‹ De la bienfaisance publique; (volume 5)Chapitre 60 sur 132 · SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. I · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. I

Ainsi que le système de la société coopérative, celui du phalanstère, rencontrant un obstacle invincible dans les habitudes déjà contractées pur la' génération présente, a fondé ■ ses espérances sur une génération nouvelle, formée par une éducation spéciale, libre encore de recevoir les influences qu'elle aspire à faire dominer. C'est donc vers cette éducation, que, dans la pratique, les adeptes de ce système ont tourné leurs vues, comme vers une préparation nécessaire au mode de civilisation qu'ils se proposent d'introduire. Us ne doutent pas que les enfans goûteront un bonheur complet sous le régime qu'ils leur destinent, et qu'ils se pénétreront de l'esprit qui devra en former un jour de vrais et bons phalanstériens : esprit qu'on pourrait définir : Funion dam la liberté. On a commencé par de jeunes filles. Les premiers essais de ce régime sur les enfans ont donné des résultats favorables..

Ancien grand seigneur, homme de plaisir, spéculateur, homme à projets, ardent, mais malheureux dans ses entreprises, Saint-Simon s'était beaucoup occupé des combinaisons industrielles. L'industrie était pour lui un pouvoir politique; disons plus : tous les intérêts sociaux.de la civilisation étaient a ses yeux compris dans ceux de l'industrie. La société ne se présentait à ses yeux que. comme une vaste manufacture. Il s'adressa à l'empereur Napoléon, en 1811, pour lui faire agréer un plan fantastique et bizarre, ou l'industrialisme en quelque sorte divinisé, avait son culte, son. sacerdoce, son souverain pontife (2). Il a eu pour disciples et pour succèsouvriers désœuvrés, et qui se flattaient de trouver, dans l'établissement, le bonheur sans fatigue ; on a eu peu à s'en, louer. Le phalanstère a ainsi disparu en réalité , a été remplacé par une véritable entreprise d'exploitation rurale ordinaire, fondée sur une société d'actionnaires. Les employés et ouvriers sont salariés; ces ouvriers sont des gens du pays, travaillant suivant leurs anciennes habitudes, et dont la plupart ignorent ce que c'est qu'un phalanstère. (1) Le mémoire dans lequel il exposait ces vues et demandait l'appui de l'empereur, l'ut remis par Saint-Simon lui-même, à l'auteur du présent ouvrage, et i«r ce dernier à M. de Montait vet , alors, ministre, qui le présenta

PI.AH» SE SYSTÈMES SOCIETAIRES. iS79

seurs, des hommes jeunes encore, capables d'enthousiasme, instruits, doués de talens, qui cherchèrent avec inquiétude la solution des problèmes sociaux et moraux les plus importais: Les théories de Saint-Simon ont revêtu, dans leurs mains, de nouvelles formes, quelques-uns en ont porté les conséquences à des exagérations et quelquefois à des écarts monstrueux, qui ont divisé l'école, discrédité la doctrine, éloignjS plusieurs adeptes. La plupart d'entre eux n'ont fait que traverser cette école* par une sorte d'exploration dont la sincérité laborieuse méritait l'estime, dont les études, ramenées ensuite à une meilleure direction, produisent ou promettent des fruits réels, dans le champ des sciences économiques.

D'après le symbole que l'école saint-simonienne adopta et promulgua , au moment où elle parut constituée, et après la mort de son chef, elle ne prétendait point introduire la communauté des biens'; elle déclara au contraire la repousser expressentent; elle la repoussait du moins en tant que « cette « communauté universelle consiste dans un partage égal en- « tre tous le» membre* de la eoeie'te, soit du fonds lui-même «t de la production, soit du fruit du travail de tous. * Elle proclama F inégalité naturelle de» kommee, et considéra celte inégalité comme la condition indispensable de tordre sodal. Toutefois, elle demanda l'abolition entière de ce qu'elle appelait let privilège» de naissance, sans exception, et surtout la dettruetion de {héritage qui était à ses yeux le plut grand de ces privilège»,- celui qui les comprend tous aujourd'hui.

* L'héritage, dans son opinion, a pour effet de condamner. ■ la classe la plus nombreuse à la dépravation, à l'ignorance,' h à la misère, parce qu'il abandonne au hasard la répartition « des privilèges sociaux, parmi le petit nombre de ceux qui « peuvent y prétendre. »

i Napoléon. On peut concevoir fecilemenl l'accueil, que Napoléon lui accorda; mais il Et remettre à l'auteur w>e gratification r^niairc. ' *

280 SECONDS PARTIE. UVU III. C1IAP. I.

' L'école snint-simonienne modifiait donc la constitution de la propriété, dans l'une des bases sur lesquelles elle repose aujourd'hui. En détruisant le principe de l'héritage, elle y substituait un autre principe, celai qu'elle appelait la première det lois morales, et qu'elle avait reçu la mission d'enseigner, lui qui veut qu'à C avenir chacun toit placé selon sfi ca^acite't et rétribué selon ^esta\uvret.

Elle attaquait la constitution actuelle de la propriété, « en « tant que cette constitution confère pour quelques-uns, dit— « elle, le privilège impie de l'oisiveté', ou le droit de vivre « du travail d'autrui, et qu'elle abandonne au hasard de la « naissance, le classement social des individus. s

Cependant, elle n'admettait pas une propriété individuelle fractionnée, dont chaque membre de la société puisse jouir avec indépendance; la propriété n'était point à ses yeux le droit de disposer, elle voulait a que tous les instrumens de « travail, les terres elles capitaux, qui forment aujourd'hui a le fonds morcelé des propriétés particulières, fussent ex- « plotte'ê par attoriation et hiérarchiquement , de manière « à ce que la tâche Je chacun devint ¥ expression de ta caa parité; et sa richesse, la mesure, c'est-à-dire la re'eom- « pente de tet œuvres, v (i)

Ce plan de répartition supposait, avant tout, que les capacités individuelles fussent appréciées; qu'à chacune fût assignée sa fonction dans le travail; que les œuvres faites fussent évaluées, et que leur rémunération proportionnelle fût fixée; il exigeait que chaque membre de. la société se soumit docilement à cette détermination, à cette évaluation, qui décidaient 'de sa destinée et qui réglaient ses jouissances. De là l'institution d'une* hiérarchie fortement constituée, le pouvoir absolu attribué à un chef, l'abdicalion de toute indépendance individuelle.

(1) Telle «si la profession de foi solennelle qu'a présentée l'école saint-simoîicBite k la chambra des Jépulés.

RÉGIWB NATUREL DB LA FBOtBIBTÉ. 381

L'école ne crut pas pouvoir ériger une autorité aussi toute puissante, enchaîner les personnes par de tels liens, sans le secours des influences religieuses. A son nouveau système d'économie sociale, elle associa donc un nouveau culte; elle demanda à ce culte une sanction pour ses décrets, un principe d'exaltation morale pour ses adeptes. Par une alliance jusqu'alors sans exemple, des emprunts faits aux traditions chrétiennes; furent combinés avec la doctrine du matérialisme; une sorte de piété mystique, avec les calculs économiques. Le public fut surpris de ce mélange bizarre. Diverses circonstances attirèrent sur la nouvelle école la défaveur de l'opinion; ses entreprises échouèrent, et il ne resta plus de son apparition éphémère que les travaux de plusieurs de ses membres; mais des travaux dont quelques-uns cependant lui survivront, et quelques-uns méritent d'être étudiés sous le rapport scientifique.

Du régime uiilurel de U propriété, et de ira avantages.

A le bien prendre, on trouverait le type des société* coopérative», et des institutions de ce genre, dans la constitution de certains ordres monastiques voués à une vie laborieuse, et spécialement dansla règle de Saint-Benoit, telle du moins que dans l'origine, elle fut mise eu vigueur par le fondateur; telle aussi que nous l'avons vne reproduite, sons nos yeux encore, dans plus d'une communauté religieuse qui associe les occurpations du travail aux exercices ascétiques. On trouverait encore, et plus sensiblement peut-être, ce même type, dans la forme de société que les jésuites avaient instituée au Paraguay. Souverains, administrateurs, missionnaires, tout ensemble, les jésuites régissaient la population avec un pouvoir sans bornes; ils assignaient à chaque individu sa tâche, son office, sa pari dans les produits communs; maîtres de faire l'éducation

3,9,t,zed o/Googk

382 SECOKDE PARTIE. LIVRE III. CBAP. I.

d'un peuple qu'ils avaient trouvé dans l'ignorance ella barbarie, ils pouvaient, à leur gré, lui imprimer les habitudes conformes à (eur plan, lui donner une civilisation spéciale; créa' leurs de la propriété , ils pouvaient la distribuer suivant leur dessein, avant qu'aucune prétention ne fût venu l'individualiser. Lés instituteurs du Paraguay tracèrent un tableau enchanteur de la félicité de ce peuple docile. Jttais, depuis le voyage de l'illustre Humboldt, une plus exacte connaissance des dits a dissipé ce prestige. Il est demeuré constant que le régime disciplinaire, sous lequel le Paraguay a été placé, y a arrêté les progrès intellectuels et moraux, comme ceux d'industrie, et a préparé les voies au despotisme le plus absolu. Il a fallu, pour maintenir un semblable régime, isoler leîaraguay , de tous les étais civilisés, par des barrières infranchissables. Toutefois , les ordres monastiques et le gouvernement du Paraguay avaient invoqué, pour obtenir le difficile triomphe de l'esprit de communauté sur l'intérêt personnel , toute la puissance de la religion. C'était en foulant aux pieds les biens terrestres, qu'ils enseignaient à abdiquer la propriété . . individuelle. Les systèmes tentés depuis le commencement de ce siècle, quoiqu'ils aient quelquefois voulu s'aider d'un secours analogue, se sont fondés sur un autre principe. Dans ce principe se dévoile tout entier l'esprit propre à notre temps, le génie des intérêts matériels, des entreprises industrielles , des spéculations commerciales; le penchant qui aspire à la richesse et à ses jouissances. En vain cherchet-on à y introduire un souffle d'enthousiasme, une inspiration de dévouaient. Le calcul réside au fond de ces combinaisons,!] et reparaît de toutes parts dans leur développement. En vain imagine-t-on de nouvelles doctrines religieuses, et les faiton surgir tanquam Dmu ex machina , pour le besoin de la cause, comme on dit au palais. Ces fictions , employées comme instrument, sont sans pouvoir sur la vie réelle, et ne pénètrent dans aucune âme humaine. Tous les systèmes récemment conçus demandent à leur principe commun, des

KÉGIKE 1U.TEUU. DE LA PROPRIÉTÉ. 283

conséquences qui lui sont opposées, et par conséquent des fruits qu'il ne saurait produire. Ils contiennent, dans leur essence môme, une contradiction qui les dévore : ils demandent l'abnégation de soi-même, et, pour l'obtenir, ils n'ont d'accès qu'auprès de l'égoïsme lui-même. Ils veulent faire , jaillir les plus hautes vertus, des stipulations d'un marché de jouissances terrestres et d'un acte de. commerce. Ils prétendent établir une hiérarchie, une discipline , et ils ne peuvent légitimer une autorité, instituer un devoir d'obéissance. Ils rencontrent à chaque pas une antinomie inévitable.

Ah ! sans doute , on ne saurait trop accuser l'égoïsme individuel, d'être la source de toutes les passions haineuses et destructives : avengle dans ses ambitions, il est même un conseiller perfide. Sans doute, le dévoûment désintéressé est le plus sublime des mobiles , la source des plus belles . actions. Qui n'applaudirait aux efforts tentés pour détruire fuit, pour exciter l'autre? Mais, exiger le renoncement à l'intérêt personnel, lorsqu'il ne porte aucun "préjudice à autrui, c'est prétendre obtenir ce qui est impossible , ce qui n'est, d'ailleurs ni juste, ni utile. L'abnégation absolue de . soi-même ne saurait être que le produit d'une détermination spontanée, el volontaire; elle sera inspirée aux âmes généreuses, xo'mme une libre immolation pour le bien de l'humanité, pour le salut de la patrie ; elle deviendra la gloire de l'héroïsme ; mais elle ne saurait devenir l'habitude ordinaire et générale de tous les détails de la vie , par la seule puissance magique d'une organisation économique. Il n'est donné qu'aux affections de l'âme, d'enfanter le dévoûment.

On conçoit un système d'organisation sociale où tous les rôles seraient distribués d'office, .de manière à procurer àla-fois et le plus grand avantage général , et le bien-être le plus complet pour chacun , en mesurant les prestations sur les besoins, et réglant les emplois d'après les capacités; /i les grandes manufactures en offrent des exemples partiels, '.'dans une opération spéciale et restreinte. Mais une telle

284 SECONDE PARTIE. LIVRB III. CHAF. I.

organisation devient d'autant pljjgdjffigjjg , qu'elle embrasse une sphère plus étendue et des opérations plus variées. Qui se flatterait de la réaliser sur le théâtre entier de la société humaine? Où trouver des arbitres assez éclairés, assez sages, pour présider à cette immense répartition, pour tenir cette vaste balance? Comment faire reconnaître leur autorité, et respecter leurs arrêts? Et, en supposant que tous les hommes vinssent se ranger docilement au poste qui leur aurait été assigné , dominent garantir que chacun d'eux y porterait toute l'activité et la constance dont il aérait ca,pable?

L'homme s'appartient à lui-même. Là est pour lui. l'origine de la propriété ; ainsi s'explique la nature de ce droit. La providence , en plaçant l'homme sur la terre , et le dotant du libre arbitre , lui a assigné un but , conféré la prérogative de choisir et de suivre les moyens pour y atteindre ; elle » mis à sa disposition des instrumens naturels, lui a attribué le pouvoir d'en faire emploi. Maître de sa volonté , de sa pensée, de ses membres, l'homme possède légitimement les fruits qu'il a produits , les biens qu'il a acquis, par le mojçn^ de ces inslrumens. La conquête elle-même est un emploi des forces, et c'est pourquoi elle s'attribue l'objet conquis. La propriété, de sa nature, est donc essentiellement individuelle ; c'est avec ce caractère, qu'elle seit de mobile au travail , parce qu'elle devient sa récompense. Elle est individuelle comme l'activité humaine , qu'elle excite et quille rémunère.

Le droit de propriété individuelle emporte avec soi le droit d'user et d'abuser, de transformer, d'aliéner, de transmettre. Il n'est entier et complet, que par le développement de ces conséquences. La personne dans les mains de laquelle le bien passe, par échange ou par don, en devient propriétaire au même titre que le possesseur primitif.

Le sentiment du droit de propriété esÇ pour le possesseur une dignité et une jouissance. Ce sentiment devient plus vif

3,5,t,zedo,GQOgIe

Page 1