TRAVAIL DANS LES VILLES
débouches; de là l'inégalité dans la demande du travail; l'incertitude, les temps d'inaction, pour le travailleur. Le rapport de la production à la demande, difficile par lui-même à apprécier, est hors de la portée du simple ouvrier. La plupart se jettent aveuglément sur les professions dont l'exercice leur semble le pins facile ; quelques-uns, séduits par l'élévation des salaires attachés aux ans savons, aspirent imprudemment à les exercer, sans en être suffisamment capables. Des circonstances passagères qui favorisent une branche d'industrie, y attirent une concurrence excessive qui ne peut se maintenir 1 Les goûts, les habitudes se modifient, et les hommes de travail ne peuvent ou ne savent pas suivre, avec assez de rapidité, ces révolutions, en modifiant leurs propres occupations. L'immense rassemblement d'ouvriers se rencontrant sur un même (point, sans guidés, sans relations, forme une cohue ou règne la confusion, où s'introduit facilement le désordre* il ne s'y rencontre que trop souvent des esprits turbulent, empressés à en profiler, des inlrigans habiles à égarer des hommes d'ailleurs honnête» et paisibles." . ■
La. nature de ces dangers et de ces maux semble en indiquer les préservatifs et les remèdes.
Un premier préservatif et remède se présente naturellement : il consisterait dans une institution propre à diriger le placement et le classement des hommes de travail. Nous disons à dessein : diriger/ car, nous le répétons , nous ne saurions admettre aucune mesure de contrainte.
On exigerait seulement que les travailleurs, en arrivant dans une ville, pour y chercher de l'ouvrage, fussent tenus . de se présenter à l'autorité municipale, ou au comité de patronage qui va être proposé, de s'y faire inscrire, et d'y indiquer le genre d'ouvrage auquel ils désireraient s'employer.
Trois autres registres tenus par la même administration, renfermeraient le tableau des maître*, des compagnon» ,
312 SBCOKDB FAKTU. LIVftE 111. CIIAP. II.
des apprentis, ainsi que celle de la profession et de la demeure de chacun d'eux.
Une direction de placement serait formée avec un caractère officiel et public, par l'autorité locale, sous l'administration et la surveillance d'un comité composé d'hommes bienfaisans, expérimentés, d'anciens négocians, fabricans retirés des affaires. Ce comité aurait le droit Rappeler à lui, lorsqu'il le jugerait opportun; les syndics dont il va 6ik parlé dans un instant. Un duplicata des registres qui viennent d'être indiqués, lui serait remis. Il aurait ainsi une statistique exacte de la répartition des travailleurs, dans les diverses professions industrielles de la cité.
Les entrepreneurs, les maîtres pourraient s'adresser & la direction pour avoir des ouvriers, des compagnons capables et honnêtes, des apprentis bien disposés, en lui faisant connaître les conditions qu'ils seraient eux-mêmes disposés soit à accorder, soit à exiger. «
Les jeunes «ens désirant se placer comme compagnons, les familles désirant mettre leurs enfans en apprentissage, pourraient s'adresser à la direction, en lui indiquant, ceux-là tours jtrécédens, leur degré d'instruction, les garanties de leur bonne conduite -, celles-ci, l'éducation qu'elles auraient données à leurs enfans , la carrière qu'elles veulent leur faire suivre, les sacrifices qu'elles peuvent faire.
Les hommes de travail arrivant dans une ville, seraient tenus de comparaître devant la direction , et de lui fournir les renseignemens relatifs à leur existence antérieure et au but . de leur voyage. Ces inscriptions seraient donc facultatives dans les deux premiers cas.; obligatoires, dans le troisième.
Elles formeraient des tableaux à l'aide desquels la direction pourrait comparer les demandes etles offres respectives.
Dans les trois cas, elle servirait d'intermédiaire entre les entrepreneurs et les maîtres , d'une part; les ouvriers, les compagnons, les apprentis, de l'autre. Mais elle ne leur offrirait qu'une intervention officieuse , bénévole , quoique ac-
.db,G6ogIe,
TBAVAIL DAHB LES VILLES. 313
créditée. Elle agirait par voie de conseil, non par voie d'autorité; elle donnerait d'utiles avis, non des ordres.
Elle dirait à l'entrepreneur, au maître : « Il vous faut des «-ouvriers, des compagnons: voici ceux sur lesquels nous * avons de bonsrenseignemens; choisissez. » Mais elle pourrait les avertir, ou qu'ils n'offrent pas des salaires suffisant pour avoir des sujets d'élite , ou qu'ils s'exposent à prendre plus de sujets qu'ils ne peuvent espérer d'eu employer utilement, d'après la marche générale des entreprises industrielles.
Elle dirait à l'ouvrier, an compagnon, à la famille de l'apprenti : a Voici des entrepreneurs on des maîtres chez les- « quels vous pouvez être placés avec sécurité et d'une maa Mère avantageuse. » Mais elle ne recommanderait que les sujets sur lesquels elle aurait recueilli des renseignemens favorables. Elle désignerait à chaque aspirant les professions qui lui offriraient les chances les plus favorables , celles où le travail est demandé ; elle lui ferait connaître les avantages ou les inconvénient i de chacune; elle le garantirait des erreurs dans le choir des situations ; elle ['éclairerait sur son aptitude personnelle, en lui faisant sentir ce qui lui manque pour réussir; elle lui enseignerait ce qui lui reste à acquérir, ou bien elle lui montrerait une carrière mieux appropriée à sa capacité ; enfin, elle l'instruirait des conditions auxquelles il peut souscrire, pour se placer convenablement. La direction aurait souvent à dissiper les illusions du villageois arrivant dans une grande ville avec de vagues espérances; elle lui rendrait le service de l'engager à retourner au sein de sa famille.
Il serait tenu note sur les registres, de la déférence qui aurait été témoignée sources conseils, par ceux qui les auraient reçus; il serait tenu note aussi des changemens survenus dans la position des hommes de travail; on aurait soin, en particulier, d'y mentionner ceux d'entre eux qui seraient tombes dans l'indigence .
De la sorte, l'équilibre serait mieux établi entre la demande
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316 SKCOKDB PASTIS. lAvax III. CHAP. II.
«A l'offre du travail ; la distribution des travailleurs serait plus sagement opérée ; chacun serait mieux employé suivant son habileté ; les transactions reposeraient sur des bases plus équitables.
Le besoin d'un semblable genre d'étabiissemens est généralement senti. Il a fait naître dans plusieurs villes des entreprises particulières de placemens, spécialement pour les domestiques j mais ces entreprises, qui d'ailleurs spéculent sur - lea rétributions de leurs cliens , ne sont point en mesure de leur offrir des directions éclairées. Des sociétés de bienfaisance se sont présentées pour rendre le même servioe gratuitement (1). Mais, agissant dans un cadre restreint, elles n'ont pu atteindre à cette généralité d'opérations, qui est ici une condition essentielle du succès.
L'institution que nous proposons se lierait, d'une parla l'administration municipale; de l'autre, à celle de la distribution des secours à domicile. Ses registres seraient -consultés au besoin par l'une et l'autre. Cotnbien de lumières précieuses elle fournirait à l'une et à l'autre ! Pour nous borner ici au sujet qui nous occupe, quelle instruction y puiserait l'administration des secours publics sur les causes de Vindigenoe , et sur la réalité des prétextes invoqués par les individus, qui sollicitent l'aumône, en alléguant le manque de travail , ou l'insuffisance des salaires.
Lorsqu'on jette les yeux sur les registres des indlgens , on ' voit que la catégorie la plus nombreuse est celle des personnes tans état (3). Vient ensuite la classe nombreuse des journaliers, surtout de ceux qui, ne contractant aucun engagement, . sont, pour, chaque moment, à la disposition des personnes qui
(l) On rite entre autres la société qui, sous l'invocation de Saint -Joseph, t'était formée a Paris, Il y a quelques années,
(B) A Parti , elle «imprtnd plus du douiièm* fa II papulaliort indigente.
La même remarque se reproduit bien plu» m ment aux coupable* de délits contre la propriété.
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T»*VAIL DAItH LUS VILLES. 315
jugent à propos de les employer, comme les portefaix, les commissionnaires, et gens semblables, dont la destinée est, en quelque sorte, abandonnée à la volonté d'aotrui et au hasard des circonstances (1). A ces deux classes de personnes manque ordinairement la capacité qu'exige une profession industrielle j â toutes deux manque un avenir) à toutes deux, un patronage qui leur procure l'instruction d'abord , puis l'occasion de s'employer d'une manière utile et certaine. Pour toutes deux, la direction de placement qui vient d'être proposée rendrait d'éminenS services.
Les gens sans état M devraient en aucun cas être admis aux secours publics, sans s'être présentés préalablement à la direction de placement. Celle-ci , dans l'hypothèse très rare où elle aurait constaté pour eux l'impossibilité d'un emploi actuel, en délivrerait l'attestation "itl&iâ ils seraient tenus de reparaître périodiquement devant elle} car une inaction obligée ne saurait être qu'une circoustance passagère.
Les journaliers, dans un grand nombre de Villes, ne sont admis à exercer cette profession, en offrant lenrs services sur la voie publique, qu'autant qu'ils sont agréés par l'autorité municipale. Cesréglemens sont sagesj ils sont justes. Le genre de services que prêtent le commissionnaire et le portefaix exige un certain degré de confiance de la part des personnes qui les emploient) n'en étant pas connus, il leur est utile à euxmêmes d'offrir une garantie, comme il est utile à cenx qui les occupent, de trouver quelque sécurité dans leur ministère. La direction de placement seconderait ici l'autorité municipale, la suppléerait même au besoin. Elle donnerait aussi de précieux avis aux journaliers ; elle leur éviterait de se porter en trop grand nombre sur les mêmes points ; elle leur indiqueraU des(moyeii8(pour tirer parti des heures d'uidcthm ;
(I) A. Puis, Us journaliers , tes commissionnaires, les balayeur* sent ensemble le cinquième des chefs de famille assistes à domicile.
316 SECONDE PABTtB. LIV&B III.' CHU. II.'
elle enseignerait à quelques-uns les moyens de s'élever à une profession plus certaine et plus lucrative.
La législation établie en France par la loi du 18 germinal an n, se coordonnerait naturellement avec celle institution proposée. La direction de placement se ferait présenter les livrets de chaque ouvrier, les contrats d'apprentissage. Il serait bien qu'elle- fût autorisée à apposer son visa et ses observations sur les uns et sur les autres. " Enfin, la direction déplacement rendrait surtout de précieux services aux femmes; car les femmes ont beaucoup moins de iapyite^jjue les hommes, pour trouver à s'employer comme ouyrjères. Elles sont exposées , en se plaçant , à de grands dangers, particuliers à leur sexe. On les voit figurer toujours en plus grand nombre que les hommes sur les tableaux des indigens. Ù conviendrai,, pour leur offrir «ne assistance protectrice, d'adjoindre au comité d'administration un certain nombre de dames charitables.
ARTICLE T
0e fesercict des divers métiers.
De toutes les professions, celles dont l'exercice est le plus facile sont celles qui sont le moins rétribuées, et celles cependant où .la concurrence se fait le plus vivement sentir. Elles sont accessibles à un plus grand nombre de sujets; leur apprentissage est moins long et moins pofeçux (1). Les progrès de l'industrie tendent chaque jour à restreindre le théâtre. où , ces professions) s'exercent, et l'emploi quelles, pf/reot au travailleur. Pour dégager ces professions disgraciées, de l'encombrement qu'elles éprouvent, et qui, joint W* faible, mérite -
(1) A. Paris, les portier» , les revendeurs , ei les chiffonnier» réunis forment près d'un dixième de- la population indigente, et iTec les journaliers , commissionnaires, etc., près de la moitié.
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EXERCICE DBS filTIHS MÉTIEH9. 317
du travail, en rendent les salaires insuffîsans , deux moyens doivent se réunir: l'un consiste à étendre la capacité des travailleurs, par une éducation qui les. mette en état d'occuper des emplois plus relevés; l'autre consiste à leur ouvrir l'accès de ces emplois, lorsqu'ils ont acquis la capacité nécessaire. A ce double but doivent tendre tous les efforts de la bienfaisance publique, dans ses plans de prévoyance, en cherchant à améliorer la condition des classes laborieuses.
Voilà une grande tache s mais -une tâche indispensable à remplir. On conçoit qu'un patronage généreux^e^ édairjj ^, peut seul l'entreprendre avec succès. Il lui faudra environner, dès leur enfance, les individus qui appartiennent à cette classe si mal partagée dans la distribution du travail , et qui ne saurait trouver en' elle-même les lumières dont elle a besoin. L'organisation d'un semblable patronage, déjà souvent V" indiquée, sera développée dans un instant. Ses soins trouve- V ront dans la direction de placement, une utile assistance.
Tout prouve la nécessité d'une direction éclairée qui puisse aider les hommes de tra vaU ,à. sea classer en proportion de leurs besoins. Ainsi, les professions qui joignent le débit à la manipulation, et qui, 'dans la fabrication et la vente de détail, se mettent en rapport direct avec le consommateur, sont au nombre de celles qui fournissent le plus d'indigens. Tels sont, par exemple , les' métiers de cordonnier et de tailleur^). L'ouvrier, dans ces professions, n'est point à portée déjuger par lui-même de la consommation ; chacun se flatte de trouver du débit; la concurrence s'étend hors de mesure; les travailleurs les moins actifs et les moins habiles manquent ; d'ouvrage. Au contraire, les professions qui, parla nature des choses, empruntent l'intermédiaire du commerce ou des entrepreneurs, pour écouler leurs produits, sont naturellement guidées par les entrepreneurs et les négocians qui , placés
(1) II» forment plus du diiièmeilu nombre des indigens à Vint; Ifiiébéniitet, l«s tourneurs , les coiffeurs , un trentième.
318 SBG09IE FAUIB. ilTW HI. 6JW- »■
dans une sphère plus vaste, sont acçontuméa à apprécier Ses relations de l'offre et <je la demande.
Les professions dont le travail n'est poigtoontinu, régulier, sont plus exposées que d'autres, à voir leurs, salaire» réduits parles cbômages. Les ouvriers en efltiuienH se trouvent spécialement planés dans cotte situation (1). Les tailleurs, les Duvriew qui faÇrkjuçnyeB objets de luxe, y participant éga* lement. Avec une instruction plus étendue, cette classa de travailleurs pourrait se mettre en état de trouver -d'autres occupations, pendant les intervalles où ils ne sont pas employés àleursaWiersôrdinaires.MaisilsRurweBtbewiaaiis&id'^trs éclairés, d'être aidés, pour se créer cette ressource, ' Dans les états où, eommo en Fraaee, les anciennes corpcrations ont été supprimées, osa, pour' quelques professions «t dans quelques villes, érigé des syndicats, et l'on a éùHeu dfl s'en applaudir. Cette institution arendu divers genres, de services. Elle ne suppose aucun privilège ; elle n'établit aucune entrave. Leseyndios représentent la profession, lui servent d'organe', relativement aux intérêts communs de ceux qui l'exercent ; ils 'dev'iènnen l un centré do relations amicales, un canal d'inaU'UOliou; ilsserventà entretenir laponne harmonie. Sans exercer une autorité disciplinaire, ils peuvent donner de sages avis aux hommes de travail, les aider de leurs recommandations, de leur appui. Il convient o|u1l& sbfeht, pris en - partie parmi les anciens ouvriers retirés , en partie parmi loi ouvrière actuellement en activité ( dans les deux oae, parmi l'élite des sujets exerçant la profession, parmi les individus ayant acquis l'estime publique et jouissant d'une certaine aisance. Les plus anciens et les plus fbrts contribuables, dans la profession syndiquée, proposeraient un certain nombre de candidats, parmi lesquels l'autoritêmunicipalo ferait un choix
(1) A Pari», ils composent près du sixième du nombre des indigens. Il est vtù que la plupart tout étrangers à la capitale , et que l'immense itévelppfement des travaux publics, dans oetteeilé, y uilire Une foule d'ouniers.
gfeeffb, GoOgIC
Eimcun dis DivB&s mbtiim. 819
définitif. Les syndics se réuniraient en la présence d'un non* mlssaire désigné par l'a ijiiJriiéT dont le coucou» serait nécessaire pour valider leurs opérations. Ilsn'oxerceraientquedw fonctions consultatives; mais lis donneraient leur avis, dam tous les cas où ils seraient consultés relativement aux intérêts de la profession.
Toutefois, cette institution ne semble, pas de nature à être généralisée. Elle ne convient qu'aux professions dans lesquelles il existe des intérêts commuas, et lorsque ceux qui les exercent sont unis entre eux par quelque relation naturelle. Elle convient spécialement à celles qui se trouvent placées, par la nature de leur objet, sous la surveillance de la police locale, comme celles qui pourvoient à l'approvisionnement des subsistances, celles qui intéressent la salubrité , l'ordre public! On doit craindre, en les multipliant indéfiniment, en* les érigeant sans motif, en n'offrant ainsi aucun aliment légitime aux . délibérations dés syndics, de fournir une occasion à des riva- ' lîtés, à des intrigues, à des coalitions. L'esprit de confraternité est joste, honorable, utile; mais l'esprit de corporation I est exclusif, souvent arbitraire et tyrannique. Autant l'un mérite d'être favorisé, autant l'autre a besoin d'être contenu. La barrière qui les sépare n'est pas toujours facile à poser. -
Cest a l'expérience qu'il appartient de nous donner des lumières certaines, dans une matière aussi délicate et aussi neuve. L'extension que peut recevoir l'institution des syndicats doit donc être essayée, progressivement.
Combien ne serait-il pas à désirer qu'en donnant aux diverses classes d'ouvriers des organes, des guides connus et d'une sagesse éprouvée ; qu'en régularisant les relations qui se forment dans. leur sein, qu'en mettant au grand jour le jett des moyens employés pour servir leurs intérêts, on prévint les inconvéniens de ces secrètes associations du compagnonage, dont les chefs mystérieux dirigent les fils , sans pouvoir leur assurer une protection réelle et salutaire, et qui donnent lieu a des collisions si fâcheuses! Mais, comment
320 SECONDE PARTIE. 1IVRF III. CHAT. Iï.
empêcher aussi que les ouvriers ne forment eux-mêmes des associations secrètes entre eux, qu'ils ne les perpétuent, lorsqu'on néglige de leur donner un centre légal, auquel ils puissent recourir dans leurs besoins avec une juste confiance?
Dtt t/ttvtù! dans Us grandes manufactures. •
Une grande manufacture dans laquelle un nombre considérable d'ouvriers se trouve rassemblé d'une manière constante, est une véritable communauté industrielle, qui a sa hiérarchie, son chef, ses règles , sa discipline. Le travail s'y trouve •rgaaisé par le fait. Le chef d'une telle entreprise exerce en réalité une sorte de magistrature. Des avantages salutaires peuvent résulter pour l'ouvrier lui-même d'une communauté ainsi organisée. La régularité du travail y sera mieux établie; il y aura moins de temps perdu; les occupations seront mieux réparties ; l'émulation sera plus entretenue. Les ouvriers contracteront les habitudes de subordination; ils apprendront à se captiver; ils seront protégés contre lés séductions des plaisirs, contre la dissipation et la paresse; ils connaîtront mieux le prix de l'ordre; certaines conditions pourront leur être imposées dans leur propre intérêt; certains arrangemens économiques pourront diminuer leurs dépenses. ■
Mais le chef de la manufacture en est aussi le seul législateur ; il peut abuser de son pouvoir, négliger les intérêts dont il se trouve l'arbitré.
■ Heureux les établi ssemeii s de ce genre, auxquels président des hommes distingués par leurs lumières et leurs vertus, des chefs qui sont pour les ouvriers de véritables pères! On voit des fabriques qui jouissent de cette prérogative; on admire tout le bien qui s'y opère par les exemples, l'influence des
TSATA1L MARS LES GHAHBES MAWUFACTBHBS . 221
chefs, par les sages régi emens, parles généreuses dispositions qui y sont en vigueur.
Si de tels exemples étaient généralement suivis, l'organisation des grandes entreprises de manufactures ne serait pas moins profitable à la moralité de la classe ouvrière, qu'à son bien-être.
Mais il se trouve des entrepreneurs exclusivement préoccupés du profit que peut leur promettre la spéculation industrielle et ses élémens matériels, et qui ne voient, dans les ouvriers, "que des instrum eus mécaniques. Comment les ramener à de plus hautes pensées, leur faire adopter des dispositions qui seraient pour eux un véritable devoir?
Cette question est neuve, grave, difficile.
Le régime qui gouverne une grande manufacture est déterminé par un contrat librement formé entre le chef de l'entreprise et les ouvriers. Le premier est maître de le concevoir a son gré, comme les seconds de le refuser ou d'y consentir.
Mais, s'ensuit-il de là que ce genre de contrat ne puisse, dans l'intérêt de la société et dans; celui de l'industrie, être soumis à aucune règle générale? Les contrats civils ordinaires ne'sont-ils pas placés par les lois sous certaines conditions? Ces conditions ne sont-elles pas plus étendues et plus expresses, lorsque le principal contractant s'engage vis-à-vis d'an grand nombre de personnes, vis-à-vis de personnes qui , à raison des circonstances, sont moins bien en mesure de discuter les stipulations? C'est ainsi que la législation française, par exemple, a subordonné les sociétés anonymes' commerciales, à une autorisation du gouvernement; c'est ainsi que, dans tous les états , certains réglemens sont' établis pour les voitures publiques, et protègent, les voyageurs dans leurs relations avec les entreprises.
Une grande manufacture n'a-t-elle pas d'ailleurs quelque analogie avec diverses espèces de communautés , dans le régime desquelles l'autorité publique intervient , sur lesquelles rauloritè\publique exerce une certaine surveillance ? N'a-t-elle h. 21
333 SBOOBBB PARTIE. Limm. CUAP. h.
pas quelques caractère! communs avec les corporations industrielles, avec les communautés religieuses, avec les communes territoriales elles-mêmes ? Ne sont-elles pas une nouvelle sorte de commune, renfermée dans l'enceinte d'un édifice, une sorte de couvent industriel? Les relations qui existent entre les membres de celte réunion ne sont- elles pas, à quel» qua» égards, plus continues, plus étroites que celles des haoiuns d'une commune ? Une semblable réunion ne se trouvet-elle donc pas naturellement placée sous la tutelle de l'administration publique?
Sans doute, l'autorité publique ne «aurait prendre connaissance des procédés industriels exécutés dans les grandes manufactures, nides combinaisons commerciales quiy président. ill ne lui est point permis d'intervenir dans la fixation des salaires, ni dans la distribution des travaux, dont ils sont le prix. Mais l'autorité publique a incontestablement le droit de connaître les réglemens de discipline, qui sont en vigueur dans une grande manufacture, et de s'en faire délivrer une copie authentique; elle a le droit, et c'est même pour elle un devoir d'exiger que ces règlement soient affichés dans l'intérieur de l'établissement, sous les yeux des ouvriers, et présentés aux personnes qui demandent à être employées dans l'établissement. Elle a le droit de s'introduire dans la portion - de ces établisseuiens où les ouvriers sont rassemblés. Toute réunion nombreuse est soumise à son inspection.
Les lois françaises autorisent cette inspection, et la confient au% conseils des prud'hommes, dans le» villes otl Us sont éia* Mis, (!)
Il serait encore dans le droit et dans le devoir de l'autorité publique, de mettre obstacle à ce que les entrepreneurs, sous prétexte de réglemens de discipline, ne vinssent se. permettre des mesures contraires à' l'ordre public ou aux bennes mœurs,
(1) Voy. la loi du 18 mari 1800, an. 39, et le» décrets des 11 juin 1809 et 30 février 1810 , «ri. 06.
3,9,t,zedo,GopgIe
TRAVAIL DAflS LES UKASBE* VAR S F ACTIVES. $2ù
et, à cet effet, tes réglemens seraient préalablement visés par elle, avant d'être affiches et mis en vigueur.
Ce n'est point encore assez.
Il est des dispositions que l'administration publique devrait recommander aux entrepreneurs des grandes manufactures, et qui seraient puissamment encouragées par elle-
Telles sont éminemment celles qui auraient pour but de récompenser les ouvriers qui donneraient les meilleurs exemples de conduite ; de les exciter tous à la prévoyance et à l'économie ; de les préserver contre les dangers do l'intempérance, de la dissipation oit de la-débauche; d'assurer quelques i secours en cas de blessures, d'acoidens, de maladies. Telle serait la création des écoles du soir et du dimanche.
On pourrait conseiller des stipulations en vertu desquelles certaine» retenues seraient opérées sur les salaires, afin de constituer des épargnes qui seraient conservées en dépôt, et qui fructifieraient en faveur des ouvriers, jusqu'aux circonstances prévues dans lesquelles ils auraient besoin d'en foire usage. On pourrait recommander de former une réserve a l'aide, de laquelle, hors le cas où les ouvriers seraient renvoyés pour cause de mécontentement, quelques journées de salaire seraient assurées aux ouvriers congédiés, peur leur donner le temps de trouver un autre emploi.
Enfin, il est même certaines dispositions qu'il conviendrait de voir exiger par l'autorité publique : comme la fréquentalion des écoles par les enfans, la limitation du. maximum, dp nombre d'heures de travail, pour les enfans et les aduleaçeus; comme les précautions de salubrité et de sûreté nécessaires,.
En agissant dans cet esprit, en sa renfermant dans ce* limites, l'administration publique ne pourrait jamais devenir vexatoire, elle serait éminemment protectrice.