DES PLAISIRS POPULAIRES
que les arts de l’imagination peuvent prêter au travail des mains : l’ouvrier qui accompagne de ses chants son rude labeur, se fatigue moins et fait davantage.
Loin de proscrire la gaîté, nous aimons à la voir rayonner sur le Iront de l’homme laborieux; cette gaîté est la compagne de la simplicité et de l’innocence. Elle rend les fardeaux plus légers, elle épanouit l’esprit et le cœur; elle a, pour prévenir et pour calmer les passions, quelques-uns des effets de la sagesse. Que des exercices gymnastiques bien entendus, concourent aux amusemens des familles d'ouvriers et de laboureurs, en même temps qu’ils exerceront leur adresse, le coup-d’œil, l’agilité des enfans, des jeunes gens, et d’une partie des adultes ! Que les manœuvres militaires y prennent place aussi quelquefois, et y joignent l’avantage de donner l’habitude de la discipline,
de la régularité des mouvemens, de la tenue,
d’une fierté virile; qu’ils réveillent les nobles images de la valeur ! Que la danse même n’en soit point proscrite par un rigorisme exagéré; mais qu’elle y soit soumise aux lois les plus sévères des convenances ! Le n’est point assez encore : que les hommes utiles goûtent, en se délassant, les inépuisables beautés des scènes de la nature ! qu’ils goûtent aussi , en présence des monumens publics, en parcourant nos cités, le spectacle de cet ordre de beautés que l’architecture et les arts du dessin étalent aux regards, et dont l’expression est intelligible pour tous les hommes! Que la pompe des cérémonies publiques se déploie quelquefois à leurs yeux, comme un tableau vivant et animé qui leur retracera tout ce qu’il y a de grandeur dans cette humanité à laquelle ils appartiennent! Enfin, que les mélodieux accords de l'harmonie viennent charmer les loisirs, calmer les peines, délasser des fatigues, embellir les fêtes, éveiller la sympathie, épurer les jouissances! Quelle n’est pas leur puissance sur les mœurs populaires! Assistez à ces concerts, qui, chaque jour, retentissent dans les hameaux de l’Allemagne, de la Suisse; prêtez l’oreille à ces chants que répètent en chœur de simples artisans, et les habitans des campagnes. Voyez cette foule attentive qui s’y associe avec une joie douce et profonde. Les passions se tempèrent; les âmes s’élèvent; les affections généreuses s’éveillent; le sentiment de l’ordre se fait goûter ; la bienveillance mutuelle s’entretient par les émotions communes. Rien ne défend mieux contre la séduction desjouissances
grossières. De tels plaisirs, en délassant, améliorent.
Les fêtes populaires dont l’intérêt était si bien compris des législateurs de l’antiquité, sont beaucoup trop négligées de nos jours; elles ne sont point assez multipliées; or» en varie trop peu les programmes; on étudie trop peu leur objet; on méconnaît trop leur effet moral. Pourquoi n’y reproduit-on pas le souvenir des plus mémorables événemens de l’histoire nationale, de ceux qui peuvent nourrir un vrai et sage patriotisme? Pourquoi n’y fait-on pas revivre l’imagedesgrands hommes? Pourquoi ne saisit-on pas cette occasion, pour distribuer de hautes récompenses? Pourquoi ne célèbre- 1 - on pas mieux les présens que le ciel verse sur la terre? Pourquoi laisse-t-on aux seuls bateleurs le soin de faire les frais de ces reunions populaires? Que le pouvoir ne nous en est-il donné ui» jour, un seul jour! Que d’occasions favorables nous saisirions pour instituer des fêtes semblables! Que de moyens de les animer et de les embellir ! Nousvoudrions, danschaque village, leur donner un caractère tout nouveau, qui exciterait l’admiration et les transports, sans entraîner de grandes dépenses. On sèmerait des vertus, en répandant le contentement. 11 ne faut pas que la vie du pauvre reste trop monotone et trop terne ; l’ennui le dégoûterait du travail, ou le pousserait à la recherche des émotions désordonnées. Ne négligeons rien pour faire descendresur sa destinée quelques rayons de bonheur.
On va se récrier : on va accuser ces vues d’être empruntées à un idéal plus voisin de l’utopie que de la réalité; à tous les plans d’amélioration s’oppose une objection commode pour les esprits paresseux et les cœurs froids : « Tout cela . diton, est fort beau , mais impraticable. » Mais, à ces tranquilles et aveugles partisans des idées stagnantes, qui considèrent toutes vues d’amélioration morale dans les classes laborieuses, comme un pur rêve, nous devons un sérieux avertissement ! Eh quoi ! ne voient-ils donc pas comment changent les élémens matériels de la condition du pauvre? quand de toutes parts l’industrie prend un essor prodigieux, quand l’aisance générale augmente avec rapidité, quand une émulation ardente est partout excitée, s’il ne s’opère, dans les habitudes de la classe laborieuse, une amélioration qui prépare un progrès marqué dans les mœurs, ces bienfaits seront en partie perdus; en partie, ils se transformeront en poisons; la société ne remplira pas la
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. IV
carrière d’avancement qui s’ouvrait devant elle ; elle verra au contraire surgir de graves périls. Ces succès nous sont offerts, ces périls s’annoncent à nos regards. Elevez donc le caractère moral de l’homme voué aux travaux manuels, pour qu’il résiste à l’influence fâcheuse attachée aux travaux trop monotones qu’introduisent les nouvelles combinaisons de l’industrie, pour que son activité ne dégénère pas en irritation, pour que son bien-être lui-même ne serve pas à le corrompre !
Loin d’être étranger aux jouissances de la sociabilité, l’homme laborieux aime à sortir quelquefois de l’isolement auquel le condamnent souvent son malheur et sa profession ; il se plaît dans des réunions qui lui font éprouver de douces sympathies, où il échange ses idées et ses impressions. Les occupations accomplies en commun lui sont plus agréables : il se retrouve avec plaisir au milieu de ses frères dans les temples, dans les fêtes, dans les promenades publiques [1] ; les hommes aiment à se sentir dans une communauté de but, d’émotion, d’intérêt, même de dangers, et à se rencontrer dans des assemblées qui les leur rappellent; c’est une partie de la joie des soldats sous leurs drapeaux, des marins à leur bord. Comment s’étonner alors que des lieux où régnent des plaisirs grossiers , servent de centre de rapprochement pour des hommes qui ont si peu d’occasion de converser avec leurs semblables? on va souvent à la taverne pour y conduire ou y accompagner un camarade; on s’y donne rendez-vous; on y traite d’affaires.
Une source inépuisable de plaisirs vrais s’ouvre pour l’homme laborieux : c’est celle qui naît de l’exercice de l’activité, tant qu’elle est renfermée dans de justes bornes. Le plaisir, même pour le riche, est dans une sorte d’imitation des labeurs; le jeu est une activité dirigée sur des choses non sérieuses. Ce plaisir s’accroît par la variété, et même par le sentiment de l’énergie qui se déploie dans les efforts. Le passage d’une occupation à une autre est une distraction, d’autant mieux goûtée, que le contraste est plus sensible. Voyez, comme en certaines contrées, l’ouvrier, le cultivateur se passionnent pour certains jeux gymnastiques ! Voyez les jeux de paume du colon toscan, du Romain, du Catalan, les danses animées de la jeunesse française! le vrai repos , c’est le changement. Exercez un
[1] Nous avons emprunté une partie de ces réflexions au 13* appendice du 8e rapport de la société, établie à
autre organe, une autre faculté, vous donnez le repos à la faculté, à l’organe qui avaient rempli leur tâche, et vous faites naître une puissance toute nouvelle. Faites succéder surtout les exercices intellectuels aux mouvcmens du corps. Ce qui engendrerait la lassitude dans un moment est divertissement dans un autre ;carl’homrne ne jouit véritablement, qu’en se conformant à la décence, en conservant la dignité de sa nature; la vraie gaîté ne s’épanouit qu’au sein de l’innocence.
ARTICLE Vil.
Comment les réglemens de police peuvent contribuer à V amélioration des mœurs populaires .
L’ordre extérieur et matériel de la société humaine est déjà par lui-même une instruction féconde pour ceux qui en sont les témoins; alors même qu’il ne ferait qu’assister à ce grand spectacle, le simple individu en ressentirait des impressions salutaires. En présence des œuvres de la civilisation, on ressent quelque chose d’analogue à l’effet produit par la scène magnifique des œuvres de la création sur le théâtre de la nature. Une telle image porte le calme dans les esprits. L’homme qui vit au sein d’une communauté bien réglée, est comme celui qui respire dans un beau jour; il comprend mieux sa destination; il marche d’un pas plus léger dans sa carrière; il remplit avec plus d’allégresse ses devoirs. Le bourg le plus modeste, où la voie publique est bien entretenue , où les eaux sont bien conduites et distribuées, les marchés approvisionnées, la salubrité entretenue, où la propreté règne de toutes parts , où régnent la paix, l’abondance, où l’utilité publique est prévenue dans tous ses besoins, se pare ainsi d’une sorte d’élégance dont tous ses habitans jouissent et que lui envieraient les plus grandes cités. Tel est le pouvoir de l’ordre dans les arrangemens extérieurs , au milieu de grandes réunions d’hommes, que l’asile oùsont rassemblées les douleurs et les misères les plus affligeantes, un hôpital de malades , cesse , à l’aide d’un luxe de soins semblables, de causer à ceux qui y entrent, l’horreur et l’effroi qu’il semblerait devoir exciter. La civilisation se peint dans les monumens érigés pour le public, décorations de l’existence
Londres, pour améliorer le sort des pauvres, lequel les aextraites lui-mémedu Gentleman s magazine de 1787.