‹ De la bienfaisance publique; (volume 5)Chapitre 64 sur 132 · SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. II · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. II

l'abolition de l'esclavage en Europe, la' féodalité, les bourgeoisies municipales, les corporations d'arts et métiers substituèrent naturellement divers modes d'organisation au régime de servitude qu'avaient adopté les nations de l'antiquité. Sous ce régime nouveau, l'industrie reçut à-la-fois des règles, des directions, une protection, en même temps qu'elle subit des gônes diverses. Les garanties s'élevèrent avec les limites, et souvent par ces limites elles-mêmes. Toutefois, cette transformation ne s'opéra point sans secousses. La société subit des crises plus ou moins générales et prolongées ; plus d'une fois elle fut exposée à de graves désordres. Aujourd'hui, ces divers modes d'organisation transitoire disparaissent entièrement dans certaines contrées, s'affaiblissent graduellement dans toutes les autres; l'émancipation devient ou tend à devenir absolue et complète. Mais cette grande révolution dans le régime économique de la société humaine, ne peut être abandonnée au hasard. Le travail, af- • franchi, a besoin d&conscrver une marche régulière. L'harmonie qui naissait de la discipline réglementaire demande à être maintenue par de nouveaux moyens; les garanties qu'offraient les restrictions mises à la concurrence et les liens de la corporation , doivent être obtenus par d'autres combinaisons appropriées à la condition présente des choses. Qui n'est frappé en même temps du prodigieux développement qu'a reçu, dans les temps modernes, mais surtout depuis le commencement de ce siècle, l'industrie manufacturière? elle tend de jour en jour à prendre un plus grand essor; le nombre des bras qu'elle emploie s'est multiplié dans une proportion correspondante; les ouvriers se Sont agglomérés dans les villes ; leur situation en est devenue a quelques égards plus précaire; leurs coalitions, plus faciles; leur concurrence mutuelle, plus activé. -

Le mode suivant lequçl ce vaste développement s'opère, ajoute encore une force singulière aux considérations qui nous occupent. Voici d'immenses établi ssemens semblables à.

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des cités, qui réunissent dans leur sein un peuple d'ouvriers sous une même direction-, pour exécuter une exploitation commune! voici des moteurs mécaniques d'une force gigantesque, qui viennent exécuter avec précision et célérité l'ouvrage qui occupait autrefois des milliers de mains! Voici de nouveaux genres de produits, destinés à satisfaire aux besoins capricieux du luxe, mais qui, par cette raison, condamnent à une fâcheuse instabilité la situation des travailleurs employés à les confectionner! Voici des arts que créent les sciences physiques, mécaniques, chimiques, ou dont elles changent les procédés, et qui demandent au travailleur une nouvelle éducation, de nouvelles capacités! Voici des systèmes de finance, des établisscmens de crédit public, qui en donnant de nouvelles lois, une nouvelle forme à la richesse publique , réagissent sur la formation et le mouvement des capitaux, et par. là sur la marche des entreprises industrielles! Placé à l'extrémité du rayon où se déploient toutes ces grandes innovations , le simple ouvrier en reçoit les influences , mais le plus souvent sans les prévoir, sans les comprendre , sans pouvoir en modifier les effets. Sa condilion change, sa destinée est compromise. Il court risque de perdre, dans cette métamorphose de l'industrie, l'indépendance qu'il venait de conquérir-; d'échanger le régime des jurandes contre celui qui enchaîne à an atelier, et de subir une vassalité imposée par la faim , à la place de celle qu'avait instituée la féodalité du moyen âge.

D'une antre part, cependant, d'heureux présages semblent f'appeler à une condition beaucoup plus relevée et plus heureuse tout ensemble. L'intelligence conqaiert„çhaque Jour une plus grande part dans les opérations de l'industrie; le rôle de l'ouvrier prend plus de dignité en demandant moins de fatigue , l'instruction lui est beaucoup plus largement réptrtie. Les produits abondent sur les marchés, et rabaissement graduel de leurs, prix favorise la consommation. Là paix, depuis pins de vingt ans, a succédé, en Europe , à des

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guerres destructives ; elle s'annonce durable; une période commence, où les nations ne lutteront entre elles, que par la rivalité de l'industrie, et où elles s'enrichiront mutuellement par les échanges. Non-seulement le travailleur n'a plus a redouter les injustes dédains que d'anciens préjugés faisaient quelquefois tomber sur lui ; mais l'opinion publique le protège, l'honore ; une sympathie générale se manifeste en sa faveur, de la part des gens de bien; on prend un vif intérêt à sa destinée. Il faut le dire , cette sympathie est juste ; elle doit redoubler aujourd'hui. Comment , en effet , en présence d'un accroissement sensible de la richesse sociale1, lorsque tous les arts rivalisent pour satisfaire aux besoins de l'homme , celui dont les sueurs ont une part si considérable à la production , ne verrait-il pas améliorer son propre sort? Comment ne participerait-il pas aux progrès généraux de la civilisation dont il est témoin? Comment le perfectionnement des institutions politiques et administratives , en contribuant à la sécurité du pays, en faisant régner l'ordre, en préparant la prospérité publique, resterait-il stérile pour le bien-être de la classe la plus nombreuse? Cette classe , en s'éclairant , mesure mieux la distance qui la sépare des conditions plus fortunées; les avantages même qu'elle acquiert lui font désirer plus vivement ceux auxquels elle peut aspirer encore.

[Les affections sociales ont acquis sur elle plus d'empire;

1 elle connaît mieux ses droits , elle est mieux eu état de les

(exercer.

Si de fausses promesses, si d'imprudentes flatteries, de perfides suggestions sont venues la tromper, exalter ses ambitions, provoquer en elle l'envie et la haine; si on l'a excitée , à arracher par des voies violentes et tumultueuses, ces améliorations dans la destinée qu'elle mérite d'obtenir par des moyens légitimes, ce sera un motif de plus, motif aussi pressant qu'impérieux, delà proléger elle-même contre de funestes séductions, et de créer, par une bonne organisation du travail, le moyen de l'éclairer, celui de la .servir, celui de lui

CONDITIONS DS L OHGAHISATIOlf DU TRAVAIL. 2S*

procurer précisément la destinée dont elle est digne par les moyens vrais et justes.

Des conditions qu'une semblable organisation doit remplir.

La première de toutes les lois, en effet, la justice, est aussi le premier intérêt de la, classe laborieuse, ia première condition de toute organisation du travail, pour qu'elle soit durable et salutaire, comme elle est la base sur laquelle repose la société elle-même. Honneur à ces hommes de bien, vrais amis de l'ouvrier, qui, dans des circonstances orageuses, lui ont éloquemmenf rappelé celte grande vérité! honneur à ces écoles industrielles où pendant que la science se familiarise avec l'ouvrier, pour l'initier à ceux de ses enseignemens qu'il peut utilement appliquer, la morale, aussi lui rappelle ses devoirs, et où une solide instruction le préserve aussi des erreurs, l'affranchit des préjugés qui compromettraient sa destinée (1) ! De sévères enseignemens. ont été aussi donnés par l'expérience : ils ont trop bien prouvé quelles ruineuses conséquences pour la destinée de l'homme laborieux, entraiueut les coalitions, les interdictions et toutes les tentatives, qui dans le domaine de l'industrie, veulent substituer l'empire de la force au règne de l'équité.

* Si cette première condition est rigoureusement indispen-

(1) Au premier rang de ces courageux amis de la classe ouvrière , s'est placé M. le baron Charles "Dupiri, qui diius le tours public qu'il professe dclnjis près de 20 ans, au conservatoire des arls-et-mctier), avec tant dedévomnent , n'a cessé de rappeler ces grandes vérités, et les a rappelées spécialement avec une noble énergie, aux époques où il était surtout nécessaire de les taire entendre. (Inné saurait trop recommander en particulier son discours rar Us harmonies des intérêts industriels, et des intérêts spéciaux, prononcé à l'ouverture de son cours de 1838. Voy. le petit Producteur du même auteur, 6 petits vol. Voy. aussi le discours prononcé à Metï, par M.Bergery, le lr< juin 183-1, s la distribution des prix des cours industriels, etc., etc.

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sable, elle n'est cependant pas suffisante. Aux garanties qui préviennent la ruine, en mettant obstacle aux désordres, joignons les moyens d'action qui encouragent le travail et qui préparent le, bien-être. Deux conditions principales semblent propres à atteindre ce but : accroître le mérite intrinsèque du travail, et par là sa valeur réelle; procurer au travail une rémunération proportionnelle à son mérite. Mais elles en supposent aussi deux autres, qui leur sont connexes : la liberté dans le choix du travail, la liberté dans les transac- lions auxquelles il donne lien.

Il est manifesté que, si chaque travailleur ne produisait que pour sa consommation personnelle, et s'il était possible qu'il satisfit lui-même de la sorte à tous ses propres besoins, son bien-être serait en raison de la quantité et de la qualité des produits qu'il , aurait? pu obtenir. Mais la division du travail est elle-même indispensable, pour donner à la production, l'étendue et la perfection désirées, et de là la nécessité des échanges. Sous le régime des échanges, cependant, si toutes les professions laborieuses voyaient s'élever à-la-fois d'un égal degré, le mérite réel du travail auquel elles se livrent, le rapport des échanges restant le même, toutes les classes d'hommes laborieux verraient leur bien-être s'élever à-la-fois aussi d'un degré. Les termes seuls des échanges seraient changés. Chacun livrerait plus, en recevant plus; les deux bassins delà balance, restant en équilibre, seraient tous deux plus chargés.

Mais, sous la loi générale des échanges, le mérite intrinsèque du travail ne suffit pas pour assurer sa rémunération proportionnelle ; il faut encore trouver une consommation pour les produits; et par Conséquent, maintenir le rapport de la production avec les débouchés. Toutefois, on commet une grave erreur, lorsqu'on se borne à mesurer ce rapport sor l'état présent de la consommation, comme s'il devait être .immuable. La consommation tend sans cesse à s'étendre; elle y tend, par l'abondance même des produits. La présence de ces , produits sur le marché, ouvre une plus vaste sphère aux

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COHDITIONS DE l'oRGAMSATIOK DU TIU.VAIL. 295

échanges, provoque l'élaboration d'autres produits qui seront livrés en retour. Le travail engendre le travail, et, de proche en proche, il le multiplie indéfiniment. Chaque produit apporté sur le marché, est une proposition faite de consommer les objets contre lesquels il pourra être échangé; l'offre ici équivaut donc à une demande.

Le mouvement naturel de la production et de la consommation, tend à les mettre en harmonie l'une avec l'autre; c'est ce mouvement naturel, qu'une bonne organisation doit favoriser. Elle y réussira mieux en prévenant des écarta, en faisant disparaître les obstacles, quo par des combinaisons artificielles qui, en voulant régler ces rapports par la voie d'autorité et de discipline, ne serviraient qu'à y apporter des entraves, qu'à en troubler la marche, qu'à en tromper les

Aussi long-temps qu'il y aura dans la société humaine des besoins à satisfaire, il y aura de l'emploi pour le travail. II suffira que le besoin et le travail sachent se rencontrer l'un l'autre. Une bonne organisation concourt "à préparer et à faciliter cette rencontre.

Le travail libre est seul véritablement fécond . La liberté du travail est la dignité du travailleur. L'entière émancipation du travail est un progrès de la civilisation.. Que l'homme laborieux ait donc le choix dii l^eu, du temps, du genre pour l'œuvre qu'il exécute! Mais il n'y a de vraie liberté que celle qui a la raison pour guide. Le choix suppose les lumières, comme l'action suppose la volonté, comme la victoire suppose le courage. Une sage, organjsjition doit donc, en garantissant l'indépendance du travailleur, le protéger aussi dans l'usage qu'il en fait.

ûr, la liberté des échanges est inhérente à la liberté du travail. Seule, en effet, elle garantit à chacun des producteurs dont les produits sont échangés, sa légitime indépen dance. Vous pouvez imposer au consommateur un prix factice pour les objets qu'il consomme ; vous ne pouvez le con-

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