U SYSTÈME PÉNITENTIAIRE
conçoit une plus haute idée du mérite du travail. Dans un certain nombre de prisons, aux États-Unis, on est même parvenu, non-seulement à couvrir toutes les dépenses à l’aide du produit du travail des prisonniers, mais encore souvent à obtenir un excédant plus ou moins considérable [1] .
Le bagne de Toulon , sous la sage administration de M. De Lareinty et sous l’habile direction de M. le colonel Raucour , a otîert un exemple plus remarquable encore pendant les années 1«S1 9 et suivantes. Sur une population moyenne de 4156 forçats réunis au bagne, le nombre constant des travailleurs a été de 5565 ; les malades , les infirmes, les vieillards, seuls, n’y ont pas participé. Le produit du travail de chaque forçat s’est élevé à 201 fr. 46 c. terme moyen par année, et il a excédé de 45 fr. 70 c. la dépense occasionnée par chacun d’eux. L’amélioration morale des détenus accompagna ces développemens du travail , et on remarqua que les condamnés les plus laborieux étaient ceux qui se conduisaient le mieux. 2514 d’entre eux furent délivrés de leurs fers en 1854, et disséminés sur un espace de 2 lieues, sans qu’il y eût aucun désordre , aucune tentative d’évasion. Sur 1501 libérés, 6 seulement de ceux qui avaient appris des métiers, ont été renvoyés au bagne pour cause de récidive. L’administration avait eu l’heureuse idée de les employer aux travaux de port, et à des constructions pour ses propres services; elle leur avait oflertdc la sorte l’occasion d’exercer et même d’apprendre 24 professions différentes, dont la plupart pouvaient continuer à les occuper après leur libération dans quelque lieu que se fixât leur séjour [2].
C’est une disposition presque généralement admise aujourd’hui dans les réglemens sur le régime des prisons, que d’accorder aux prisonniers un tiers du produit de leur travail, pendant leur captivité, et de leur tenir en réserve un second tiers pour leur être remis à la fin de leur peine. La première de ces deux concessions est une libéralité exagérée; elle est sujette à beaucoup d’inconvéniens ; elle laisse au coupable, alors qu’il n’a pas encore connu le repentir,
[l] Dans les prisons du Maine, du Nouvel llamsplnre, du Massachusetts, comme dans celle d’Auburn, le bénéfice obtenu par le travail des détenus surpasse le mon. tant des dépenses de rétablissement.
Voy. le 8e rapport annuel delà société disciplinaire de Boston, page 21 .
des moyens d’atténuer une peine qui devrait pour lui consister dans la privation ; il peut facilement en abuser; il voit dans les occupations une source de gains, plus qu’un châtiment. La seconde concession pour être utile, ne doit pas être faite sur le seuil même de la prison. L’administration doit prendre le soin de ne faire délivrer le montant du pécule aux libérés, que lorsqu’ils sont rendus à leur domicile. On les pourvoit ainsi d’un petit capital à l’aide duquel ils peuvent s’approvisionner d’outils et d’autres moyens d’exercer une industrie honnête.
Prenons garde toutefois, en voulant faire de la prison une école , une maison d’apprentissage , un établissement industriel, d’en faire un séjour digne d’envie, c A la manière dont les forçats <t sont traités dans nos bagnes, dit un adminiu strateur distingué de la marine française [3], la u loi pénale que les tribunaux ont voulu leur « appliquer, n’est point exécutée. Au lieu des u travaux forcés auxquels ils sont condamnés, « on les voit se livrer dans tous les recoins des «t arsenaux, aux occupations les plus faciles; la u plupart du temps ils n’y font rien que dormir u ou causer; on en voit dix ou douze suivre u nonchalamment et à pas comptés, une petite « charrette à peine chargée, que deux autres » traînent sans la moindre fatigue, et que cha- »! que couple à son tour traînera de la même u manière. Les hôpitaux maritimesen sont pleins; «t ils y séjournent au titre de servans, d’infir- «i miers, et des mains de ces hommes que la soie ciété a si justement réprouvés, les malades
«c reçoivent la nourriture et les médicamens dont
«t ils attendent leur guérison. On les trouve dans u des hôtels et dans des jardins où ils remplis- *< sent des fonctions de domesticité. A Toulon, « on les voit circuler dans les rues de la ville à « toutes les heures du jour, au grand dommage u de la morale publique. >»
En France, les détenus des maisons centrales, grâce à ce tiers qui leur est concédé sur le produit du travail, sont bien couchés, bien nourris; leurs ateliers sont chauffés; un denier de poche leur lournit le moyen de s’enivrer, et pendant
[2] Voyez les mémoires présentés à l’Académie des sciences, par M. le colonel Raucour, et le rapport fait sur ces mémoires, par M. le baron Costat, le 24 février
[3] M. le baron Tupinier, conseiller d’état, dans son rapport au ministre de la marine, sur l’état des bagnes.
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CIIAIL V
ce temps, les malheureux prévenus, dans les prisons départementales, restent à moitié nus, couchent sur une paille infecte, gèlent de froid, souffrent les horreurs de la faim , à moins qu’ils n’aient des ressources personnelles pour louer ou acheter à la pistole, les objets les plus indispensables [i], « Aussi, pour les criminels de pro- *c fession, dit un magistrat distingué [2] , pour « ceux qui forment cette société gangrenée qui u vit aux dépens de la société générale, les pri- » sons ne sont pas un frein , un châtiment : ils u les considèrent comme de bons quartiers d’hi- (t ver; ils y ont leurs plaisirs; ils y régnent. La « presque unanimité des directeurs des maisons « centrales de détention atteste ce fait. Celui de u Clairvaux porte à 508 coupables, sur 655, le <( nombre des récidives commises pour rentrer « dans cette maison ; celui de Limoges dit que u les maisons centrales ne sont pour les récidive vistes, que de véritables pensionnats. »
Devrait-il être permis au condamné de modifier, à son gré, la rigueur de sa peine, à prix d’argent, quand il peut disposer de quelques ressources? Comment souffrir que le châtiment s’aggrave en raison de la pauvreté du coupable? Quelle idée se forme le peuple de la justice publique, lorsqu’il voit le prévenu, réputé innocent par la loi, subir une rigueur qui contraste avec la faveur dont jouit le plus grand criminel?
Le silence est moins un châtiment, qu’un moyen de discipline; la privation qu’il impose est cependant à-la-fois juste et utile; elle rappelle au détenu qu’il est exclu du commerce de la société, parce qu’il est frappé de réprobation; elle le dispose à rentrer en lui-même. Le coupable, s’il se repent, doit rougir et se taire.
La séquestration produira le même effet, mais avec plus de sévérité et d’énergie.
Ici, toutefois, une distinction a besoin d’être établie, suivant la classe de personnes avec laquelle le détenu pourrait communiquer.
Il est nécessaire, à nos yeux, que tout commerce avec les autres détenus lui soit interdit. La séquestration, sous ce rapport, doit être absolue et constante. En vain vous prescrirez le silence le plus rigoureux, à des scélérats que vous mettrez en présence les uns des autres; ils auront toujours mille moyens de s’entendre, et leurs relations n’en deviendront que plus funes-
tes. La seule présence du malfaiteur est d’ailleurs pernicieuse à son semblable. Que sera-ce donc d’une réunion de malfaiteurs vivant en communauté, formant un peuple! la sympathie du crime s’établira promptement entre eux ; ils s’excuseront réciproquement par leursexemples, par leur nombre; ils se nourriront de souvenirs et d’espérances coupables. Il faudrait, s’il était possible, que le criminel pût se croire une exception sur la terre. Dieu! que du moins il n’apprenne pas à chaque instant combien il a d’imitateurs; qu’il en est de plus pervertis encore; qu’il en est dont l’effronterie audacieuse triomphe encore sous les verroux ! L’isolement sera pour lui une sauvegarde.
Le séquestrerez-vous aussi des relations avec des étrangers, avec sa famille elle-même, avec ses amis, ses connaissances? nul doute. Car la première condition du châtiment, c’est l’exil. Il ne saurait plus être admis au commerce ordinaire de la société, celui qui en a outragé les lois. Que produiraient ces communications? L’un gémirait sur son sort, et par là affaiblirait en lui la conscience de l’avoir mérité; l’autre recevrait peut-être de lui des confidences coupables ou les leçons du crime. Ne laissez approcher de lui aucun de ceux qui peuvent ou le détourner du repentir, ou servir ses vices, ou se laisser corrompre par lui.
Mais ici, selon nous, est la limite de la peine. Il est un commerce dont l’homme le plus coupable ne saurait être privé : c’est celui des gens de bien; il n’y peut rien perdre, il peut tout y gagner. Vous voulez, par l’isolement, le conduire à la réflexion, le contraindre à se replier en lui même, à écouter la voix de sa conscience. Le mouvement de la réflexion a besoin d’être secondé par un échange d’idées ; chez des êtres ignorans, dépravés, l’aliment de la réflexion manque; n’attendez pas d’eux les méditations des philosophes; laissés entièrement à eux-mêmes, au lieu des exercices de la pensée, il ne leur resterait qu’une sauvage apathie , que l’abrutissement intellectuel. La voix de la conscience répond mieux quand elle est interrogée, s’entend mieux quand elle trouve un écho. Faites pénétrer dans l’àme du coupable, des émanations qui l’assainissent et la purifient; faites luire à sa raison quelques rayons de sagesse et
[1] Voy. le rapport, présenté au roi , sur les prisons, royale de Rennes, auquel nous empruntons plusieurs
par le ministre de l’intérieur, en 1857. de ces observations, sur le régime des prisons. Rennes,
[2] M. Victor Foucher, avocat général près la cour 1858.