DE LA DIRECTION MORALE DES PRISONS
de vérité! Alors, mais seulement alors, il pourra se recueillir avec fruit. Vous lui aurez donné des livres, il est vrai; mais peut-être il ne les lira pas; peut-être il ne les lira qu’avec dégoût, ou ne saura pas même les comprendre. Le langage de l’homme a une toute autre éloquence. Le seul aspect d’un homme de bien visitant le coupable dans son exil, est pour celui-ci une leçon vivante, impuissant encouragement au repentir.
Il ne suffirait pas qu’un tel commerce fût réservé à un ministre de la religion, à un inspecteur des prisons; quelque efficace qu’il puisse être, en mettant ainsi le condamné en rapport avec des personnes qui ont reçu la mission de l’instruire, que leur expérience rend plus spécialement propres à la remplir, il ne peut cependant atteindre complètement le but. Leur inlîuence s’use; le prisonnier se délie quelquefois de ceux qui ont, pour le réformer, un caractère officiel. Pourquoi de simples particuliers, capables de se dévouer à cette bonne action, dignes de l’accomplir, ne viendraient-ils pas aussi apprendre au coupable, que la société entière désire et espère son retour? Pourquoi ceux de ses amis et de ses parens, qui, avec un caractère respectable, pourraient s’associer aux mêmes vues, ne seraient-ils pas admis à venir en seconder l’exécution, en fortifiant le pouvoir des exhortations par l’influence désaffections personnelles? De semblables communications devraient être bornées, régulièrement fixées, et surtout n’être autorisées que sous des garanties certaines; alors, loin de les détruire, elles confirmeraient les résultats qu’on espère de l’isolement.
Telle est, suivant notre opinion , la solution véritable, sous le rapport moral [i], de la question si vivement controversée aujourd’hui, entre le système pénitentiaire appelé d’Auburn , et celui de Pennsylvanie. Les partisans du premier se sont quelquefois mépris, en supposant que le second entraîne, pour les détenus, une séquestration absolue; les partisans du second ont trop restreint quelquefois les exceptions admises pour les relations des détenus, et n’ont pas laissé peutêtre une assez grande latitude aux communications utiles. La prison doit être une cellule; mais le verrou de la cellule doit s’ouvrir pour qui apporte à l’exilé des instructions utiles.
[1] Nous n’entendons pas exprimer ici une opinion sur les autres rapports, comme ceux qui concernent le régime hygiénique, les dépenses de création et d’entretien. Nous sortirions des limites de notre sujet, et peut-
De la direction morale des prisons.
Ici sc place une considération qui peut-être n’a pas été encore assez généralement appréciée.
Quelque soin que prennent lesvlois pénales de modifier les châlimens suivant la nature des délits, elles ne procèdent que par catégories; elles frappent le même délit de la même peine; il rie leur est pas donné de pénétrer dans les causes, de connaître les dispositions individuelles du coupable, les diverses conditions des caractères, l’influence des circonstances étrangères qui ont agi sur le coupable. Cependant, quelle différence lorsqu’il s’agit de le corriger! Celui-ci se sera laissé emporler aux accès d’une passion violente; celui-là aura cédé à la faiblesse; cet autre aura contracté des habitudes vicieuses et obstinées ; cet autre se sera laissé dépraver par le libertinage; cet autre aura été dominé par la cupidité. Les mêmes remèdes ne sont point propres à guérir des maladies de l’âme aussi diverses. Puisque le système pénitentiaire est destiné à en devenir le traitement médical, il faut donc qu’il se plie à ces différences, qu’il ait des remèdes spéciaux pour des maux aussi divers. De là suit la nécessité de soumettre le régime disciplinaire, dans chaque prison, à une direction assez sage pour apprécier des exigences aussi délicates. De là aussi la nécessité de laisser à celte direction une autorité disciplinaire assez étendue pour que, dans tous les cas, elle puisse en faire l’application la plus convenable. La rigueur de l’isolement se modifiera comme les autres parties du régime disciplinaire; le choix même des personnes qui seront admises auprès du prévenu , des sujets de lectures qui seront mises dans ses mains, variera en raison de ses besoins. Le succès qu’on peut attendre d’un système pénitentiaire, quel qu’il soit, dépend donc essentiellement du choix des personnes auxquelles l’exécution en sera remise. On ne saurait plus se contenter ou d’un simple concierge ou d’un entrepreneur de travaux; il s’agit d’instituer une véritable magistrature.
Cette magistrature trouvera un puissant auxiliaire dans les sociétés de patronage pour les dé-
être d’ailleurs n’a-t-on pas, du moins en ce qui concerne la France, réuni jusqu’à ce jour, tous les élémens nécessaires pour pouvoir prononcer en parfaite connaissance de cause.
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. V
tenus ; leur concours lui est même indispensable. Composées d’hommes exercés à étudier le cœur humain, à soulagerle malheur, elles entoureront de conseils éclairés la direction des pénitenciers. De leur sein sortiront les visiteurs dévoués, qui, pénétrant dans la cellule du détenu , jugeront ses dispositions, obtiendront sa confiance, lui feront entendre la voix de la morale et de la vérité ; elles donneront un guide, un protecteur au coupable repentant.
C’est ainsi , pour nous borner ici à quelques exemples, que la société de Boston embrasse dans ses soins, la discipline intérieure, les exercices du culte, la distribution des bibles, l’instruction, le travail des détenus, la propreté, la ventilation, la santé des prisonniers, le régime économique, la surveillance. Elle ne se borne pas à diriger et seconder ces branches de services, dans la prison disciplinaire de la ville où elle réside ; elle emprunte et sollicite de toutes parts les informations qui se lient à ses plans ; elle répand de toutes parts la lumière par ses publications et sa correspondance [1]. La société du Nouveau Jersey se propose comme objet déterminé de répandre l’instruction morale, et propose d’étendre ce bienfait aux libérés [2].
La société fondée à Londres, en 1829, pour l’amélioration de la discipline des prisons [3], a recueilli l’héritage des exemples et des vues d’IIoward. Elle s’est donné un plan aussi vaste qu’élevé : à ses efforts pour provoquer et encourager les améliorations de tout genre qui s’y rattachent, aux publications qu’elle répand, cette belle institution a joint des opérations pratiques, des visites dans les diverses prisons de la capitale, des directions inspirées par une généreuse sollicitude en faveur des libérés ; elle essaie de leur faire abondonner les habitudes coupables ; elle s’est, et avec raison, attachée avec une prédilection particulière aux jeunes détenus ; elle a ouvert une maison de refuge où ceux d’entre eux qui ont achevé leur peine , et qui sont disposés à revenir au bien, reçoivent une éducation
[1] Parmi les résolutions prises par l’assemblée générale de cette société, tenue en 1853, on lit la suivante :
« La société voit avec une grande satisfaction les ef- « forts bienveillans et zélés, tentés pour l’amélioration « des prisons en Europe, et l’approbation témoignée à « ses travaux, l’encourage à persévérer. »
[2] Voy. le rapport, par l’assemblée générale de celle société, tenue le 10 janvier 1853.
morale et religieuse, et elle les place ensuite dans des situations où ils peuvent devenir des membres honnêtes et utiles de la société [4]. Due noble émulation a fait éclore en peu d’années, des institutions analogues à Paris [5], à Saint- Pétersbourg, à Amsterdam, à Weymar, à Berlin, dans le royaume de Wurtemberg, dans le grandduché de Bade, et dans la plupart des états germaniques.
Parmi les émotions douloureuses qui saisissent l’homme de bien, lorsque visitant les prisons, il se trouve face à face avec tous les crimes personnifiés, il en est une qui l’affecte plus profondément, c’est celle qu’il éprouve à la vue de cesjeunes condamnés dont l’âme est déjà souillée dans un âge encore tendre , qui ont devant eux une vie entière à perdre dans la scélératesse, ou à sauver par le repentir. Il frémit en pensant que le contact impur des vieux malfaiteurs achèvera de les corrompre. Aussi, l’un des premiers vœux formés par les amis de la morale, lorsqu’ils ont dirigé leurs vues sur ces établissemens, a-t-il été d’obtenir dans les prisons , la séparation de ces deux classes de détenus, et déjà elle a été réalisée généralement en Europe, comme aux États-Unis, autant que les localités et les ressources financières pouvaient le permettre. Cependant l’expérience a bientôt montré qu’il est difficile d’agir d’une manière efficace sur la réformation morale des jeunes détenus, aussi longtemps qu’ils subissent leur peine dans le même établissement que les adultes. On en est donc venu à ériger des pénitenciers distincts pour les jeunes gens. Paris et Lyon en ont donné en France, depuis quelques années, le salutaire exemple. Un édifice spécial a été érigé à cet effet dans la capitale, sous les conditions propres à l’application d’un bon régime [6]. Les jeunes détenus couchent dans des cellules isolées; mais, le jour, ils travaillent en commun sous la loi du silence, à divers ouvrages. Une école intérieure , dont ils suivent chaque jour les exercices , leur offre l’instruction élémentaire ; un
[3] Society for the improvement of prison discipline, etc., etc. — [4] Voy. les rapports annuels, publiés par cette société.
[5] On ne peut assez déplorer de voir les travaux de la société royale des prisons suspendus en France , depuis plusieurs années, malgré les pressantes instances de quelques hommes de bien pour en obtenir la continuation.
[6] Dans la rue de la Roquette.