PREMIERE PARTIE. LIVRE II. <:UAP. I
Tout change, dès que Finégalité des conditions comaience, et lorsque cette inégalité elle-même varie dans son mode et ses degrés.
Alors, ce qui peut paraître un paradoxe au premier coup d'œil, un pays peut s'enrichir, pendant que l'indigence s'y fait plus vivement sentir dans les classes inférieures de la so(^iété; il peut s'appauvrir et avoir moins d'indigens. L'indigente peut exercer plus de.f ayages dans un pays riche que dans un pays pauvre.
C'est, que la misère de plusieurs a précisément sa cause dans^la richesse de quelques-uns, et cela par plusieurs raisons qui demandent à être soigneusement étudiées.
Ainsi s'expliquent, quelques contrastes apparens qui frappeni et étonnent l'observateur.
Ainsi, cette île florissante où affluent toutes les richesses du globe , que le génie du commerce et de l'industrie a dotée de ses prodiges ,, est la contrée où s'élèvent les plus vives plaintes sur les progrès du paupérisme.
Ainsi, les villes, brillant séjour de l'opulence, du luxe, des arts, des plaisirs, sont aussi le hideux réceptacle de la plus affreuse misère.
Ainsi, en France, les départeméns où les contributions publiques donnent un produit plus élevé, relativement à la population et au territoire, sont précisément ceux qui ont été signalés à deux époques différentes, comme renfermant un plus grand nombre d'indigens: tels sont, sans compter celui de la Seine qui réunit au plus haut degré les deux ëléroens de ce contraste , le Nord , FAisne , le Pas-»de-Calats , la Somme, la Seine-Inférieure, Je Rh6ae , la Gironde, Seine*-et-Marne , Seine-et-Oise , l'Hérault, le Calvados, où , à une culture perfectionnée, s'unissent les bienfaits; de l'industrie manufacturière et commerçante.
Ceux des départeméns de la France qui sont indiqués comme renfermaot le moins d'indigens, soiit ceux qui présentent l'aspect d'une moindre prospérité, qui acquittent les
MASSE DE LA AICHESSB ET SA R^PAaTITIOP^. iU^
coDtPîbtttioDsles pins faibles relativement à leurs territoires. Ce sont les pays de montagnes, comme les Hantes et Basses Alpes, TAriège, les Vosges, la Haute-Loire, TAin; ou ceux du centre, comme la Creuse et la Corrèze ; ce sont aussi les Laudes.
Au sein des Alpes, dans ces étroites vallées qui fournissent peu de ressources à la subsistance de Thomme , la Suisse , réputée pauvre , et qui a peine en efifet à nourrir ses habitans , est peu affligée par le spectacle de la misère, surtout parmi ses propres citoyens.
Au milieu de ses vastes steppes , sous un qiel rigoureux, peu initiée encore aux opérations de l'industrie et du commerce , la Russie ne se plaint point du fléau du piaapérisme. Elle ne s en plaint pas davantage , cetie Suède voisine des pôles, et placée sous un climat rigoureux.
Si, en effet , la masse totale de la richesse sociale demeurait coDstanle, et que sa répartition vînt à changer, on conçoit qu'à mesure que les riches viendraient y puiser une part plus considérable, il ne resterait qu'une. part plus faible à distribuer aux pauvres. t)eméme, en supposant deux centrées également riches, quant à la m^sse j.olale du capitaLxeiui où la disiribulion serait la plus inégrale , serailnéçess^irpment affligé par la présence d'un plus grand nombre de pauvres.
Il y a donc ici deux ordres de causes qui agissent conQui:- , remment , qui peuvent ou se forliâer Tun l'autre, ou se combattre et se balancer plus ou moins.
£a recherchant les lois suivant lesquelles cette alliance ou cette lutte peuvent s'établir , on découvre qu'elli^Su donnent lieu à 9 comblijpison^ différentes , suivant que chacune des 3 hypothèses qui appartiennent à l'un des deux ordres» se combine avec une des 3 hypothèses qui appartiennent à l'autre.
Premier ordre d'hypothèses.
Masm de la rich&ise générale :
rrc
I'" hypothèse : elle feste^tationnaire, a* hypothèse : elle s'accroît, 3« hypothèse: elle décroit.
Deuxième ordre d'ftjrpotkèses^
Sa répartition :
Elle reste statloDnhire, L'inégalité s*augmentè, Elle diminue.
i&4 PRBHIÂRS PARTI!. LITRB II. CHàP. I.
1'* Combhiateon : réanion des deux premières hypothèses ; l'indigence (toute autre cause à part, bien entendu) demeure la même ; aucun résultat.
2*" Combinaison : la richesse reste stati^onnaire, l'inégalité de la répartition croissant, indigence augmentera; résultatfuneste.
3** Combinaison : la riches|&e reste stationnaire , Tinégalité de répartition diminuant, l'indigence sera réduite ; heureux résultat. ,
k* Combinaison : la rlQhesse totale s'acçrott , la répar* tilion restant stationnaire , l'Indigence sera réduite ; résultat heureux encore. ^
. 5** Combinaison fia richesse totale crotté l'inégaliié de répartition augmentant. Ici, il y a lutte; ici l'effet peut varier, suivant que les deux mouvemens s'opèrent parallèlement, ou qu^ l'un dépasse l'autre. Si l'accroissement de la richesse totale est plus sensible que l'augmentation de l'inégalité , il y a gain ; il y a victoire de la cause salutaire , sur la cause pernicieuse. L'inverse a lieu, si, quçl que soit l'accroissement de la niasse de la richesse, l'inégalité de la répartition eàt plus forte encore. Si lés deux causes se balancent , la condition de l'indigence^ reste statigni^aire^ • « «
6* Combinaison : la massp de la richesse croti, l'inégalité dans la.répartjtiotn diminuant , l'indigence diminue sous un double rapport ; résultat le plus favorable de tous.
T Combinaison : la masse de la richesse décroît, la réparti-* tion ne changeant pas, l'indigence augmente ; récitât fâcheux.
8* Combinaison : la masse de la richesse décroît, l'inégalité de répartition augmentant, l'indig^i^^^ligmente elle-même sous un double rapport ; résultat le plus funeste de tous. ' 9* Combinaison : la masse de la richesse décrotr, l'inégalité de répartition diminuant, il y a lutte entre les deux causes. Celle qui agit avec plus de force et de rapidité, triemphe. Si elles sont égales elles se balancent, et la condition de l'indigence n'est pas changée. (1)
(1) On pourrait dire qu'il y a treize combinaisons , car la cinquième et la
MASSE DB LA BICHBSSB ET SA RÉPARTITIOIC. i<65
L'étude de ces lois n'est pas indifférente , surtout lorsqu'on soDge que les deux ordres de circonstances auxquelles elles sç réfèrent, se trouvent étroitement liés par les principes même qui régissent la production de la ricbesse, et que l'inégalité de la répartition se trouve être une des conditions attachées aux progrès de la richesse commune.
Ces efifels deviendront d'autant plus sensibles, que le mouvement opéré par l'un ou l'autre des deux-ordres de causes ^ra plus considérable et plus rapide.
' Les mêmes combinaisons s'appliquent au parallèle gui pourrait être q^abli entre deux et plusieui*s pays.
Il est des pays c^ù tout reste à-la-fois stationiiaire ; la richesse comipune, sa distribution.
Il en est d'autres , où les deux causes salutaires agissent àla-fois,
Il en est où les deux causes délét^es se font sentir concurremment
Il en est où la cause bienfaisante et la cause funeste luttent ensemble , quelquefois en se balançant, quelquefois avec le triomphe de l'une sur, l'autre.
Qu'il ne se hâte donc pas .trop de ^'enorgueillir, le pays où des circonstances favorables viennent accumuler d immenses trésors. Qu'il se demande avant tout comment ces brillantes conquêtes se distribuent entre^ le.^ diverses classes (le ceux qui habitent son territoire.
Qu'il ne s'afflige pas trop le pays auquel la fortune a refusé des faveurs ^extraordinair es , s'il a le bonheur ou la sagesse de convier ses .habitans à mieux jouir individuellement du banquet commua, quoique plus frugal!
Ce n'est pas sur la prospérité d'un petit nombre de privilégiés, c'est sur l'étendue de la classe la moins aisée, sur
neuTièmeen produisent chacune (rok autres. Sur ce nombre, il en est trois qui laissent Tindigence stationnaire ; cinq qui la font augmenter; cinq qui la font décroître.
l/l6 PREMIERS PARTIE. LIYRB II. CHAP. I.
le degré de gène dont elle souQre, c^ue se mesure la $omme totale de la misère.
Il est encore, ainsi que nous l'avons annoncé tout-à-'rheure, plusieurs raisons qui expliquent comment, toutes choses égales d'ailleurs , Tindigence s'accroît à mesure que l'inégalité des conditions devient plus sensible.
Si Ton se rappelle, en effet, que Fiudigence est essentiellement relative , on concevra qu'elle devient beaucoup plus sensible en présence d'une grande aisance générale , et que la situation des personnes placées au dernier degpré de Tëchelle devient alors bien plus fâcheuse, par la comparaison quelles font de leur sort avec la destinée de celles qui sont plus favorisées. Les besoins se multiplient par Fhabitude, par rimîtation.'Le désir du bien-être acquiert une intensité toute nouvelle, à la vue des jouissances que la richesse procure ; les privations sont plus douloureuses; Timpatiencè d'améliorer son sort devient plus vive ; on jouit moins de ce qu'on a, qu!on ne souffre de ce qui manque.,
Dans un semblable état de choses, les sollicitations de ceux qui recourent à la bienfaisance d'aùtrui doivent se produire par la même cause , avec la même ardeur , que l'activité du travail chez les hommes industrieux. Le m^me stimulant agit de deux manières différente^r sur deux dispositions diverses* Ainsi, il y aura , sinon plus d'indigens, au moins plus de demandeurs.
Non-seulement le spectacle de l'opulence irrite les désirs qui accompagnent le dénùment , mais il ajoute aux espérances que le pauvre fonde sur la libéraliié d'autrui. Celui qui éprouve la détresse craint moins d'être refusé, en inxigiiuaiiL les dons de ceux qui ont une al!)ondance de superflu.
Ainsi s'étend l'Indigence apparente , avec elle l'indigence factice et mensongère. Les plaintes s'exhalent'd'un plus grand nombre de points, éclatent en accens plus douloureux. La hutte du pauvre placée au pied d'un magnifique palais frappe les regards d'une manière plus pénible. Il se manifeste
BE l'iKEGALITÉ des CONDITIONS. 1/|7
ainsi, au sein même de la prospérité publique, un sentiment plus vif, une démonstration plus frappante, des peine» qui af&igent la classe malaisée : la société entière en éprouve un malaise fâcheux ; le mécontentement de ceux qui souffrent tend a devenir plus amer et plus exigeant. Avec moins d'indigence matérielle et absolue , il y a peut-^tre dans cet état de choses plus de mécontentement, et un plus juste sujet d'effroi. Dieux ! Quels périls en effet ! N'entrevoyons-nous pas le signal terrible dé la guerre du pauvre contre le riche, de cette guerre qui menace dans ses fondemens la société humaine ! Quel siget s'offre ici à nos méditations ! abordonsle avec le courage qu'inspire l'amour du bien , avec une sincérité consciencieuse.
Le l'inégalité des confiions. — Comment elle .peut favoriser le hiewMre des
classes inférieures elles- mêmes.
Le plus haut degré de richesse sociale, uni à la plus égaie répartition , serait Tidéal du bien-être pour toutes les classes de la société. Comment Hmage d'un tel idéal ne séduirait-elle pas les cœurs généreux , s'ils consultent leurs vœux plutôt que les possibilités réelles? Qui ne se plairait à concevoir un Eldorado où toutes les famjlles jouiraient à-la-fois d'une douce et paisible aisance, et où personne n'aurait rien à en^ vier à autrui? Et, en effet, pourquoi serail-il interdit d'obtenir avec la masse la plus considérable de trésors communs, une distribution égale des dons de la terre et des produits de l'art, entre tous ceux qui y aspirent , au même titre , comme enfans du père céleste , comme memj;)res de la grande famille humaine ? Qu'importent ici les témoignages des faits et les souvenirs de l'histoire, si nous ne devons y voir que l'exemple des abus passés ? Pourquoi nous interdire la perspective d'un avenir nouveau où ces conditions pourront enfin
Ii!l8 PREHiiRE PARTIS. LIVRE II. CHAP. I.
se réaliser? Telles sont les questions qu^on s'adresse, les espérances que Ton aime à concevoir. (1)
Mais la nature des choses se préte-t-elle à des suppositions aussi attrayantes ? Le développement de la richesse sociale peut- il s'opérer véritablement sans rompre l'égalité de sa répartition ? ou bien, au contraire, la société humaine eslelle soumise à celte loi, qu'elle ne puisse s'enrichir dans l'en- [ semble général , qu'aux dépens de l'égalité des conditions particulières? De toutes les illusions, les plus dangereuses sont celles qui feraient manquer le but, en cherchant à le dépasser. La vérité est ici le. premier devoir de l'ami du pauvre; ce n'est pas en le flattant par de vaines utopies qu'on peut le servir; c'est ainsi, au contraire, qu'on rendrait sa situation plus déplorable.
Elle peut paraître dure au premier aspect , une loi qui lie l'augmentation de la richesse commune à l'inégalité des conditions individuelles, comme deux phénomènes connexes. Si cependant il était reconnu que , par l'effet de celte loi , la condition des classes inférieures se trouve sensiblement améliorée ; si tous leâ degrés de l'échelle sociale s'élevant à-lafois vers une plus grande aisance, la supériorité acquise par
(1) Oq lit dans le rapport de M. le secrétaire perpétuel de rÀ€adémie fran* ^se sur le prix Mont) on, dût à la séance , du 19 juin 1832, le passage siii« vant :
« Il faut y songer sérieusement : la justice et la paix publique exigent «' qu^il s'établisse enfin un véritable ordre social , dans lequel les faibles et les « pauvres ne soient plus sacrifiés aux riches et aux puissans. » Ceci semblerait faire supposer qu^il n'existe point aujourd'hui de véritable ordre social; que, dans l'état présent des choses, les faibles et lès pauvres sont sacrifias aux riches et aux puissans. Il «$t à regretter que l'aimable et élégant académicien ait négligé de nous expliquer en quoi les feûbles et les pauvres sont aujourd'hui sacrifiés aui^ riches et aux puissans, et quel, est cet état social jusqu'à ce jour inconnu et sans exemple , qu*il nous présente comme un idéal. Il est à regretter 'qu'il ne nous ait pas révélé comment il se flatterait de réaliser cet idéal sans violer les lois sacrées de la propriété, celles de la justice, et, par là, les intérêts communs et les plus essentiels de la société «t de tous ses membres.
DE l'i:iégalité des conditions. 149
quelques-uns proOtait réeUement à tous, les amis de rhumaniié seraient-ils donc attristés par cet enseignement de la science ? Ne préféreraient-ils pas un ordre de choses dont Tavantage serait universel , quoique plus favorable à un petit nombre, ne le préféreraient-ils pas à un niveau absolu qui ne pourrait se réaliser qu'avec des pertes considérables pour la société entière , comme pour chacun de.ses membres ?
Il ne s'agit pas ici des intérêts de la vanité , mais de ceux du bien-être. Peu Importe qu'il y ait des personnes mieux dotées» si par ce moyen* ceux qui sont le moins bien dotés obtiennent une plus grande aisance. La question à résoudre est donc celle de savoir si» par l'inégalité des conditions, les conditions les moins favorisées n'obtiennent pas des avantages qui rendent leur situation beaucoup meilleure. Que serait-^cô que l'égaiité des conditions qui réduirait les sociétés modernes à l'état des peuplades sauvages?
Or, plus on approfondit les lois de la nature humaine,* celles de l'organisation sociale, et plus on reconnaît que les progrès de la prospérité commune ne s'obtiennent que par une graduation dans les situations individuelles, et que chacun se trouve mieux alors en participant à cette amélioration générale, quoiqu'elle profile inégalement aux uns et aux autres? " .
Et d'abord, en supposant la chimère de la parfaite égalité une fois réalisée, le niveau ne .serait-il pas rompu le moment d'aprèsj? Les uns s'élèveraient bientôt par la supériorité du talent , de Tactivité, de Tordre , de la considération ; d'autres descendraient par négligence , par impéritie, en se livrant à leurs passions. Les uns s'enrichiraient par l'économie ; d'autres se ruineraient par la dissipation et l'abus. Ces directions contraires se prolongeant de jour en jour , en continuant dans les familles, amèneraient par la suite des temps les contrastes les pliis sensibles entre les situations individuelles.
Youdrait-on suspendre le cours de ces niouvemens oppo-
150 PREHIÂRE PARTIE. LIVRE II. GHAP. I.
ses? et comment le pourrait-on, si ce n'est en portant atteinte au droit de propriété, c'est-à-dire à la garantie sur laquelle reposent le^ rémunérations du travail, et de laquelle dépend par conséquent la production de la richesse ; c'est-à-dire en blessant la justice naturelle, en attaquant la civilisation ellemême dans son principe ? i
Ainsi, l'inégalité est la conséquence inévitable du travail libre , source de toute prospérité. Mais n'en est-elle pas encore l'instrument nécessaire ? quelles sont les deux conditions essentielles de la fécondité du travail ? Sa division, son organisation : la première sépare les fonctions diverses des travailleurs; lia seconde réunit et combine leurs efforts ; toutes deux n'entraînent-elles pas , avec la variété des emplois , divers degrés d'aptitude, d'indépendance, et par conséquent divers degrés de puissance , de rémunération ? Comment fructifie le travail, si ce n'est à l'aide des capitaux, en raison des capitaux? Or les capitaux à leur tour peuvent-ils se former autrement qtte par l'agglomération des biens ? Voyez comment l'exploitation en grand économise les frais, accélère , étend les opérations ," permet d'exécuter certaines entreprises gigantesques et par là même de la plus haute fécondité} Ne sont-^lles pas aussi des instrumens producteurs de la richesse , instrumens dont la valeur est considérable
qî:oîqu'elle soit . peu apprédée , parce que leur action est lointaine et générale, ces professions libérales exercées à l'aide des loîsiry et de l'aisance que procure l'inégalité des conditions, qui animent , éclairent , protègent tous les tra^ vaux ? La science aujourd'hui a reconnu et proclamé cetje grande vérité: le magistrat, l'administrateur, le ministre du culte , le médecin , conservent les élémens de force et de richesse , entretiennent et multiplient les relations utiles 4 les savans ouvrent au travail mille- voies nouvelles, lui découvrent des mines inconnues; les hommes de lettres, les artistes eux-mêmes, en répandant les lumières, en favorisant l'essor des facultés întellectuelleç , en secondant l'éveil de
DB L*INÉGAUTÉ DES CONDITIOIHS. 151
rimagination, eoncourent, avec tous ceux qui agissent sur rame humaine, à développer l'énergie de l'élément le plus es^emiel datis le travail de rhomme , celai qui appartient à sa nature morale.
Si l'on interroge enfin , dans la créaiion de la richesse , les mobiles du travail , n'est-ce pas encore dans Tinégalité des eoDâîtions que se découvre le mobile le plus actif, le plus continu , le plus universel ? M'est-ce pas elle q.ui ouvre aux espérances, et par là aux ambitions, des perspectives indéfinies? N'est»ce pas elle qui, dans chaque situation, excite le travailleur à se maintenir par Tordre et la vigilance, à s'élever encore par un redoublement d'efforts ?
Si les brillans paradoxes du philosophe de Genève n'avaient été déjà mille fois réfutés , .si les limites de notre sujet nous permettaient d'approfondir ici cette grande question sooft son côté philosophique , nous reconnaîtrions également que l'échelle des inégalités morales a aussi ses avantages pour la communauté ; que les supériorités de vertu, de science^ de sagesse, de talens, profitentià tous par des influences universelles^ qu'elles répandent au loin leurs bienfaits , par le ponvoir de l'instruction , de l'exemple , en excitant l'émulation ; noas reconnaîtrions que les supériorités, de pouvoir, de rang , d'honneurs ne sont .pas moins utiles à la civilisation et à la prospérité sociale, en assurant le maintien de l'ordre, de la paix publique ^en foaâant une heureuse alliance des forces privées. C'est ainsi que la présence des héros , que l'autorité des chefs sont la vie d'une armée et le gage pour elle defei victoire. Or, les inégalités intellectuelles, morales^ politiques ne se lientrelles pas à l'inégalité dans la répartition des biens de la fortune ? '
. De même que l'état de société est pour l'homme 1^ vraie destination de la nature , âl y a une inégalité sociale .qu'on pourrait appeler naturelle : elle est la condition essentielle des progrès de la société. Il faut qu'il y ait des riches,' pour féconder la production, comme il faut qu'il y ait des sa-
152 PEEMt&fiB PARTIE. LIVRB )I. CHAP. I.
vans pour faire prospérer renseignement ei procurer l'avancement des connaissances; de grands artistes, pour imprimer l'essor au génie des arts; des hommes d^une éminente vertu^ pour améliorer les mœurs publiques par leur influence et leurs exemples. Toutefois, hàtons-nous de le dire, et dan& un -instant nous allons le démontrer : chacun de ceux qui occupent ainsi les sommités doivent remplir la mission qu'elle leur Impose. La Providence, dans ses desseins, ne les élève que pour les rendre les bienfaiteurs de leurs semblables. La richesse ne se légitime, chez ceux qui la possèdent, que con^me un instrument du bien général, non comme une jouissance privilégiée, de l'égoîsme.
Des esprits superficiels crient au scandale quand ils entendent dire que, dans notre système de civilisation, la perspective d^s privations qu'entraîne l'indigence est un aiguillon utile, nécessaire pour exciter certains injdividus aux rudes fatigues du travail. Mais, à défaut d'autres mobiles, ne faut-il pas que ces redoutables images viennent éveiller l'imprévdyancç , triompher de l'apathie , modérer les excès de rintémpérançe? le danger imminent de tomber dans l'indigence n'agit-il pas comme la faim , comme la soif , comme la présence des besoins divers qui sollicitent l'énergie de Thomme, éclairent sa raison, et quelquefois punissent ses fautes ?
La terre est pour l'homme , non un lieu de repos , mais un théâtre d'épreuves, une grande éducation. Le bien-être et l'aisance lui sont montrés comme le prix de ses efforts; les privations, comme une menace. La richesse est le fruit de la Hberié , et le nfioyen ici a plus de prix encore que le résultat. Mais, qui dit liberté , dit péril.
L'inégalité dans les conditions sociales est dans la nature même de la société , comme l'état social est une loi de la nature humaine : elle est dans la na^ture de la iociété parce qu'elle est la condition de ses progrès ; or, le progrès est la grande loi de la société humaine.
DR l'i»ÉGALITÉ DB LA RÉPARTITlOIf . i&&
ÂR'nCLE III.
Suite du précédent, — Comment l' inégalité de la répartition peut contrarier
le progrès de la richesse commune.
Toutefois, si Tinégalité de la répartition peut profiter, en certains cas, à ceux*}à mêmes qu'elle semblait déshériter ; si les dons de la fortune, apres's'étre prodigués aux classes favorisées, redescendent alors sous diverses formes aux classes inférieures, comme une nuée insensible ; parce qu'elle se lie aux conditions du progrès, aux moyens de production, et par là devient Tinstrument de la richesse commune ; il n'en est plus de même lorsque TinégaUté, loin de servir à la production de la richesse, vient à la contrarier; lorsqu'en disgraciant quelques membres de la communauté, elle appauvrit encore la communauté entière.
C'est ce qui arrive lorsque Finégalîté de la répartition cesse d'être le résultat du travail ,*de lui apporter des instrumens , d'alimenter ses mobiles, lorsque les causes de cette inégalité paralysent au contraire l'action vivifiante de l'industrie.
Les nuages dont a été enveloppée la question qui nous occupe sont nés de ce qu'on a négligé celte distinction essentielle. En signalant les funestes effets de l'inégalité abusive, sans en discerner les causes, des esprits, trop prompts à tirer de^ces faits.partiels des conclusions absolues, en ont argumenté pour proscrire toute inégalité quelles qu'en fussent les causes. A la vue des utiles réformes qui ont fait disparaître une inégalité abusive et ont soulagé l'humanité des siiites qu'elle oniratne , des imaginations ardentes se sont bercées de chimères, ont cru possible de rétablir une égalité parfaite des biens, et de faire par là renattreTâge d'or.
Il est une inégalité de répartition qui, loin d'être le résultat naturel du- travail , doit son origine à la contrainte , à des causes artificielles. Telles sont et celle qui résulte de l'op-
ibk PREMIÈRE PARTIE. LIVRÉ II. CHAP. I.
pression et de la violence , de l'abus qae le plus fort se per- , met contre le plus faible ; et cçUe qui est obtenue par le vol , et celle qui suppose une violation quelconque des droits de la propriété. Or, chose digne d'attention, une telle inégalité , injuste , délétère, rencontre précîsénient un obstacle, un remède dans cette sage organisation hiérarchique de la société , dans ces influiences tutélaires, auxquelles une inégalité naturelle et bien entendne prête un appui nécessaire , comme nous l'avons reconnu tout-à-l'heure. Il est ensuite une inégalilé, qui procède par exclusions arbitraires, : celle qui dérive des monopoles, des prîvîîèges, des restrictions, des entraves inutiles; qui réserve .ainsi à quelques-ttns et concentre forcément dans leurs mains , moins encore les dons de la fortune que les moyens d'y atteindre ; qui prive une portion des membres de la société duprenôier des biens, celui qui' procure tous les autres, savoir : le légitime exercice des facultés qu'ils tiennent de la nature.
Il est une inégalité de répartition qui, au heu de malti^lier les instruniens de travail , de leur piréter une nouvelle puissance, tend à détruire ou à paralyser ceux qui existent : telles sont les combinaisons qui détournent les capitaux des voies ou les appelaient lès besoins de l'industrie ; telles sont les erreurs qui font dissiper en consommation improduclrice les biens desvtinès à se convertir en autant de semences; tel est le faux et vicieux emploi de la richeisse commune, lorsqu'on la fait servir à élever des obstacles , à paralyser les progrès , au lieu de la destinera ouvrir les communications, à resserrer les relations, à entretenir la circulation et la vie.
Il est une inégalité de répartition qui , loin d'alimenter les sources de la richesse, en prêtant des mobiles au travail, vient au tontraire décourager ces efforts producteurs , tn rémunérant l'oisiveté et le vice. Alors, tandis que les uns se corrompent par la mollesse, les autres s'aigrissent par l'envie, ou se laissent abattre par le désespoir; les esprits se troublent, Jes idées se confondent, et, si les institutions sociales ont eu
DE l'inégalité de LA RÉPARTITION. 155
le tort de protéger ces fausses combinaisons, elles égarent, elles irritent, elles excitent les mécontentemens ; les mœurs s*altèrent, Tordre public lui-même est en péril.
L'inégalité que nous appelions naturelle n'est 'pas toiiyours exempte elle-même de quelques-uns de ces effets , si la sagesse des lois^ la prévoyance de Fadministration , et surtout la puissance de la morale , ne veillent pour en écarter ce qui pourrait la corrompre. Car , faute de directions et de barrières tous les dons peuvent se convertir pour Thomme, en abus, tontes jes épreuves peuvent devenir des dangers. Ainsi, ceux que favorise la fortune peuvent s'en prévaloir pour opprimer; ceux qui se voient disgraciés peuvent tenter de recourir à des moyens illégitimes pour obtenir une part meilleure. Les premiers se laisseront enivrer par la prospérité; les secoflds, décourager par les revers. Ces funestes tentations prennent un essor d^'autant plus prononcé, que les distances qui séparent les dîfférens degrés d'aisance sont plus grandes. La sagesse , la vertu ne sont pas moins nécessaires que le travail à la prospérité sociale; la sagesse et la vertu concourent à produire et à conserver les richesses. La civilisation, en se développant, fait surgir ^inégalité des conditions ; il faut qu'elle fortifie et qu'elle étende les garanties nécessaires pour prévenir les inconvéniens de cette inégalité. A mesure qçie l'humanité s'avance dans la voie de la prospérité matérielle, il faut qu'elle grandisse elle-même dans ses puissances morales et intellectuelles ; il faut que les progrès delà vertu et des lumières accompagnent constamment ceux des richesses : autrement les avantages qu'elle s'enorgueillissait d'obtenir tournent contre elle-^méme, et la menacent dans ses biens les plus précieux. Vérité profonde, trop peu sentie peut-être, cependant confirmée par le témoignage de l'histoire î vérité qui dans le cours des méditations qui nous occupent , va se manifester à chaque instant a-vec une nouvelle force!
C'est donc seulement sous la triple garantie des lois, des
1j6 PfiEMIÈRE PARTI?. LITRE II. CHAP. I.
lumières et des mœurs, que FiDégalité devient un instrument de la prospérité générale , du bien-être individuel. En l'absence dé ces garanties, elle devient également funeste à l'une et à l'autre. Plus lard nous chercherons à déterminer ces garanties.
. Semblables aux montagnes qui servent dé remparts et de réservoirs aux plaines et aux vallées , les sommités sociales doivent, en tout, être tutélaires, bienfaisantes ;' elles doivent se rapprocher du ciel, en recevoir, en verser les émanations; elles ne remplissent leur destinée, qu'autant qu'elles joignent l'élévation morale à l'ascendant de la fortune.
ARTICLE nr.
De Vinfiuenct des condition* moyennes,,
Nous venons de voir que rinégalité de condition présente deux caractères fort distincts , suivant qu'elle devient un instrument de production, ou un obstacle à la production. Elle produit aussi des effets très différens suivant la forme qu'elle affecte , dans l'échelle qui la compose. Les degrés de cette échelle peuvent être pjus ou moins nombreux ; chacun d'eux peut.correspondreà une classe de la société plus ou moins considérable.
Parmi les combinaisons qui peuvent résulter de cette double circonstance, il en est une .qui exerce surtout une influence sensible sur la situation de la classe pauvre. C'est celle qui se rapporte à la puissance des classes intermédiaires.
. Il est des pays, il est un état de la société, daps lesquels la richesse commune est distribuée de manière que les dons de la fortuâe sont concentrés dans un très petit nombre de mains ; là on n'aperçoit en quelque sorte que les deux extrémités de l'échelle : d'une part, des existences colossales ; de l'autre, une foule d'existences précaires réduites au niveau d*im égal déndment^ dans l'intervalle qui sépare le» unes
INFLUBirCB DBS GÔ5DITI01VS MOTENIVES. Jo?
des autres, à peine découvre*t-on quelques istaiions occupées par un petit nombre de familles.
Dans d'autres pays au contraire, Téchelle présente la forme d'une pyramide dont les grandes fortunes occupent le sommet; mais la masse de la richesse se répartit graduellement dans les rangs de la condition moyenne.
La puissance delà condition moyenne se compose à-^lafois et du nombre de ceux qu'elle renferme et du degré d'aisance qui leur e^t départi.
Les témoignages de Thistoire nous l'enseignent ; le raisonnement le confirme: c'est aux progrès du travs^il qu'est due cette puissance. Elle s'est développée d'abord au isein des villes où les lumières et l'industrie trouvaient un foyer plus actif, où l'esprit d'association doublait lés forces. Elle s'est développée à mesure que les connaissances se sont étendues, propagées; que les capitaux ont pris une direction utile ; que les barrières opposées à l'émulation du commerce et an libre essor des facultés ont disparu. La puissance obtenue par les classes moyennes atteste donc une fécondité marquée dans les sources de la prospérité générale ; par là elle crée aussi pour la classe inférieure des chances plus favorables , en attachant une plus forte valeur à la part qu'elles prennent dans le fonds commun. l
Les mêmes causes qui font prospérer la ^^mÊ^^i^ tendent directement à adoucir le, sort de la q|N|é''IW^oins favorisée.
Plus rapprochée de la classe inférieure , la touchant par un plus grand nombre de pohits , etitrelenant avec elle uh commerce plus familier, plus ilitime, plus universel, plus constant, la classe moyenne lui offre une protection plus assurée, un patronage plus doux; elle en connaît mieux les besoins ; elle sympathise mieux avec ses peines ; elle conserve mieux les souvenirs de la confraternité primitive; elle ménage mieux la dignité de la classe malaisée , même en la protégeant.
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Par la même raison aussi , en. tournant ses regards vers la classe moyenne, en la rencontrant dans soq voisinage, en communiquant avec elle , la classe inférieure sent mieux ranimer son courage ; le bien-être qui s'offre à elle en perspective lui est*plus accessible ; ses espérances sont accrues, son émulation est excitée. ^
Les lumières répandues dans la classe intermédiaire se communiquent naturellement par mille canaux à celle qui la s|iit ^ immédiatement. Les habitudes d'ordre , de modéraiioiî', 'î'ëconomie , d'activité., auxquels celle-là doit ses succès , exercent sur celle-ci, par le pouvoir des exeitiples, une salutaire influence.
Tout , dans la prospérité de la classe moyenne , concourt donc à rendre l'inégalité de la répartition moins défavorable à ceux qui sont placés au dernier degré de Téchelle.
Comment se fait-il cependant qu'on voie queiquefoift une partie de la classe inférieure s'allier plus vivement aux vues et aux intérêts des classes les plus élevées, partager niêoïc quelquefois l'hostilité que celles-ci dans certaines circonstances montrent à regard de la classe intermédiaire? Ne seraitce pas que l'habitude de Tinfériorité la dispose à la dépendance, et qu'elle croît subir une servilité moins humjlîante »i s'attachant aux rangs les plus éminens? Ne serait-ce pas lerseÂment d'une situation précaire lui fait recher- ^er la pro^tionia plus puissante? Ne serait-ce pas que Tenvie germe plus naturellement à la vue du bonheur attaché à une destinée voisine, incessamment présente, et s'éteigne en présence: de ces hautes et resplendissantes fortunes qui excluent tout parallèle? Ne serait-ce pas que l'ignorance est plus facilement éblouie par l'éclat de ces hautes situations, parce qu'en se mettant à l'abri de ces sommités privilégiées, l'ii^dotence nécessiteuse espère obtenir sans effort de la faveur, ce qu'il eût fallu conc^érir sur des égaux par lessueurs de la fatigue? Et, en effet, n'est-ce pas dans la portion la moins éclairée de cette classe , dans celle où règne le moins