‹ De la bienfaisance publique; (volume 3)Chapitre 79 sur 90 · Û80 PBEMIÈRE PARTIE. LIVRE III. CHAP. I · texte numérisé non relu

Û80 PBEMIÈRE PARTIE. LIVRE III. CHAP. I

dans le cachot où l'arrêt de la justice Ta relégué, des alllnens au criminel qqe la société a repoussé de son seio*; '

Pour être justes dans rexercice de la- bienfaisance, distînguons , entre les fôutes du pauvre , celles qui ont précédé son malheur y et celles qui le suiverit ; distinguons , celles qui sont la cause de ses revers , et celles qui n'.ont pas influé sur la gêne qu'il éprouve. *

Quels qu'aient pu être les tortd de infortuné qui gémit aujourd'hj{i dans l'indigence, et alors même que ses torts auraient attiré sur lui les maux qui I!accablent / s'il les reconnaît , s'il les déplore , s'il cherche à les réffeirer , loin de répondre 11 ses supplications par des reproches et par des refus, nous l'accueillerons, tùusi à-la-fois et par l'intérêt qu'inspire'son malheur , et par l'estime^Upii est due à son repentir. Il subît sans doute une punition méritée, il expie s^ •fautes; mais, l'indulgence aussi lui est due par ses frères, alors qu'il se montre sévère envers lui-même. I)isons mieux : nous lui devons appui, encouragement , dans ses efforts pour revenir au bien. Les bras du père céleste ne s'ouvrent-ils pas au retour de l'enfant prodiguç ?

n j^eut arriver aussi, et il arrive souvent qUe les fautes anlâfieures de l'indigent, en cessant avec l'indigence, ne. s'arrêtent que parce que l'indigent n'a plus l'occasion on le pouvoir de Ijçs commettre. L'homme vicieux n'est pas changé ; les circonstances seules ne sont plus les mêmes : ce vieillard aura été plongé dans la décrépitude par l'intempérance ; cet autre aura été réduit à l'imbécillité par la débauche. En présence de misères semblables , on se sent profondément et péniblement affecté ; on éprouve deux douleurs à-la-fois ; la sympathie est refoulée au fond de l'àme. On ne peut accorder le même genre, ni le même degré de bienveillance à celui qu'on ne saurait estimer. Cependant, le sceau de l'humanité, quoique altéré , tf est-il pas encore empreint sur son froat? Est-il déshérité sans réserve de tous les droits de la grande famille? Poursuivrons- nofis ses égaremens' passés jusque

T0&T8 PB&SONUBLS de L^INDiaBlTT. &81

dans ses misères présentes? parce qu'il a été vicieux, coupa* ble même, deviendrons-nous barbares envers lui ? Non : faibles créatures nous-mêmes , nous verrons aussi dans les écarts qu'il a commis , une autre sorte de malheur ; nous ne.cesse*roDS pas de le plaindre, ni par conséquent de l'assister ; le secours sera plus restreint; mais, le malheureux ne restera pas abandonné, l^ morale publique veut qu'il soit moins bien traité ; mais, après tout, n'est-ce pas assez pour le punir, de la honte et du déiiûment qui l'environnent , et dont le genre d'assistance même qui lui sera accordé ne saurait l'affranchir?

Il est , cependant , un ordre spécial de fiiutes pour lesquelles, si l'on en croyait l'opinion de certains auteurs , on devrait' se montrer inexorable : ce seraient celles de l'imprévoyance. Âleur égard, du moins, le système de quelques économistes récens est d'une inflexible rigueur, a Secourir l'imce prévoyance, dit-on, c'est la récompenser; c'est donc la pro^ a voquer et , avec elle , faire plus de pauvres qu'on n'en sou^ « lage. 3> L'imprudence , à les entendre , mérite surtout la sévérité de cet arrêt, lorsqu'elle s'est engagée dans les liens conjugaux. N'afEaiblissons en rien les termes de la sen^ tence. <c L'homme qui s'est marié sans avoir l'espérance de ce nourrir sa famille, daii Sire laissé à lui-même y son action « est immorale ; la misère en est la peine naturelle et juste; « Ihronê donc cet homme coupable à la peine prononcée « par la naiure. ^ (i)

Me dénaturons pas les lois étemelles de la morale pour les subites exigences d'une théorie passagère! Ces lots claires et simples, écrites dans la conscience de tous les hommes, et qui n'ont pas attendu pour être promulguées qu'on eût fait le recensement de la population du globe, condamnent sans doute l'imprévoyance, mais elles n'en font point un crime ; elles ne la proclament pas, plus odieuse que les attentat^ contre la vie, la propriété d'autrui ou l'ordre social. L'imprévoyance est sou-

{l)Es9ai sur le population; Ut. ly, chap, 8 et 10.

&SS PRIiltliRli PARTIia. LlVnfi III. CfiAP. I.

vent une erreur, un effet de Tignorauce, une faiblesse de Ve^ prit. Elle suppose quelquefois ta légèreté ou la facilité du caractère ; mais elle ne suppose pas la corruption ou la méchan^ eeté. Est-il d'ailleurs donné à Thomme de tout prévoir? Quels calculs peuvent lui donner une pleine sécurité pouk* l'avenir? La vie entière n'est-elle pas pour lui une suite de cbances variées et incertaines ? L'espérance n'est-elle pas un moyen dé succès? Il d'est donc pas aisé même de définir le délit dans ce nouveau code pénal qae l'on prétend instituer. Dùt-OD, t)0ur nous punir de ne pas en avoir .reconnu l'autorité , nous ranger aussi parmi les i^ntimentalistet de profesmn (1), nous le déclarcms hautement : laisier à lui-méfne f indigent qui a manqué de préve^npe ^ êeirait violer 'les règles ki plus sacrées de Fkumanité, et appliquer une peine hors de toute proportion aeee la faute.

Les doctrines que nous repoussons ici provienneitt en partie de la confusion introduite entre l'utilité et la justice , conftisiontrop accréditée par quelques puMicistes modernes. Oa réprouve ainsi l'imprévoyance^ en raison des préjudicesqu'elle cause \ on lui reproche ses fiinestesiconséquenoes. On la panit par le mouvendent d^un zèle qui voudrait la prévenir. Ces rigoureuaesmasLimessontnëesaussi, cbe2 le célèbre économiste qui Jeur a donné le jour, de ce qu'il a généralisé d'une manière •trop absolue les justes objections autquelles donne lieu le régime qu'il a qualifié de charité légale^ lorsque ce régime assure d'avance , a tout besoin qui se maiiifeste, la concession d'uh secours déterminé; Les exemf^es que cet écrivaiii av^it ispus les yeux eicpliqueit sa méprise (â) . Un tel régime est, en effet, comme une ^rtë de eaisse d'aesuraneês, qui garaiilit tout imi»rtfdent contre lés suites de ses feates.

' (1) té^ n^ wAMe éé VEdinhurgh J?èW^, traduit dkAà la Bente ^n*

loatM^iBe d^itril 18M| m* !Uia iet.2ia.

(2) N^us nous empressons au reste de le faire remarquer : M. Malthus loi- ^ même a reculé deyant Tapplieitipadeia propre seaieitoe» Il ««oord» mf^^

en le dispensant même de payer la prime. Concluons«en qu'il ne font pas protéger l'aveugje imprévoyance par de fausses mesures, mais non qu'il faille, en laissant à lui-même Tim*prévoyant qui s'est perdu, le condamner au supplice de l'abandon , et le considérer comme devenu étranger à la so^ ciéié humaine.

Dès que le droit de la pauvreté à Tassistance n'est pas considéré comme un droit civil et absolu , dès que la concession et la mesure du secours sont subordonnées à un arbitrage équitable mais discrétionnaire, la sécurité de l'imprudence dispsh ratt, la prévoyance est excitée par un aiguillon suffisant. La t*ègle de l'équité se trouve ici dans un parfait accord avec Vbttérét privé du malheureuK , comme avec Tintérét de la société ; comme avec les ' principes économiques qui président à un boi\ régime de secours. Cette règle n'exclut pas de Tassis*^ tance là victime de l'imprudence ; mais , elle Veut que cette victime ne retrouve jamais , par Tassistance, autant qu'die a perdu par sa propre faute ', que le secours reste sensiblement inférieur à ce qu'une sage prévoyance eût procuré. La diffé*^ renée sera d^autant plus marquée , que l'imprévoyance aura été plus répréhenslble. Limprudént soufiWra, mais ne périra pas ; l'imprudence sera avertie , sans qu'un abandon cruel dchève d'immoler ceux qui se sont laissés aveugler par elle. Réservons nos rigueurs pour le misérable qui , même au bein du malheur , loin de s'instruire à tette austère école ^ persévère dans les désordres qui eux-mêmes perpétuent sa niisère. Voilà celui à qui l'on doit retrancher des secours, car il n'est pas un vrai indigent ^ ses besoins n'ont rien de réel ; il n'a de privations que celles qu'il veut avoir. Accorder des secours à la dépravation, ce ne serait pas secourir maisi

«9mffttif$ai}t à IWortuni, vicUme de les propres finîtes ( il CMKnoat è adonsi^ avec pmdeiMse le cbÂlimeiit «i que U nature inflige à c^lui qui « TÎoJé m \m%^ « en recommandant toutefois de bien se garder de &ire en sortit que le ctAt^w ^ « ment soit entièrement méconnu. » (Id. ibid. chap, 10.)

&8& PRBMiàaE PARTIB. LIYBE IH. GHAP. II.

corrompre ce serait offrir une prime à la persévérance dans le désordre. On profanerait le bienfait, en l'employant à couronner le vice.

Cependant, il convient d'examiner si les torts de Tindigent ne sont pas étrangers à la détresse qu'il éprouve. Les choses alors ne sont plus les mêmes. La personne de l'indigent est coupable 9 méprisable peut-être ; mais l'indigence n'en est pas moins réelle. Retirons-lui notre estime ; ne refusons point pitié à sa situation. L'assistance elle-même pourra devenir moralement utile à celui qui souffre; elle l'aidera à profiter des enseignemens de la souffrance ; elle lui apportera des conseils qui lui manquent; elle le mettra en rapport avec des gens de bien. Réduite aussi longtemps qu*il persiste dans Ms mauvaises habitudes / elle pourra s'étendre s'il fait des efforts pour s'y arracher. Nous n'avions point la mission de punir ses écarts ; nous acceptons celle d'améliorer son caractère.

Il est rare , du reste , que les vices du pauvre ne soient f d'une manière plus ou moins directe 1 complices des causes de son dénument.

Quelquefois , hélas ! les torts de la conduite sont les effets plus encore que la cause de la misère. La raison de l'infortuné se trouble, son âme se laisse abattre ; l'épreuve se trouve trop rude pour ses forces : alors, loin que le droit de la pauvreté s'éteigne , le devoir de la guérir redouble en quelque sorte , puisqu'en sauvant l'existence du malheureux, on sauve encore sa moralité.

, Est-il rien qui prouve mieux combien le droit de l'indigence est un droit essentiellement moral, que de recpnnattre le caractère éminemment moral de l'assistance dont elle a besoin ?

De ce que ce droit est essentiellement moral , il résulte aussi ce grand corollaire, qu'il impose à l'indigent comme conditioii , le devoir d'une vie honnête ; et cette conséquence est aussi utile qu'elle est juste.

Du reste , comme l'assistance admet des degrés varies , il deviendra facile, en soumettant la distribution des secours à un pouvoir discrétionnaire, d'en graduer la mesure sur les mérites personnels de l'indigent, sur le bon emploi qu'il fera des dons reçus ; cette gradation , sagement mesurée, satisfera aux considérations de l'équité, comme aux vœux de l'indulgence; et , dans sa sévérité même , elle sera encore un bienfait.

Page 1