PUISSANCE DU CHRISTIANISME SUR LES MOEURS
membres de ces aggrégations atteignissent au bien-être , en ne connaissant qu’un seul patrimoine; parce qu’elle seule a pu faire qu’ils n’eussent qu'un cœur et qu'une âme.
Certes, si des communautés semblables pouvaient se multiplier en tous lieux, s’il nous était donné de revoir les jours du christianisme primitif, nous verrions disparaître de la surface de la terre le fléau de l’indigence. Le grand problème serait résolu : chacun se reposerait sous la garantie mutuelle; un nouveau mobile d’activité serait substitué à l’intérêt individuel: l’intérêt de chacun deviendrait l’intérêt de tous. En faisant disparaître le tien et le mien, toutes les discordes seraient éteintes ; toutes les puissances de l’association seraient appliquées à la prospérité commune ; on réunirait les avantages des grandes exploitations, en évitant leurs inconvéniens ; une foule d’opérations, converties en services collectifs exécutés par quelquesuns pour l’utilité de tous, s’accompliraient avec plus de perfection et d’économie; les fonctions seraient distribuées en raison des capacités; chacun serait content, parce que chacun serait à sa place. Ces heureuses combinaisons qu’ont cherchées avec ardeur, mais sans succès, les philanthropes auteurs de projets divers de communautés fraternelles, se trouveraient réalisées; la famille serait formée sur une plus grande échelle; idéal rêvé par tant d’amis de l’humanité, mais qui restera au rang des rêves, aussi longtemps que l’empire de la religion n’aura pu soumettre toutes les passions humaines , et Iriompherdc tous les penchans de la nature.
Puissance spéciale du christianisme, siir V amélioration des mœurs populaires.
Ce qui vient d’être dit de la religion en général, s’applique essentiellement au christianisme; car, s’il n’y a pas de religion aussi pure que celle de l’Evangile, il n’y en a pas d’aussi populaire; et de là son succès immense sur la terre. 11 devait être, dans les desseins de la Providence, que les vérités fussent d’autant plus accessibles aux hommes, qu’elles lui sont plus nécessaires. Ces vérités augustes, que les religions du paganisme laissaient à peine entrevoir sous le voile de leurs systèmes, qu’elles réservaient en partie pour un petit nombre de privilégiés admis aux
mystères, ont été produites au grand jour par le christianisme, sont devenues compréhensibles pour les êtres les plus simples : l’unité de Dieu, scs infinies perfections, l’immortalité de l’âme, les plans de la Providence sur l’homme, les notions d’un pur spiritualisme, comme les préceptes d’une morale austère, ont pris place parmi les enseignemens familiers et élémentaires. L’initiation a cessé d’être une exception, un privilège. C’est à des bergers que la lumière nouvelle s’est d’abord révélée; ce sont de simples artisans qui en ont porté le flambeau par l’apostolat. Jésus-Christ a dit : laissez venir à moi les petits en fan s ; il a proclamé heureux , les pacifiques , ceux qui pleurent, ceux qui sont pauvres en esprit ; il a été envoyé pour évangéliser aux pauvres. Le langage de l’Évangile est à la portée de tous ; les vertus qu’il recommande sont précisément les plus utiles aux conditions laborieuses : il guide l’ignorance, il protège la faiblesse, il honore l’obscurité, il fait régner l’égalité morale, en faisant triompher la justice; il rend à la créature la liberté véritable; il sanctifie les liens de famille; il éteint les haines, et l'on reconnaît ses disciples à leur mutuelle bienveillance . Comment cette foule de créatures que la fortune dédaigne, ne l’aurai t-elle pas saluée de scs acclamations? Comment n’aurait-elle pas béni avec transport ces trésors inconnus qui lui étaient apportés et distribués d’une main si libérale! Avec quelle reconnaissance les malheureux n’accueillent-ils pas le livre porteur de la bonne nouvelle , qui sanctifie l’humiliation et la souffrance, qui a des baumes pour toutes les blessures, des secours pour toutes les misères humaines! L’Evangile est la religion des affligés. La douleur, cette mystérieuse et terrible épreuve de la faible humanité, reçoit de l'Évangile la consécration la plus sublime à-la-fois et la plus touchante.
L’un des caractères essentiels du christianisme est d’avoir réhabilité et ennobli les plus humbles conditions ; il les a dotées de nouvelles vertus, de nouvelles forces, par cela seul qu’il les a relevées à leurs propres yeux.
A une époque où le bien-être matériel préoccupe exclusivement un grand nombre d'ambitions, est préconisé avant tout par certaines théories, et où trop de gens sont disposés à méconnaître soit le prix des richesses morales, soit leur influence sur le bien-être matériel luimême, quelques esprits ont pu supposer que le temps du christianisme est fini, et que l'Évangile
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CIIAP. VI
ne répond plus à la marche actuelle de la civilisation. Mais, lorsqu’on entre en rapport avec ces classes estimables et nombreuses de la société, qui luttent habituellement contre les rigueurs du sort, on ne les trouve pas aussi empressées à déserter la religion établie, que peuvent le supposer des observateurs superficiels; cette foule d’hommes voués à une vie de fatigues et de privations, avant d’abdiquer un patrimoine avec lequel se transmettent depuis tant de siècles, des biens éprouvés, de nobles espérances, des secours efficaces, d’inépuisables consolations, demande à connaître quel dédommagement on pourra lui offrir en retour, et quel trésor équivalent on lui rendra après l’en avoir deshéritée. Quel est le véritable ami du pauvre, qui voudrait, en le dépouillant de cet héritage, mettre ainsi le comble à sa misère? Non, non, ne joignez pas le dénùment de l’âme à celui du corps! Que les influences religieuses conservent seulement toute leur pureté, pour répandre tous leurs bienfaits! que le culte, en esprit et en vérité, se ranime avec son caractère essentiel et primitif; que la religion établie se dégage ou se préserve de tous les abus, de toutes les exagérations. capables d’altérer en elle la puissance salutaire qui lui a été donnée pour l’amélioration des hommes!
lnconvèniens des fausses directions religieuses.
« Il n’y a rien de plus funeste que la corrup- <t tion de ce qui est en soi le meilleur ; » la superstition en pervertissant les mœurs du pauvre, peut lui faire souffrir autant de préjudices, que la religion bien entendue lui eût conféré d’avantages, en épurant son caractère. Non-seulement la superstition s’allie facilement au vice; mais elle réussit â l’excuser; elle cherche presque à le légitimer. Elle met à l’aise cette indolence, cette fainéantise qui, à leur tour, favorisent la plupart des vices, et deviennent pour l’homme de travail, de si redoutables ennemis. Lorsque, sous le voile et au nom de la religion, une doctrine prêche au peuple la fatalité, dément l’indépendance du libre arbitre, et enchaînant ainsi la volonté même de la créature intelligente, lui impose de toutes les servitudes la plus terrible; cette doctrine produit des elTcts analogues à ceux de l’irréligion elle-même; elle frappe de
mort le principe de l’activité. Si une fausse direction religieuse vient attribuer un mérite essentiel à des pratiques entièrement indifférentes, prescrire des devoirs factices, commander des sacrifices inutiles , substituer les (ormes aux vertus, les apparences aux réalités, les forces morales de l’homme s’épuisent; il ne lui reste plus assez d’énergie pour accomplir les obligations sérieuses ; il se dispense de leur accomplissement; les notions du bien et du mal sont faussées; la voix de la conscience est étouffée. Lette espèce de moralité artificielle convient mal aux hommes qui combattent contre la rigueur de la destinée; elle les distrait, les amollit; elle fait attacher plus de prix à de futiles observances, qu’au généreux courage nécessaire pour lutter contre les privations et les fatigues. En appelant l’appui de la religion au secours de la faiblesse humaine, gardez-vous d’insister d’une manière trop absolue sur les perspectives des peines et des châtimens ! Si vous ne savez exciter au bien, que par un calcul de prudence; opposer aux penebans vicieux, que l’empire de la terreur ; la morale prendra dans votre bouche un caractère vénal qui la confondra avec les intérêts vulgaires de la vie ; des motifs égoïstes s’empareront des actions les plus louables; de la sorte les caractères se rabaisseront; la vertu ne paraîtra plus qu’un calcul. En vain alléguerez-vous qu’il faut de tels mobiles à la grossièreté des instincts populaires ; s’ils frappent d’une manière plus sensible et plus prompte les esprits courbés vers la terre, et les âmes vulgaires, c’est précisément parce qu’ils font dégénérer le noble langage de la morale; ils confirment des habitudes qu’il faudrait détruire; ils favorisent une étroite personnalité, qui déjà ne domine que trop souvent l’homme pressé par le besoin ; ils éteignent le foyer des affections généreuses, la source des bonnes actions. Ah! au lieu de dégrader la morale , sous le prétexte de la rendre intelligible à des êtres qui végètent dans une existence matérielle , relevez ces êtres en les éclairant! Faites luire le flambeau des célestes vérités au sein même des plus humbles conditions ! V ous feriez mieux comprendre ces vérités à l’homme simple, mais d’un esprit droit, en leur conservant un langage digne d’elles. 11 vous comprendra, si vous lui dites que la justice suprême récompense ce qui est bon , punit ce qui est mauvais, en rendant à chacun suivant son mérite; vous ne réussirez jamais à lui faire comprendre comme un devoir, une prescription