère de ses jouissances.
Toutefois, il reste encore une a^sez vaste carrière aûx bienfaits de l'industrie pour améliorer la condition du pauvre, eu lui rendant plus abondans, plus utiles, plus accessibles les objets qu'il consomme. Déjà les progrès de l'agriculture multiplient les denrées, en perfectionnent la qualité. Ils dolent le sol d'une nouvelle fécondité parles assolemens, les digues, les irrigations^ les engrais; ils introduisent des cultures nouvelles ; ils procurent des soins mieux entendus à l'éducation des bestiaux, à celle des arbres ; ils munissent le bras du laboureur d'instrumens mieux confectionnés; ils soumettent l'exploitation entière à un système mieui^ entendu.
En jetant les yeux sur le prix moyen du froment en France, pendant une suite de 232 ans, de 1699 à 1830, on remarque que ce prix, évalué en fraction du marc d'argent, a été
> GOliDITlOn DU PAUVRE COMME CONSOMMATEUR. ilb
généralement plus élevé pendant la première moitié de cet intervalle de temps que pendant la seconde ; il donne en effet, de 1599 à 1712, une moyenne de ,Vo'o de marc; et, de 1712 à 1830, une moyenne seulement de t5t4: dififérence rK^ ou 1/27*. La moyenne des quinze dernières années, de 1817 à 1830, est elle-même un peu au-dessous de la moyenne générale des 218 années précédentes. Or, on ne saurait douter que le marc d'argent ne représente aujourd'hui une valeur beaucoup plus faible, puisque la quantité de ce métal répandue dans la circalation s'est beaucoup accrue^ et que d'ailleurs son o£Qce, comme moyen d'échange, a été, par le développement du crédit, suppléé en mille manières'. Il résulte de là que la valeur réelle du froment sur nos marchés est sensiblement réduite , quoique la population pendant le cours de ces 232 an- . nées se soit considérablement accrue. Elle a certainement doublé depuis le règne de Louis XIV, et cependant les vingt dernières années de ce règne nous présentent le prix du froment à une moyenne de -^ de marc d'argent, tandis que pendant les quinze années de 1817 à 1830, elle ne s'élève pas au-delà de réô- L'industrie agricole a donc réussi à élever le produit des récoltes en grains de notre sol, dans une proportion beaucoup plus forte que celle de l'accroissement de la population. Aussi la France« ai^ourd'hui comme pendant le cours des derniers siècles, et mieux encore, se suffît-elle ordinairement à elle-même, et produit même au-delà de ses besoins, année moyenne, en approvisionnemens de blé , bien que le nombre des individus qui se nourrissent de froment se soit proporlionnellemenl accru par suite des progrès de l'aisance générale (1). En 1 8J5, les récolles ne produisaient guère au-delà des besoins d'une population de 28,998,680 habitans. En 1835, le produit des récoltes, après avoir abondam-
(x) Nous avons emprunté le tableau suivant aux savantes recherches et aux. ^énieus rapprochemens de M. le baron de Morogues, dans son traité liiho^ Sniphié Des causes de la richesse et de la misère diez les peuples ciçilisés, 1888(-
ment satisfait à la consommation intérieure, a fourni êno un excédant considérable de grains à l'exportation. (1)
Depuis 1815 seulement, près de 2 millions d'hectares été, en France, conquis sur les terres incultes (S); une grai partie a été consacrée aux céréales : la culture d'une éteni considérable de terres a été en même temps améliorée. L'I tare de froment qui , en 1815 , ne donnait, terme moyen , < 8 hectolitres 59 1. et AO c, a produit, ôgLUS les années c vantes , jusqu'à 10, 12^ et même 13 hectolitres. La réc< des pommes de terre , pendant le même intervalle , a presi doublé. Le prix du froment qui , pendant les vingt ann antérieur^es , s'était maintenu de 25 à 26 franco l'hectolit]
Nous y avons seulement ajouté la dernière colonne, pour ramener TéviliM des prix à une fraction du ionarc d'argent.
Prix du setter rfc b/é en France, comparé eut marc d'argent.
Périodes.
1 de 1599 à 1614
IMoyenne de 132 ans :
Maximum : 0,70 dans la T période.
Minimum : 0,38 dans la 11^.
(i) En 1835, l'exportation des céréales a représenté en France une Ta de 29,124,000 ir., tandis que les importations n'ont pas dépassé 8,015,000
(a) Terres ensemencées en 1815. Kn 1835. Accroissement,
En grains de toutenature. 13,279,301 hect. 14,888,345 bect. 1,609,044 bi En pommes de Xerte. . . . 558,955 803,354 244,399
Prix du 1
letier.
Valeur du mare.
Rn
■m^ COTIDITIOU DU PAUVRE ^C03niE CO>SOMiHATKUR. 177,
reste, depuis les dern'uVes années, dans la limite de 20 à 21 francs. (1)
Et cependant de quelles améliorations le sol de la France ne serait- il pas encore susceptible, soit par de nouvelh^s conquêtes^ cpmme les dessèchemens de marais , soit en perfectionnant le mode d'exploitation et les procédés de culturel
L'Angleterre, avec la même proportion de terres en culture, est redevable à un meilleur mode d'exploitation, à des procédés miei^ij^ entendus, d\in produit bien supérieur à celui de la Fraucé. Sur un territoire qui n'est au nôtre que dans le rapport de 3 à 5, elle récolte une valeur de 5 milliards 420 millions, tandis que la France obtient seulement 4miltisii*ds et demi. L'hectare qui donne à peine, en France, 8 hectolitres de froment et 14 d'orge, donne , en Angleterre, jusqu'à 20 hectolitres de froment et 30 d'orge. Cependant, le nombre des têles de bétail a doublé en Angleterre depuis einquante ans. La population des bestiaux élevés sur le sol fiançais atteint à peine celle que nourrit celui de la Grande-Hrelagne, quoique beaucoup moins élendu : encore le poids des bestiaux , en France , est-il exirémemeni inférieur à celui fies bestiaux du Royaume-uni (2).
(1) On &ait que dans l'état pré«ient 18 inillionls seulement de personnes consomment en France du froment, et (|uo la consommation annuelle par lèle est évalué à 2 hect. et demi par année, à raison d'une livre méîrique par tète et par jour.
Les relevés de 1825, 1826, 1827 et 1828 ont donné une con<;ommation
totale et annuelle en France de :
I 47 millions d'hectolitres de froment ;
! 29 — — de seigle;
j 28 — — d'autrej crains.
\ 104 millions d'iieclolitres de tous grains, on 3 hectolitres
I ^8/lOO par tète et |)ar an.
I En 1819f on évalua Texcédant de produits sur la consomma don à plus de ^2 millions d'hectolitres de grains, destinés soit au\ iiuinmes, soit aux 'inii^ux. Dans les bonnes années, l'excédant du fronienl seul etl évalué à 6 uiillioQsd'heclolitres (voir les Rapports publiés par le Ministère du comiuerce).
{2) Statisùcal illustrations. 1837. Voir l'extrait publié à Paris {lar la Hex^ur \ ^'itaunique, dicenthre 1837.
178 PREMIÈRE PARTIE. f>URË H. GHAP. II. «
L'industrie agricole , quoique la moins rapide , la plus limitée dans ses progrès, a donc le pouvoir de fournir à la consommation des provisions beaucoup plus abondantes , et d'améliorer ainsi la situation du consommateur.
Les progrès des autres branches de l'industrie contribuei|t aussi, pour leur part, quoique d'une manière moins iimnédiate, à maintenir l'abondance sur les marchés où 1& pauvre s'approvisionne de denrées.
D'abord , par le seul effet de la consa^)gainité qui existe entre les diverses branches d*industrie, les exploitations rurales profitent , à plusieurs égards , des perfecttonnemens obtenus en d'autres genres d'opérations ; elles* profitent de l'extension que reçoivent les capitaux et le crédit ; elle| profitent de l'avancement des arts mécaniques et métallurgiques;
elles profitent de la nouvelle valeur donnée è certains produits, comme la soie, la laine, le lin, le chanvre, les plantes tinctoriales, les dépouilles de la betterave; et par là, elles peuvent livrer les substances alimentaires à un pvix plus modéré. L'industrie concourt aussi à perfectionner la manipulation des denrées, la mouture, la boulangerie, à prolonger la conservation des substances alimentaires.
Les travaux et lespcrfectionnemens qui favorisent la circulation des denrées, répartissent ainsi d'une manière plus égale entre les habiians, les productions du sol ; en rendant les communications plus faciles, ils multiplient les échanges qui apportent les denrées au consommateur. Ainsi les habitans des villes étendent leurs rayons d'approvisionnement; les habitaus des contrées les moins fertiles participent à la riche dotation de celles qui sont plus favorisées; tous les marchés du pays entrent en rapport les uns avec les autres.
Le développement de l'industrie manufacturière elle-^mémc ouvre au pays qui en est le théâtre^ l'accès des marchés étrangers, et lui procure les moyens d'en extraire les subsistances que son propre sol nesullirail pas à produire. Sous ce