DU CONTENTEMENT DANS LES CLASSES LABORIEUSES
siècle. Elle est dans cette fièvre d’ambitions et de vanités, dans cette avidité des richesses, dans cette soif des jouissances sensuelles, dont la contagion tend à se répandre dans toutes les classes de la société humaine, La morale, en reprenant son empire, donnera d’autres enseignemens. Elle apprendra à voir sans envie la prospérité d’autrui. Elle apprendra même à tirer avantage des sacrifices; clic révélera le mérite de ce courage modeste qui les accepte, qui lutte contre les obstacles, qui supporte les rigueurs du sort; vertu d’autant plus noble aux yeux du sage, qu’elle est plus obscure ! Sachons nous élever au-dessus des impressions vulgaires, et considérer la destinée de l’homme, du véritable point de vue! Les privations entrent dans sa destinée, comme une condition inévitable, comme une épreuve utile : elles exercent la force du caractère ; elles éveillent la prévoyance; elles préparent l’homme à acquérir l’une des qualités les plus nécessaires et les plus difficiles, celle qui le rend capable de se commander à lui-même. Aussi, l’histoire nous l’atteste, c’est au sein de l’adversité, que se sont formés le plus souvent les grands hommes qui se sont signalés dans toutes les carrières.
O vous, que le divin régulateur des destinées appelle à remplir ici-bas une carrière obscure et pénible, en achetant votre subsistance par un labeur assidu, entrez donc avec un front serein dans vos ateliers ; éloignez de vous les idées sombres, les dispositions amères, les impressions de tristesse! La raison vous le conseille, la morale vous en fa i t un devoir. Nous aimons à entendre ces chants dont vous accompagnez votre travail; ils attestent que vous savez être encore satisfaits et joyeux au milieu de vos fatigues; le fardeau vous en paraîtra moins lourd. Puissions-nous encore l’alléger pour vous; vous taire aussi goûter celte gaîté qui délasse et réconforte; éloigner les circonstances qui rendent quelquefois vos occupations plus désagréables ! Nous voudrions que ces occupations fussent assez variées pour vous soustraire à l’ennui d’une excessive uniformité ; qu’un exercice suffisant put toujours en faire partie; que la lumière du jour parvînt en abondance dans vos ateliers ; que vos regards ne fussent frappés par la présence d’aucun objet hideux; que vos travaux fussent exécutés avec méthode, avec ensemble, avec régularité : car rien ne récrée autant l’homme, que le spectacle de l’ordre. Que la propreté règne autour de vous dans votre séjour, sur le théâtre
même de vos labeurs, autant que le permet leur nature. Certaines professions, il est vrai, ne se prêtent guère à l’accomplissement de ce vœu. Il en est qui condamnent l’ouvrier à des travaux souterrains qui Renferment dans un séjour obscur, qui l’attachent comme un captif à une œuvre sédentaire; qui le contraignent à opérer sur les choses les plus repoussantes. Mais ces inconvéniens ne peuvent-ils pas en partie être ou affaiblis, ou compensés par quelques avantages? D’autres professions se prêtent à laisser régner la gaîté dans le cours du travail : le cultivateur, en parcourant les campagnes, le batelier sur le cours des fleuves, jouissent des scènes riantes et variées; ceux-ci restent, en exerçant leur métier, entourés de leurs épouses et de leurs enfans; ceux-là agissent en commun avec des camarades; il en est qui, comme le potier, le menuisier et tant d’autres, voient avec joie sortir de leurs mains des formes nouvelles; il en est qui assistent et coopèrent à de vastes entreprises. Pour tous, il existe du mouvement, de l’activité, des efforts qui ont aussi leur charme; déjà l’occupation seule est une source de satisfaction pour la créature humaine. Les âmes honnêtes, les esprits droits, savent goûter ces avantages modestes, mais réels. Faisons en sorte d’en accroître l’étendue, et surtout de conserver dans la classe ouvrière les dispositions qui en font connaître le prix.
L’homme de travail éprouve une satisfaction naturelle, par cela seul qu’il déploie ses forces et parvient à produire. 11 y a pour lui le sujet d’une fierté légitime, à dompter ainsi la matière, à devenir en quelque sorte créateur. Celte satis-
faction s’accroît en raison de la liberté dont il jouit dans le choix de ses occupations, dans l’exécution de ses œuvres , par la spontanéité de ses efforts. Elle s’accroît par la pensée que ses moyens d’existence sont en lui-même. Son salaire reçoit à ses yeux un prix plus relevé, en y voyant la conquête obtenue par ses fatigues. Il acquiert, il possède; quelque bornée que soit la propriété ainsi achetée à la sueur de son front, ('lie est du moins bien à lui. Son petit mobilier, ses outils, ses ustensiles, ses effets , il les paie bien cher; ils lui représentent ce qu’ils lui ont coûté. Ce sentiment le dispose à mieux respecter la propriété d’autrui, lui fait mieux comprendre les notions de la justice.
Que, dans les temps barbares, on ait voulu contenir par la force les classes inférieures de la société, au lieu de soigner leur bien-être; qu’on
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CIIAl». IV.
ait voulu leur imposer le repos par la servitude et l'ignorance; d’autres vues sont heureusement commandées par la civilisation moderne. C’est en relevant la condition de l’ouvrier, qu’elle aspire à le rendre content. Elle l’appelle au partage des nobles dons de l’âme, soit en allouant, dans les opérations des arts, une fonction plus considérable à l’intelligence; soit en faisant alterner les exercices de l’instruction avec les travaux manuels; soit en répandant sur la vie la plus obscure, l’influence d’une plus haute moralité. Voilà la nouvelle destinée qu’elle prépare à l’homme laborieux, et que nous cherchons à lui faire obtenir.
Des plaisirs populaires.
Ce n’est pas assez pour nous, de voir le travailleur content ; nous voulons le faire jouir. Il est des plaisirs qui pourraient le corrompre; nous désirons pour lui des plaisirs propres à améliorer ses mœurs. Car les plaisirs aussi doivent être un moyen de perfectionnement pour la créature humaine.
Le vœu que nous formons ici serait-il donc déraisonnable? Jouir, serait-ce donc une faveur que le ciel ait par exception réservée sur la terre à un petit nombre d’hommes? serait-ce le privilège du riche? Le riche a épuisé la coupe des plaisirs ; le luxe et les arts se fatiguent à lui en créer de nouveaux ; la modération lui devient nécessaire pour apprendre à les goûter. Tour l’homme de travail , le plaisir devient presque un besoin de première nécessité. Ne lui faut-il pas quelques plaisirs pour le délasser de ses fatigues, pour tempérer l’amertume de ses privations; pour rendre la sérénité à son esprit, le calme à son cœur, pour ranimer ses forces? Voyez combien en effet ce besoin est impérieux! Pourquoi le pauvre se précipite-t-il sur les jouissances les plus faciles , sur celles qui tlattcnt les sens? N’cst-ce pas qu’il y cherche une distraction qui lui fasse oublier ses peines? Il s’abandonne à des plaisirs grossiers, parce qu’il ne s’en offre pas à lui de plus nobles et de plus purs. 11 cherche à s’étourdir, parce qu’il ne trouve pas des joies réelles peut-être ; il se déprave , sans l’avoir ni voulu, ni prévu, et contracte un vice en croyant seulement prendre un délassement. Vous ferez de vains efforts pour
l’empêcher de céder au besoin de repos : enseignez-lui à le mieux satisfaire ; créez-lui des plaisirs moins coûteux , plus propres à Je restaurer, et qui ne puissent le corrompre! Faites mieux encore : donnez-lui des jouissances qui épurent son caractère en récréant son âme! Vous le détournerez ainsi des ignobles désordres qui viendraient l’abrutir.
Nous ne poursuivons pas ici une chimère; la Providence elle-même s’est plue à préparer l’accomplissement des vœux que nous formons; les plaisirs les plus vrais sont souvent ceux qu’elle a rendus accessibles à tous les hommes.
De même que les jeux de l’enfance sont une partie essentielle de la première éducation, les plaisirs populaires exercent une influence marquée sur les mœurs et le caractère des classes laborieuses. Bénies soient les lois religieuses et civiles, qui ont fait du repos un devoir, à des intervalles marqués! Elles sont entrées ainsi dans les vues de la Providence, en modérant l’excès des fatigues, et invitant l’homme à des plaisirs légitimes. Mais abandonnerait-on au hasard l’emploi des heures du repos, et le choix des délassemens? Si le loisir n’est qu’unesomnoiente apathie, il ne restaurera qu’irnparfaitement ; si le délassement ne consiste que dans la brutale ivresse des sens, il dégradera au lieu de restaurer.
Cette fleur délicate de la vie que devait rafraîchir la pure rosée des jouissances innocentes, va être souillée dans la fange.... Arrêtez, arrêtez, où courez-vous ainsi en aveugles, pour vous distraire de votre longue et pénible tâche ! Vous cherchez au hasard des émotions, vous espérez réparer vos forces ; vous allez ruiner votre santé, épuiser vos ressources, et corrompre votre cœur. II est, croyez-nous, de plus vrais plaisirs, pour la créature intelligente et sensible : ce sont ceux qui conservent la pureté de ses mœurs, l’harmonie de ses facultés, et qui appellent le concours de ses plus nobles penchans. Loin que les occupations matérielles auxquelles vous êtes livrés, vous interdisent de participer à de tels plaisirs, elles vous les rendent plus nécessaires, et à quelques égards elles leur donneront pour vous un nouveau charme. Venez donc, en essuyant la sueur qui couvre vos fronts, partager ces jouissances que règle la décence, que l’imagination anime et décore, et auxquelles le sentiment du beau prête une secrète moralité. Vous en êtes capables, et chaque jour vous le deviendrez davantage.
Un exemple familier indique assez le secours