CHAPITRE VIL
Gomment les erreurs de la lûenfalsanoe miiltîplîent les înâiffeBi.
Signaler d'unç manière générale la funeste influence q«e peuvent avoir sur la multiplication des indigens, l'abus, les écarts de la bienfaisance dans les efforts même qu'elle fiait pour les soulager, serait redire aujourd'hui une vérité devenue triviale. Mais, il peut être utile de rechercher en quoi consistent précisément ces écarts, pour en prévenir le retour, et d'examiner s'il ne s'est pas mêlé quelque exagération dans la multitude des reproches dont on a, sous ce rapport, acca-* blé les établissemens publics.
ARTICLE I«'. Comment ces erreurs encouragent la fausse indigence.
Les erreurs de la bienfaisance multiplient les faux indigens, en favorisant les sollicitations mensongères; elles multiplient
SBfWSS DBS Ea&lU&8 DE LA BIENFAISAUCE. &4i
les indigens véritables, en favorisant le défaut de conduite. Or 9 rien d'abord ne favorise autant , ou plutôt jie provoque davantage les sollicitations mensongères , que la bienfaisance qui. s'exerce les yeux fermés. Elle sera trompée d'autant plus souvent, qu'elle aura une connaissance moins certaine et moins exacte des nécessités qu'elle croit assister. Une sorte de collusion s'établit entre le faux indigent, qui se dérobe à toute investigation, et la bonté aveugle qui ne sait pas s'enquérir.* iSous ce rapport, il n'est pas sans doute d'écart plus funeste dans la bienfaisance que la protection qu'elle accorde à la mendicité , en accueillant les démandes des mendians. La collusion dans ce cas est complète. L'un ne laisse rien connaître, l'autre ne peut rien vérifier. Gomment donc se fait-il que les économistes, qui s'él^ent avec, le plus de force copCre les abus qui dérivent des erreurs de la bienfaisance , soient cependant ceux qui se montrent quelquefois les plus indulgens pour la mendicité (1) ? comment se fait-il qiîe ces écrivains, en accusant le régime des secours publics de multiplier les indigens, blâment en même temps les mesures prises par l'administration publique pour réprimer la mendicité? Sont-ce donc les seeburs publics qui donnent naissance à ce fléau , qui l'entretiennent ? ne sont-ce pas eux au contraire qui le préviennent? ne sont-ils pas une condition indispensable pour en arrêter le cours?
. L'erreur d'une bienfaisance, qui s'exerce au hasard et sans connaissance suffisante, est quelquefois la suite d'un défaut de lumières et d'expérience; quelquefois elle est l'effet d'un préjugé, quelquefois, la conséquence d'une impossibilité matérielle de s'instruire ; quelquefois enfin, elle résulte naturellement
(1) Voyez spécialement Touvrage de restîmable pastear M. Naville , De la Charité légale, etc., 1836, t. 11, 6* partie, première section.
Dans la 4* partie de cet ouvrage, nous considérerons les mesures répresûves de la mendicité sons les rapports du droit ; nous examinerons si elles mé- ' ritent les reproches d'injustice, d'inhumanité, d'inutilité qui leur sont adressés par cet auteur y et par M. Duchàte] dans son Traité sur la (Parité.
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de la négligence on d'une trop grande facilité dans la bonté elle-même. lies dons privés sont surtout exposés à oe genre d'erreurs; plus le nombre de ceux qui donnent s'étendi plus les chances d'erreurs s'accroissent. Les simples particuliers ne trouvent guère d'autres moyens de s'en garantir \ qu'en c<»iflant la distribution de leurs aumônes à des mains expérimentées ; ils instituent de la sorte une administration collective, née de ia confiance générale , qui revêt les mêmes caractères que l'administration publique, qui emploie les mêmes moyens d'information et de contrôle. Ici donc encore, ce n'est point au régime des secours publics qu'il faut s'en prendre de ce aecond genre d'écarts et dés abus qu'il entratne. Les secourst publics sans doute peuvent être accordés avec trop de légèreté s o'est ce qui arrive loi*sque l'admission aux établissemens bospi«« taliers , lorsque la distribution des secours à domicile n'est pas subordonnée à des conditions précises, on lorsque ces conditions sont mal réglées, ou enfin lorsqu'elles sont mal observées dans la pratique : mais, en général, aigoord'bui sur^ tout qu'elle est éclairée par la science, l'administration publia que regarde précisément comme l'un tle ses premiers devoirs de s'environner des informations nécessaires pour une vastB application des secours ; sa mission est d'établir des règles générales et constantes à cet égard, comme dans toutes les autres branches des services qui sont confiés à ses soins.
£n général , on provoque la fausse indigence, chaque fob qu'on permet à un individu de se mettre lui-même spontanément, ou de placer ceux qui lui appartiennent à la charge d'autrui; chaque fois qu'on le laisse ainsi se constituer seul juge des droits qu'il peut avoir à être secouru, seul appréciateur des motifs qui le portent à solliciter. De celte manière, on repousse les malheureux qui conservent une àme flère dans Tinfprtune, ceux que la délicatesse de leurs sentimens rendrait les plus dignes d'intérêt ; on encoiuragc les êtres déhontés , égoïstes, cupides , les intrigans. Quoi de plus propre à exciter le men* songe que les distributions d'alimens, faites à la porte des mo-
EFFBTS DES EB&XUR& DS tA BISMVAISAlfCB. iM
nastères et des palais, en Italie et en Espagne, à tous ceux qui se présentent et en même temps ! Combien, en humiliant ceux qui en profitent , ces auqiônes tendent à dégrader ceux que la bassesse de leur caractère n'aurait pas encore avilis ! Quoi de plus propre à seconder, chez les parens, les barbares calculs de régoïsme, que de leur oiïvïv d'élever ceux de leurs enfans dont ils veulent se débarrasser, sans même savoir qui ils sont, ni d'où ils viennent ! Ne nous étonnons pas que les villes- soieni^ plus particulièrement exposées aux ravageis de ce fléau ^ la fausse indigence est une industrie qui s'y exploite avec plus de succès, parce qu'elle réussît mieux à s'y déguiser j parce qu'elle y trouve plus facilement des dupes. Le fiiux indigent itait les lieux où il est connu ; il ne tromperait personne dans son village; dans les villes, il change souvent de domicile, il trompe sur sa demeure réelle.
Les torts d'une bonté trop facile ne s'excusent-ils pas cependant en partie, par l'imperfection de l'art de la bienOaifinance, par Tinsuffisance des moyens employés pour vérifier la réalité de la misère, et pal* les obstacles qui entravent cette recherche ? Combien n'eslr41 pas difiicile souvent de pénétrer dans le secret des ressources et des besoins d'une famille? Ne doit-on pas craindre d'ofl'enser la dignité du malheur par une inquisition défiante ? Où se fera cette étude, à défaut d'expé-*rience ? Les personnes charitables n'auraient-elies pas le droit de nous répondre à leur tour : (c Vous qui discourez sur (c la charité, au lieu de l'accuser d'être mai instruite , chei^ a chez à l'éclairer ! En respectant son zèle et la pureté de ses (£ intentions, offrez-lui les directions et les instrumens qui lui c( manquent! Descendez un instant du sommet des théories, c< venez nous aider un peu dans la pratique ! »
Trop de gens sont malheureusement enclins à. préférer une existence dépendante , en vivant de l'assistance donnée par autrui, à une indépendance acquise par la fatigue ; ce funeste penchant s'accrottra d'autant plus que la première de ces ^ deux conditions sera supérieure à la seconde, dans les avan-
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tages qu'elle promet. La bienfaisance qui excède les bornes, par l'excès de ses libéralités, qui fait à la personne secourue une situation meilleure que celle du travailleur indépendant, 'encourage donc aussi les artifices des solliciteurs qui aspirât à la surprendre ; elle fait déserter le champ du travail. Or, la jusie mesure dans le bienfait peut être dépassée en diverses manières. Quelquefois cette erreur résultera d'an double emploi i le double emploi sera la suite de la multiplicité des sou^ ces d'où découlent les bienfaits, du défaut d'accord et d'harmonie entre ellesi le double emploi s'introduira surtout facilement dans la distribution des dons privés ; il se reprodnin même dans les opérations des sociétés cliaritables, lorsque cet sociétés opèrent à-la-fois sur le même théâtre , dans le m£iBe but^et ne se concertent point entre elles ; il sera protégé par le secret dont la charité se plaît souvent à envelopper ses actes. Quelquefois cette erreur naîtra des méprises sur la vraie situation des pauvres ; elle sera produite par un entratnem^t naturel à la pitié. Les émotions de la sympathie ne permettent guère ces calculs rigoureux, qui mesurent à l'être souffrant une ration précise de soulagement. Si ces erreurs entraînent des abus, faut- il donc en accuser les secours publics? Non sans doute ; il faut en accuser l'inexpérience de ceux qui assistent, le défaut d'unité dans la direction, Tabsence d'une organisation dans l'assistance, le manque de règles prudentes qui lui assignent des limites, toutes choses auxquelles un bon régime de secours publics tend à remédier.
AKTICLE Ht
Comment les erreurs de la bienfaisance multiplient les vrais indigens.
Si l'excès des libéralités fait surgir de faux indigens, il fait germer aussi une indigence réelle; il prolonge ceUequi existe; car, il fait de Fctat de l'indigent une situation digne d'envie; ceux que la misère menace, n'y voyant plus un danger, ne cherchent plus à s'en défendre.