DIFFICULTÉ DE PROCURER I)E L’OUVRAGE AUX INDIGENS
plonger dans l’indolence. Evitez donc même les
celles où le climat est le plus doux, où l’homme satisfait à peu de frais aux nécessités les plus pressantes, sont celles où l’industrie demeure stationnaire. Ce serait donc aller contre le but même que la bonté se propose, que de la porter jusqu’au point d’affranchir l’indigence de la loi commune de l’humanité, en la dispensant d’obéir aux mobiles qui doivent déterminer l’activité. La résignation aux privations inévitables, est sans doute une qualité digne d’éloges ; mais il est bon, pour l’homme indolent, de sentir les privations auxquelles il peut se soustraire. On regrette de voir les indigens s’accoutumer trop facilement à être mal logés, mal vêtus, mal nourris; à respirer un air malsain, à languir dans la malpropreté , et à accepter cette situation comme un arrêt du sort, lorsque, avec plus d’énergie, ils pourraient arriver à une situation plus favorable. C’est sans doute parce que la civilisation multiplie les besoins, qu'elle détermine aussi un essor plus marqué de l’industrie humaine; mais elle influe directement aussi sur le développement des facultés intellectuelles et morales, elle répand dans l’âme une chaleur nouvelle, elle imprime une nouvelle énergie au principe de l’activité. Ne craignons pas que le pauvre s’associe à quelques-uns de ces besoins qu’on appelle artificiels, mais qui deviennent une seconde nature, lorsqu’ils n’ont pas pour objet de procurer des jouissances purement sensuelles, lorsqu’ils se lient aux convenances sociales. Que l’indigent donc ne reste point étrangeraux nécessités nées de la civilisation, comme à la culture qu’elle a introduite; qu’il ne reste point exclus du commerce des autres hommes; qu’il soit initié aux goûts, aux habitudes que ce commerce doit faire naître. Donnez des alimens à son intelligence, ouvrez son âme aux sentimens louables! Ranimez en lui les sources delà vie morale! Alors il s’arrachera mieux à cette mortelle apathie dans laquelle il se dégrade. Tout ce qui tend à avilir le pauvre, tend aussi à le
bienfaits qui l’humilient!
Un troisième moyen pour vaincre cette fatale répugnance au travail, est dans le pouvoir de l’exemple. L’imitation est, de sa nature, entraînante; elle agit avec une force plus marquée sur les êtres encore peu cultivés, comme sur les enfans ; la vue des mouvemens inspire le besoin d’agir. Le soldat le plus lâche devient courageux dans les rangs. La lâcheté, à son tour, est contagieuse. L’apathie est héréditaire. Il convient donc de placer l’indigent indolent et mou, eu présence d’un spectacle d’activité, au milieu de personnes plus actives; de le faire entrer dans les rangs des travailleurs, autant qu’il se peut, par le mobile de l’émulation.
L’exercice, par lui-même, lorsqu’il est bien dirigé et renfermé dans de justes limites, dissipe la langueur et la somnolence, il devient une sorte de gymnastique dont les effets se font sentir à-la-fois sur les organes et sur le caractère. C’est une observation assez constante, que les indigens livrés à des occupations sédentaires, sont ceux qui se montrent le plus ordinairement atteints par le penchant pour l’inaction et par les dispositions à la nonchalance.
Enfin, on peut agir sur les sujets indolens, par l’appât des récompenses , surtout si ce moyen est combiné avec tous les autres ; ainsi les encouragemens doivent accompagner leurs efforts, et se proportionner à leur mérite. Mais il importe qu’ils soient toujours étroitement subordonnés en effet aux efforts tentés, et qu’ils se renferment dans une juste mesure. Rien ne décourage autant, que des tentatives sans succès ; mais des récompenses exagérées ou prodiguées sans motif, portent ceux qui les reçoivent à la négligence, découragent les autres. Les gens qui gagnent sans peine et hors de toute proportion, deviennent plus facilement paresseux et dissolus. La valeur de la rémunération n’est appréciée que par les sueurs
« lence absolue. 11 semble qu’ils n’aspirent à d’autre « jouissance qu’à celle d’être exempts de toute occupa- « tion. Ils restent des jours entiers étendus dans leurs « hamacs ou assis par terre, dans une oisiveté complète, « sans changer de posture, sans lever les yeux de des- « sus la terre, sans provoquer une seule parole. Telle « est leur aversion pour le travail, que ni l’espoir d’un « bien futur ni la crainte d’un mal à venir ne peuvent le « surmonter. Ils paraissent également indifférens à « l’un et à l’autre, témoignant peu de sollicitude, et ne
« prenant aucune précaution pour éviter l'un ou s’assu- « rer de l’autre. Le cri de la faim peut les exciter; mais, « < omme ils dévorent presque indistinctement tout ce « qui peut apaiser leur faim animale, les efforts auxw quels elle donne lieu, sont de peu de durée. Dénués « d ardeur, aussi bien que de variété de désir, ils ne « sentent pas la force de cet aiguillon puissant, qui « donne de la vigueur aux mouvemens de l’esprit, et « qui excite la main patiente de l’industrie à persévérer « dans ses efforts. »
TROISIÈME l’AUTIE. LIVRE I. CHAI*. I.
qu’elle a coûtées. C’est alors qu’elle fait éprouver à l’âme de l’homme laborieux, cette joie noble et secrète qui redouble ses forces avec son courage.
Sous tous ces rapports, on doit éviter autant qu’il se peut, de laisser les indigens paresseux s’agglomérer entre eux , se séquestrer du mouvement général de la société, pour former une caste à part. Il faut les disséminer autant qu’il se peut dans les rangs des personnes actives. Il iaul assainir leur demeure, exiger l’observance de la propreté, de l’ordre et des soins, dans l’intérieur de leur vie domestique. Rien ne tend plus surtout, à les guérir de la torpeur qui les éloigne du travail, que le patronage bienveillant des personnes prises dans les classes moyennes; il leur offre à-la-fois et les exemples, et les conseils, et les encouragemens qui, à une protection généreuse, joignent envers eux une surveillance éclairée et une fermeté salutaire.
La seconde condition qu’exige la disposition au travail sera favorisée également par les remèdes qui viennent d’être indiqués pour satisfaire à la première. On fait toujours mieux ce qu’on fait avec goût. Mais quelquefois l’éducation industrielle du pauvre sera demeurée incomplète; il conviendra de l’achever. Quelquefois il aura choisi une profession à laquelle il n’est pas propre, un séjour où il ne peut réussir; il conviendra de le diriger vers un autre genre d’occupation, vers une autre résidence. Quelquefois il sera placé sous une mauvaise direction ; il conviendra de lui procurer de meilleurs chefs. Dans tous les cas, il est trois remèdes principaux pour faire obtenir par des travailleurs imparfaits, une plus grande capacité : ils consistent à développer chez eux l’application, la persévérance, la régularité, ces trois qualités dont la réunion contribue le plus essentiellement à la perfection du travail. Par l’application , l’attention de l’ouvrier sera fixée ; par la persévérance, il surmontera les obstacles, il donnera à l’œuvre le fini nécessaire; par la régularité, il observera les proportions, les ajustages. Ces trois qualités supposent certaines habitudes de calme, de tenue, d’ordre, dans le régime de la vie ; elles s’obtiennent par un exercice répété ; elles ont besoin d’une bonne direction ; elles se forment sous l’empire de l’autorité. Or, voilà précisément ce qui manque souvent à l’indigent, et ce qu’un patronage éclairé pourra lui donner. Mais n’espérez rien
de l indigent, mauvais ouvrier, dès que vous l’abandonnerez à lui-même.
Les difficultés déjà si nombreuses et si puissantes, contre lesquelles on lutte lorsqu’on cherche à occuper l’indigent par le travail libre, s accr oissent encore d’une manière marquée, lorsque le malheureux n’est capable que d’un demi-travail. Alors, il est un grand nombre d occupations dont il se trouve naturellement exclus, et celles qui lui restent accessibles sont les moins lucratives, celles où il rencontre le plus de concurrence. Dans cette situation, il se trouve souvent aussi privé de la (acuité de choisir les lieux, les momens les plus favorables. 11 se persuade plus facilement, il fait plus facilement supposer aux autres, qu’il n’est pas même en mesure de s’occuper utilement, et il en prend piétexte pour se dispenser d’agir; et puis comment déterminer avec certitude le degré précis de travail qu’alors l’indigent peut accomplir!
Parmi les institutions qui ont été conçues pour éveiller et entretenir chez les indigens l’amour du travail, il suffira de citer ici une société établie en 1827, à Anspach, dans le royaume de Bavière; elle a eu l’heureuse idée de distribuer des prixaux indigens les plus laborieux, pour exciter leur émulation [î] . Les institutions de patronage qui ont été proposées dans le livre précédent^], pourraientcomprendre ces bienfaitsdans leurs opérations. Mais les administrations de secours à domicile seront naturellement placées pour
distribuer des encouragemens de ce genre, dans le cours de la mission qui leur est confiée, comme nous aurons bientôt occasion de l’expliquer.
Des moyens de procurer de V emploi aux indigens valides, chez les particuliers.
Du système d’emploi obligé par réquisition , ou de ronde.
Lorsque les indigens sont réduits à la détresse, faute de trouver du travail, l’idée la plus simple qui se présente à l’esprit, est d’obliger les particuliers à les employer utilement, et l’exécu-
[i] Die Gesellschaft der Armen - Besclmftigungs - Freunde (24 nov. 1827). - [s] 2* partie, chap. iv, art. 7